‹ Notules et impressions musicalesChapitre 5 sur 8 · CHOPIN · texte numérisé non relu

CHOPIN

Ce qu'il faut avant tout constater, lorsque l'on étudie Chopin, (et c'est une remarque qui s'impose à l'attention de tous ceux qui s'occupent, même seulement d'une façon relativement superficielle de musique) c'est que, dans l'hisloire de l'art, il occupe une place à part, une sorte de situation exceptionnelle qui le met, pour ainsi dire, hors série, hors du groupement que forment généralement entre eux les partisans d\ine même idée, ou les élèves d'un même maître. Chopin ne dépend en elTet pas de ces lignées musicales, qui se complètent entre elles, et qui font que par exemple un Beethoven réalise ce qu'a quelque peu pressenti, avant lui, un Schiitz et un Haydn ; bien plus, il n'est même guère comparable à aucun des maîtres, soit de l'art musical, soit même du piano, et dans la généralité des musiciens, c'est avant tout une figure exceptionnelle, une nature toute spéciale et toute extraordinaire qui le font remarquer.

Chaque individualité' artistique (et les plus puissantes sont géne'ralement tributaires de cette loi), possède en elle-même, en dehors du personnalisme et du génie particulier qui la caractérise, un je ne sais quoi, une sorte d'estampille, qui la rattache plus ou moins à la branche initiale, dont elle est autant le développement naturel que l'évolution lente el progressive ou le résultat spontané. C'est ainsi par exemple que Haydn et Schiitz prédisent Beethoven, qui résumera et réalisera l'ambition latente de toute la musique antérieure ; c'est ainsi que Weber et Schumann semblent prévoir et aspirer à ce qui deviendra l'idéal et l'œuvre de Richard Wagner ; c'est ainsi aussi qu'à des degrés moindres certains compositeurs forment une sorte de famille, apparentée autant par les principes premiers, les points de départ, que par les circonstances ; tels Spontini , Meyerbeer Rossini et Halévy, tels les mélodistes de la décadence italienne et tant d'autres exemples que nous retrouverons à chaque page de l'histoire.

Avec Chopin, toutes ces particularités disparaissent; nous avons une sorte d'apparition, une éclosion spontanée qui ne divulgue pas, apparemment du moins, sa filiation ou son hérédité ; nous avons un être à part, parlant la plus merveilleuse des langues, avec les moyens expressifs les plus restreints ; un personnage presque mystérieux, qui ne laisse pas plus d'héritier qu'on ne lui connaît de père immédiat ou de créateur direct et qui se borne à nous révéler un idiome expressif, presque nouveau, en de-

hors de toute théorie, de toute école et de toute classification normale.

Etant donc si éloigné de ce qui rassemble et rattache les autres figures musicales, Chopin devra donc nécessairement se caractériser par les qualités elles défauts, résultant de cette sorte d'isolement et si nous approfondissons la nature du maître, nous en constaterons avant tout le côté intuitif et instinctif dont en dehors et indépendamment de leurs autres apparences, ses œuvres sont toujours marquées.

La grande note, en etTet, qui domine chez Chopin, c'est l'intuition et l'instinct, et toutes ses pages, quel qu'en soit le mobile d'inspiration, d'oii qu'en vienne l'émotion créatrice, laissent deviner cette sorte de besoin d'épanchement, ce désir de se communiquer, de se manifester : nécessités premières d'une àme franche et naïve. Tempérament élégiaque, esprit élégant, cœur vibrant et tendre, àme souffrante, telle est la psychologie interne de notre héros, qui fut essentiellement un sensitif, un expressif, plutôt qu'un l'aisonnant ou un observateur, et dont la morale et la pensée se résument en ces trois désignations : Le regret de la patrie-; le sentiment de la femme ; la tristesse romantique. Psychologiquement, Chopin ne fut certes pas un philosophe ou un penseur musical, à la manière allemande ; sa fougue triste, au contraire, rappelle le propos si heureux de Cherbuliez, disant que les Polonais sont les Espagnols du Nord ; son àme cependant semble avoir communié des plaintes de Schubert et s'en être imprégnée des

larmes ; mais cela provient surtout de ce que certains sentiments, certaines émotions les harmonisent l'un l'autre et, s'ils se rencontrent, c'est l'unisson de leur cœur qui fait vibrer la même note et tressaillir le même accent... D'accointances avec la musique française, Chopin n'en a que par certaines formes, et, s'il a glané par-ci, par-là, dans ces deux écoles, quelques procédés et quelques moyens, on peut hardiment affirmer toutefois , qu'en tant que conception et que pensée intérieure, son génie et son œuvre sont essentiellement nationaux, et qu'il est le barde d'une déesse morte, d'une idée vaincue et d'un peuple immolé, dont toutes les révoltes, tous les désespoirs et toutes les chimères ultimes se résolvent en cette langue sonore, qui s'échappe à pleine sève, qui coule comme de son cœur et où il laisse chanter le De Profundis sublime des martyrs, qui est aussi la plainte personnelle de l'homme défaillant devant la destinée, et criant à la nature marâtre la tyrannie de ses lois et l'amertume de ses désespoirs. Chopin fut une sorte de révolté, dans le sens le plus admirable du mot, un révolté pacifique qui souffrit et réunit quelque peu, en son àme constamment meurtrie et souffrante, les malheurs de sa patrie et les misères de son propre sort. D'une complexion maladive, le corps faiblissant et les nerfs exarcerbés, tout entier dévoré d'un immense regret, subjugué moralement et par la fatalité qui extermine sa nation et la raye.de la carte d'Europe et par l'eftluve passionnelle qui rend son cœm' esclave et

— gelé condamne malgré lui à une affection aussi frénétique que malheureuse et dont il sent Tindignité ; Chopin a quelque chose de grandiose sous le grand vélum noir qui voile son horizon, et lorsque sou œil terni scrute le ciel impassible et muet, pour pleurer comme un reproche et gémir comme une interrogation, c'est bien le Jérémie nouveau, clamant vers les ténèbres la lamentation éternelle ùe l'injustice des choses et de la dureté des deslins.

Cwtes, la tristesse de Chopin n'a rien de l'immense douleur dont se déchirait l'àme de Beethoven, contemplant l'humanité et sondant le néant ; elle n'a pas cette grandeur épique qu'elle revêt chez le colosse, lorsqu'approfondissant la pensée et le moral humain, il nous en dit toute la nostalgie, nous en résume, nous en concrète toute l'horreur et toute l'épouvante ; étant à fleur de chair, elle ne vibre pas ainsi d'immensité. Chopin pleure sa patrie, il ne se désespère pas de la faillite morale de l'Univers ; il ne s'élève pas jusqu'à l'abstraction de soi-même, jusqu'à la dématérialisation de sa pensée et de ses sentiments ; non, son cœur défaille ; ses nerfs se brisent, son cerveau s'exaspère de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, des défaites morales et matérielles qui le blessent en pleine poitrine ; mais son entendement se refuse à cette résignation supérieure, qui, à côté du désastre d'ici-bas, lui montrerait l'inévitable nécessité de l'évolution des humains et l'initierait aux raisonnements des causes, tout en le laissant déplorer les effets.

Ceci ne veut pas dire que (^iiopin avait quelque chose de superficiel, loin de là ; cela précise seulement la note instinctive et intuitive dont se doublent ses œuvres et ses actes autant que sa personnalité ; cela précise aussi la nuance d'égoïsme involontaire qu'ont tous les sentimentaux et les passionnels, qui ramènent tout à leur propre émotion et ne s'inquiètent pas des lois secrètes qui régissent les événements, c'est-à-dire ne consentent pas à comprendre le bien collectif qui peut naître souvent de maux individuels et les raisons qui font que les forces essentielles absorbent inévitablement les organismes incomplets. — H y a cette colossale différence, pour tout résumer, entre la douleur de Chopin et de Beethoven, c'est que celui-ci résume, en son gémissement, tout ce que la matière et la nature humaine violées lui ont révélé de misère et d'inconsciente espérance, tandis qu'au contraire Cho})iii prend à témoin le monde entier des malheurs qui l'accablent et des maux qu'il endure et voudrait presque que tout vibrât à l'unisson de sa plainte solitaire ; tels ceux que vient de frapper un coup de l'adversité ou un deuil irréparable simaginenl que tous en doivent s'atfecler et qu'ils rencontreront partout la consolation attendue.

Le caractère essentiellement instinctif de Chopin en fait ressortir particulièrement les ccMés de spontanéité naïve et de sincérité immédiate qui résultent presque naturellement de cet état d'âme, qui en font un persuasif, un convaincu, plutôt qu'un élo-

queiit el qui. tout en précisaiil h's qualilos de franchise et de sensibilité que nous devons si spécialement admirer chez hii, en atténuent la puissance philosophique et la force intérieure ({ui devrait en résulter. L'œuvre de Chopin est en effet vécue, beaucoup plus que raisonnée ; sentie et soufferte bien davantage qu'analysée, ou que déduite. L'artiste est toujours à la hauteur de son émotion, l'acceul correspond toujours au sentiment à exprimer ; mais le penseur ne dominant pas absolument l'influence extérieure sensuelle ou nerveuse, l'artiste nécessairement ne peut subjuguer la vague névrose, où s'alanguit sa rêverie, et c'est un rêve de poésie, el c'esl de V impressionisme êmolionncl^ dans un mystique décor, et l'enchantement des phrases douces et des morbides langueurs.

Les trois influences qui dominent Chopin, les (rois impressions qu'il ressent, yjaZ/vV, (Duonr, soiiff ranci', n'ont d'ailleurs, pour précises et facilemejil remarquables qu'elles soient chez lui, |)as eu ri'alité de rùle spécial déterminé ; certes, l'on pourrait analyser particulièrement, séparément ces trois sentiments ; mais, en réalité, ce ne sont pas trois moments de sa pensée, ou trois périodes de son existence, ou trois phases de son évolution sentimentale ou morale: non, ces trois influences ont l'une sans l'autre peu d'action, elles se combinent et s'amalgament, elles s'entrechoquent et se suivent, mais jamais ne se s(''parent. Chopin souffrant, ceal le patriote <iui sr désolf^ autant qm; ramoureiu: qui s^

plaint cl le nuduâc ((ui f'risso/uK' ; chaque sentitnent est certes complet eu lui-même et la conviction est absolue des trois paris, mais les résultantes de ces intluences capitales se uoienl, s'entremêlent lune et l'autre, et c'est de leur union qu'eu découlent finalement la force impulsive et l'action convaincante.

Si pour les besoins de l'analyse on Voulait absolumenl t'tudier eu elles-mêmes ces trois faces de s(ui émotion, on serait peut-être obligé de donner h la souffrance qui le consume l'action la plus prépondérante sur son art et sur son caractère, car cette souffrance naît non seulement des circonstances do sa carrière, mais surtout de sa complexion physiologique, de sa nature organique d'abord, qui le prédispose à ressentir vivement et violemment l'effet de toute secousse morale et physique, qui le fait Iragédier tout ce qui l'atteint et voiler de nuages tous les horizons qu'il contemple. Chopin était certes un grand patriote et c'est l'écho sourd du silence funèbre de Varsovie qui fait pAlir sa muse et trembler ses accents, mais ce sentiment patriotique aiguisé par le bannissement et l'oxil, né à l'heure suprême où s'évanouissait la destinée d'une nation, où se fermait la page d'une histoire par le martyrologe de son peuple, ce sentiment ne pouvait être que celui d'une éternelle amertume, d'une immense affliction, et c'est la dernière et une des plus grandes gloires de la Pologne d'avoir enfanté mourante celui qui «levait en exhaler le chanf du cygni' el en immortaliser l'acfonie

Amoureux, Chopin devait nécessairement l'être, puisque son cœur était blessé, puisque, souffrant, il aspirait naturellement aux bercements qui consolent, aux illusions qui anesthésient et soutiennent ; comme Musset, avec lequel d'ailleurs son romantisme a bien des accointances, il subit le charme funeste et fatal de cette femme matériellement supérieure, mais qui n'avait gardé de son sexe que le mensonge et les frivoles appétits et qui devait les sacrifier tous deux à un saltimbanque italien, comme auparavant une épouse d'empereur avait immolé son maître à un chambellan éborgné.

Il ne faut d'ailleurs peut-être, à ce point de vue, pas trop plaindre Chopin et Musset ; les amours de poètes sont surtout des idylles d'imagination, et la chimère des rêveurs ne s'atteint que dans les songes.

En résumé, comme citoyen, comme amoureux, Chopin fut toujours le vaincu de son idéal ; son œuvre, sa gloire donc devait bénéficier de cette immanente fatalité. En etTet, malgré l'uniformité de son genre, malgré le peu de variété extérieure de ses travaux, malgré la note simUaire d'attendrissement et d'inquiétude, Chopin apparaît dans l'histoire comme un grand lyrique, qui, malgré qu'il n'ait disposé que de moyens communicatifs restreints, qu^il n'ait presque écrit que pour le piano, a quintessencié supérieurement la réelle émotion humaine. Il y a dans des pages de Chopin plus de vérité intime, plus de sincérité sensitive que dans bien des œuvres de beaucoup plus grande proportion et de beaucoup plus

haute ambition surtout ; il y a ce je ne sais quoi d'un cœur à nu, d'une àme ouverte, d'une compréhension admirable ; il y a un je ne sais quoi de senti, dont il donne peut-être les uniques exemples, qui légitiment presque la place prépondérante, que lui assigne Rubinstein près de Schubert et de Mozart ; car si la compréhension humaine a somme toute des excuses lorsqu'elle défaille incertaine devant le génie colossal d'un Beethoven, d'un Richard Wagner ou d'un Brahms, il ne saurait avec Chopin, je crois, se trouver un seul être insensible, parmi ceux qui une fois seulement dans leur vie ont connu la douceur de croire à la sainteté des pleurs et à la beauté de la souffrance ; c'est pourquoi, depuis plus de cinquante ans qu'est disparu le sublime enchanteur, pas un laurier de son front, pas une note de son œuvre n'ont senti les injures du temps, et c'est pourquoi toujours les floraisons de son mausolée se vivifieront de nos larmes aussi longtemps qu'ici-bas les humains devront aimer, regretter, et se plaindre.

SUR LA MlSlnlK ALLEMANDE

Vale Germania (Berlioz).

On a ('crit el il a été même répété souvent que le tempérament f ranimais et la nature allemande, s'ils pouvaient s'adjoindre et s'harmoniser, en quelque sorte, se compléteraient à peu près mutuellement par l'homogénéité qui en résulterait el que, somme toute, indépendamment de cela, ils se feraient valoir l'un l'autre.

Si l'on se place au point de vue littéraire exclusivement, ce point de vue ou plutôt cette affirmation sera certes au moins admissible, car il est évident que si cerlains des plus grands monuments de la science et de la rétlexion allemande avaient ét(' exprimés dans la langue et la forme d'un Bossuel ou d'un Montesquieu, ils auraient, comme valeur d'ensemble, peu de pareils. Le savant allemand, en elVet. s'attarde aux explications, discute aussi longiicmMitles moindres détails que les causes principales, se soucie peu d'être clair el jirécis, plulùl

que d'amonceler théories sur théories cl exemples sur exemples ; il a, comme c'est d'ailleurs, dans les questions d'ordre général, chez ses nationaux, l'amour de la quantité, pUitôt que de la qualité, l'esprit de suite, plutôt que l'esprit d'à-propos, Tacharnement des compilations plutôt que l'habileté des explications, enfin, c'est sous tout rapport un ouvrier d'une conscience rare, d'une patience résignée, plutôt qu'un inventif, aux lueurs successives et franchement caractérisées. Ces diverses oppositions de genre et de points de vue, de sentiments et d'opinions pourraient, si le hasard bienheureux voulait se mettre de la partie, obtenir un tout achevé, parce que, somme toute, aussi divergentes qu'elles soient, les idées s'enchaînent et les théories se contrebalancent; mais s'il y a possibilité d'opérer au moins momentanément et par circonstance fortuite un rapprochement de cette nature dans les conditions énoncées, en matière d'art, et surtout lorsqu'il s'agit de musique, le fait deviendra de toute inadmissibilité. Si c'est en etTet du choc des pensées, du relatif des appréciations, par idiome et par nature différentes, que peut surgir une vérité cachée, que peuvent apparaître plus vives les lumières, il n'en sera pas de même avec l'expression sonore, qui, pour apparemment indéfinie qu'elle soit, subtilise bien plus son origine et sa raison d'être, et garde, même altérée, comme un vague parfum de terroir, qui en trahit facilement l'origine. Le raisonnement et l'étude peuvent en effet modifier la pensée collective et in-

• - KVi —

dividuelle, tandis que l'àme, même étoullee par les variations extérieures, même violée par la brutalité des circonstances, altère péniblement sa tonalité primitive, même sous l'emprunt de sonorités fictives ou d'attributs étrangers.

Les recherches scientifiques et les etîorts vers la solution de problèmes matériels peuvent donc eflicacement et avec bonheur èlre tentés mutuellement, mais la vitalité française et l'organisme allemand vibrent d'un fluide par trop étranger initialement pour supposer une union d'art et une convergence entière d'idéal et de principe, là oii dans un cas pareil l'un essaierait simplement d'absorber l'autre et où ils n'arriveraient peut-être tout au plus finalement, qu'à se nuire réciproquement. Le philosopheNietzche, qui au fond n'aimait guère l'Allemagne et dont certains jugements sont peut-être parmi les écrits rationnels ce qui a été dit de plus sincère sur ce peuple, a posé en axiome une des choses les plus justes qui peut-être aient été prononcées à cet égard. L'Allemand lui-même n'est pas, il devient, il se développe ; c'est pourquoi le développement est la véritable trouvaille de l'Allemand, sa projection dans le grand domaine des formules philosophiques. Eh bien dans cette formule se trouve non seulement synthétisés la genèse allemande et son Ame toute entière, mais l'explication de son génie musical (l; ainsi que la raison fondamentale qui l'éloi-

(1) La sympliouif est peut-être avant tout un développement.

gnera, même en dehors de toutes couses exl;érieures ou accidentées, du génie naturel français.

Oui, TAllemand devient, il ne se croit jamais arrivé, il ne voit dans la réalisation d'un projet que la possibilité et la matière pour en commencer un plus grand ; contrairement au Français, il ne s'épanouit pas à Texistence, il ne vit pas, il rêve, sacrifiant ainsi peut-être inconsciemment cette grande joie d'exister à soi-même et de vibrer d'un personnalisme indépendant ; et méditatif et pompeusement grave, s'il somnole quelquefois, il ne s'enthousiasme jamais.

Comment un peuple, dont la nature essentielle est une opposition de vulgarités et de splendeurs, dont le geste naturel vous choque autant qu'il vous inspire en même temps a-t-il pu concevoir les plus grands musiciens (dont, si la muse éternelle pouyait parler, elle dirait peut-être que ce sont à peu près, les seuls ;) musicalisant ainsi l'humanité toute entière ; c'est ce qui, je crois, est facilement explicable (l). — Mélancolique et renfermé, vivant dans un pays de forêts et de légendes, où tandis que blêmissent les brouillards semblent danser les gnomes et chanter les naïades, l'àme essentiellement simple et fidèle par la ténacité, peu causeur par surplus et n'aimant pas s'écouter, l'Allemand

(1) Victor Hugo a écrit que la supériorité musicale de l'Allemagne prouve son infériorité spirituelle. Ce paradoxe ne saurait être soutenu.

— km; -

devait nécessairemenl vivre iinaginativoment et s'imprégnant de la nature en entendre les voix.

De plus la vie se'vère et rude des cours allemandes du siècle de Luther, l'austérité extérieure préconisée par ce dernier, le culte de la musique, mis au ranji d'exercice religieux et sancliliant, la vie contemplative enfin et dénuée de tout faste mondain, réalisaient un merveilleux champ d'cclosion et de développement pour un art qui réclame, avant tout, le désintéressement de tout autre sujet et l'absorption de soi-même, dans une sorte de chimère.

Pour tous ces vieux organistes, contemporains ou successeurs du grand Bach, la musique était comme une révélation dont ils n'attendaient rien ici-bas ; c'étaient des chants lointains, des rêves infinis, que leur Ame évoquait, et le seul fait de composer ou d'improviser pour ainsi dire motets et pièces d'orgue, psaumes et choraux, sans penser même à leur exécution ou à la connaissance qu'en pourrait avoir la foulo fui tout le bonheur d'unf génération d'hommes que l'on peut fièrement appeler " les vrais crt-atonrs do la polyphonie musicale. »

Une des grandes raisons aussi pour et par laquelle l'Allemagne appelait naturellement la musique, c'est que l'euphonie de sa langue était et est particulièrement incomplète.

L'Allemagne a eu de très grands poètes, mais elle n'a pu avoir un seul versificateur; je m'explique. Tandis ([u'en langue franraise on éprouve souvent

comme une sensation de volupté, rien qu'à entendre de beaux rylhmes l'imés ; tandis ([ue l'on s'inquit'te autant de la l'aeon de dire (jue de la chose dite, le germain ne peut avoir que des poètes de l'idée, que des rêveurs réalisant un tableau ou concevant et enlumiiuint une légende ; mais la monotonie euphonique, la sécheresse des termes, Tirrémédiable symétrie égalitaire d'une unique conjugaison font (}iie les vers allemands sont plutôt faits poui' être rêvés que pour être lus, ce qui explique que lorsque Richnrd Wagner, dans sa conception du drame lyrique, voulait l'union complète du mot et de la broderie musicale, il savait parfaitement que la langue allemande, ne pouvant guère rien perdre sous ce rapport, n'avait somme toute qu'à gagner dans l'absorption mélodique. La musique, la symphonie sont donc quelque peu la poésie naturelle de la pensée allemande ; elle est inhérente à la nature même de la nation et elle en est réellement la plus sublime expression et le plus grandiose chef-d'œuvre, puisqu'ici le résultat dépasse de mille coudées 1q créateur, senblant prouver une fois de pliis que les Heurs les plus belles ne s'inquiètent guère du terrain qui les fait éclore, et qu'à ceux que la nature disgracia quant à l'extériorité, quant au goiit et quant au plaisir des yeux, le destin railleur donna la plus sublime compensation : Fintangibilité suprême des symphonies éternelles.

11 y a, d'ailleurs, une expression musicale de la pensée allemande absolument incomparable, c'est le

lied; le lied, ce mot qui n'a son pareil dans aucune langue et que Catulle Mendès essaya de franciser. Le lied, c'est la vie familiale allemande avec toutes ses naïvetés et ses mœurs simples, c'est le rouet de Marguerite et le myosotis du pré vert et si, dans les symphonies où se gloritia Beethoven et s'exaltèrent ses successeurs, nous devons admirer une pensée supérieure rayonnant par- dessus Fétroitesse des frontières pour s'jiumaniser dans un idéal tutur : dans le lietl nous devons voir l'expression des humbles et la synthèse morale, anoblie et suprématisée des petites gens qui forment le plus grand nombre des habitants des provinces allemandes.

Le caractère généralement calme de ces sortes de chants, qui avec Schubert, Schumann, Lœwe, Brahms et tant d'autres sont de véfitables petits drames musicaux, reflète d'ailleurs bien la vie elle-même calme, béate, de ce peuple qui a toutes les ambitions collectives et, au fond, peu d'initiative personnelle et dont la grande force réside surtout dans ce que j'appellerai quelque peu son symbole symphonique : savoir s'entendre sans se nuire dans un mutuel profit et pour un résultat général.

Ce ({ii'il faiil (l'aillriirs iiNiuil loiil admii'ci' dans lécole musicale alleniaiulc de ce siècle, c'esl, à côté de la profondeur iji(»ra!e o\ de la haute visée de ses tendances, le caractère riaiicliement social et universel qu'aspirèrenl si heureusement à lui inipi'imer ceux qui devaient la conduire à son apogée.

En effet, au déhut du XIX- siècle, tandis que la musique italienne sérénadait sous le balcon de Rosine, tandis (jue l'opéra français bornait son rôle à délecter les geus aisés, Beethoven initiait sa muse aux subtilités philosophiques, riuimanisaiten faisant prédominer sur le côté sentimental et instinctif le rôle de la pensée el rinllueiice purement intérieure, tentative dont Schnmann et Widter devai(Mit fortement subir rimpression et que Richard Wagner devait ensuite entièrement développer.

Les défauts du caractère allemand, qui est d'analyser à l'excès et d'exagérer les recherches, devaient ici les servir heureusement, car en s'attardant sui* ce point, en approfondissant la p(»rtée pliiloso- ])hique et sérieuse (pii indiif('rait au musicien italien et que le musicien franrais négligeait, l'artiste allemand devait spiritualiser le caractère de sa be-

sogiie ; il (lovai L en annihiler surtout, et ce fut son ])lus grand mérite, l'apparence frivole qu'y avaient atlachée ceux que n'attiraient de cet art que les séduisantes extériorités.

La niiisi(|ue devint donc avec eux, autant la sp('ciilation raisonnée d'idées et de tendances inexprimables d'une façon trop précise que le moyen de réunir idéalement, de fnire communier de la même abstraction ou de la même pensée une réunion d'hommes, donl les idées et les sentiments, tléUnis en eux-mêmes, mais non encore assimilés ensemble, n'aspiraient qu à se coordonner, pour vibrer collectivenient. Crest d'ailleurs la grande force de la musique de pouvoir réunir , subjuguer moralement, d'élablir un lien invisible entre les âmes, les idées et les cœurs ; et c'est cette puissance primordiale, ce privilèg'e unique, qui légitime et explique si naturellement le rôle précis, la tâche immense que lîeclhoven et Richard Wagner lui assignèrent.

— Si l'on envisage l'œuvre et la pensée de Beethoven et de Richard Wagner, (et je choisis intentionnellement ces deux, parce qu'ils résument toute la musique allemande moderne et qu'ils sont aussi les deux plus grandes ligures musicales des temps ;) on se j)ersuadera facilement que le seul mot de musicien ne les caractérise pas suffisamment ; que le mot est incomplet, insuflisant à représenter leur personnalité. Ils sont en effet musiciens, parce qu'ils s'expriment en musique, parce que Fart qu'ils [)j'ésentent se cristallise sous cette tormC; parce <jue

leur pensée rev»H cette enveloppe ; mais en principe ne sont-ils pas avant lontdes contemplateurs d'inlini et l(}s pcjisciu-s, \cH jjhilosojjhrs d'un ^rand pj'oblèiue. La richesse des sonorités, le matériel d'art, le fait de plaire, l'extérieur séduisant, la force émotive de la musique où le simple compositeur voit son but, ne sont pour eux (|ue des moyens ; ils sentent et ils savent ce qui s'en peut réaliser, et comme ils sont profondément humains, comme ils se sont imprégnés de l'humus, autant que de l'àme terrestre, ils en expriment, en commeHtont les pulsations, autant qu'ils en indiquent h's volontés et en allégorisent les rêves. L'œuvre entière de Beethoven semble être détachée du livre de l'humanité ; elle résume la beauté de la nature, dont elle chante avec la symphonie pastorale l'éternel rajeunissement, elle pleure la souffrance et médite les destins et pourtant, aussi sévère, aussi inquiète et attristée qu'elle apparaisse en sou ensemble, elle conclut par une ode à la joie, par un chant de liberté et de triomphe. Beethoven, après avoir, son œuvre et sa vie durant, gémi dans l;i colère ou souffert dans la résignaliiju, semble, à la dernière minute, avoir deviné l'avenir : la révolution matérielle dont sa jeunesse avait célébré le triomphe, n'en entrevoyait-il pas, dans les temps futurs, les l'ésultats mûris et fécondés. Et si sa muse s'emporte dans un éclat d'allégresse et si sa chanson s'enivre de soleil et de gaieté, c'est que son œil voyant perce les nuages et s'éclaire des vérités et des justices latentes, c'est qu'il comprend qu'à côté de la fatalité

de la terre et de lindilTérence du ciel, là-peu près du boubeur bumain ne peut naître que de nousmêmes, et c'est alors qu'il cbante la liberté, la joie, entrevoyant la résolution du problème dans cette clef du bonbeur humain : l'union, la concorde et la paix.

Ce dont Beethoven ne s'était imprégné, ce plutôt qu'il n'avait vécu que d'une façon abstraite et générale, en considérant l'ensemble de la question, plutôt qu'en en analysant les détails, en regardant de haut la tare de l'humanité, plutôt qu'en étudiant en })articulier les maux de la société ; ce dont Weber (b:'vait poétiser sa lyre ; ce dont Scbumann devait si douloureusement s'impressionner, Richard Wagner en devait, lui, somb'r la profondeur et indiquer le remède.

Si avec Beethoven nous avons eu une sorte tb' Prométhée, un philosophe supérieur et un voyant admirable, avec Richard Wagner nous avons à côté de tout cela et pour la première fois l'artiste social, ([ui, s'étant résumé à l'esprit tout l'idéal et tout le devoir de l'art, le voulut faire servir au rachat pour ainsi dire d'une civilisation tarée ; le voulut imposer comme une sorte de religion commune, prol'ondément humaine et profondément charitable où tous pourraient puiser selon leurs besoins moraux, selon leurs idées et selon leur tempérament, l'hydre »mel supérieur où se régénérerait leur espi'it.

Avant de créer des chefs-d'œuvre, avant de réaliser l'idéal de son rèvT, Richard Wagner a comnien-

ce pur concevoir un art véritablement social, et dans la plus grande acception — populaire. — Il savait que tout ce qui se fait, en dehors de la grande masse collective, n'est qu'une besogne d'exception, donc inutUr, sinon funeste ; il savait que pour réussir vraiment, pour que l'acte fut digne de la pensée, il fallait convier au banquet de l'idée tous ceux qui, sur la t<'rre, ont un esprit et un co'ur, c'est-à-dire tous ceux qui, au même degré, ont droit de tressaillir de la beauté universelle, dont le génie a pour mission de dévoiler la quintessence à la nature avare, pour en faire profiter et jouir toute l'intégralité humaine. Et c'est cette merveilleuse idée de fraternité morale, d'unité d'art, de communion mutuelle qui fit de Richard Wagner, d'abord le simj)le révolutionnaire, (|iii, sur les barricades (h' Dresde, prêchait en I8t*.' hi sainte |);tral)ole dégalitt' et (b^ révolte ; ce fut cet idéal luiinimilaire, ([ui réalisa en lui l'artiste complet, après l'avoir j-t'vélé rhomme supérieur, tel (pril doit être ; car on n'est un grand esprit, quaprès avoir t'l(' une gran(h> conscience, et on n'est artiste sincèi'e que lors<[u'on est à hi fois un grand conir. Il sied quaux lauriers dont se couronne son front s'ajoute raurc'ole dont se nimbent les l)annis ; il est presque heureux pour Texemph^, ((ue celui qui devait ètr(^ la plus grande gloire de sa [>atrie eu fût exilé comme rel)elle et condamné comme malfaiteur.

Tous ceux qui voulurent apporter au peuple leur obole de vérité, leur part de consolation, eurent

toujours à lutter contre Tastuce des lois, contre la tyrannie des forts : ot des légendes bibliques, jus- (juà l'heure où nous sommes, pas un novateur, pas un héros n'exista, qui n'eût à payer de sa liberté, (|uand ce ne fut pas de sa vie, Taudace de librement penser et le courage de le dire.

Et c'est ce qui doit faire admirer R. \Yagner. encore plus que ce qu'il réalisa; je crois que le génie dont tous ne profitent pas est un génie qui faillit au devoir ou quétoulTa la tartutîerie ambiante. <lr(»yez-l(' bien, toute réalisation d'art faite en dehors du peuple n'est (|u'une grimace de cabotin, un gesie de boull'on, el combien de fois, dans tous ses écrits, ne déclare-i-il pas mépriser profondément "ce junuib' dont l'hypocrisie feint le. souci de l'art et de la cul lu le, laudis que dans ses veiues on ne trouverail pas une seule goutle de sang artistique, tandis (|u il ue saurail |)]'oduire uu seul souille d'excellence et de beauté vraiment humaines ». VA même septuagénaire, mènn^ adult' par les grands el lriomj)hant dans ses apparences, sa pensée, ses |U'incip<'sà cet égard, n'avaient pas varié; il maudissait encore notre civilisation « ne visant qu'à la mise en valeur correcte des calculs de son égoïsme, monde comme il l'appelle (lu meuilre el du brigandage organisés el légalisi's |)ar le mensonge, la fausseté et l'hypocrisie qui changent les hommes en monstres..."»

d'est pourquoi on ne saurait assez insister sur celle base de sa doctrine, sur ce fondement de son

— Il:; —

étlilic<'. jilors (|ir<»ii parle de 1». \\ aiiiliT ; cl ("csl pourquoi il faut être heureux d'opposer l'admirable enseignement que résume son art et sa pensée et qu'on peut synthésiser par cette phrase : Tout pour tous ; à un moment où quelques êtres au cœur sec et à Tàme vile osent encore dire que les humides el les petits n'onl pas besoin de s'égarer (hiiis le rêve el

de se désaltérer dans l'inlini

A quoi cela peut-il bien sei'vir à un ploml)ier ou à un maeon de s'imprégner d'esthétique musicale ou de théorèmes abstraits, écrivait dernièrement au sujet des l'niversilés populaires, un courriériste de journal quotidien. A quoi cela peut-il servir ?... A lui prouver que toutes les cervelles humaines sont aussi dignes l'une (|ue l'autre de s'initier à la con- ]iaissance, et ([ue le privilège de savoir, à part l'avantage personnel qu'on en tire, ne confère que le devoir d'en faire piofiter les autres. La tyrannie a Ion jours craint la force de l'idée, invincible à la longue, plutôt que la force matérielle aisément domptable, et c'est pourquoi, malgré la pédanterie des rhéteurs (jui voudraient aristocratiser la science et l'art, comme jadis on monopolisa l'argent et déshonora l'hnmanitéen la divisant en castes, \o plus granil service que l'on puisse rendre à un peuple, c'est de Ini montrer l'avenir qui lui appartient, c'est de lui découvrir l'horizon, où peuvent s'exalter ses yeux, et de lui apporter cette parole de courage el d^'espérance, qui sera d'autant plus bien venue (|ne le hasard aura été défavorable et la fatalité sévère

-- IKi -

Riclianl \Viijj;iiei'. (|iii avail évolué île Feiici'bach à Schopenhauer, et de Schopcnhauer au mysticisme, Richard Wagner, qui dans Tristan el Yseult et dans la tétralogie, s'était euv:'lopp('' du drapeau noir du pessimisme, garda toute sa vie le même idéal social, et sa dernière conception résume complètement cette j)hilosupliie su|)(''ri('ui'e (|ui. après l'avoir fail subir les plus diverses iulluences morales et matérielles, ramène naturellement et comme par une logique involontaire loule sa pensée, loute son œuvre, tout son geste d'initié à cette parabole qui fut tout l'enseignement du premier socialiste d'ici-bas et qui résume, je crois, tout le problème de l'univers de tous les temps : A'uiirz-roKx 1rs uns les a/t/iTs. C'est d'avoir chanté cela, plus que de l'avoir bien chanté, qui glorilie U. Wagner, et c'est de cette synthèse de toute moi'ale humaine, qwc de\ ra s'absorber tout art qui voudra être durable aulanl (ju'ulile, et légitimer sa rais(ui d'èlre autant que ses résultats.

Le côté moral de Tcenvre wagniM'ienne me semble résumer non seulement la tendance inconsciente ou volontaire des maîtres de la inusi(jne allemande depuis l>eethoven. mais aussi le devoir des musiciens supt'rieurs de toutes les nations, de tous les artistes ayant la loyauté de leur mission et la conscience de leur devoir...

L'art sera social, dans la plus iiobh^ accepti(»n du terme ou il vaut mieux qu'il ne soit pas. Quant à ceux qui proclament que les étoiles du ciel ne luisent (jue pour une portion du genre humain, pour une sélec-

tioii choisie par la fortune, ce sont des imbéciles qu'il faut plaindre ou des misérables qu'il faut combattre ; puisque le mal est universel, puisqui' les douleurs sont anonymes, puisque la chimère naît dans tous les cerveaux, ne faut-il pas que l'illusion qui console, que l'enchantement qui endort, que le baiser qui divinise, soit le partai^e de toutes les créatures, qui traînent leur calvaire sur la machine ronde ; et les meilleurs ne sont-ils donc pas ceux qui, dans les ornières de notre vallée de larmes, savent faire croître quelques lleurs et pacifier quelques souffrances?..

Ce rôle (ïinsfruire et de co/iso/pr est donc, avant tout, celui que doit ambitionner l'artiste : et c'est pourquoi Richard Wagner nous apparaît si colossal, et c'est pourquoi son idéal résume le bul détinitifde l'art universel : Erlœsen.

Page 1