L'ISTHME
patrie l'école éristique, où le mérite des disciples consistait à user de toutes les armes de la dialectique pour disputer toujours et ne céder jamais. Les contours qu'exécute la voie ferrée le long de la mer nous rappellent le chemin de la Corniche entre la France et L'Italie. Les eaux du golfe, à peine émues, se heurtent doucement en vagues timides contre les rochers du rivage. Des montagnes de pierre grise, des oliviers et des amandiers plantés çà et là transforment le pays en une série de sites analogues à ceux qu'on voit dans nos Alpes-Maritimes. Comme hier, le golfe paisible d'Éginc nous produit l'effet d'un grand lac.
Kalamaki et Isthmia, que nous atteignons, sont des villages modernes qui ont remplacé l'antique Schœnos, un des trois ports de Corinthe. Tout un monde d'ouvriers s'y esl fixé pour travailler au percemeni de L'isthme. Les bateaux du Pirée touchent régulièrement à Kalamaki.
Du vagon nous apercevons aisément Les deux mers. Le moment de leur réunion esl proche. La trace de L'antique chemin glissant Diolc qui servait aux anciens pour transporter les navires d'un golfe à l'autre est encore visible au point où la montagne rocheuse qui unit le Péloponèse à la Grèce du nord s'abaisse sensiblement. Les collines ondulent avec grâce, et le paysage ressemble à une de ces cartes en relief que l'on voit au musée «lu Louvre dans la section des villes maritimes de Franco. Quel-
îffiE
■ smmmwmmw^mmk
SITE DE L'ANCIENNE CORINTHE
ques pins projettent seuls leurs ombres noires sur ce calcaire fauve, sans en rompre suffisamment la monotonie, et nous sommes à Corinthe. A la gare, quelques ouvriers italiens nous servent d'interprètes auprès de cochers qui se montrent fort exigeants. Enfin, on nous installe dans un petit hôtel où, faute de mieux, nous trouvons chez le patron une bonne volonté parfaite. La ville, toute nouvelle, n'offre d'ailleurs aucun intérêt. La plage nous y rappelle celle d'Alexandrette, mais les trains étant plus exacts que les bateaux, je sais bien que nous n'y resterons pas si longtemps. Les fièvres sont ici à ïétat endémique comme dans le golfe d'Issus.
Ancienne Corinthe.
Une mauvaise voiture nous a conduits à l'ancienne Corinthe. C'est un site biblique que j'avais désiré voir et qui, malgré sa complète dévastation, mérite d'être vu. Rien ne peut traduire l'impression de religieuse tristesse qu'on éprouve en présence de l'immense rocher auquel la grande ville fut adossée, à l'entrée de la plaine déserte où la sombre montagne à pic, conservant à son sommet, élevé de cinq cent soixantequinze mètres, quelques débris de fortifications, promène chaque jour sa grande ombre d'une mer à l'autre sur les ruines d'une* royauté évanouie :
... et alterna geminum mare protegit umbra.
'■)Mik
tâMMmÈà
SITE DE L'ANCIENNE CORINTHE
$BM%
^fc
-•^vp
jj L|
Le paysage est encore plus grandiose ici qu'à Antioche, parce qu'il s'ouvre largement sur la mer, et que le pic à double sommet qui en fait le fond semble, en s'isolant des monts de l'Argolide, atteindre de plus imposantes proportions. Tite-Live disait de l'Acropole de Corinthe : Arx in immanem altiludinem édita. On éprouve, en s'en rapprochant, cette impression de vague terreur qu'inspire le gigantesque au milieu des ruines silencieuses. Les hommes, dans leur fureur, ont eu beau tout niveler ici, ni les Ilérules, ni Alaric, ni les Vénitiens, ni les Turcs de nos jours, n'ont modifié ce site incomparable. Convenons que, sur ce plateau rocheux qui se déroule à cinquante mètres au-dessus de la plaine et à cinq cents au-dessous de l'Acropole, la place était bien trouvée pour une grande ville, étendant ses deux bras à L'orient et à l'occident, il attirant à elle, par Léchée, Schœnus et Cenchrées, le commerce dos deux mondes. Je comprends qu'on ait hésité un moment entre Athènes et Corinthe quand il a fallu donner une capitale au nouveau royaume de Grèce, et il n'osl pas sûr que le percement de l'isthme ne rende pas à celle-ci son ancienne splendeur.
C'est sur une sorte de place publique, à peu près déserte et entourée de maisons modernes récemmenl détruites, que notre voiture s'arrête. Quelques habitants assez misérables s'empressent de nous offrir, pour mouler à l'Acro-Corinthe, des chevaux cpie nous refusons. I haridelles n'ont rien de commun avec les belles
lAv.
ÏÏ
SITE DE L'ANCIENNE CORINTHE
PA,f
JH^JëJ
bêtes qu'on nous donnait en Orient. Je suppose que les fougueux coursiers qui entraînaient les chars dans l'arène olympique renieraient aussi toute parenté avec de si tristes bidets.
Ce que nous acceptons plus volontiers, ce sont les avances d'un maître d'école du pays qui, Pausanias à la main, est en train d'étudier avec quelques élèves les ruines dont le sol est jonché. J'aime bien de trouver ici ce modeste successeur de Socrate, de Platon, et de tant d'autres illustres précepteurs de la jeunesse hellénique. Il sacrifie généreusement les loisirs d'un jour de fête à faire parler le passé devant ceux à qui appartient l'avenir. Puisqu'il s'offre à nous, acceptons les services et les leçons du nouveau péripatéticien.
A Antioche nous avons pu créer avec quelque probabilité un plan hypothétique de la ville ancienne. En ferons-nous autant ici? Le vaste trapèze qui s'étend au nord de la [haute montagne marque certainement la place de Corinthe. Strabon évalue son circuit à plus de 7 kilomètres, et à plus de 15 quand le périmètre des murs vint unir l'Acropole à la ville basse. C'est à peu près le développement du site que nous avons sous les yeux. Comme dans toutes les villes grecques, les temples et la plupart des édifices publics durent s'appuyer à la roche même de l'Acropole. Il est regrettable que des fouilles n'aient pas été entreprises dans cette direction. Au reste, on n'en a tenté nulle part de sérieuses, et l'on se contente de venir en