LA FONTAINE RONDE
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esprit se pose en remontant le petit ruisseau, où se jouent des poissons et où grouillent des tortues, nous atteignons bientôt Aïn-el-Medaoûarah, la fameuse Fontaine-Ronde, qui est située vers le sud-ouest de la plaine. Elle est encore partiellement environnée d'un mur de pierres assez bien taillées et mesure trente mètres de diamètre sur deux de profondeur. Elle sourd entre des rocs amoncelés vers le couchant et s'échappe par le ruisseau que nous avons suivi. Si on recreusait ce bassin, il n'est pas douteux qu'elle jaillirait plus abondante. Des roseaux, des doums et tout un fourré de broussailles s'unissent pour l'obstruer. L'eau est très limpide, mais un peu tiède. Le poisson désigné par Josèphe sous le nom de coracinus, que l'Arabe appelle balbout, et la science clarias macrocanthus, espèce de siluridé assez semblable à l'anguille, sauf ses longs barbillons charnus, y abonde. A vrai dire, on en trouve aussi à Aïn-Tabigah, à Aïn-et-Tin et surtout dans le lac El-Houleh. Vivant dans la vase et se nourrissant d'herbe, il ne saurait choisir un meilleur gite que ces eaux marécageuses. Quelques balbouts deviennent fort grands. Lorsqu'ils sont pris et jetés hors de l'eau, ils poussent de petits cris plaintifs qui nous impressionnent. Si entre le lac et la fontaine nous trouvions les traces d'une ancienne cité, ce serait autrement concluant que la présence du coracinus pour l'identification de la Fontaine-Ronde avec celle de Capharnaiim. Mais nous avons beau chercher sous l'herbe, il
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n'y a ici ni arasements ni élévation de terrain visible. D'ailleurs, Capharnaiim à plus d'un kilomètre du lac serait-il dans la donnée scripturaire (Kacpoûvaobpi vrtv Tcapa8aXafj<j(av) ?
A travers les chardons immenses et presses, nous franchissons encore deux petits cours d'eau, le ouady El-Habadiyeh et le ouady El-Amoûd, pour aller en droite ligne vers le nord sur Aln-et- Tin. Là seulement (subsistent quelques ruines visibles, mais insignifiantes. Des buttes çà et là en supposent d'autres cachées sous terre. Tout d'un coup je crois avoir aperçu un débris de colonne en pierre grise. Je saute à bas de mon palanquin pour constater, hélas! que c'est tout simplement un vieux mortier. Peut-être a-t-il été creusé dans un fragment de fût antique. Pourquoi n'avons-nous pas du temps et des hommes pour entreprendre ici quelques fouilles? Certainement il y a eu vers ce coin du lac, faisant le pendant de Medjel, à L'entrée opposé de la riche plaine, une petite ville appuyée sur cette anse où nous revoyons les restes de la jetée examinée; hier.
Plus j'y pense, plus il nie semble naturel que Capharnaiim ait été iei. Comme ce fui la principale ville de Qénézareth, peut-être donna-t-elle son nom à la plaine et à la Fontaine-Ronde, qui l'arrosait. Peut-être la fontaine de Capharnaiim ne fut-elle qu'un vaste bassin près de la ville où les eaux d'Aîn-Tabigah arrivaient par un large canal à travers la colline, et où elles se dispersaient dans les terres à fertiliser. Les deux
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hypothèses expliqueraient le nom de Capharnaum donné à la source bienfaisante, mais la seconde me semble préférable, et je suis définitivement porté à croire que les eaux d'Aïn-Tabigah, conduites jusqu'aux portes de la petite ville par le large aqueduc dont on voit encore les traces, fut la véritable fontaine de Capharnaum. Que Josèphe, blessé à la main, ait été porté ici plutôt qu'à Tell-Hum, c'est naturel, quelque moyen de transport qu'il eût adopté. Le chemin des barques et la voie romaine aboutissaient l'un et l'autre à la cité qui fut près d'Aïn-et-Tin, comme au point important et fortifié de la partie septentrionale de la plaine, tandis que Tell-Hum était en dehors de toutes communications faciles, et surtout trop près de l'ennemi, qui, le lendemain dès la pointe du jour, recommença le combat. Le blessé serait même allé plus loin que Capharnaum, s'il n'avait senti un peu de fièvre. Le voisinage des Romains le préoccupait visiblement, et sitôt que les médecins l'y autorisèrent, la nuit suivante, il se fit transporter à Tarichée pour y être en lieu plus sûr. Ici, comme je le disais hier, en un point dont l'importance stratégique et commerciale est incontestable, on s'explique que Capharnaum ait eu des soldats, des officiers, des percepteurs d'impôts, une douane. A Tell-Hum cela ne se comprend plus. Au reste, saint Willibald, au commencement du huitième siècle, semble avoir retrouvé à Aïnet-Tin le souvenir de Capharnaum. Partant de Tibériade en suivant la côte, il va « de Magdala
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au village de Capharnaiim, de là à Bethsaïda, et le lendemain à Corozaïn ». Avant lui Arculfe avait vu Capharnaum resserre dans un étroit espace entre une colline et le lac, celle-là au nord et celui-ci au sud. Le bourg se développait de l'occident à l'orient. Le F. Liévin croit qu'il n'y a que Tell-IIum pour repondre à cette indication. On pourrait lui dire que d'après beaucoup d'autres, il n'y a que Khan-Minieh, mais il vaut mieux reconnaître que l'indication est inexacte comme orientation, quelque sens qu'on lui donne, et Adamnan a bien fait de constater que son pieux voyageur ne vit Capharnaum que du haut de la montagne voisine. N'est-il pas d'ailleurs probable qu'à cette époque la tradition avait ellemême perdu de vue le site de la malheureuse ville, misérablement couchée dans la poussière après avoir voulu s'élever jusqu'au ciel? Les contradictions, les incertitudes, les fausses assertions des divers pèlerins nie porteraient à lo croire.
Nous nous arrêtons un moment auprès de la fontaine où s'épanouit en touffes arrondies lo papyrus, ce jonc gracieux à tige triangulaire que nous rencontrons en Palestine pour la première fois. D'un large bloc de basalte qui nous sert de siège, nous contemplons tristement, au milieu d'une si riche nature, l'absence de tout travail humain et même de toutes ruines. Je ne parle pas des restes du Khan que nous allons côtoyer tout à l'heure. C'est une œuvre du moyen âge édifico ici, comme au Thabor, à Ledjoun et à
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Ramlch, pour abriter les caravanes sur la grande ligne de Damas à l'Egypte. Tout est désormais bien mort dans ce coin de terre, où jadis Jésus trouva sa seconde patrie.
Sur cette rive, il vint chercher ses premiers disciples. Dans la synagogue, dont il ne reste plus de trace, il donna au peuple ses sublimes enseignements. Dans ces rues enfouies sous le sable, il guérit les malades. Dans les maisons dont quelques pierres émergent encore à travers les chardons et les lauriers-roses, il s'assit au banquet des péagers et flagella cruellement les pharisiens. Ici il commanda aux démons et à la mort, et la foule enthousiaste criait : « Non, on n'avait jamais rien vu de semblable! » Aveugles qu'il a guéris, fille de Jaïre qu'il a ressuscitée, centurion dont il loua la foi, femme qui disiez : « Heureuses les entrailles qui l'ont porté et les mamelles qui l'ont allaité! » croyants illustres qui dormez sous nos pieds, pourquoi ne dites-vous rien de ce passé incomparable que notre foi et notre imagination voudraient faire revivre? Seigneur, une femme toucha le zizit rouge do votre manteau, et une vertu alla de vous à elle. Nous baisons ces pierres que vous avez foulées ; qu'une vertu vienne encore de vous à nous, vos fidèles, vos serviteurs, vos prêtres, qui, avec amour, demandons à tout sentier la trace de vos pas.
J'éprouve un vif serrement de cœur en quittant le lac. Si jamais je devais vivre hors de ma patrie, je voudrais être exilé sur ses rives. En gravis-
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sant la hauteur qui les surplombe, nous examinons s'il n'y a pas de ruines. Là Capbarnaiim eût été heureusement placé, et Aïn-Tabigah aurait été sa fontaine. Mais nous ne découvrons absolument rien. Le ebemin, qui monte au nord, devient détestable. Je me retourne à tout instant pour regarder encore la belle nappe d'eau et y saluer une fois de plus la grande vision que mon cœur y retrouve vivante et adorable. A droite et à gauche, sur le versant des montagnes qui s'écbafaudent devant nous, des pierres amoncelées indiquent sans doute les bourgades que Jésus évangélisa. Observation digne d'intérêt, sur ces sommets qui sont exactement au niveau de la Méditerranée, on voit des massos de galets et de cailloux roulés. N es! ce pas un signe que le lac fut jadis rattaché à la mer par la plaine d'Esdrelon? Une forêt de gigantesques fenouils couvre le sol. Sur leur verdure jaunâtre de grands alcéas ('•talent leurs bellefleurs roses. Nos moukres retrouvent ici un de leurs chevaux mort bier en suivant une autre caravane. La tête et les pieds, voila tout ce qui demeure de la pauvre bête, et d'innombrables vautours sont en train de le faire disparaître.
A notre droite, dans l'ouadi qui va vers Tell- Ilum, et non loin d'une fontaine ou des bergers abreuvent leurs troupeaux, nous remarquons sur une sorte de plate-forme des ruines considérables. Quelques maisons sont encore debout avec leurs ouvertures. Seules les terrasses se sont effondrées autour des colonnes qui les sup-
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