LE COMPOSITEUR
Deux moyens essentiels d'extérioriser au dehors les multiples épisodes et les principaux événements du drame humain s offrent à Tobservateur. Il peut commenter, analyser et déduire, donc faire acte de psychologue, ou simplement représenter, décrire ou extérioriser de l'imagination , c'est-à-dire faire œuvre de peintre.
Parmi les premiers, nous aurons tous ceux qui approfondissent et vibrent, parmi les seconds, tous ceux qui regardent et qui s'intéressent.
Souvent, en une nature, se réuniront les deux privilèges; celui de sentir et celui de dépeindre, et pour peu qu'à cela se joigne un tempérament expressif et une certaine nervosité émotionnelle s'assimilant les vibrations des organismes et des éléments, nous aurons un créateur musical.
Qu'est-ce en réalité qu'un compositeur ? Est-ce simplement, comme le voudraient les 3/4 des entrepreneurs de spectacles et hélas une bonne moitié du
public, un spirituel lyrique qui possède le don mélodique, la faconde improvisatrice, comme d'autres ont la phrase riche, le bon mot ou l'heureux à-propos et qui s'en sert pour enjoliver et broder d'agréments sonores des romans, des feuilletons ou des contes intéressants ? Est-ce plutôt, comme l'affirment certains penseurs, un enregistreur des cris de son époque ou de son entourage, qui adapte à la généralité des situations commentées et exposées le sentiment personnel qui l'anime, combiné avec ceux que ses héros doivent ressentir? Est-ce Ciifin l'écho involontaire des émotions latentes, des collectivités qu'il représente, ou bien son rôle mystérieux et évangélique est-il, comme le veut Richard Wagner, de coordonner en lui-même tout ce qui fait l'artiste, le poète et l'éducateur pour élever l'humanité et lui enseigner une religion de beauté à peu près selon le programme des anciens grecs et l'idéal des rêveurs.
Un musicien, en réalité, c'est un peu de tout cela. En effet, par le talent matériel obtenu par l'étude et l'exercice du côté métier de ses fonctions, il doit être apte à tout ce qui concerne l'échafaudement, la construction de l'architecture qu'il créera; par l'acuité de ses facultés perceptives, il doit aussi pouvoir s'assimiler la note, l'harmonie de tout ce qui l'entoure, en reproduire le tableau symphonique, comme le peintre et le sculpteur en expriment l'apparence des formes, en indiquent la modulation des couleurs, et ses résultats devant agir sur les masses et se féconder en
exemples, n*est-ii dune tenu, ne doit-il pas, indépendamment du but particulier qu'il entrevoit, tendre à réaliser un ensemble, dont la portée dépassant le cadre soit à la fois, pour l'àme, pour le cœur ol pour l'esprit, un maximum idéal, et un moyen de se supérioriser, d'élargir son entendement, de l'annoblir surtout, par la juste compréhension de cet appel que Schiller adressait aux artistes et que Richard Wagner commenta si souvent.
« La dignité de Fliumanité est remise entre vos jnains, gardez-la intacte! Avec vous elle s'abaisse, avec vous elle se relèvera. »
Rien n'est plus complexe que la tàclie du compositeur, car d'abord, comme le dit si bien Adolphe Adam, c'est de tous les arts celui où l'artiste doit mettre le plus du sien ; l'invention est tout ; il n'y a pas de main, comme chez le peintre et le sculpteur ; savoir composer, c'est savoir utiliser la lièvre et
l'appliquer à la musique L'action du musicien
a donc physiquement une sorte d'apparence maladive, puisqu'il est nécessaire qu'il s'exalte, qu'il exaspère sa nervosité, puisque l'inspiration, c'est en réalité de l'enthousiasme prenant corps, et, d'autre part, la pensée devant dominer le geste et maîtriser la faconde pour diriger la conception, il s'en suit chez le compositeur une certaine lutte entre le moral et le physique, ou, pour mieux dire, entre l'esprit et entre l'instinct, lutte où les deux parties doivent avoir mutuellement le même avantage et où aucune ne doit, pour l'équilibre, Femporter ni prépondérer.
Le compositeur, qui est appelé àde'crire et à commenter les passions les plus diverses et les plus opposées, les sentiments les plus disparates, les mouvements exceptionnels les plus complexes, doit-il résigner sa personnalité, fondre son lui-m«hne dans les évocations qu'il nous présente, ou, au contraire, plier son sujet à ses propres impressions ? Doit-il, en un mot, s'abstraire dans ce qui se présente à lui, ou adapter seulement à ses faç;ons de voir et de sentir les événements qui le frappent et les émotions qui Fassaillent. — Tout le problème est là.
En principe, tout être humain et particulièrement celui que la nature favorisa de ses dons spirituels a sou tempérament spécial et ses qualités personnelles. Un caractère humain s'accentue toujours d'une part ou d'une autre, puisqu'il dépend directement de la constitution organique, de la physiologie du sujet, autant que des hasards de la destinée et des circonstances ambiantes. Celui dont le moral calme et passif contemple les événements avec la sérénité du sage, ne saurait se rencontrer ni expressivement, ni analytiquement, avec tel autre dont l'inquiétude nostalgique s^exerce à tout propos ; par la force même des choses, ces deux sujets envisageront donc la tâche d'une manière toute différente et l'exprimeront à un tout autre point de vue ; cependant, d'autre part, les textes à traiter, les passions à traduire obligent le commentateur à certaines limites expressives, à certaines nécessités inviolables. On pourrait donc peut-être définir ainsi la besogne du
compositeur I Savoir se représenter les multiplicités émotionnelles du cœur et de l'esprit humain et les traduire, les exposer selon son tempérament original et son génie particulier. C'est à ce principe alors que se rattacheront, par exemple, les différences expressives des nationalités musicales.
Un compositeur complet, (celui dont on peut dire qu'il est un génie et chaque génération n'en compte hélas que quelques-uns) est donc beaucoup plus grand qu'un artiste qui, dans un autre genre, serait monté au même degré, car pour obtenir un musicien créateur absolu, il ne faut pas seulement une nature initiale, exceptionnellement, heureusement douée, un talent assimilateur et descriptif particulier, une sensibilité incomparable, jointe au goût le plus juste et au sons du coloris et de la mesure, mais aussi une spiritualité hautement intègre, la science des choses humaines, et la contemplation des choses abstraites, (car seul le philosophe commente utilement), en résumé une pensée supérieure dans une organisation magique.
Quelle différence n'y a-t-il pas, d'ailleurs, entre l'état d'âme d'un musicien et celui d'un peintre ; les deux de valeur similaire.
Chez celui-ci, talent matériel et virtuosité exécutoire mise en dehors, tout ne sera qu'imagination ; son rêve vit Béatrice caresser son sommeil, son illusion s'énamoura de la chimère des nuées ; c'est une vision qu'il décalquera, c'est une évocation de son âme qu'il matérialisera à la vie. Pourvu qu'il sache
agir et qu'il suit apte à voir, le peintre obtiendra son résultat; contemplez les voluptueuses carnations de Rubens, cette musculature, cette plastique puissante, que même dans ses tableaux religieux il atténue rarement... N'est-ce pas, en réalité, la forme humaine, comme il la regardait, n'est-ce pas la vision de ses désirs d'éphèbe et le tableau du physique flamand, comme il s'épanouissait à ses yeux; et si l'on considère d'autres maîtres, telle figure de Greuze avec ses mièvreries coquettes ; visages de fillettes au sourire d'énigme, aux regards vaguement dépravés el dont le schéma se retrouve dans presque toutes ses compositions ; n'est-ce pas encore le type qu'il se voulait ou dont son imagination l'enrichissait ; l'état d'âme du peintre, s'est de regarder la vie et les objets avec des yeux conscients et d'en retracer les moments caractéristiques et les apparences principales.
Quel sera en revanche l'état d'àme du musicien dont la cervelle s'est imprégnée de tout un drame ou d'un épisode, dont il veut faire l'exposition ? Lui suffira-t-il de vouloir retracer sa fiction avec l'aide des notes ; mais alors une série d'obstacles commenceront par l'en empêcher. D'abord la description musicale et imitative est purement conventionnelle ; devant frapper sur l'entendement et non sur la vision, la musique est, par le fait même, imprécise, et laisse à l'auditeur le soin de développer lui-même la représentation du tableau discuté ; de plus la complexité de l'harmonie, la puissance mélodique im-
priment immédiatemeiil à la conlexlure sonore une multiple signification ; ce n'est de suite plus un simple tableau, mais c'est aussi un poème épique ou un discours avec tous ses développements ; thèse exposée, commentaire et conclusion, indépendamment de l'effet nerveux et physique qui naît naturellement de la musique. (Test pourquoi Henri Berton dit si justement : les beautés de l'histoire sainte ou profane, celles de la haute poésie, les chefs-d'œuvre des arts en tous genres, les écrits de nos moralistes et de nos philosophes ne peuvent être étrangers au compositeur, car en servant à agrandir ses conceptions,à rectifier son jugement sans attiédir son génie, elles lui fournissent tour à tour les moyens d'attein^ dre à ce beau idéal qui ne peut exister que dans une noble et savante simplicité, et dans la plus scrupuleuse observance des lois qu'impose l'amour sacré de la vérité. ■»
Le sujet donc (j lie le {jcinlre allégorisera ou retracera sur la toile, en en donnanl ainsi la reproduction humaine, le compositeur le devra d'abord méditer, s'en représenter l'harmonie intérieure et spiritualiser ensuite l'expression, pour en donner toute la substance, autant que tout le sentiment.
La psychologie intérieure du compositeur est, dans les mêmes circonstances, cent fois plus subtile que celle d'un peintre qui, avant tout, doit être un ouvrier de génie, tandis que le premier doit réunir en luimême l'idée première du cerveau créateur, la puissance d'adaptation de l'esprit qui observe, l'émotion
qui permet de vibrer et de s'impressionner au diapason des événements.
(Test pour cela qu'une organisation de compositeur est chose si exceptionnelle et c'est pourquoi un Bach, un Beethoven ou un Richard Wagner sont certainement plus phrénologiquement complets que leurs égaux en littérature et en science, et c'est pourquoi aussi ou ne saurait assez blAnier le langage hérétique de M. Arnould Frémy,qui, classant les compositeurs parmi les gens mal élevés, les considère comme démoralisateurs au point de vue de l'éducation proprement dite et s'exprime ainsi à leur sujet : La double croche, malgré tous ses attraits et ses mérites, a peut-être fait des grands hommes, mais elle a eu bien de la peine jusqu'ici à faire des hommes — C'est justement surtout des hommes que furent les Berlioz et les Ricliard Wagner, lorsque s'assimilant la soulTrance humaine, ils en pleurèrent la fatalité, pour en éterniser le génie. Ce qui élève le musicien bien au dessus des autres, c'est que sa muse est à la fois aussi celle de la douleur et que lorsque dans la Symphonie en ut mineur, dans le Crépuscule ou dans Tristan, dans les Lieder ou les Polonaises, un Beethoven, un Wagner, un Schubert ou un Chopin se livrent à nos âmes, c'est la vie qui s'extériorise, c'est l'amalgane spirituel de tout ce' qui est l'être, la chose ou l'espace, qui s'élève et s'épanouit ; comme des cervelles s'échappent les idées, comme des soleils partent les lumières, et c'est pour nous le pressenliment d'un au-delà
mystérieux, et c'est ce qui faisait dire à Musset dans sa joie : c'est la musique, moi, qui m'a fait croire à Dieu.
On lit dans le Lim-Yu, que ce philosophe jouant un jour du King, un bon paysan qui passait devant sa porte s'arrêta pour l'entendre et que, touché de l'harmonie que rendaient les pierres sonores de cet instrument, il s'écria : « Oh que celui qui joue ainsi a rame occupée à de grandes choses ! » 11 siérait de résumer en cette exclamation la synthèse psychique du vrai compositeur, car quelles que soient les erreurs humaines, les fautes de sa volonté, et les défaillancesde l'esprit, une àme, musicalisant les expressions humaines, ayant par conséquent communié du drame de la vie, vibré de cet ici-bas de larmes et d'espérance, de l'existence où tout est vil quand on y touche et tout sublime quand on l'évoque, est nécessairement supérieure et intègre, car si le monde observé philosophiquement n'est, selon la phrase de Schopenhauer, qu'une représentation et une volonté; l'homme de bien, et c'est Platon qui le dit ou plutôt qui le répète, puisque la plupart des philosophes antiques s'évertuèrent à le constater, « l'homme de bien seul peut être un excellent musicien, parce qu'il rend une harmonie parfaite, non pas avec une lyre ou avec d'autres instruments, mais avec le total de sa vie. »
Les unités d'ailleurs ne valent que par les pluralités qu'elles représentent ; en l'âme du maître des sons se résume tout ce que l'en deçà éprouve, tout