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ce que l'au-delà promet ; la psychologie de cet homme sera donc celle de ces choses et l'harmonie qu'il exprime, celle qu'elles nous repre'sentent, c'est-à-dire la voix consciente de ce qui est inconscient en nousmêmes, l'expression du mystère involontairement révélé.
MUSIQUES DU Je t'aime
L'amour est le roman du cœur et le plaisir en est riiistoire, a dit Beaumarchais. C'est évidemment vrai, mais ne siérait-il pas, n'aurions-nous pas préférence à varier la sentence ainsi : L'amour est le roman du cœur, mais c'est l'histoire qui en est le plaisir... En effet, sans paradoxe même, ce qu'il y a de plus intéressant, ce qu'il y a de meilleur dans l'amour, n'en est-ce pas la littérature, c'est-à-dire tout ce qui est avant et après, tout ce qui de désir devient regret, tout ce qui de l'inconscient de l'instinct se magnifie dans l'imagination du cérébral.
Aimer, mais au fond, c'est simplement, embellie par un mot, l'action involontaire des forces naturelles ; aimer, mais c'est fermer la porte à la raison et à la sagesse, pour l'ouvrir à l'instinct et aux penchants; c'est, en réalité, subir la puissance physique de l'animalité, c'est jouer le rôle qu'assigne à chaque organisme vivant la fatalité qui le dirige ; tout le reste
n'est que décor, illusion, condiments ; et ce qui nous en enchante et ce dont nous aiguillonnons une nécessite',dont nous nous efforçons de voiler et de déguiser la loi et la raison essentielle, c'en sont les préludes, les alentours et les rites mystérieux, c'est ce que notre fiction se plaît à enjoliver et à divinement meurtrir, c'est ce qui n'y est pas et qu^il nous plait d'évoquer en nous mentant à nous-mêmes encore plus qu'aux autres. L'amour, ce n'est donc qu'un mets très frugal que dame nature offre à ses condamnés, mais que l'imagination, cette libertine géniale, par leA'erbe des poètes et les nerfs des musiciens, raffine et subtilise en ivresse de gourmets. Et le Je t' amie olor s ^ qui rationnellement ne serait que rappel du génie de l'espèce, se couronne de roses et se dore d'attraits ; il cherche à provoquer ce qu'il voudrait ressentir ; sa forme s'embellit de tout ce dont l'enthousiasme peut irradier une apparence, il ment de bonne foi, il se revêt de tout l'oripeau, de tout le clinquant dont est susceptible de s'écarquil- 1er la vision de l'adversaire, qu'il se représente d'ailleurs tel qu'il voudrait qu'il fût et dans un hypnotisme mutuel merveilleux ; deux amoureux ce sont deux inconscients, qui brament au destin railleur des serments qu'ils se répètent le plus souvent possible, tellement ils sentent, malgré eux, que les deux atomes qu'a rassemblés le hasard des brises se disperseront au premier vent du soir.
L'art en général, la musique surtout, devait particulièrement convenir au commentaire et à l'exposi-
tion d'un sentiment si violent, si complexe et en lui-même si fugitif. Avoir vécu un beau roman d'amour, cela peut parfaitement se comparer à avoir vibré d'une belle symphonie ; l'envolée lyrique, la progression, le paroxysme harmonieux, la déclinaison et le silence, n'est-ce pas l'inévitable logique de l'ensemble musical comme du duo émotionnel ? Et cependant, si l'on y regarde de plus près, ce n'est pas réellement l'amour que la musique conmente le mieux, c'en sont les dérivés.
En rien plus qu'en amour, le mot n'est supérieur à la chose.
Le Je t'aime, mais c'est un éternel sous-entendu, dont on subit les réflexes et l'harmonie qui s'en dégage et qu'il appelle c'en est l'illusion et le mystère bien plus que l'expression réelle.
Il semble, en dehors de son rôle physiologique, que l'amour ait été créé pour le poète et pour le musicien ; il est vrai que c'est peut-être eux qui en ont fait ce que nous nous en figurons et cette cristallisation dont parle Stendhal, elle découle surtout de ce fait, qu'aimer c'est en fin de compte s'imaginer, et cela est tellement vrai que lorsque l'illusion disparaît, que lorsque le sujet qui nous inspire nous apparaît désauréolé de ses attributs attirants, dont il nous plut de le revêtir, il perd 60 O/q à nos yeux, pour employer un terme vulgaire ; nous n'en voulons pas convenir, mais le fait est évident ; plus ou moins, à des degrés divers, nous héroïsons nos idoles, et c^est toujours parce qu'elles tombent de trop haut qu'il n'en reste que de la poussière.
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Les vrais amoureux, c'esl-à-dire les virtuoses du sentiment et les professionnels de ses transports, c/est-à-dire les musiciens et les poètes, avez-vous remarqué quelle tristesse involontaire est le fond même de leur nature ; ils semblent porter en eux la tare de leur félicité, et ce sensualisme à fleur d'épiderme frôlement prometteur des nirvana d'illusion, et ce paroxysme d'enthousiasme qui soulève en notre poitrine cette musique de soupirs et cette oppression délirante, ce je ne sais quoi qui n'est qu'un éclair, la seconde adorable où la vie et la mort s'initient l'une à l'autre, ils laissent hélas, après eux, quelque sublime que fut l'étreinte, quelqu'idéal que fut le rêve, la nausée du réveil des nuits de bal masqué, l'amertume navrante de coulisses désertes, une fois rideau baissé et chandelles éteintes. Et pour l'artiste aux belles envolées, pour le mélodiste dont l'âme chante des sérénades éternelles, c'est cette inévitable déception qui est la source même du g:énie passionnel. Ah ! bienheureux ceux dont le cœur meurtri saigna des roses troublantes et s'écorcha de leurs épines ; seuls ils en humèrent l'entier arôme, seuls ils en distillèrent l'ivresse et le parfum, et dans l'amère souffrance des déchirements divins dont palpitent leur àme et s'etlrènent leurs regrets, dans la torture de ce qui n'est plus, ils revivent cenl fois plus et cent fois mieux ce qui ne fut qu'une envolée, qu'une lueur et dont, par la faconde de leurimagination, la flamme du génie stimulé par la douleur, ils éternisent la minute et fécondent la
boauli'. VA c'est pourquoi les grands lyriques, les passionnels, les mystiques de la chimère, ceux qui savent embellir un masque féminin quelconque que le hasard plaça près d'eux, d'un profil raphaélienou de Fattirance d'un Greuze, ils aiment par la cervelle bien plus que par le cœur, et dans l'ardent «Je t'aime » dans la supplication dont se tordent leurs bras et halètent leurs voix, il y a bien plus qu'une prière et qu'un serment. Je t'aime, car sous l'enveloppe plus ou moins réussie dont tu me donnes l'image, je devine et comprends ce que signifie la femme et ce que peut être l'amour ; je t'aime, car plus haut que tes lèvres et plus loin que ton cœur, je vois l'éternelle merveille du rêve et de la poésie ; je t'aime, car du clavier de tes sens j'arracherai l'immensité de la volupté et le désarroi des folies, car ta forme périssable, qui pour moi prend une Ame, car ta fleur passag'ère que flétrira le premier orage, j'en vois la divinité et l'incorruptible splendeur. Pour le poète, pour le musicien, il n'y a pas une femme, il y a la femme et les amours successives dont se banalise Lovelace ; pour eux c'est un seul poème en plusieurs épisodes, c'est une seule déité avec plusieurs apparences.
Quels furent les musiciens les plus grands du : « Je t'aime » il y en a peut-être un nombre relativement élevé... Kn effet, avez-vous remarqué, notamment en ce qui concerne la musique dramatique, que même les mauvais opéras ont souvent un passage à peu près passable lorsqu'arrive le moment pathétique du duo d'amour ou de l'aiidante. A l'en-
contre des anciens qui ne mettaient presque pas d'amour dans leur drame, le théâtre musical moderne semble presque s'y être exclusive, et cela est si vrai que certains chefs-d'œuvres de Gluck, de Méhul, etc. etc. où le sentiment passionnel fait place au dévouement, à l'amour filial ou paternel, ne captivent pas le public et n'illustrent qu'incidemment le répertoire des grandes scènes. — Les musiciens d'amour sont d'ailleurs, somme toute, la plupart, des modernes; il n'y a pas de : Je t'aime, dans Palestrina, dans Bach, dans Schûtz, ou dans Haendel, et si Mozart a fait un admirable chef-d'œuvre avec don Juan, il n'en a pas moins en lui-même, en sa musique entière, quelque chose de chaste, de clair et de naïf... et c'est la muse de Beethoven, qui pour la première fois, brama immensément d'amour... Jusqu'à lui, en effet, l'art musical est surtout spirituel, et morne lorsqu'il est terre à terre, il n'est jamais humain ; c'est Beethoven qui, dans la musique^ a animé l'espèce, qui a rêvé de l'immense embrassement des Immains, qui de l'éternelle nature et de la fugitive existence voulait allier les entités, et ce grand solitaire qui ne connut pas le baiser de la femme, comme Homère ne sut pas la lumière du jour, il est pourtant l'amoureux de la sonate pathétique, l'enivré du clair de lune, et sa musique émotionelie est d'autant plus profonde que de la passion il connut les souffrances, sans s'énerver de ses joies... Il y a, somme toute, dans l'œuvre de Beethoven, un immense soupir d'aspiration et de désir, mais, en réalité, il y en a surtout la période as-
cendante et les afîres dedroi ; il n'y on a jamais les satisfactions et les repos. Un amoureux béat est toujours répug'nant, c'est un homme qui digère. C'est ce qui rend la musique italienne souvent si banale et si vide, dans son éclat clinquant et sa sensiblerie jiTossière. — Du « Je t'aime » d'ailleurs l'ilalien chante la sérénade, l'allemand soupire le lied, et le Français nuance le détail ; ce qui fait qu'avec l'Italien il est court mais fréquent, avec l'Allemand il n'en finit pas, avec le Français il récidive sans se répéter, il a le génie du mot pour mieux avantager la chose ; faites d'ailleurs une expérience ; prononcez le terme sacramentel en français, en allemand, et en italien : Je t'aime, Ich liebedich, Jo famo et dans l'euphonie des mots vous en sentirez les différences originelles : Je t'aime, murmure troublant de lèvres indiscrètes, qui susurrent et appellent et disent tout le poème. Ich liebedich sentencieux et profond, l'àme de Charlotte et le cœur de Werther. Jo t'amo sensuel et nonchalant dans la fatigue des voyelles, que sépare comme d'une lame la violence du T.
Le XIX** siècle, qui mit si peu d^amour dans l'existence et dans les lois, en a, par contraste, énormément bénéficié en art. Beethoven, Schumann, Wagner, Berlioz, Verdi, Massenet me semblent en musique avoir particulièrement exprimé l'amour, et pour les spécialiser selon leurs tendances je ne crois pouvoir mieux faire que d'accoler à chacun de leurs noms une épithète caractéristique, ce qui nous donnerait : Beethoven V^^iso\\l, Srhinunnn la rêverie et le
trouble, Richard Wayner, la fatalité, Berlioz le décor, Verdi l'accent^ et Massenet la maîtresse. Beethoven nous en exprime donc l'inaccessible et l'idéal. Schumann reflète le cœur germain dans ses oasis et ses terreurs, il est le barde, à la fois philosophe et naïf, qui dans les forêts du Harz ou les plaines de la Xeckar sait allier le réalisme de son être avec l'iniini de son rêve, et mêler son patois local aux iambes de Klopslock ; Richard Wagner ! Ah lui, il est peut-être de tous les humains celui qui a le mieux et le plus complètement exprimé le schéma, l'essence et le destin de l'amour, qu'il fait naître involontaire, philtre fatal et irrésistible, qu'il enveloppe d'un drapeau noir, pour l'ensevelir dans le néant, faisant de Tristan et d'iseult des inconscients, pour ainsi dire, qui exhalent en un baiser -agonie et en une étreinte-prodige le plus formidable cri d'amour, verslïncommensurable silence. — Ah ! souvenez-vous de l'extraordinaire duo où il semble que se broient entre elles les forces latentes mêmes des individualités en présence, souvenez-vous de cette mort géante, où la furie chromatique arrache de l'orchestre comme des hurlements et comme des extases, où la frénésie du tout devient l'apothéose du rien, dans le silence sidéral des matières tranquillisées, symbole merveilleux en sa lumineuse poésie et en sa navrante vérité, du mot jamais qui invariablement répond au mot toujours, dans la destruction inévitable de toute chose arrivant à l'extrême.
Des musiciens français, j'insisterai surtout sur
Massenet; oh ! de l'amour celui-là, il en donne surtout les floraisons, les agréments et les délicatesses, il en indique les subtilités, les détours, les habiletés ; traducteur inimitable des sensations et des voluptés, il conclut quelque peu les préludes de Chopin, il a des ardeurs juvéniles avec des sciences de vieillards ; de la nature entière il a surtout chanté le sexe et dans l'enchantement des nuits tièdes, ou dans les bois parfumés, comme dans le temple de Jéhovah, et sous l'armure du Cid, il n'a senti que la caresse des eftluATs d'amour et n'a tressailli que de la femme. — Et c'est en lui que se retlète le mieux tout le parisianisme des liaisons perverses, tout le superficiel de l'amour moderne, tout ce qui, de l'oratoire de Thaïs au boudoir de Manon, des proses de Mendès aux romans de Marcel Batilliat, exalte cette beauté, dont nous sommes les courtisans plutôt que les chevaliers; et qui est notre ég'oïsme plutôt que notre idéal, celte fii^urine de Gerbault dont nous sommes les polichinelles.
Et puis, les musiques d'amour peut-on vraiment les définir?.. Gomme le cœur humain, elles gardent leur mystère. Derrière la prunelle à l'affirmant sourire, au delà des lèvres verbeuses ou muettes, il y a le je ne sais quoi qu'on ne devine pas, il y a cette tristesse éternelle de tout ce qui doit passer. Hélas, hélas, dans la musique du baiser s'entend comme un glas ; les mélodies s'entremêlent, les serments s'égrènent, les couples s'enlacent, le cortège d'hyménée part radieux d'espoir et le passant frissonne devant ce bonheur qui fuit.
Musique, amour, fugitives splendeurs, portant en elles leur fatalité, celle du temps, et qui évoquent involontairement dans le regret de ce quelles furent la plainte du poète :
Ici-l)as les lèvres effleurent Sans rien laisser de leur velours Je rêve aux baisers qui demeurent Toujours ?