DÉSHABILLE
N ou nette
évolution normale. Moi je m'esbigne. Tout cela m'a remué et tu ne devineras jamais où je vais.
Armand. — Je le devine ! Ne me le dis pas. Quelle tristesse!
Cramique. — Je reviendrai vers sept heures, nous irons dîner ensemble.
Armand. — Et nous parlerons politique étrangère si tu le veux bien...
Après le départ de Cramique, Armand s'allonge dans un fauteuil, rêve selon la prédiction de l'autre, et ne tarde pus à s'endormir. Un coup de sonnette le réveille. Il sursaute, regarde la pendule et constate qu'elle marque six heures. Ce n'est pas encore Cramique... Alors?... Serait-ce M°" Hurlu, qui prise d'un remords...
Armand. — Qui est là?
Une Voix de Femme. — C'est moi, Miche! Ouvrez vite...
Armand. — Mais...
La Voix. — Ouvrez vite, je vous en supplie, ouvrez...
Il ouvre. Voilette et fourrures.
Miche. — Tiens! Ce n'est pas Mique!
Armand. — Non, madame, je suis un ami.
Miche. — Puis-je entrer?
Armand. — Certainement.
Miche. — Je ne resterai qu'une seconde. Mais il y a devant la porte une femme qui me fait peur. Elle se caohe dans une voiture, j'ai vu ses yeux briller...
Armand, saisi d^ un f ressentiment . — Ah!
Miche. — Je suppose que ce n'est pas Mique qui fait des malheureuses!...
Armand. — Non. Il vous attend toujours, madame. Le logis était préparé pour vous.
Miche. — Brave Mique! Si gentil garçon, n'est-ce pas?
Armand. — Un être délicieux.
Miche. — Délicieux. Vous êtes sans doute M. Cherpray-Barfleur ?
Armand. — Oui, madame.
Miche. — Je sais. Je sais aussi que Mique ne vous cachait rien.
Armand. — Mais...
Miche. — Il m'a beaucoup parlé de vous. Je connais toutes vos petites histoires.
Armand. — Il sera bien content de vous revoir. Il a été si malheureux. Il a maigri; vous ne le reconnaîtriez pas.
Miche. — Je suis allée à Menton parce qu'il m'ennuyait. Et puis je lui étais nui-
sible; il devenait de plus en plus bête; it ne trouvait plus ses mots ; il tremblait comme un paquet de gélatine. Je ne voulais pas jouer les femmes néfastes ; je suis partie. Il ne m'en a su aucun gré. Ainsi va le monde ! Tenez, monsieur, à Menton j'ai eu une image exacte de l'injustice humaine. Je voyais tous les jours un monsieur poitrinaire qui se promenait dainsune voiture traînée par un âne : un âne' gentil à croquer, tout petit, avec des rosesbleues aux oreilles. Le monsieur poitrinaireavait une longue barbe et comme un air de colère triste. Il menait son petit âne en. tenant haut les guides et en levant son. fouet, comme s'il conduisait quatre chevaux. Les hommes, monsieur, sont vaniteux jusqu'aux portes du tombeau!... Souvent d'atroces quintes de toux le prenaient. Alors le petit âne qui était habitué aux malades, sans doute, s'arrêtait. L'autre était: furieux et tout en toussant et en renâclani il lui assénait des coups de fouet : « Sale bête I Je ne sais pas ce qu'elle a à s'arrêter ! »■ La pauvre bête écopait, mais ne repartait que quand son maître avait fini de tousser.
Armand. — Alors?
Miche. — Alors, c'est moi le petit âne. Je me suis arrêtée et Mique n'a pas compris.
Armand. — Il a beaucoup pleuré.
Miche. — Il a la larme facile. Et puis je le rendais gâteux. Est-il guéri au moins?
Armand. — Il vous aime...
Miche. — Et vous, si vous étiez femme,, l'aimeriez- vous ?
Armand. — Quelle question? Et vous,, si vous étiez femme? comme disait Déjazet à une amie dénuée de tendresse.
Miche. — C'est que vous êtes extraordinaire! Quand on s'est donnée par ennui, il faudrait continuer à se donner, comme médicament.
Armand. — Permettez-moi de vous poser une question : pourquoi êtes-vous venue?
Miche. — Vous êtes curieux. Je suis revenue parce que cet endroit m'est sympathique. J'en avais la nostalgie. Il règne ici une certaine lumière, il y a des meubles qui me plaisent.
Armand. — Et vos intentions vis-à-vis du propriétaire de ce logis?
Miche. — Pures, je vous prie de le croire.
Elle enlève sa fourrure Spectacle ravissant.
et dégrafe sa blouse.
Armand. — Je ne suis pas de trop?
Miche. — Non, cher ami. Je suis tellement distraite! Chaque fois que je venais ici je me déshabillais. iXlors je me déshabille.
Armand. — Vrai, je ne suis pas de trop?
Miche. — Vous êtes comme Mique. Il faut toujours que vous posiez un tas de questions!... Voulez-vous me retirer mes souliers?
Armand. — Très volontiers.
Miche. — Merci. Vos cheveux sentent bon. Non... les bas je les retire toute seule. Froutt! d'un coup! J'ai l'air de dépouiller un serjjent.
Armand. — Cramique va vous trouver couchée; ce sera une bonne surprise.
Miche. — A quelle heure revient-il?
Armand. — A sept heures.
Miche. — Je ne sais pas s'il me retrouvera. A vrai dire, je suis revenue ici machinalement et sans beaucoup penser à lui. Vous pourriez me faire quelques compliments sur ma poitrine et sur mes bras.
Armand. — La congestion de mon visage est plus éloquente que ne le seraient mes paroles.
^IICHE. — Je ne suis pas un numéro ordinaire, hein? Mystérieuse et énigmatique !
Armand. — Vous gardez la chemise?
Miche. — Pour qui me prenez-vous?
Il n'y a que les filles qui gardent leur chemise.
Armand. — J'envie Cramique !
Miche. — Est-ce que vous allez me laisser tranquille ayec votre Cramique?
Armand. — Pourtant, il m'a prêté sa garçonnière.
Miche. — Pour que vous vous en serviez, n'est-ce pas? D'ailleurs je bénis ce hasard. Il y avait très longtemps que je voulais faire votre connaissance.
On soniie deux fois.
Armand. — C'est lui!
Miche. — Envoyez-le à Dache.
La Voix de Cramique. — Tu as quelqu'un vieille fripouille?
Armand. — Oui.
Cramique. — Ah!... Alors je m'en vais... Encore un mot. Tu m'entends? Elle ne m'entend pas?
Armand. — Oui... Non...
Cramique. — Méfie-toi. Nounette est là, dans un fiacre. Elle t'a suivi.
Armand. — ■ Ah! je déteste ce genrelà!
Cramique. — Je vais l'emmener dîner au restaurant. Tu permets? Je la calmerai.
Armand. — Oui.
Cramique. — C'est que je ne voudrais même pas avoir l'air de te faire une crasse, mon vieux.
Armand. — Tu es très gentil !. . .
Ecoute...
Cramique. — Quoi?
Armand, après avoir hésité. — Rien !
Bonsoir.
Il rentre et trouve Miche furetant dans une boîte.
Miche. — Je cherche une cigarette.
Armand. — Ne prenez pas celles-ci , j'en ai d'excellentes.
Miche. — Il n'y a que les hommes pour avoir de ces délicatesses !
Chez Gaby. Trois dames prennent le porto et devisent, c'est Mouche Burel, Clo Dherbeuil et Marie-Louise Fontamier. Arrive Nounette.
Ah ! ben ! En voilà une de Je m'ennuyais ; j'ai
Gaby.
revenante !
Nounette, pensé à toi.
Gaby, — Tu t'ennuyais?
Nounette. — Je te raconterai ça. Je fais de la neurasthénie.
Clo. — C'est le vent qui souffle. Parrain devient complètement sénile
Mouche. — Il jouait encore au golf hier matin !
Clo. — Oui, mais Boussenange affirme que c'est sur le terrain de l'aboulie et que c'est mauvais...
Gaby. — Ne songeons plus à tout ça !
Armand va bien?
Nounette. — Il va? C'est-à-dire qu'il court !
Gaby, — Tout est donc pour le mieux.
Moi, j'ai changé de couturière et Marie- Louise a hérité.
Marie-Louise. — Oui, mon ami faisait une rente à une vieille maîtresse ; elle est morte, alors il me continue la rente. C'est un homme qui est assez regardant, mais pour lui l'argent sorti est de l'argent sorti...
Nounette. — Il ne fait pas de bénéfices.
Marie-Louise. — Précisément.
Nounette. — Et quest-ce que vous fabriquez là, toutes les trois?
Gaby. — Nous attendons un peintre et son ami. Ils sont rigolos. Ils exposent aux Indépendants.
Nounette. — Bravo! J'en suis...
Gaby. — Ils organisent des fêtes dans leurs atelieis. Ça nous rappelle nos débuts... Veux tu un peu de porto?
Nounette. — Tu n'as pas de Champagne ?
Marie-Louise. - — Elle veut s'étourdir! Elle a des ennuis!...
Nounette. -- On ne peut rien lui cacher...
Clo. — La vie n'est pas si gaie ! Les pauvres femmes me font de la peine.,, avec leurs aigrettes elles ressemblent à des chevaux de corbillards. On n'entend parler que de lâchages... Ah! rA je n'avais pas mon théâtre! Quand je pleure je me mets devant la glace pour tâcher de me souvenir après, si on me donnait un rôle triste. Je rapporte tout à mon art.
Marie-Louise. — Moi je collectionne les gravures Louis XV.
Gaby. — Moi, je m'habille!
Mouche. — Moi, j'ai Auguste. Vous ne le connaissez pas; c'est mon premier. Un type! Il est toujours chez lui, toujours seul. Je n'ai qu'à sonner. Il vient m'ouvrir ; il est en manches de chemises, à bouquiner. Il me fait : « ISIouche, t'as du chagrin. » Je lui réponds : « Oui, Auguste! » Alors il me fait une telle grimace qu'il n'y a pas moyen de résister et que je pars à rire., à rire! Quand je m'arrête de rire, je n'ai plus rien à lui donner, ni à lui refuser.
Gaby. — Non !
INIoucHE. — Comme il n'a que moi c'est, par- dessus le marché, une bonne action. Ensuite, il est moins amusant : il ne veut pas que je m'en aille. On change de
rôle : c'est moi qui le console. Tout ça prend deux bonnes heures. Après, on va au cinéma ; on se quitte bons amis, toujours au coin de la même rue depuis neuf ans. Et je me dis : « Mouche, quand tu seras tout à fait moche, Auguste ne s'en apercevra pas. Tu auras beau vieillir pour tout le monde, pour lui tu resteras la même,' car il a des yeux de caniche et la bonne maîtresse est toujours la bonne maîtresse. Il gardera son appartement. Je serai reçue par son père et par sa mère... »
Gaby. — Tu les connais?
Mouche. — Ils sont en peinture, dans son salon. Ils ne me regardent pas méchamment quand je viens. Oh ! il les a perdus il y a belle lurette ! Mais ça sera tout de même ma famille, pas? Auguste, c'est mon refuge. Un gars intelligent. Il ne me demande pas d'où je viens ni où je vais. Il me met chaque fois une perle dans mon réticule, parce qu'il espère que je reviendrai pour avoir le collier plus vite. Je ne l'aime pas : je l'affectionne; c'est comme qui dirait mon mari. Il m'attend. On est des fiancés... Des fois j'ai eu envie de rester, et puis je ne me sentais pas assez sûre de moi-même. Si toutes^ les femmes savaient attendre comme moi, il y aurait moins de cocus...
Les peintres arrivent. Conversation générale et animée. Danses, cris divers. Puis ces dames s'égaillent et la partie devient carrée.
Max, à Gaby. — Passons dans la pièce voisine; il faut être discrets et laisser votre amie avec mon ami.
Gaby. — Je vous vois venir...
Max. — Nous sommes des petits jeunes gens très comme il faut, je vous assure.
Gaby. — Ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas...
Max. — Autorisez-moi seulement à vous prendre !
Gaby. — C'est la deuxième fois que je vous vois. Vous êtes fou, Max !
Max. — Allons dans la salle à manger, là ! Vous n'avez pas peur de votre salle à manger?
Gaby. — Il y a un divan.
Max. — Alors dans la cuisine?
Gaby. — Passons dans ma chambre à coucher; ça sera encore plus convenable pour les domestiques.
Nounette et Pierre restent seuls.
Nounette, vous?
Pierre. — Nounette, Pierre. — Nounette votre nom et une dame de Pierre. -
— Comment vous appelez^
- Pierre.
— Merci.
- Vous êtes vexée?
— Dame ! Je vous demande \-ous me répondez comme à promenoir.
- Je croyais que mon pré-
— Elles ressemblent a des chevaux de corbillard.
nom seul vous intéressait. Je me nomme Pierre Duval ; j'ai vingt ans. Je suis peintre. Si je vous en voulais je vous proposerais de faire votre portrait. Mais vous êtes trop jolie! Il vous faut un peintrephotographe qui vous reproduise telle q;ie vous êtes, sans chercher autre chose, en tirant la langue, et en s'appliquan-t.
Nounette. — Dansez encore le turkey-trott.
Pierre. — Non. Je suis fatigué...
Nounette. — Et puis vous allez commencer à me faire la cour.
Pierre. — Tout à l'heure vous étiez moins méchante; vous me laissiez vous embrasser dans le cou.
Nounette. — Je pensais à autre chose.
Nounelte
Pierre. — Bien obligé.
NouNETTE — Vous ne voyez donc pas que je SUIS malheureuse?
Pierre. •— Un homme est un homme, je me demandais seulement si vous me rendriez heureux...
NouNETTE. — Quel dommage que vous soyez st jeune... Vous tombez au bon moment..
Pierre — Aïe! Voici une phrase qui me retire toute espérance...
Nounette. — Il fallait me prendre dans vos bras, m'embrasser sur les yeux et m 'appeler « pauvre petit ».
HODGHE. — Il me met chaque fois une perle