GHE
quand on ne me ramène pas en auto. Et si je ne suis pas invité à déjeuner — car je dîne toujours en ville, — ma femme de ménage me cuit n'importe quoi sur une lampe à esprit-de-vin.
Nounette. — Vous ne voudriez pas que je vienne un jour vous cuire n'importe quoi, sur votre lampe à esprit-de-vin?
En camarade?
Armand. — Non, ma petite Nounette ; car je ne tarderais pas à être amoureux de vous et je ne veux pas...
Nounette. — Ça m'apprendra à me jeter à la tête...
Armand. — Je vous parais méchant?
Nounette. — Half and half. Ni très bon, ni très mauvais, ou bien très bon et très mauvais : maubon — • un mot que j'ai inventé.
Armand. — Que voulez-vous ! Je sais être pauvre ; c'est ma fierté. Nounette. — Vous m'agacez avec votre pauvreté... C'est ce chinchilla qui vous gêne?...
Monsieur Ponestier. — A vous, mademoiselle... Dépêchons-nous... je me sens inspiré.
Madame Ponestier, montrant une tête violemment maquillée. — Ne faites pas attendre le maître, il est dans un de ses bons moments.
Armand. — Allez, et que la lumière soit avec vous !
Vingt-cinq minutes après, Nounette descend.
Monsieur Ponestier. — A vous, monsieur Cherpray-Barfleur !
Armand. — Trop tard. Je reviendrai demain.
Monsieur Ponestier. — Je suis désolé, désolé... Au moins vous ne m'en voulez pas ?
Le Journaliste, clignant de V œil. — Je vous laisse, mademoiselle Nounette.
Avec tous mes remerciements.
Nounette. — Ne bougez pas, monsieur Cherpray-Barfleur. Changement à vue!
J'enlève la fourrure! Et je la rends à son propriétaire. J'enlève le chapeau... il vient de chez Isabelle et il y retourne! Passezmoi mon bibi — cinquante4iuit francs y compris les fournitures ! — et ma jaquette,
ma bonne vieille jaquette des familles ! Rien de tout cela ne m'appartenait. C'est du chiqué pour photographe!
Armand. — Et cela ne vous désole pas de tout abandonner ainsi?
Nounette. — En temps ordinaire, si, cela me désolerait.
Armand. — Mais ce matin?
Nounette. — Je m'en fiche, puisque vous m'invitez à déjeuner !
Armand. — C'est que...
Nounette. — Soyez galant. Autrement je mangerais toute seule dans un sale restaurant.
Armand. — Alors, je vous enlève.
Rue de Verneuil. Une petite chambre tendue de toile de Jouy. Lit chaste et étroit. Pendule et accessoires hideux. La glace est constellée d'invitations.
Nounette. — Si l'on nous avait vus, tout de même, acheter du jambon d'York, des œufs, des gâteaux, du vin mousseux, vous seriez perdu de réputation !
Armand. — Ce n'est pas reluisant chez moi ! J'y suis si peu !
Nounette. — C'est encore plus laid chez moi. Et j'y suis tout le temps. Ici c'est paisible, c'est honnête, c'est province. . .
Armand. — Et jamais personne n'y vient, vous entendez, personne!
Nounette. — Où conduisez-vous donc vos conquêtes ?
Armand. — Chez Cramique, un de mes amis. Il a une garçonnière admirable, auy Charrups-Elysées, et il n'en use pas pour son compte personnel. Il va chez son amie qui est une grande courtisane. Il garde sa garçonnière dans Tespoir que la seule femme qu'il ait jamais aimée y reviendra et il me la prête parce qu'il affirme que je lui porterai bonheur en y entretenant une atmosphère d'amour... Pauvre garçon!
Nounette. — Vous n'êtes pas sentimental, vous?
Armand. — Je suis sentimenteux.
Nounette. — C'est plus?
Armand. — Bien plus!
Nounette. — Apportez la lampe à esprit-de-vin. Je suis contente d'être votre cuisinière.
Armand, V enlaçant. — C'est vrai?
Nounette. — Regardez-moi!
Armand. — Oui, vous resplendissez, ma chérie.
Nounette. — Mais vous, est-ce que vous pensez encore à Gaby?
Armand. — Pas le moins du monde.
Nounette. — Alors, pourquoi êtesvous si sérieux ?
Armand. — Ma joie rit sur tes lèvres, petite, et mon bonheur brille dans tes yeux.
Nounette. — Tout de même, tu n'aurais pas songé à moi ; c'est moi qui ai fait le premier pas... Tu ne me juges pas mal?
Armand. — Je t'adore.
Nounette. — Bien vrai? Alors peutêtre m'aimeras-tu un jour ! Je ne te gênerai pas, va ! Je te laisserai voir ton monde... jusqu'à ce que tu en sois dégoûté. Je ferai tout ce que tu voudras et tu ne pourras jamais me lâcher. Où est la lampe à espritde-vin ?
Armand. — Tu as donc faim?
Nounette. — Je veux te servir... Si l'on nous voyait! Le brillant Cherpray- Barfleur mettant le couvert. Et la dame au manteau de chinchilla coupant du beurre !
Armand. — Ce n'est pas gentil?
Nounette. — Tout est gentil, avec
La glace de Gherpray.
toi ! Nous aurons notre existence cachée, veux-tu? On n'en fera ni des échos dans les journaux, ni des pages illustrées dans les magazines...
Armand. — Sait-on jamais?
lies Préparatifs de la pète
Le studio des enfants Hurlu. Une symphonie eh blanc, coupée par la tache claironnante d'un store rjéranium. Sur la frise courent des éléphants qui jouent au cerceau. Miss Gobson, la gouvernante, essaie de distraire M. Jean qui ronchonne et M"^ Suzanne qui enroule soigneu-
• sèment une de ses boucles autour de son index.
Miss. — Voulez-vous laisser vos cheveux ?
Suzanne. — Je n'ai pas de bigoudis, moi.
Miss. — Qu'entendez-vous insinuer?
Taisez-vous.
Jean. — C'est la récréation, d'abord.
Suzanne. — Mettez-vous au piano, miss, s'il vous plaît, et jouez-nous la grizzly bear dance. On fera gigoter master Jollyboy, le nègre de bois; on rira...
Miss. — Vous savez bien que quand vos parents donnent une fête, il vous est recommandé de vous tenir tranquilles et de rester silencieux.
Jean. — C'est une fête persane?
Miss. — Non. Pas cette fois. J'ai lu sur le programme : « La fête se déroulera dans un pays vague, à une époque indéfinie. »
Jean. — V'ià comment que j' comprends l'histoire et la géographie!...
Suzanne. — Pige Eusèbe et Françoise qui mettent des verres bleus dans le jardin.
Jean. — Quand on les allumera nous serons couchés C'est gai d'être petits!
Miss. — Silence!
Jean. — Est-ce que j' peux-t-y lire le journal, comme hier?
Miss. — Il n'y a pas tous les jours un article sur une invention de votre père.
Jean. — Non, mais c'est rare si l'on n'est pas sur les mondanités. Regardez.
Miss. — Je veux bien... Ah! j'aperçois le nom de M™" Hurlu.
Jean. — Passez-moi le journal; j' vas vous faire la lecture à haute voix.
Il épèl'e :
« Le Bois est adorable en ce moment.
A voir les jolies promeneuses, les arbres eux-mêmes ont des frissons. Et M. Cherpray-Barfleur est le dieu de ces parages fleuris. N'a-t-il pas le don d'ubiquité? Le voici près du montoir, causant avec une étoile ; sentier de la Vertu, avec M'"^ Hurlu... »
Miss. — Assez!
Jean. — Je n'ai pas mis l'intonation?
Suzanne. — Oh ! Et là : en gros caractères : U assassin de Bourrecottes. — Les aveux de Joseph Hurlu.
Miss. — Quelque vilain homme qui aura volé son nom. Rendez-moi le journal et tâchez de vous amuser gentiment.
Suzanne. — Jouons aux gosses qui se rega'rdent dans une glace. Jean, donnemoi le bras.
Ils se mettent devant la glace.
Suzanne. — Chouette! Je ressemble à maman !
Jean. — Zut ! Je ressemble à papa !
Nou nette
Miss. — Ces enfants sont stupides ! En voilà un jeu! Qui vous a?...
Suzanne, reprenant. — Chouette! Je ressemble à maman.
Miss, hors d'elle. — J'entends M. Hurlu!
Pas traînants dans le corridor. Entre M. Hurlu, barbe grisonnante, gros nez chevauché d'un lorgnon j:>acifique. Il est en costume de dîner: pantoufles, chemise de nuit avec tache de café au lait sur le plastron ; pantalon découragé, mais il a passé un smoking. Cela lui permet de répondre à M°' Hurlu qui se plaint de ses négligences vestimentaires : « Vous n'avez rien à dire : je suis en smoking 1 »
Monsieur Hurlu. — Bonjour, monstres. Vous êtes sages?
Jean et Suzanne. — Oui, papa.
Monsieur Hurlu, s'asseyani. — Venez sur mes genoux. Houp ! Vous ne trouvez pas, miss, que Suzanne me ressemble de plus en plus?
Miss. — Mais certainement, monsieur.
Je.a.n. — Papa, dis qu'on nous laisse levés jusqu'à l'heure des illuminations.
Monsieur Hurlu. — La fête ne commence qu'à onze heures.
Jean. — C'est vrai qu'on met un tapis bleu sur les cailloux et que maman montera à cheval ?
Monsieur Hurlu. — Je le crains, mon enfant.
Jean. — Tout ça devrait être fait pour amuser les petits garçons et les petites filles. Alors pourquoi ne sommes-nous pas invités, nous deux Suzanne? Parce qu'on est sales? Le vieux ^L Champon est encore plus sale que nous. Parce qu'on ne sait pas mettre l'orthographe? Et M™** Videuii, donc, qui n'écrit pas trois mots sans faire quatre fautes !
Monsieur Hurlu. — Je viendrai vous voir avec mon déguisement, là !
Mais il s'inquiète, car l'aigre voix de M"' Hurlu, cette voix particulièrement désagréable qu'elle prend pour s'adresser à lui, retentit : a Léon ! Léon ! » Il prend congé des enfants et affronte son épouse.
^Monsieur Hurlu. — Ma bonne amie...
Madame Hurlu. — Pas d'histoires!
Je n'ai pas le temps... Tu as vu l'avocat?
Monsieur Hurlu. — Oui.
Madame Hurlu. — Et alors?
Monsieur Hurlu. — Il s'agit bien de Joseph- Clément Hurlu, fils de Claude-
Baptiste, cultivateur, et de Xavière Leterreux, sans profession.
^L\DAME Hurlu. — Un cousin ?
Monsieur Hurlu. — Issu de germain.
Madame Hurlu. — C'est du propre!
Jolie famille! Il a assassiné trois personnes.
Monsieur Hurlu. — Deux et demie; pour la troisième il n'a pas eu le temps. En province, tu sais!...
Madame Hurlu. — Fais donc de l'ironie! Pose donc au M. Bergeret ! Tu choisis ton moment. Il a avoué, ton cousin?
Monsieur Hurlu. — Oui.
Madame Hurlu. — Je l'aurais parié!
Le crétin! Et tu lui faisais une rente?
Monsieur Hurlu. — De soixante-dix francs par mois.
Madame Hurlu. — Il n'était donc pas dans la misère.
ErsÈBE ET Feaxçoise.
Monsieur Hurlu. — Ce n'est pas la misère qui l'a poussé. C'est l'ambition!
^L\DAME Hurlu. — Hein ?
Monsieur Hurlu. — Tu vas comprendre : on n'avait jamais parlé de lui dans les journaux. Il trouvait la vie fade. Ça le désespérait, cet homme, de rester inconnu, dans sa bourgade. Oh ! il ne l'a pas caché au juge : « Je ne regrette rien : V Eclair eur va parler de moi ! »
Madame Hurlu. — C'est" un fou !
Monsieur Hurlu. — Crois-tu? C'est un ambitieux. Il demande tout le temps à l'avocat : « Est-ce que je suis bien sur mes portraits? J'en ai un qui n'est pas trop mal, autant le communiquer, parce qu'à l'anthropométrie ils n'ont pas de re-
toucheur... Je suppose qu'ils m'ont donné la première page. Pour les assises, j'espère qu'il y aura des correspondants spéciaux. Enfin je me fie à vous. » Et il a réclamé des cartes postales qu'il destine aux amateurs d'autographes.
Madame Hurlu. — Grâce à cette brute, quinze ans d'efforts mondains vont stre réduits à néant! J'admire ton sangfroid.
Monsieur Hurlu. — Ce n'est qu'un :;ousin !
Madame Hurlu. — Il est singulier
M. Hurlu.
de pouvoir se montrer aussi léger quand on est aussi lourd.
Le valet de chambre apporte une carte.
Monsieur Hurlu. — C'est un repor-
ter.
Mon Dieu !
^Iadame Hurlu, has.
Il vient pour l'assassin!
Monsieur Hurlu. — Ou pour la fête.
Nous allons bien voir. Faites entrer.
Entre le reporter.
Madame Hurlu. — Que désirez-vous, monsieur ?
Le Reporter. — Prendre quelques renseignements sur le bal que vous donnez ce soir, madame.
Madame Hurlu, respirant. — Ah!...
Mais nous ne tenons pas à ce qu'on en parle...
Le Reporter, novice, — Dans ce cas...
Madame Hurlu, vivement. — Asseyezvous. Après tout, nos invités seront peutêtre contents qu'on les cite... et surtout nos invitées. Je consens à vous donner quelques détails. Voici la carte d'invitation.
Le Reporter, lisant. — « M. et ]^£me fjurlu ont le plaisir de vous convier à la fête de Rêve et de Fantaisie qu'ils donneront dans leurs jardins, le 2 juillet. Apothéose du Clair de Lune. Musique et parfum inédits. Le bleu et le vert sont de rigueur. La fête se déroulera dans un pays vague, à une époque indéfinie... »
Madame Hurlu. — Les dames auront les cheveux poudrés de bleu, les messieurs de vert. Le costume est laissé au gré de chacun. Je me tiendrai à l'entrée et je recevrai montée sur un cheval bleu à la crinière verte et aux sabots d'argent. Je crois obtenir des effets assez curieux : j'ai renversé l'ordre des choses établi par la nature : ainsi les feuilles des arbres seront bleues, grâce à une poudre colorante et le clair de lune sera vert, grâce à une projection...
Le Reporter, enthousiasmé. — Ah !
madame! que ne puis-je rédiger mon compte rendu dans la langue des dieux.
Je m'inspirerai de la Fête chez Thérèse :
Le clair de lune vers qui baignait l'horizon...
J'en arrive à la partie délicate de ma mission.
Madame Hurlu, défaillajtte. — Dites...
Le Reporter. — Notre photographe.
]\L^DAME Hurlu, avec empressement.
— Qu'il vienne, mais en vert et en bleu; je ne veux pas de taclies.
Et le reporter sort, bientôt remplacé par le palefrenier.
Madame Hurlu. — C'est vous, Alfred !
Tamerlan est prêt?
Alfred. — Oui, madame. Le v'ià déguisé .en perroquet. Faut croire que ça le chatouille : à l'heure ovi je vous parle, il rue tout ce qu'il sait.
Madame Hurlu, inquiète. ■ — Croyezvous qu'il se calmera?
Alfred, sentencieux. — Ln vieille bête, c'est comme la vieille personne : quand ça s'est mis une idée dans le ciboulot!... Il v a un train dans l'écurie,
faut voir ! Il y a Lakmé qui ne reconnaît pas T amer 1 an en bleu et qui essaie de le mordre! Raton et Football aboient. J'y retourne, Tamerlan serait fichu de tout casser. Faut encore que j'y donne un la-
t'amène... quand on a une famille comme la tienne!... Nous aurons tout, tu entends, tout! C'est mon apothéose. A ce propos, comment appelle-t-on un infant d'Espagne?
MONSIEUR HHRLU.
Il va. pleuvoir. .
vement, sauf vot' respect. Voyez-vous qu'il se mette à crottiner sur le tapis bleu !
Madame Hurlu. — Jaune... bleu... ça ne serait pas si mal ! Laissez-le tranquille.
Sort le palefrenier.
Madame Hurlu, h son mari. — Qu'estce que tu as à rire?
Monsieur Hurlu. — Je ne ris pas.
Madame Hurlu. — Tu ris sournoisement, en dedans. Tu en trembles, tellement tu as envie de rire! Est-ce ma faute si tu ne comprends rien aux couleurs, si tu n'as pas l'œil artiste! Un autre serait heureux... Recevoir les invités que je
Monsieur Hurlu. — Hidalgo.
Madame Hurlu. — Tu en es sûr? Et puis, fais-moi le plaisir de ne pas te dresser devant chacun de nos hôtes comme le fantôme du Reproche. Tu as une gaieté qui n'esit qu'à toi — heureusement ! — et qui semble funèbre à tout le monde. Si tu ne veux pas mettre ton costume et te poudrer les cheveux, reste en bas, dans une salle que j'ai fait aménager pour le bridge et où il sera permis d'avoir sa couleur naturelle. Ne te dandine pas ainsi, tu me tournes sur le cœur. Parle; dis-moi quelque chose : tu vois combien je suis énervée et quelle peine je me donne pour que tout soit réussi.
Monsieur Hurlu, sinistre.
pleuvoir. . .
— Il va
Dix heures et demie. Chez Nounette. La maîtresse de maison dort. Armand se lève furtivement.
Nounette, d'itne voix molle. — Mon chéri... ovi vas-tu?
Armand. — Dors tranquille.
Nounette. — Où vas-tu? J'ai peur...
Armand. — Tu sais bien qu'il faut que je fasse un tour à ce bal.
Nounette. — Chez M'"'' Hurlu?
Armand. — Oui.
Nounette. — C'est une grue.
Armand. — Que tu disl
Nounette. — Ça, je sais bien que pour nous autres, toutes les femmes du monde sont des grues et que pour les femmes du monde nous sommes toutes des dindes...
Armand. — Or, il y a des exceptions.
Nounette. — Tu vas la voir, tu vas serrer la main du mari... Et pendant ce tomps-là je rêverai de toi. Et tu dis que la vie est bien arrangée !
Armand. — Elle est ce qu'elle est.
Nounette. — Comme tu me parles !
Tu as raison : j'avais juré de ne jamais te raser. Mais je t'aime...
Armand. — Moi aussi. Il faut encore que je passe à la maison pour endosser mon costume!
Nounette. — A quelle heure reviendras-tu?
Armand. — Je ne re\-iendrai pas, voyons ! Je partirai de là vers quatre ou cinq heures du matin. Il est d'usage que l'on fasse un bout de chemin à pied, entre hommes, en fumant un cigare, et en parlant des femmes qui n'assistaient pas à la fête.
Nounette. — Reviens ici.
Armand. — Non !
Nounette. — Personne ne m'a jamais répondu non.
Armand. — Je commence.
Nounette. — Voilà où nous en sommes ! Armand, si tu savais comme je suis jalouse, tu aurais pitié de moi. Pourquoi ne réponds-tu pas? Ah! ça... Armand !
Armand. — Ne pleure pas, ma chérie...
Ce que j'ai à te dire n'est pas très gai...
Nounette. — Ne le dis pas, surtout ne le dis pas. Viens m'embrasser !
Armand. — Il me faut beaucoup de courage...
Nounette. — Je suis toute glacée, et écoute, écoute, tu entendras les battements de mon cœur. Armand, je te jure que je t'aime.
Armand. — Alors tu vas me comprendre.
Nounette. — Inutile. Je connais la chanson : ta situation ne te permet pas d'avoir une liaison. J'accepte la pauvreté; tu l'accepterais bien toi aussi, parce que tu as vingt-cinq ans et qu'à nos âges on se fiche bien de tout, du luxe comme du confort, pourvu qu'on s'aime. Mais il y a le monde! Et puis il y a ta célébrité. L'amant de Nounette, fi! Il vaut mieux servir de greluchon à la mère Hurlu et chiper sa femme à un pauvre bonhomme.
Alors nous aurons été l'un à l'autre pendant quelques jours, je t'aurai tenu dans mes bras, si heureux que tu en pleurais.... oui... oui... nous avons pleuré ensemble comme si nous nous retrouvions ; tu auras été mon gosse, mon papa, mon tout, et maintenant tu voudrais t'en aller ! Un coup de chapeau : « Bonsoir, chère madame, trop heureux si j'ai pu vous être agréable... » Et je ne suis pas la première, hein? Un homme, ça n'est pas fier des femmes qu'il a eues, mais de celles qu'il a lâchées !
Armand. — • T'ai-je promis quelque chose ?
Nounette. — Il y a une façon d'embrasser qui ressemble à une promesse.
Prends garde!
Armand. — Voyons, ma chérie, je crois que tu me menaces.
Nounette. — Non : je me menace.
Armand. — Je ne comprends pas.
Nounette. — Tu comprendras. Habille-toi ! Va danser le tango avec jyjme jj^rlu et ne nous quittons pas fâchés. Tu aurais un remords trop gros...
Armand. — Veux-tu venir déjeuner avec moi samedi, en camarades?
Nounette. — Ne parle pas de samedi.
Viens m'embrasser.
Armand. -- Mon pauvre chéri. Tu as la fièvre. Rendors-toi... Au revoir.
Nounette. — Adieu.
Armand. — Ne sois pas tragique, Nounette. Si tu t'imagines que je vais là-bas pour mon plaisir ! L'homme que je suis réellement, tu auras été la seule à le connaître, tu entends, la seule. J'espère qu'il n'y a pas là de quoi se plaindre!
NoUNETTE. — Mon chéri.
ou VAS-TU
% ai^L^
pète
Devant la grillt majestueuse qui marque l'entrée de l'hôtel iiurlu. Tandis que les autos stationnent avant de déposer sur le perron leur contenu vert et bleu, envjerruqué et empanaché, la foule grossit, se livrant à des commentaires varies.
Premier Commentateur, indulgent.
— Poussez pas, bon sang, y aura de la place pour tout le monde. Oh! les belles pliâmes, mes bons messieurs !
Second Commentateur, venimeux, et d'un ton dont il annoncerait : « drops, berlingots, pastilles de menthe! » — Fausses dents! Faux cheveux! Faux nichons!
Un vieux Monsieur. — Que ditesvous? Je n'entends pas bien.
Second Commentateur. — Je dis :
« Fausses dents! Faux cheveux! Faux nichons! » histoire de leur montrer qu'on ne me la fait pas, à moi.
Le vieux Monsieur. — Oh !
NouNETTE, -perdue dans la foule. — Laissez-moi voir, s'il vous plaît...
Premier Commentateur, qui ne croit pas si bien dire. — Passez ma petite demoiselle, je ne veux pas vous empêcher de regarder votre amoureux...
Le vieux Monsieur. — Nous ferions mieux de nous retirer; l'air commence à fraîchir ; nous lirons le compte rendu demains dans les journaux.
Second Commentateur. — Qu'est-ce qu'il a à se planter devant moi, celui-là? Faites excuse, c'est un valet de pied. Ça s'appelle un valet de pied, ça!
Le Valet de pied, murmurant. — Si tu veux que je te mette le mien?...
Second Commentateur. — Dites donc, Baptiste, je ne vous ai pas sonné! A l'office! A l'office! Et tâchez de me par-
ler à la troisième personne, s'il vous plaît.
Le Valet de pied, dédaigneux. — On voit bien qui que vous êtes...
Premier Commentateur. — V'ià les arbres qui séclairent. Mince de bougies ! Ça doit être chouette, tout de même...
Second Commentateur. — Fausses dents! Faux cheveux! Faux nichons! Ah!
l'autre qui descend de son sapin! C'est une purée qui a honte d'être venu en fiacre. Hou ! Hou ! Regardez-le qui court, avec son habit bleu! {Hurlant.) Conspuez la ^louise ! Conspuez !
NouNETTE, qui a reconnu Armand. — Allez-vous vous taire, imbécile!
Second Commentateur. — Xon, mais des fois ! madame va peut-être me donner une leçon ? Mêlez-vous donc de vos oignons. . .
Premier Commentateur. — Madame se mêlera de ce qu''i lui plaît. Il y a assez longtemps qu'il embête tout le monde, ce vomi-là ! Attends un peu, j' vas t'arranger du persil dans les narines ; je connais ton cas : j' suis tripier.
Rire de la foule. Mais l'héroïsme du généreux citoyen n'est pas complètement désintéressé. Il entend le prouver à Nounette par une mimique expressive que celle-ci interrompt en s'éclipsant. Elle trouve en face de l'hôtel Hurlu un café ouvert, elle s'y plonge dans la lecture d'un journal illustré en pensant aux splendeurs voisines et à Armand qui y participe. II la croit chez elle. S'il savait qu'elle est venue de si loin pour le voir passer en habit bleu et qu'elle attendra qu'il sorte, dans l'espnir de le trouver seul !
Pendant ce temps M°' Hurlu, les cheveux verts, montée sur un cheval bleu, couverte d'une sorte de péplum bleu et éclairée par un rayon électrique vert, reçoit dans le jardin ses invités, en déclamant ces strophes :
Les roses sont bleues, les bleuets sont roses.
Dans notre gala Nous avons voulu loin des gens moroses
Changer tout cela.
Régal délicat : -prose bleu de France,
Azur des aveux.
Et je -parle en vert, couleur d'espérance.
Lorsque je le veux.
Les roses sont bleues, les bleuets sont roses
C'est essentiel Nous consacrerons en apothéoses
Uariltdel.
Dans des vêtements pleins de poésie^
Péplums ou burnous.
Changeons de couleur l Faisons fantaisie!
Ne soyons plus nous!
La société s'éparpille dans les jardins. M° descend de cheval.
Hurlu
Armand, très agité. — Puis-je vous parler une seconde?
Madame Hurlu, espiègle. — Oui, mais « ne soyons plus nous ». Vous m'êtes indifférent aujourd'hui ! Ah !
Armand. — Eh bien ! moi, vous ne m'êtes pas indifférente et je bous d'en administrer la preuve à ce...
Madame Hurlu. — Je parie que je devine... Vous voulez parler de cet écho...
Armand. — De cette infamie! On y dit en termes transparents que vous êtes ma maîtresse... Voyez-vous que cela tombe sous les yeux de votre mari ?
Madame Hurlu, tranquille. — Cela y est tombé.
Armand, stupéfait. — Et alors?
Madame Hurlu. — Vous m'étonnez, cher ami. Est-ce bien le brillant Cherpray- Barfleur qui me pose ces questions? Mon mari me laisse arranger ma publicité comme je l'entends.
Armand. — « Votre » publicité, c'est possible, mais lordure de ce torchon !
Madame Hurlu. — Cette ordure est de moi.
Armand. — Non !
Madame Hurlu. — Ou plutôt c'est moi qui l'ai inspirée.
Armand — Vous êtes fantastique !
Madame Hurlu. — Je vous ai compromis?... Fiançailles?...
Armand. — Il n'est pas question de moi, mais de vous.
Madame Hurlu. — Dans ce cas, mon petit, permettez-moi d'agir à ma guise. Vous voulez des aveux? Soit. Allons-y. Mon cher Armand, pour réussir dans ce qu'on appelait au XVIII* siècle les affaires, et j'entends
dire les affaires mondaines, il convient de ne se faire remarquer en rien, de n'être ni trop bête ni trop intelligente, ni trop dévergondée ni trop vertueuse. J'ai remarqué que l'on ne bavait pas sur les gens quand on avait de quoi bavarder à leur sujet. S'il n'y a rien, c'est terrible. D'abord, quand on n'a plus vingt ans — et c'est mon cas ! Si! Si! C'est mon cas! — quand on n'a plus vingt ans et que l'on joue à l'hermine, on a vite fait d'être classée parmi les vieilles. La mère Hurlu ! Vous entendez ça d'ici! Alors je me suis arrangée pour que l'on jase à notre sujet! Si jamais il devait y avoir quelque chose, ça cesserait ou bien j'aiguillerais les curiosités d'un côté différent.
Armand. — Mais c'est insensé! Et d'une naïveté dans la complication!
Madame Hurlu. — J'aspire, selon les conseils du philosophe, à vivre dangereusement. La vie a besoin d'être assaisonnée. L'adultère, c'est le sel, la publicité c'est le poivre.
Armand. — Le public se charge du vinaigre et l'amour devient une salade...
Madame Hurlu. — Je veux me concilier tout le monde. A Dieu ne plaise que
Nounette se plonge dans la lecture d'un journal illustré,
j'aille prétendre, comme les romanciers, que toutes les femmes d'un certain rang trompent leur mari. Non, certes. Mais il y en
a. Et d'autres sur qui pèsent de lourds soupçons... Je sentais dans leur accueil quelque chose d'hostile. Ce soir, leur poignée de main a été plus molle, plus con-
pas difficile; elle se contente de ce qu'on lui donne. Le fait que je vous aie choisi pour me compromettre devrait vous flatter si vous n'étiez odieusement blasé. Assez sur
La société s'éparpille dans les jardins.
fiante, plus affectueuse... presque complice !
Armand. — Vous êtes une maîtresse...
Madame Hurlu. — Une maîtresse de maison, cher Armand, avant tout ! Il n'y a pas grand'chose pour moi entre ces deux verbes : recevoir et être reçue. En somme, ceux qui ne sont pas absorbés par un travail, par une manie ou par un vice, ou encore par de dures nécessités n'ont d'autre tâche à remplir qu'éviter l'ennui. Moi je m'occupe de mes salons, comme d'autres s'occupent de leur salle à manger... ou de leur chambre à coucher...
Armand. — Je n'aurai donc été pour vous qu'une matière à potin avantageux.
Madame Hurlu. — Plaignez-vous !
Mais vous autres hommes, à force de fréquenter des comédiennes qui sont des grues ou des grues qui sont comédiennes, il vous devient difficile de profiter d'une véritable sincérité. Il fallait vous accueillir en battant des narines, en mordant mon mouchoir, en palpitant de la gorge, en donnant tous les signes de l'émotion! Au lieu de ces transports vulgaires je vous livre mon petit secret, le plus intime de tous mes petits secrets, et vous n'êtes pas content?
Armand. — Et si je vous aimais?
Madame Hurlu. — Que vous importeraient ces détails? La vraie passion n'est
ce sujet. Si vous êtes sage, je vous retrouverai demain au Bois, dans notre allée... Ah ! ce baiser...
Armand. — Vous con\"oquerez la presse?
Madame Hurlu. — Pas d'insolences et laissez-moi m 'amuser comme il me convient. Vous êtes gentil ce soir. Et il n'y a que vous pour savoir vous coiffer ; c'est flou et correct. Bravo!
Armand. — Je transmettrai vos compliments à ma petite amie.
Madame Hurlu. — Elle est jolie votre petite amie?
Armand. — Oui, et pas cynique pour un sou.
Madame Hurlu. — Pauvre gosse! Mais vous ragez !
Armand. — Pas du tout. Je membête au bal masqué, voilà. C'est un cas qui remonte au moins à Gavarni.
Madame Hurlu. — Restez, méchant !
Vous êtes l'ornement de ma fête. Je croyais avoir un académicien, je n'ai qu'un membre de l"* Institut, section des Inscriptions et belles-lettres : un gâteux! 11 met du papier de soie sous sa croix de commandeur pour qu'elle n'abîme pas sa chemise! Je croyais avoir une altesse royale et je n'ai qu'un monseigneur jus de chique que je n'aimerais pas rencontrer au coin d'une forêt! J'avais préparé un salon dit des « ambas-
sadeurs » pour les célébrités; j'y ai collé les hommes de lettres ; ils sont mal costumés...
Armand. — Et voilà vos plaisirs !
Madame Hurlu. — Einseigniez-m'en d'autres.
Armand. — On fera son petit possible !
Madame Hurlu. — Goujat ! Vous me trouvez à votre goût ce soir? Quel est votre état d'âme en face de moi?
Armand. — • Celui d'un charretier.
Madame Hurlu. — Flatteur!
Armand. — Allez! Allez retrouver vos cochons d'invités.
Madame Hurlu. — Voulez-vous que je vous expédie une jeune fille pour vous distraire?
Armand. — Merci ; les vraies jeunes filles m'inquiètent ; les autres me dégoûtent.
Armand. — Et dans une femme à la mode? On ne trouverait peut-être rien!...
Madame Hurlu. — Bonsoir, vous êtes grossier. Et ne démentez l'écho qu'avec un sourire énigmatique...
Elle sort, bientôt remplacée par une jeune fille vêtue d'une tunique bleue qui laisse voir des bras très purs.
Armand. — Mademoiselle...
La Jeune Fille. — Je suis la petite jeune fille envoyée par M""" Hurlu.
Armand. — Bénie soit -elle.
La Jelt>je Fille. — Elle m'a dit :
« Apprivoisez le fauve et empêchez-le de s'en aller. »
Armand. — A qui ai-je l'honneur?
La Jeune Fille. — N'insistez pas.
Je suis quelque chose comme M"® Durand-
Le salon des ambassadeurs pour les célébrités.
Madame Hurlu. — Si l'on se doutait de ce qu'il y a encore de candide, de conventionnel, de traditionnel et d'ingénu dans un homme à la mode !
Dubois ou M"* Dubois-Durand. Un zéro assez bien moulé.
Armand. — Mais vous vous calomniez, mademoiselle !
NoLinette
La Jeune Fille. — Je sais ce que je vaux. Quand on a des frères, ils vous mettent au courant, sans galanterie.
Armand. — Pourquoi seriez-vous un zéro.'*
La Jeune Fille. — Personne ne parle de moi.
Armand. — Encore! Si vous saviez ce que c'est? La petite coupure de journal, bien perfide, bien venimeuse, qu'un ami anonyme vous envoie, cernée de crayon bleu, férocement, avec quelques lignes soulignées pour qu'elles ne vous échappent point! Et tout ce qu'il y a de ridicule à n'être pas ignoré, quand on ne mérite point autre chose! C'est cette gloire-là que vous enviez ?
La Jeune Fille. — Vous me faites penser aux rois qui se plaignent de la lour-
— Je suis la petite jeune fille envoyée par m""' hurlu.
deur de leur couronne. Allez donc leur parler d'abdiquer! Nous aimons l'agitation, le bruit, la lumière, îe toc. Et puis après ? Tenez, la plupart des poètes chantent les joies paisibles de la nature, personnifiée en général par leur jardin. J'ai voulu descendre seule, l'autre soir, dans le nôtre... Ah! monsieur, j'ai compris du coup tout ce qu'avait d'horrible une nuit sans bal... La solitude me glaçait. J'ai essayé de réfléchir et la pauvreté de ma méditation m'a affligée. J'ai pensé à mon avenir, au monsieur convenable et distrait qui sera mon
fiancé. J'ai compris que si je me mettais à rêver pour de bon, toutes les pauvres petites fleurs roides de mon existence se faneraient et que je marcherais dans un désert. Je me suis sentie si pauvre, si seule!... Et remarquez que je ne vous dis pas cela pour que vous me fassiez la cour. Y|me jj^urlu est une excellente amie à moi, nous nous entendons parfaitement, nous savons ce que nous valons. Mieux que vous ne pensez, cher monsieur. Nous sommes ainsi des tas d'imbéciles, très intelligentes au fond...
Armand. — Vous êtes délicieuse et nous allons bostonner.
La Jeune Fille. — Je veux bien.
Armand. — Vous bostonnez comme une déesse. Laissez-vous donc guider...
La Jeune Fille. — Je vous crois!...
Avec un tel maître!... Oia me menez- vous?
Armand. — Dans le salon dit des Ambassadeurs, histoire de bousculer les homme? de lettres et de leur donner une vision supérieure pour leurs prochains livres... Là... Au revoir, hommes de lettres !
La Jeune Fille. — Nous faisons bien, pas, tous les deux?
Armand. — A s'agenouiller... Du salon des Ambassadeurs, nous allons passer dans celui des vieilles dames. Tragiques, les vieilles dames, surtout quand on mêle les résignées à celles qui luttent encore... Comme me disait un guide du château de Heidelberg : « Les demi-ruines sont plus impressionnants que les ruines entiers. » Du salon des vieilles dames, nous passons dans l'antichambre...
La Jeune Fille. — On n'entend presque plus la musique...
Armand. — ... Et, toujours bostonnant, nous arrivons à ces messieurs et dames du vestiaire... Je leur jette mon numéro... Hop ! Ça y est ! Ils me tendent ma cape — vous permettez — je m'en\'eloppe dedans; je mets mon chapeau, je prends ma badine...
La Jeune Fille. — Et vous fichez le camp, si je puis dire!
Armand. — Adieu, mademoiselle. Vous êtes charmante.
La Jeune Fille. — Adieu, monsieur ; vous valsez le départ à ravir...
Dans la rue. Il ne fait pas très chaud. Nul fiacre à l'horizon. Armand allume une cigarette.
Une Voix féminine. — Mon joli monsieur...
Armand. — Mille remerciements, ma chère dame.
La Voix. — Et en insistant?...
Armand. — Impossible, j' vas relayer.
La Voix. — Armand !
Armand, stupéfait. — Nounette ! Toi ici!
Nounette. — Je suis venue pour te regarder entrer. J'étais fière de toi, mon chéri. Et ensuite, ensuite, ma foi, je t'ai attendu, en face ; il y a un café très comme il faut. Je ne me doutais pas que tu t'en irais de si bonne heure. Je suis heureuse.
Armand, attendri. — Tu m'aimes donc un peu? Pauvre chien! Et il va falloir faire un bon bout de chemin à griffes.
Nounette. — On se serrera l'un contre l'autre. Rentrons chez moi.
Armand. — J'achèterai du veau froid,
dans une charcuterie nocturne que je connais.
Nounette, transportée. — Oh ! mon amour! Avec de la gelée?
Armand. — Avec de la gelée, heureuse nature !
Nounette. — C'était beau chez cette dame?
Armand. — ■ Aveuglant !
Nounette. — Aïe!
Armand. — Qu'as-tu?
Nounette. — Ca me pince au cœur.
Je suis jalouse. Embrasse -moi pour me guérir. Regarde le sergent de ville qui rigole!... Embrasse-moi encore, fort et doux comme tu sais, à me faire mourir... Et jure-moi que tu ne m'as pas trompée? Je ne suis guère tranquille, tu sais, avec toutes ces femmes qui ne pensent qu'à l'amour...
Iieçoti de Choses
On petit appartement Louis XV, au sixième étagre, à Grenelle. C'est là qu'Armand et Nounette viennent de s'installer. Nid inconfortable et provisoire. Le dernier garçon tapissier a planté le dernier clou.
Le Garçon Tapissier. — Voilà, madame et monsieur.
Nounette. — C'est fini?
Le Garçon Tapissier. — Oui, madame.
Armand. — Prenez votre pourboire.
Le Garçon Tapissier. ■ — Merci, monsieur. C'est que j'ai, aussi, la note.
Armand. — Déjà !
Le Garçon Tapissier. — L'habitude du quartier...
Armand. — Vous passerez samedi en huit.
Le Garçon Tapissier. — Bien, monsieur. Je reviendrai demain.
Il sort.
Armand. — Ouf ! Ça y est !
iVoUNETTE. — Nous sommes chez nous, mon amour ! On est bien ! Et cachés ! Monsieur et madame Lupont ! Mariés sous un pseudonyme, quoi !
Armand. — Ça sent encore un peu le tapissier...
Nounette. — Nous voilà installés pour la vie... pour combien de temps?
Armand. — Pas de mélancolie!
Nounette. — Ne fais pas attention; c'est plus fort que moi, faut que je me pose des questions lugubres. Il te plaît notre salon-salle à manger?
Armand. — Pas tant que la chambre à coucher-cabinet de toilette !
Nounette. — Tu apporteras des li- \Tes ?
Armand. — Nous ne les lirions pas.
Nounette. — Ça orne. Et il faut que je m'instruise, je le sens bien : j'ai déjà acheté ime grammaire et une histoire de France.
Armand. — Non ! Et où as-tu trouvé ça?
Nounette. — C'est mon coiffeur qui me les a apportés.
Armand. — Tu fais des confidences à ton coiffeur?
Nounette. — Ce n'est pas un coiffeur ordinaire ; c'est un garçon parfaitement éle\'é. Il a choisi ce métier-là parce qu'il ne réussissait pas dans la chirurgie dentaire. Il s'-exprime comme un poète ; on passerait des heures à l'écouter.
Armand. — Merlan l'Enchanteur!
Nounette. — On est bien chez nous !
Armand. — Je te crois ! Le fauteuil est un peu dur, mais comme dit l'autre : un fauteuil acheté à tempérament ne saurait s'amollir qu'au dernier paiement.
Nounette. — Sortons du salon ; restons une minute dans l'antichambre et puis rouvrons la porte, nous nous rendrons mieux compte de l'ensemble.
Ils passent dans l'antichambre.
Armand. — Une lettre sur le tapis !
Nounette, ramassant la lettre. — Déjà !
Armand. — Tu as donc donné notre adresse ?
Nounette. — Non. {Elle décachette V enveloppe.) C'est de Gaby ! Je reconnais sa devise : Toujours tout droit, — et à gauche... Elle me dit des choses sans importance... Elle m'assure qu'elle est mon amie... Cause toujours, chérie, tu m'intéresses ! L'amitié des femmes, moi, tu sais, je n'y crois guère... Tiens, ce matin, je regardais par la fenêtre deux ouvriers qui travaillaient. Il y en avait un qui tenait un outil pointu sur lequel l'autre tapait avec un énorme marteau. Eh bien, je me disais que, s'il me fallait en faire autant avec une femme... je ne voudrais pas être celle qui tiendrait l'outil pointu...
Armand. — Que dit -elle encore?
Nounette. — Qu'elle est à Cre\'illesur-Mer, castel du Rouet enchanté et qu'il y a une chambre pour moi.
Armand. — Iras-tu?
Nounette. — Penses-tu que je vais te quitter? Je m'incruste, mon cher. Et puis je n'aime pas la campagne. J'y suis restée un mois, dans un patelin étonnant. Les dames avaient des brides à leurs chapeaux... Et jusqu'aux grosses mouches qui étaient démodées, avec leur corsage de velours!... Je me faisais vieille... Je tendais l'oreille pour entendre le bruit du train et je pensais : « Il me ramènera à P autruche. » Ça me consolait !
Armand. — Et... lui?
Nounette. — Qui, lui? Comme tu manques de tact, mon pauvre ami ! Au moins, si tu es jaloux, sois-le sans ironie. Il y a des moments où l'on aime mieux une claque qu'un sourire...
Armand. — Nounette, ne gâtons pas notre pendaison de crémaillère. Viens sur mes genoux. Là. Soyons gais. Sais-tu que ce que nous faisons en ce moment est énorme ! Tu veux bien partager ma mouise, c'est une affaire entendue. Mais tu vas avoir un oisif dans tes jupes et tu ne sais peut-être pas ce que c'est ! Quel déplorable exemple nous donnons à la jeunesse sérieuse! Je n'ai rien à faire d'un bout du
jour à l'autre, puisque j'ai résolu de rompre avec le monde qui me rase définitivement.
Nounette. — On s'embrassera!
Armand. — Belle réponse.
Nounette. — Alors, embrasse-moi.
Armand. — Voilà. Quelle heure est-il?
Nounette. — Oh ! mon chéri, nous n'avons pas de pendule!
Armand. — Il faudra en acheter une.
Nounette. — A quoi bon? Une petite alors, et qui marche tout de travers.
Armand. — Singulière idée.
Nounette. — Je t'aime, ça m'embête de voir les aiguilles tourner. Je sais trop
Déjà !
qu'elles ne vont pas vers quelque chose de mieux.
Armand. — Il faudrait cependant songer au dîner.
Nounette. — Nous avons eu tort de transformer la cuisine en salle de bain. Je t'aurais confectionné un dîner épatant : je sais faire le gâteau de riz et la crème fouettée. . .
Armand. — La nuit tombe. Au moment où paraissent ces lignes, les messieurs vont retrouver les femmes de leurs amis chez la mère Artaban.
Nounette. — Elle tient un bar?
N ou nette
Armand. — Presque. C'est une vieille dame du monde qui reçoit tous les jours, de six heures à huit heures. Très commode pour les rendez-vous.
NouNETTE. — Le malheur c'est que tu
NODNETTE.
Tu AS FAIM ?
n'aies pas fréquenté le demi-monde; tu aurais des idées plus comme il faut.
Armand. — Sans doute. Mais on n'y voit plus clair... et nous n'avons pas encore l'électricité.
NouNETTE. — Tu as des démangeaisons dans les jambes. Filons. Allons voir les danseuses espagnoles. Elles tournent pendant qu'on dîne; ça fait un peu mal au cœur. Moi, quand je mange, je veu?
que tout le monde en fasse autant. C'est comme les tziganes, j'ai toujours envie de leur passer quelque chose : une tranche de melon, un verre de Champagne... Ça ne me dit rien de m' amuser devant des gens qui travaillent...
Armand. — Tu as une très jolie sensibilité.
NouNETTE. — Alors embrasse-moi.
Armand. — Na!...
NouNETTE. — Jure-moi que tu n'as jamais embrassé ainsi M™'' Hurlu?
Armand. — Tu es folle? Je t'avais pourtant défendu...
Nounette. — Quoi?
Armand. — De citer des noms propres.
Nounette. — Eh bien ! Pour ce qu'il est propre, celui-là !
Au restaurant. Danses espagnoles par la troupe.
Nounette. — Tu as faim?
Armand. — Je l'avoue.
Nounette. — Moi, depuis que je te connais, j'ai un poids sur l'estomac.
Armand. — Tu exagères...
Nounette. — Un vrai sentiment ne va pas sans un tas de pressentiments !
Armand. — Ça passera, mon pauvre chou.
Nounette. — Ah ! la vieille danseuse qui te dit bonjour !
Armand. — C'est la fameuse Manana.
Nounette. — Invite-la à prendre une coupe, elle me fait de la peine.
Armand se lève et invite la Manana qui avance en patinant et en roulant des hanches. Elle a dû être belle; son corps est complètement vaincu, mais la tête résiste encore, garde des traces de beauté dans la ligne pure du nez, la courbe du menton ; la bouche est ruinée et les paupières en capotes sont bleuies ])ar un fard cruel.
La Manana. — Salut bien, monsieur et madame. Je vais m'asseoir un instant; ce n'est pas de refus. Aujourd'hui je connais la fatigue, oui, oui; mais si vous m'aviez vue à l'Exposition de 1889!
Armand. — Je vous ai vue et applaudie, Concepcion. J'étais un gosse très amoureux de vous.
La Manana, placide. — Il fallait me le dire, grosse bête !
Armand. — J'avais douze ans!
La Manana. — Ne soyez pas jalouse, madame. C'est comme si on parlait d'une autre femme, qui serait morte. Je ne compte plus. Si au moins M. Cherpray- Barfleur pouvait m 'obtenir quelques cachets dans les salons...
Armand. — Hélas ! Les mondains opèrent eux-mêmes maintenant. Ils ont trouvé qu'il était plus amusant d'être regardé que de regarder...
La Manana. — J'aurais encore du bon travail devant moi si j'avais ma presse de jadis... Les journaux sont méchants : ils font comme ça un potin de tous les diables et puis ils s'arrêtent tout à coup, on ne sait pourquoi. Ça s'éteint comme chandelle qu'on souffle. D'abord on se dit : « Eh! je m'en fiche! Je suis illustre maintenant, ils ne pourront pas me retirer ça ! » Erreur! Ils enlèvent dIus de choses avec leur silence
Armand. — Cest la
FAMEUSE MaNANA.
qu'ils ne vous en ont apporté avec leur bruit... Je ne vous ennuie pas?
Nounette. — Du tout, madame.
La Manana. — Voyez- vous, les personnes qui veulent garder leur publicité, faut pas qu'elles aiment. Quand on se met à tomber amoureux, tout le monde se sauve... Moi, c'est un petit compatriote qui a été cause de tout... Ils étaient deux sur les rangs : un qui m'offrait une fortune; un autre qui me menaçait de se jeter à l'eau si je ne lui cédais pas. Celui qui m'offrait la fortune était beau et spirituel, celui qui m'offrait sa vie était laid et triste... Un petit qui venait des Baléares; je le trouvais partout; il me regardait avec des regards qui avaient des mains et qui me faisaient frissonner... Je lui disais : a Retire-toi donc de mon chemin, tu
Un petit qui vexait des Baléares.
m'effraies ! » A la fin, j'ai supplié l'autre de m'emmener. Il a payé mon dédit et nous avons pris le train. A votre bonne santé, monsieur et madame.
Nounette et Armand. — A la vôtre!
La Manana. — Le vin est mon ami.
Donc, je reprends : Nous voilà dans le wagon. Il y avait du brouillard. J'entends une détonation. Je bondis. Mon compagnon me rassure : « Voyons, Concepcion, c'est un pétard qu'on a placé sur la voie. » Va te faire fiche! Je m'imaginais que j'entendais mon petit des Baléares en train de se supprimer. J'ai voulu revenir, tout de suite, après une nuit passée je ne sais plus où, dans une auberge. Quelle nuit ! Je tremblais, je pleurais, je criais : « C'est Alfonso que j'aime, ce n'est pas toi, homard
empaillé ! » Des bêtises. Le lendemain, je retrouvais mon petit des Baléares chez lui. Il était malade. Dans sa chambre il avait collé au mur les articles où l'on parlait de moi et mes portraits. Quand il m'a vue entrer, il a cru que c'était la Madone. Il me regardait avec des yeux épouvantés. J'avais beau lui répéter : « Eh ! c'est moi, Alfonso, prends, puisque tu en crèves, pauvre ! » il ne croyait pas!... Il ne croyait pas que je lâcherais un homme beau, jeune, élégant et intelligent pour lui, misérable et troué de petite vérole. J'agissais ainsi...
Nounette. — Par bonté, par dévouement, madame Manana.
La Manana. — Non, par manie de gaspillage. On jette son argent par la fenêtre, on peut bien y jeter son cœur, n'est-ce pas, monsieur et dame? Et aussi je n'ai jamais pu voir quelqu'un malheureux...
pour si peu de chose... Il devrait y avoir un jour dans l'année où les plus belles femmes se donneraient à la gueusaille... Ça attendrirait les apaches ; ils assassineraient moins... Mon petit des Baléares, monsieur et dame, il ne m'a pas aimée, il m'a bue et mangée ! Tant et si bien que. comme dit un proverbe de chez nous, le feu finit toujours par brûler. Et je l'ai aimé! Je pensais : ce sera l'affaire de quelques mois. Cela a duré trois ans. Je dansais mal ; je ne savais plus sourire parce que j'étais jalouse. On restait des trois jours sans voir la lumière du soleil. Un amour pareil, monsieur et dame, ça ressemble à un mal qu'on se communiquerait. Au bout de trois ans, je vais demander des places à un secrétaire de théâtre. Il restait là, avec sa gueule en point d'interrogation. Je me nomme : « Je suis la Manana... Vous savez bien : la Manana... la Manana, quoi! » Non, il ne savait pas. Personne ne savait plus. Ca m'a fichu un coup ! Alfonso a été bien poli. Quand il m'a vue toute retournée, il a fait sa petite malle et il est retourné dans ses Baléares. Mais j'étais fichue. A votre santé! Je me sauve, c'est le moment du fandango.
Fin de dîner silencieuse. Retour morne dans le petit appartement Louis XV.
Nounette. — J'ai préparé des bougies... Ah! cette grosse enveloppe! Monsieur Lu font...
Armand. — C'est le courrier. Mon concierge me l'a apporté.
Nounette. — Tu liras ça demain.
Armand. — Au moins tu n'es pas curieuse, toi !
Nounette. — Lisons-les ensemble, veux-tu ?
Armand. — Ce sera tout à fait conjugal ! Voyons! D'abord les invitations.
Nounette. — Tu n'iras pas!
Armand. — Un thé-bridge chez les Lanternier...
Nounette. — Tu ne joues pas au bridge et tu ne bois pas de thé ; ils se seront trompés. Et puis c'est pour demain. Demain nous resterons ici.
Armand. — Sans voir la lumière du soleil !
Nounette. — Oui, mon amour; ce sera délicieux.
Armand, continuant à lire. — Robonalle qui m'envoie un pneumatique; il se bat et me demande de lui servir de témoin : Il a giflé au skating une brute qui l'avait renversé. Voilà une affaire d'honneur intéressante. Une facture, de mon tailleur. Tu vois, il joint sa carte de visite : « Fernand et Hundsohn, avec leurs excuses. » Charmant ! Mais la raison de cette facture? Jamais ils n'auraient osé...
Nounette. — Ne cherche pas : c'est moi. Ils sont au courant et, dame, ils prennent leurs précautions : le célibataire payait régulièrement, l'homme en ménage les inquiète.
Armand. — Possible... Continuons...
Un souper de centième pour fêter la vingttroi&iènae représentation d'une pièce d'amateur. L'amateur prononcera un discours :
je ne raterais pas ça pour un empire... Une cousine à moi qui se fiance... Je ne pourrai pas me dispenser... Un journal me demande d'élire le baron des stylistes et le vidame des penseurs. LTn autre me de-
mande mon opinion sur les bretelles. En faut-il? N'en faut-il pas?... Un troisième me pose une question : « Doit-on dire : comment- 1- a liez-vous ou : comment-h-allezvous? » Demande d'une photographie en escrimeur par un magazine brésilien.
Nounette. — Flanque-moi tout ça au panier.
Armand. — Je répondrai demain ; ça me distraira !
Nounette. — Tu cherches une distraction !
Armand. — Pendant que tu t'habilleras ! Es-tu susceptible !
Nounette. — J'en aurai de la peine à te garder ! Et cette enveloppe que tu mets dans ta poche?
Armand. — Ce n'est rien.
Nounette. — Pour moi il n'y avait pas de courrier...
Armand. — Est-ce un reproche?
Nounette. — Toute ma vie est ici maintenant... Et j'en suis heureuse. A quoi penses-tu ?
Armand. — Mais à toi. naturellement.
Nounette. — Non, tu penses à la mère Manana. Elle avait bien besoin de te raconter son histoire... Tu vas faire des rapprochements. . .
Armand. — Je ne suis pas une danseuse espagnole! Hein? Je suis une danseuse espagnole, maintenant? Tu perds le sens, ma pauvre Nounette!
Nounette. — Je finirai peut-être comme le petit grêlé des Baléares, moi. Les faits divers, c'est encore de la publicité...
Armand. — Tu es embêtante, tu sais.
Nounette. — Je t'aime.
li'Hî^il sentimental
Un coin de banlieue. Après avoir déjeuné dans 'me humble hôtellerie, Nounette et Armand se promènent, enlacés.
Armand. — Tu as remarqué la tête de l'aubergiste, quand nous nous sommes embrassés devant lui?
Nounette. — Si tu t'imagines que je remarque quelque chose quand tu m'embrasses...
Armand. — Bien répondu !
Nounette. — C'est chic la nature!
Mais je la préfère toute neuve, au mois d'avril, pas encore endimanchée, sans guêpes, sans grosses dames qui transpirent. Avril, tu sais, mon chéri, c'est le mois où la nature est distinguée... Je te parais idiote, hein?
Armand. — Pas du tout.
Nounette. — Tu en es sûr?
Armand. — Absolument sûr...
Nounette. — D'habitude je ne suis pas très intelligente, mais l'amour me transforme. Je t'aime tant ! Et il me semble que je t'aime si bien... D'abord je n'ai plus de souvenirs, non, plus du tout... C'est un coup de crayon bleu sur tout mon passé... Est-ce que cela existe un passé, pour une femme qui aime?... Tiens, je te parlerais de tout, tranquillement, comme si c'était arrivé à une autre ! Serre- moi fort contre toi. Il y a longtemps que nous marchons?... Nous nous sommes peut-être perdus? Ça serait si gentil! Oh! mon Armand, nous sommes seuls, tout seuls... Je te jure que je n'ai jamais aimé que toi, je te jure que je n'aimerai jamais que toi... Sois tranquille, je ne te demande aucun serment en échange... Je sais bien que tu m'es fidèle... Depuis le temps que nous nous connaissons, ce serait un comble! Je sais bien aussi que tu me trcwnper;i>, plus tard, dans quelques
années. Ne me le dis jamais, même si je te fais une scène épouvantable. En amour on ne peut pas être honnête toute sa vie. Et puis il y a une telle différence entre nous... Tu es un mondain, toi!... Je pense à toutes les jeunes filles que tu as eues dans tes bras et à qui tu as révélé qu'on pou- \'ait être émue par autre chose que par un livre...
Armand. — Sois tranquille : elles ne pensaient qu'à leur robe!
Nounette. — Oh! un mendiant! C'est dommage ! Je me croyais si lein ! S'il y a un mendiant c'est qu'il passe du monde...
Armand. — ~^as toujours : il y a des mendiants misanthropes, et qui mendient pour le principe.
Nounette. — Donne-lui quelque chose.
Il nous a entendu venir : il joue de la clarinette avec son nez. Regarde. Il a l'air fait avec l'écorce de l'arbre contre lequel il s'appuie. C'est un vrai mendiant de la campagne : il sent mauvais jusqu'ici.
Le Mendiant. — Merci bien, messieurs dames. Prenez un papier.
Nounette. — La bonne aventure ! Ici vous ne devez pas voir beaucoup de clients, mon pauvre homme?
Le Mendiant. — J'avais une bonne place, devant l'église... A fallu qu'un galvaudeux me la prenne! Alors, comme de juste bien entendu, je n'ai pas voulu rester en ville; j'étais trop connu : on se serait foutu' de ma gueule. J'ai préféré venir ici. Salut, mes braves gens...
Armand. — « J'étais trop connu! » Où la vanité va-t-elle se nicher?
Nounette. — Tiens, toi-même, quand tu dînes dans le monde, tu n'aimes pas qu'on te fourre à un bout de table!
Armand. — Tu as des comparaisons !
Nounette. — Tu veux que je te lise la bonne aventure? « Pour monsieur : Vous êtes joli garçon et vous plaisez aux dames. Méfiez-vous de cet avantage qui pourrait devenir une source de désagréments. Vous êtes spirituel, mais votre caractère est assez faible, surtout quand arrive le printemps. Après une jeunesse assez agitée, vous con- Tiaîtrez une période de calme. Persévérant par accès, vous réussirez à la fin dans vos ■entreprises. Ne comptez pas sur les héritages. Il y a une personne qui vous est toute dévouée. A vous de la chercher. Elle n'est pas loin de vous. Vous voyagerez. Et vous reviendrez. » Maintenant : « Pour madame : On \'ous \oit comme vous vous voyez dans votre miroir. N'en tirez pas vanité... Cultivez les dons de l'âme. Vous hésitez ■entre deux routes. Laissez votre cœur choisir et vous serez heureuse. Vous aimez le luxe, mais ce qui vaut mieux, la paix du cœur. » Voilà.
Armand. — Pourquoi déchires-tu ce papier?
Nounette. — Parce que je n'ai pas besoin de lui pour connaître mon avenir.
ARMAfTO. — Serait-il indiscret?...
Nounette. — Mon avenir, c'est toi.
Armand. — Pas bien brillant, alors, mon pauvre chou !
Nounette. — Si tu voulais! Je le sais, pardi, qu'il ne fait pas éternellement beau et que nous aurons des chagrins et qu'il y aura des jours oià nous nous disputerons, mais nous serons ensemble, ensemble ! — et c'est tout ce qu'il me faut.
Armand. — Chérie?
Nounette. — Mon tout?
Armand — Sais-tu qu'on serait bien sous le secret de cet arbre-ci...
Nounette. — Grand fou !
Armand. — Donnons une leçon aux oiseaux...
Nounette. — Soyons sages : il n'y a pas encore assez de feuilles. Et puis, .je suis — comment dirais-je? — je suis conjugale aujourd'hui. Tu comprends ?
Armand. — Raison de plus...
Nounette. — Ici... ça ne serait pas assez sérieux.
ArmaxNd. — Tu as peur du garde champêtre ?
Nounette. — - Non.
Armand. — Si.
Nounette. — D'ailleurs ce n'est pas une façon de répondre à quelqu'un qui vous parle d'avenir...
Armand. — Encore!
Nounette. — Qu'est-ce que tu veux :
dans les meilleurs moments je pense au lendemain.
Armand. — Explique-toi.
Nounette. — J'ai tant de bonheur, tant, qu'il me semble que cela ne pourra pas continuer. Alors tu comprends, plus je suis heureuse, plus je crains. J'ai une espèce d'anxiété qui me fait mal à crier ; tu sais : une pointe au cœur et une boule dans la gorge. L'amour c'est comme les hommes, va, ça finit toujours par de la pourriture...
Armand. — Tu es gaie...
Nounette. — Je ne t'ai jamais vu méchant ; tu l'es peut-être.
Armand. — Regarde-moi.
Nounette. — Qu'est-ce que je vois dans tes yeux? De la rigolade, de la rigolade, et encore de la rigolade. Mai& derrière?...
Armand. — Nounette !
Nounette. — Armand?
Armand. — L'arbre?...
TV
LE MENDIANT. — J'.M préféré venir ici.
Nounette. — Non ! Veux-tu que nous nous arrêtions, pour pleurer...
Armand. — Je n'ai pas envie de pleurer.
Nounette. — Moi, ça m'étouffe... ce grand silence!... J'ai le cœur gros ou plu-
tôt non, tiens, j'ai le cœur plein, plein à éclater.
Armand. — Je ne t'amènerai plus à la campagne.
Nounette. — Si nous pouvions y rester? Tu reviendrais l'hiver, tout seul... tu vois que je ne suis pas bien exigeante.
Armand, — Je ne vais pas t'enterrer !
Nounette. — J'ai peur de rentrer.
Armand. — Nous resterons deux jours
Nounette. — Oh ! je suis contente !
A Paris, tu es tout triste, tout préoccupé. On dirait que tu regrettes...
Armand. — En voilà une idée !
Nounette. - — Tu ne regrettes rien?
Armand. — A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
Nounette. — Tu es heureux?
Armand. — Très heureux.
Nounette. — Pas jaloux?
Armand. — Provisoirement, non.
Nounette. — Tu peux avoir confiance en moi. Vois-tu, mon chéri, même parmi celles qui mènent une existence... enfin l'existence qu'on ne devrait pas mener, il y a les honnêtes femmes, et puis les autres.
Armand. — Exactement comme chez ce que l'on appelle les honnêtes femmes...
Nounette. — L'honnêteté ce n'est pas une question de situation sociale ; ça ne tient pas au hasard qui vous a donné pour lui être fidèle, un amant ou un mari ; ça ne tient pas à des mots, ça ne tient pas à des lois, ça tient à la peau ; on naît avec ça... Moi je suis honnête, et, de nous deux, c'est peut-être toi la courtisane... Embrasse-moi, sale fille... On est loin, loin... Le sentier est devenu tout petit... Je t'adore !
Armand. — Sois satisfaite, je crois que nous nous sommes égarés... Je ne me rends plus du tout compte de la route...
Nounette. — Moi je me guide très bien ; fie-toi à moi. D'ailleurs on entend la clarinette du mendiant... A quoi peut-il penser ?
Armand. — Au demi-setier qu'il a pris, à la chopine qu'il va prendre.
Nounette. — Les gens sont plus poètes qu'on ne croit...
Armand. — Certes. J'ai connu une concierge qui écrivait des vers...
Nounette. — Tu vois ! Et les plus mufles, tu sais, les vraiment mufles, on est tout étonné de les voir un jour plus faibles et meilleurs que les autres. On dirait que...
Armand, sur Vair de la « Marseillaise ». — Leur jour de poire est arrivé...
Nounette. — - Tiens, j'avais une amie qui s'était très bien arrangée de son amant... Oh ! il n'était ni très beau, ni très riche, ni très spirituel... Il vendait quelque chose dans un magasin. Il rentrait, le soir, hérissé, parce qu'il avait été forcé d'être aimable toute la journée avec sa clientèle. Mon amie. . .
Armand. — Appelons-la Henriette pour la commodité du récit...
Nounette. — Si tu veux. Henriette s'en contentait. Elle lui confectionnait son frichti. Il se plaignait toujours. C'était trop cuit, pas assez cuit. Des fois, sans en avoir l'air, il lui reprochait de faire danser l'anse du panier. « On trouve des œufs excellents à deux pour cinq sous... » Ei: elle était jolie, très jolie, beaucoup plus fine que lui... Mais il était le premier. Alors elle se résignait. On a des préjugés : om se croit moins coupable quand on n'est pas heureuse; ça vous relève à vos propres yeux ; on pense : « J'ai fauté, mais je ne m'amuse pas, je suis quitte avec ma conscience. » Et on n'accuse jamais que soimême. Bref, elle se serait toujours résignée, si ce joli monsieur n'avait pas eu tout à coup l'envie de reprendre sa liberté. C'était dur ! Cette petite, il l'avait eue sage ; elle s'accrochait; elle baissait la tête quand il l'attrapait; elle ne donnait pas prise, quoi! Alors, qu'est-ce que fait l'autre? Il prend un de ses collègues à part et il lui dit : « Il faut que tu me rendes un service. Trompe-moi avec elle, autrement, j'en ai pour toute ma vie »
Armand. — Et l'autre a accepté?
Nounette. — Un peu qu'il a accepté.
Quand il y a une belle cochonnerie à faire, on trouve toujours un homme. Et puis il était gentil; il plaisait; il savait causer. Il est devenu d'abord l'intime de la maison. La petite ne voulait rien savoir. Elle riait quand il la serrait de près ; elle riait comme les gosses sifflent la nuit pour se rassurer. Le second, n'est-ce pas, c'est le plus terrible; on sent qu'après on glissera jusqu'au bas de la pente. Il lui répétait : « Vous êtes trahie; profitez donc de votre jeunesse. » Et elle sanglotait C'est comme ça qu'il l'a prise, un soir. Il la consolait, il la berçait et il la déshabillait en même temps. Elle ne réfléchissait à rien. Elle était redeveune une toute petite fille qui a peur, et à laquelle on raconte une belle histoire pour lui faire oublier qu'il faut
NOUNETTE. — Le MUFLE EST RENTRÉ A l'iMPRÔVISTE.
Le dénouement de ta pe- Henriette n'a pas par-
aller au dodo. Quand elle a été en pantalon, le mufle est rentré à l'improviste. C'était un coup monté! Tu vois la saloperie, hein ! Eh bien, il n'a pas pu aller au bout de cette saloperie-là. Il est resté devant sa maîtresse qui le regardait avec de pauvres yeux tristes où il y avait : a Voilà, voilà ce que tu as fait de moi. » Il a eu pitié, et il s'est mis à fondre en larmes. L'ami rfen revenait pas. Il avait l'air idiot. Il bégayait : « Je vois bien que c'est un malentendu. Je te prie de m'excuser, Adolphe... Il faut m'excuser. » A la fin, le nez lui picotait aussi. On est resté là, à faire de la misère tous les trois. On ne savait plus au juste sur quoi on sanglotait...
Armand. tlte histoire?
donné. Tu lui donnes tort?
Armand. — Non.
Nounette. — Il faut savoir ce qu'on veut, même en amour. C'est elle qui a remonté son ami quand il lui a eu tout avoué. Elle lui a dit comme à un malade : « C'est malheureux tout de même d'être mufle à ce point-là? Comment ça t'est-il venu?
Quelqu'un t'avait fait souffrir? Ça se passera. » En un mot comme en cent, elle le soignait. Il répondait : « Et je ne suis pas mauvais, tu sais, Nounette... »
Armand. — Tu veux dire Henriette?
Nounette. — Bien sûr : « Je ne suis pas mauvais, tu sais, Henriette! Seulement on a lu tant de livres trop compliqués, qu'on finit par considérer les femmes comme des ennemies. N'est-ce pas, ce qu'on ne voit jamais dans les livres, ce sont deux êtres qui s'entendent... Alors on se défend; on s'imagine qu'il faut se défendre... contre quoi. Seigneur? contre toi, ma pauvre petite! Je vois bien que je t'ai perdue, va... Ne proteste pas... Hier je t'embêtais, mais tu étais ma compagne. Maintenant plus rien. Et je me vois ce que je suis : un calicot. Sans toi je ne suis plus qu'un calicot. Je croyais t'élever jusqu'à moi. J'étais de bonne foi, parce que je me trouvais plus grand depuis que je t'avais... Je t'ai perdue par ma faute. Tu ne m'aimes plus. Veux-tu que je t'épouse? » Il ne savait plus ce qu'il racontait...
Armand. — Nounette...
Nounette. — Quoi?
Armand. — Tout cela signifie?
Nounette. — Que ce n'est pas tout de e'aimer, faut-il encore ne pas se détester.
Armand. — Tu es un trésor.
Nounette. — Bien vrai?
Armand. — Bien vrai.
Nounette. — Qu'est-ce que ça veut dire au juste : incognito?
Armand. — Ça veut dire « sans être connu ».
Nounette. — Avec moi tu seras toujours incognito. M'sieur et mame LupontJ Je ne suis pas bien savante, mais j'ai comme une idée que les amours célèbres ont toujours mal fini. Quand on est trop connu, faut prendre un pseudonyme pour aimer.
Armand. — Cette fois asseyons-nous sur un banc ! sur un banc ! ô vertueuse Nounette !
Nounette. — Je respire mieux depui»
que nous sommes sortis de la forêt. Quand le crépuscule vient, elle se met en colère, elle a l'air de vous renvoyer... Y en a-t-il du ciel, y en a-t-il? Il y en a plus que je ne puis en supporter. Je l'aime davantage si je n'en aperçois qu'un bout. Par notre fenêtre, tu sais, à Grenelle, on n'en voit qu'un bout carré... c'est drôle : quand il y a des étoiles on dirait un mouchoir américain.
Armand. — Tu sens la terre et les feuilles mouillées.
Nounette. — Le cimetière!
Armand. — Non : le printemps triste...
Nounette. — Est-ce que tu voudrais mourir?
Armand. — Jamais de la vie!
Armand. — Non : le printemps triste...
J'ai mon maximum de bonheur... Je ne devrais pas parler... Il me semble que je pourrais dire des choses si belles, si belles... mais je ne sais pas les exprimer, et c'est comme si je jouais faux de la harpe.
Ecoute, une cloche d'église...
Armand. — C'est l'heure qui sonne.
Nounette. — Sept heures...
Armand. — Les dames adultères quittent leur amant...
Nounette. — Plaignons-les.
Armand. — Pas toutes! Certaines sont très contentes de retrouver leur époux ; c'est comme si elles remettaient leurs pantoufles après une. course dans la boue. Et elles se demandent : « Pourquoi sortir? »
Nounette. — Nous sommes libres, nous !
Armand. — Oui.
Nounette. — Nous avons devant nous une longue nuit, toutes les nuits si tu voulais... Personne ne sait que nous existons! C'est bon ! C'est bon ! Ça te paraît déli-
ARMAND. - Rentrons, mon amour.
No Li nette
deux, pas? Est-ce que tu t'imagines que les pantins mâles et femelles qui t'entourent s'intéressent à toi? Ouiche! Fais un f>eu semblant de mourir, et tu verras s'ils te regrettent ! On est seul, tout seul, quand on n'est pas aimé... tiens, nous sommes à une heure de Paris, nous sommes partis depuis hier et on t'a déjà oublié, je le parierais... Veux-tu tenter l'expérience? Restons trois mois ici, et quand tu reviendras, les
autres auront serré les rangs et tu n'auras pas laissé vide une pauvre petite place! Tu seras un inconnu, comme moi. Tu t'en moques un peu, n'est-ce pas, mon tout? Ce que tu veux, c'est que je sois à toi ! Et je suis à toi ! Je t'aime... Comme nous sommes loin de tout ! Donne-moi tes mams, donneles moi pour toujours .. oh! elles sont glacées.
Armand. — Rentrons, mon amour.
lûco^t^ito
Dans ie petit appartement de Grenelle. Six heures. Armand rentre et trouve^ à la place de Nounette, chiffonnant un nœud sur un chapeau, une charmante jeune personne...
Armand. — Pardon...
Pauline. — Monsieur Lupont ?
Armand. — Ah... oui. . oui...
Pauline. — Je suis votre petite voisine, monsieur Lupont.
Armand. — Parfaitement.
Pauline — Je me présente : M™^ Crobette C'est Crobette et moi que vous entendes quelquefois...
Armand. — Vous vous embrassez tout le temps, mais je ne m'en plains pas. .
Pauline. — Le fait est que pour des amis de deux ans!... Monsieur Lupont, votre dame est allée chercher le dîner, vu qu'elle a renvojé la femme de ménage.
Armand. — Nous aurions pu dîner au restaurant...
Pauline. • — C'est de la dépense... Crobette et moi nous ne dînons jamais au restaurant Ça me suffit qu'il soit forcé de déjeuner dehors. Il est employé au Grand Crédit national. Ces messieurs ont un mess. Je déjeune toute seule... La journée est longue! Mais avant de connaître Edmond je n'avais jamais attendu personne. C'est doux d'attendre, de s'inquiéter pour quelqu'un. Ça me change tellement!...
Armand. — Avant?
Pauline. — Avant, dame! je suis franche, je m'amusais... Ce que ça m'embêtait de m'amuser ! Je dansais. J'avais même du succès. On m'appelait Sylvette Gabelli.
Armand. — Mais je vous ai applaudie!
Comment !...
Pauline. — « C'était vous ! » Oui, monsieur Lupont, Gabelli, c'était moi.
Armand. — Et?...
Pauline. — Je ne regrette rien. J'ai de l'ambition pour CrO'bette. Il gagne trois cents francs par mois; quand il gagnera quatre cents francs nous serons très heureux. Vous ne pouvez pas savoir ce que c'est assommant d'être connu!
Armand. — Si.
Pauline.
Armand.
pas dit?...
Pauline.
Armand.
— Non.
— Si. Nounette ne vous a
— Je voulais voir... Pauvre — - Elle est tellement à
- Quoi?
Que je me nommais en réafité Cherpray- Bar fleur...
Pauline. — Elle me l'avait dit...
Armand. — Et vous me faites marcher !
Pauline Nounette !
Armand.
plaindre?
Pauline. — Dame! Elle va tomber de haut. Du moment que vous m'avez donné votre nom véritable avec une espèce de fierté, c'est que vous ne pourrez pas rester longtemps dans ce petit coin, à vous faire traiter de M. Lupont!... Si vous saviez cependant ce que c'est rigolo d'être pauvres à deux, quand on est jeunes!... Tenez, je vais vous faire une comparaison. Il y a la chasse à rabatteurs, n'est-ce pas? On amène toute la volaille sur les fusils et on tire,
comme dans une basse-cour... C'est la chasse des gens huppés. Elle ressemble à leur vie... On leur amène les plaisirs, ils n'ont qu'à les ramasser. Et puis il y a la chasse des purées, de ceux qui sont forcés de marcher pendant deux heures pour voir un lièvre ou une perdrix. Quand ceux-là attrapent quelque chose ils sont ravis; ils
PAULINE. — Je suis votre petite voisine,
MONSIEUR LUPONT.
ont la sensation de l'avoir mérité... Ne chassez donc pas tout le temps avec les gens riches... Voyez le petit chapeau que je me fabrique, j'en tire plus d'orgueil que d'un manteau en renard bleu...
• Armand. — Comme vous devez aimer !
Pauline. — Pas tant!...
Armand. — Non !
Pauline. — Je me laisse aimer. C'est de ça dont on ne peut plus se passer ! Pour Crobette, je suis mieux qu'une femme, mieux qu'une maîtresse, mieux que tout, je suis une récompense ! Ça Téblouit de m'avoir à lui tout seul. La nuit, quelquefois, il se réveille; sa main me cherche; il crie : « Tu es là, Pauline? » Je lui réponds : « Mais oui, grosse bête! » Car il a toujours le même cauchemar : il trouve, en rentrant, une lettre sur la cheminée, une lettre qui commence par ces mots : « Mon pauvre Minou... » Alors si vous voyiez sa joie ! « Encore un cauchemar ! Tu es là, ma Pauline! Tu es là! Tu ne t'en iras jamais!... » Etc.. Je sais bien ce que vous m'objecterez : il n'est pas artiste! J'en ai connu des artistes! Ils ne savent pas plus aimer que les autres, allez, plutôt moins ! Des peintres qui vous traitent comme leurs modèles ! Des hommes de lettres gais comme des pions, mais plus mal lavés, et prétentieux ! Des musiciens qui jouent de vous comme d'un violon ! Des acteurs, peut-
être! Et on vieillit bêtement pour soi-même et pour les autres, tandis que pour mon Crobette je ne vieillirai pas. Mais parlons d'autre chose; j'entends votre amie...
Nounette, entrant. — Tu es déjà là, Armand ?
Pauline. — M. Lupont me faisait la cour...
Nounette. — Je ne suis pas jalouse de vous, madame Crol>ette.
Pauline. — "Vous n'avez pas tort, madame Lupont. Je terminais mon chapeau.
Nounette. — Il est ravissant.
Pauline. — Il me revient à sept francs soixante-cinq.
Nounette. — Elle sait si bien s'arranger!
Pauline. — Vous avez acheté votre dîner ?
Nounette. — Oui : du caviar, une demi-langouste et du poulet froid. Je confectionnerai une crème pour le dessert.
Pauline. — Nous, le vendredi, c'est la soupe et le bœuf.
Nounette. — Nous n'en sommes pas là!
Pauline. — Vous avez tort. Je vous inviterai un soir, vous verrez !
Nounette, à Armand. — Tu ne m'embrasses pas?
Armand. — Mais si...
Pauline. — Ne vous gênez pas pour moi. C'est si gentil notre petit voisinage, si 1830!... Il faudra que vous veniez prendre le café avec nous. Voulez-vous, monsieur Lupont?
Armand. — Très volontiers....
Pauline. — Ne lancez pas Crobette sur la politique : il ne se connaît plus.
Armand. — Soyez tranquille.
Pauline. — Venez-vous ce soir?
Armand. — Non, demain si vous voulez.
Nounette. — Que fais-tu donc ce soir?
Armand. — Il faudra que je sorte.
La famille...
Nounette. — Ah !
Armand.
famille?...
Pauline Armand.
Pauline
M. Crobette a aussi sa
Oui.
Tu vois !
Elle est à Bayeux. Il y va tous les six mois. Ça nous fait une séparation de huit jours pendant laquelle il ne vit pas... Allons, bonsoir, il faut que je rentre...
Elle sort. Silence.
Nounette. — Elle est gentille, hein?
Armand. — Très gentille. Nous n'irons pas chez eux demain.
Nounette. — Je l'aurais parié.
Armand. — Trouve une excuse.
Nounette. — Pourquoi?
Armand. — Je ne tiens pas à me lier avec ce M. Crobette, employé au Crédit national.
Nounette. — Il est très intelligent.
Armand. — Possible!
Nounette. — Et il gagne sa vie comme il peut. Tu ne risques rien à le fréquenter ; il aime : c'est un titre de noblesse...
Armand. — Ne crois pas à de la pose. . .
Nounette. — Seulement tu ne veux pas déchoir.
Armand, — Voilà.
Nounette. — Tu préfères les gars qui parlent de leur maîtresse comme d'une jument.
Armand. — Anarchiste !
Nounette. — Si tu voulais seulement être ce que tu es.
Armand. — Ce qui veut dire?
Nounette. — Un petit bourgeois, pas riche.
Armand. — C'est ce que j'essaie d'oublier ! Tu n'as pas idée des progrès que ferait l'humanité, si l'ouvrier essayait de vivre en bourgeois, le bourgeois en aristocrate, et l'aristocrate en artiste!
Nounette. — Moi je suis pour qu'on reste ce qu'on est. Chacun dans sor trou.
Armand. — C'est une devise d'enterré.
Nounette. — Ne nous disputons pas, mon petiot.
Armand. — Je n'ai pas la moindre envie de me disputer avec toi, mais ne m'impose pas ce Crobette!
Nounette. — Chut! Plus bas!
Armand. — D'ailleurs nous ne pourrions nous entendre.
Nounette. — Oh! ces hommes! Est-ce que tu ne t'entends pas avec moi?
Armand. — Si
Nounette. — Eh bien ! je ne suis pas d'une classe beaucoup plus élevée qu'Edmond?
Armand. — Peut-être, mais il y a baisers...
Nounette. — Alors, donne- m 'en.
Armand. — Insinuerais-tu que je suis bon qu'à ça?
Nounette. — Je n'en sais rien, mais « à ça » tu es excellent.
Armand. — ■ Bien obligé.
Nounette. — Tu es poseur ; tu me seras probablement infidèle; nous n'avons pas une idée commune, mais je t'aime à en mourir... arrange ça...
Armand. — Et l'on dit que l'amour est aveugle !
Nounette. — Je t'aime comme Crobette aime Pauline. C'est effrayant!
Armand. — Pourquoi? Pauline ne trompe pas Crobette!
Nounette. — Pauline sait mieux apprécier que toi : elle a été danseuse ..
Armand. — Je te jure que je sais très bien t'apprécier.
Nounette. — Non, non. . C'est la première fois que tu es aimé.
Armand. — Tiens ! Tu en es sûre ?
Nounette. — Tu sais très bien que j'ai raison. Tes maîtresses, jusqu'à moi, n'auraient pas été capables de te sacrifier l'aigrette de leur chapeau !
Armand. — Elles m'ont bien sacrifié leur pudeur !
Nounette. — C'est moins cher, par le temps qui court.
Armand. — Prends donc l'amour comme il vient et ne te fais pas tant de bile.
Nounette. — Je ne peux pas !
.•\rmand. — Tu as déjà obtenu avec moi de très beaux résultats. Songe que nous voilà en ménage.
Nounette. — C'est justement .. Tu ne
les
ne
M. Crobette, du Crédit National
te sens pas chez toi... Tu regardes notre petit intérieur avec une espèce d'ironie; tu joues au collage et si cela devenant sérieux, 'u en serais désespéré.
Armand. — Sur quoi t'appuies-tu pour? .
Nounette. — Nous n'avons qu'un coquetier et tB trouves cela naturel ! Un homme comme toi qui s'installerait pour la
vie ne se condamnerait pas à planter perpétuellement son œuf dans un verre à bordeaux ou dans un rond de serviette! Cela te plaît, au contraire, qu'il y ait quelque chose de précaire, de provisoire ici ; que nous campions ! Cela te distrait comme une partie de campagne qui vous fait d'autant plus plaisir qu'on regagnera Pans le lendemain matin... Ça te rassure! Ce n'est pas Crobette qui prendrait comme toi son café au lait dans un pot à confiture .. lis ont acheté un service du matin pour deux personnes. A voir ce petit service- là, on se croirait dans un vieux ménage... Et ça va du petit au grand ; je te parle boustifaille, je pourrais aussi bien te parler sentiment. Prends garde!...
Armand. — Est-ce fini?
Nounette. — Prends garde! Si tu deviens plus tard un vieux monsieur de club, bien propre, bien astiqué, mais un peu ridicule parce qu'il s'habillera encore à la mode de 1913, les soirs de rhumatismes où tu re.steras au coin du feu, tu ne penseras pas à moi sans un remords...
Armand. — Oui...
Nounette. — Tu récapituleras tes conquêtes. Tu te diras : Gotte Berneuil était la plus jolie actrice de Paris ; M™* Hurlu était la mondaine la plus célèbre; Madeleine d'Ocre était la plus jolie jeune fille de la haute société, mais Nounette, ah! Nounette, celle-là m'a aimé...
Armand. — Profitons donc de notre jeunesse!
Nounette. — Ne ris pas.
Armand. — Si je ne ris pas, je me fâche; choisis. Que veux-tu?
Nounette. — Que tu sois heureux.
Armand. — Ça ne s'impose pas.
Nounette. — Tu vois, tu n'es pas heureux !
Armand. — Comprends donc ! Quand je voyage, moi un Parisien invétéré, et que j'arrive dans un pays que je ne connais pas, et où je dois rester quelque temps, si c'est la nuit surtout, une tristesse effroyable m'enveloppe. Tout me semble hostile J'ai peur d'ouvrir ma fenêtre, et si je l'ouvre, devant l'immense campagne je me mets à songer, pour me rassurer, au boulevard Montmartre, par exemple, ou à la rue de la Paix. Je change d'existence; j'ai la même impression : laisse-moi m'habituer...
Nounette. — Tu songes encore au boulevard Montmartre... et à la rue de la Paix!...
Armand. — Laisse-moi dépouiller le vieil homme...
Nounette. — Entôleur !
Armand. — Je ne demande pas mieux que de me transformer ; vas-y doucement, ne brusque rien.
Nounette. — Hélas! Le terrible, vois tu, c'est que je t'ai cherché moi-même, c'est que je me suis offerte et comme tu n'es qu'une femme...
Armand. — Pas d'insultes! Mon habit noir est ici?
Nounette. — Oui.
Armand. — Alors je vais m'habiller.
Nounette. — Je ne veux pas te voir en grand uniforme, prêt à piaffer devant les autres, tandis que je suis là, avec une petite blouse. Je vais rejoindre les Crobette.
Chez Crobette. Le dîner.
Crobette, un petit blond timide et effacé. — "Vous n'avez pas faim, madame Lu pont?
Pauline. — Ne l'appelle donc pas M"*^ Lupont, puisque tu es au courant...
Crobette. — Je respecte l'incognito de M. Cherpray-Barfleur.
Pauline. — Pauvre Minou ! Il respecte tout! Il a la bosse du respect!
Crobette. — Tu verras, ce soir!
Pauline. — Oui, ma chocotte; oui, mon rat en sucre.
Nounette. — Vous êtes gentils tous les deux, un peu bêtes...
Pauline. — Est-elle méchante!
Nounette. — C'est ça, embrassezvous. Vous ne pouvez donc pas rester tranquilles ! Je sais maintenant ce qu'es*: la pornographie : c'est l'amour des autres !
Crobette. — Si M. Cherpray-Barfleur nous faisait l'honneur de venir ici, nous nous tiendrions.
Pauline. — Pauvre Minou! Il en serait fier, tu sais, de l'avoir ici, son M. Cherpray-Barfleur.
Crobette. — Il est si connu ! Maintenant qu'il habite à côté de chez nous, je vais couper tous les échos où Ton parlera de lui. Moi aussi, madame Lupont, je suis cité quelquefois. J'envoie des réponses à tous les concours; je déchiffre les rébus; Je fais des petites réclamations que je signe : Un lecteur assidu. Je ne rate ni les conducteurs d'autobus ni les employés du Métropolitain II faut bien se distraire, quand la besogne est terminée.
Armand. — Est-ce fini?
lia Capçotinièpe
Armand a emj^runté à son ami Cramique le rezde-chaussée cjue ce pauvre homme garde dans Vespoir qu'une jolie infidèle y reviendra quelque jour. Le domesti(|ue a ouvert les volets, déplacé la poussière à coups de plumeau hâtifs, planté des fleurs dans les vases, fait brîiler de la myrrhe dans une cassolette et s'est retiré discrètement.
Cramique. 40 ans, un gras qui a 7naigri trop vite • la peau de son visage, jadis SI joyeusement tendue, pend, flasque, en poches sous les yeux et en sacs sous les joues. — Ça me fait plaisir de te reprêter cette garçonnière. Il me semble que ça me portera bonheur et que Miche reviendra.
Armand. — Elle s'appelait Miche?
Cramique. — Je lui avais donné ce nom là. Moi j'étais Mique. On formait un petit couple si gentil !
Armand. — Pourquoi est-elle partie?
Cramique. — Elle n'est pas partie; elle a cessé de venir. Il y a une nuance Elle m'avait dit : « Mique, si jamais nous nous fâchons, jurons sur ce que nous avons de plus sacré d'aller, le mercredi qui suivra notre rupture, au Bmglons iea. La colère se sera refroidie, nous nous retrouverons et nous nous expliquerons C'est une excellente garantie contre les brouilles stupides. » Bon. Le jeudi soir nous avons une discussion imbécile au sujet de mes bottines :
elle les trouvait laides, je les trouvais charmantes. Un mot en appelle un autre, bref nous nous quittons fâchés...
Armand. — Le mercredi suivant, tu vas de ton pied léger au Bington's tea.
Cramique. — Tu parles ! Et avec d'autres bottmes encore!
Armand. — Elle n'y était pas.
Cramique. — Elle arrive à cinq heures tapant. Plus jolie que jamais. Je me précipite Elle me toise : « Que désirez-vous, monsieur? » Ça me démonte. Je riposte : « Miche, il avait été convenu qu'en cas de brouille nous nous retrouverions ici. »
Sais-tu ce quelle m'a répondu? « C'est possible. J'avais complètement oublié! J'ai rendez-vous avec une amie ; je vous prie de me laisser tranquille. » Ah! mon pauvre vieux! Voir une bouche que l'on a si souvent embrassée se contracter vilainement pour prononcer des paroles aussi dures ! Voir se transformer celle qu'on aime en ennemie! Pouah! En partant j'ai renversé un compotier de gâteaux secs et répandu un 'pot de crème sur les genoux d'une dame. J'étais ivre de chagrin, mon pauvre vieux.
Armand. — Tu n'as pas cherché à la revoir ?
Cramique. — Non. J'ai de l'amourpropre. Et puis elle a déménagé, je n'ai pu retrouver son adresse.
NOLinette
Armand. — Tu devrais te distraire...
Non, n'allume pas ta cigarette...
Cramique. — Pourquoi?
Armand. — C'est du caporal. Une garçonnière qui sent le caporal, voyons, Cramique, tu n'y penses pas.
Cramique. — Tu connais les femmes,
ne lui adresserai pas un reproche; elle retrouvera tout en place, son portrait sur 1? cheminée et la myrrhe dans la cassolette d{ bronze. . .
Armand. — Tu es un bon coco.
Cramique. — Je suis l'homme d'une seule passion. Je peux rester encore quel-
CRAMIQUÏ. — En partant, j'ai renversé un pot de crème..
toi! Quand je vois la peine que tu te donnes, je me demande si je nai pas eu des torts graves vis-à-vis de Miche... Je tournais au mari! Si elle savait ce que je regrette!... Ah! qu'elle revienne, je lui en donnerai de la fantaisie! Je serai étourdissant. Mais ce n'est pas tout ça : à quelle heure vient ta poule?
Armand. — Exprime-toi convenablement, je te prie. Je n'attends pas une poule.
Cramique. — A quelle heure rapplique ton chameau ?
Armant). — Tu es un sombre imbécile, Cramique ; tu es de ces gens étranges qui ne prennent au sérieux que leurs propres amours. Si j'appelais Miche « ton ancienne grue » ?
Cramique. — Tu blasphémerais. Miche est une femme libre, intellectuelle et mystérieuse. J'ai confiance en elle. Elle reAiendraj je la connais. Un jour je recevrai une lettre d'elle et je ne l'interrogerai pas; je
ques minutes? Je ne te dérange pas? C'est que tu n'es guère ému. Moi, en l'attendant, j'étais pâle d'anxiété. J'appréhendais le coup de sonnette! Et quand il retentissait, j'avais peur de m'évanouir. J'allais à la porte; je l'ouvrais avec un sourire... Et neuf fois sur dix c'était le petit télégraphiste avec une dépêche... Je l'aurais tué, ce gosse ! Il restait là avec un air de se fiche du monde : « Eh bien, qu'est-ce que tu attends? » Il me tendait un bout de papier à signer. Je ne pouvais jamais trouver la plume. De sales moments! J'étais bien malheureux ; c'était le bon temps, comme disait Sophie Arnould.
On sonne.
Armand. — Nom d'un chien !
Cramique. — Je vais rester ici. Tu la feras entrer dans le salon et je ficherai le camp en douce. Veinard, va !
Nounctle
Annand rectifie sa tenue, se pare de son plus gracieux sourire et entr'ouvre la porte.
Armand. — Coucou! Enfin, c'est vous!
Une Voix. — Oui, m'sieur, c'est une dépêche !
Armand, nerveux. — Donne. Eh bien, qu'est-ce que tu attends?
Le Petit Télégraphiste. — Faut signer.
Armand. — Au diable! Sale gouvernement ! Une minute.
Il rentre dans le cabinet de travail.
Cramique, apitoyé. — Tiens, vieux, j'avais préparé la plume.
Armand, signant. — Elle me le paiera.
Cramique. — On dit ça ! Tu n'as sans doute pas de monn ie. Voici cinquante centimes pour le jeune employé des P. T. T.
Armand, au tclcgraphistc. — Tiens, voilà le reçu, dix sous et ma malédiction.
Le Petit Télégraphiste. — Merci, pour le tout, m'sieur.
A vous revoir.
Cramique. — Ça me rappelle le passé.
Qu'est-ce qu'elle t'écrit, ta poule?
Armantd. — Tu permets que je décachette? Tu es plus pressé que moi. Je m'en fiche, tu sais, au fond, de cette grue! J'ai ma petite Nounette qui m'attend à la maison.
Cramique. — Lis vite.
Armand. — Tu me permettras aussi de passer la signature sous silence?
Cramique. — D'autant qu'elle ne me dirait rien. Je pense qu'elle ne va pas signer Simone Hurlu !
Armand. — Comme tu es fin! Voici cette page de prose :
« Cher, cher, cher,
« Me comprendrez- vous? Oh! Il faut « que vous me compreniez. Tout le soin a que vous auriez mis à m' aimer, consa-
— Oui, m'sieuRjG'est une dépêche !
« crez-le à me comprendre. Alors vous ne « m'en voudrez plus. »
Cramique. — Une raseuse.
Armand, continuant. — « Je ne vien- « drai pas. Je pourrais invoquer une indis- « position, un empêchement imprévu. Je « préfère dire la vérité. »
Cramique. — Elle va mentir. Ce qui suit est un mensonge, je le jure.
Armand, continuant. — « Armand, je « ne me sens pas encore mûre. J'ai peur et a j'ai peur d'avoir peur, comme la Micaëla « de Carmen. J'hésite devant l'inconnu. Je « me demande avec angoisse : « Et après? « Et si je l'aime? Et s'il ne m'aime pas? « Et si je ne l'aime pas? Et s'il m'aime? »
Cramique. — Et sa sœur?
Armand, continuant. — « Je ne réflé- « chirais pas tant, je l'avoue, si vous étiez « là pour me griser de vos paroles enve- « loppantes et de vos baisers. Mais prendre « un fiacre, payer ce fiacre, en choisir un « autre, m' arrêter au bureau de poste de « la rue de la Boétie, sortir de ce bureau « de poste, remonter à pied les Champsce Elvsées, m 'engouffrer sous cette porte co- « chère!... Cette pensée me glace, me pa- « ralvse, m'enlève mon entrain. De di- « manche en huit je serai seule chez moi, « toute la journée. Venez, mon grand ami « chéri, je ne vous en dis pas davantage, « venez. Je vous expliquerai tout, je vous « ouvrirai mon âme. i> S 'ensuivent- des formules de politesse...
Cramique. — Elle te fait marcher.
Armand. — Elle essaie.
Cramique. — Tu es vert de rage. Ah !
gredin, je t'envie ! Comme tout cela est bon ! J'ai vécu ces heures-là et je les regrette. Et maintenant que vas-tu faire? Je connais si bien ça ! Tu vas t'étendre sur ce canapé et rêver ! Tu étais peut-être arrivé ici sans beaucoup d'emballement : tu te sentiras brusquement d'intenses dispositions amoureuses. D'abord, tu essaieras de démolir l'idole, d'évoquer ses imperfections physiques et sa médiocrité morale. Tu n'y parviendras pas. Elle te paraîtra plus belle que nature et d'une intelligence raffinée. Tu mordras ton mouchoir en évoquant les jeux où vous vous seriez complus et qui n'auraient peut-être pas été si amusants ! Tu te promettras d'être avec elle ironique, cinglant et méprisant quand tu la reverras et je te préviens que tu seras très petit garçon, tant tu lui seras reconnaissant de sa présence. Reste, mon gros, reste là. Il faut que ta maladie suive son cours et ait son
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Miche. — Alors je me