‹ Nounette, ou, La déesse aux cent bouchesChapitre 6 sur 15 · ARMAND · texte numérisé non relu

ARMAND

Nous NOUS SOMMES BaTTUS.

L'Infirmière, amionçant. — Monsieur le docteur...

Le Docteur. — Ah ! voici notre petite malade !

NouNETTE. — C'est gentil, docteur, de venir... On ne vous voit d'habitude que le matin...

Gaby. — Je m'en vais, docteur... A demain, mon chou... Au revoir, Armand.

Elle sort.

Armand. — Je...

Le Docteur. — Vous ne nous dérangez pas. Monsieur Cherpray-Barfleur, n'estce pas ? Nous nous sommes rencontrés, dans le monde.

Armand. — En effet...

Le Docteur. — Vous l'avez bien gron-

Nou nette

dée, monsieur? Ah! petite tê*;e folle! Mais elle est tout à fait rétablie. Un vrai miracle... Je vois que vous avez là les journaux... Ils sont d'une indiscrétion!... Mais à une artiste, n'est-ce pas, cela ne peut pas faire de mal. L'ennuyeux c'est qu'ils ont donné mon nom, mais qu'ils n'ont pas pensé à donner mon adresse. Si vous pouviez parler à ces messieurs pour qu'ils la glissent, comme ça, sans en avoir l'air...

NouNETTE. — On tâchera. .

Le Docteur. — Et ce sera le cas de dire : « A quelque chose malheur est bon . . B

Nounette. — J'ai déjà entendu ça.

Le Docteur — Ne vous dérangez pas, monsieur, restez, restez. Et même si vous voulez me faire l'honneur de dîner à ma table..

Nounette. — Merci, docteur M. Cherpray-Barfleur dîne en ville.

Le médecin sort.

Armand. — Pourquoi lui as-tu dit que je dînais en ville?

Nounette. — Parce que tu dînes en ville, chez M""^ Hurlu.

Armand. — Oh! chérie! Tu me fais en core suivre !

Nounette. — Je n'en savais rien, mais tu as donné dans le panneau.

Armand — Ce qui me perd, c'est que je ne sais pas mentir!,.. Nounette ..

Nounette. — Quoi encore?

Armand. — Donne-moi tes lèvres.

Nounette. — Vous êtes inconscient, mon cher ami. Ne voyez-vous pas qu'il y a quelque chose de brisé entre nous?

Armand. — Tu ne sais pas ce que j'ai pu souffrir ! Je ne te le dirai pas ; je ne

veux pas avoir l'air de te faire des phrases... Ce qu'il y a de certain, c'est que je t'aime, je vais être brutal : avant, je ne t'aimais peut-être pas, je regrettais ma liberté, mon indépendance. Et depuis... depuis cette chose atroce, j'ai bien vu que je ne savais quoi en faire, de ma liberté! Oui, je dîne en ville, machinalement, c'est vrai ; mais mâcher en compagnie de ces gens, toujours les mêmes, cela me lève le cœur. Les vieux surtout qui sont si gais, si méchants, comme s'ils ne devaient pas mourir, comme si personne n'était mort autour d'eux ..

Nounette. — Je comprends : Je t'obsède, mon pauvre Armand et tu prends cela pour de l'amour! Tu me vois culbutant par la fenêtre et cela donne mauvais goût à ton potage. Ça ne durera pas. Tout est bien qui finit bien. Et si tu m'aimes, si tu m'aimes vraiment, n'insiste pas, car c'est moi qui te ferais souffrir : « A quelque chose malheur est bon » comme disaient Gaby et cet excellent docteur. Je n'étais qu'une petite actrice et une petite femme. Tout à coup, pan! Un coup de gong! On parle de moi dans les journaux Et cela me transforme! Je deviens quelqu'un de dur et de clairvoyant... Il y a eu une morte cependant, quelqu'un que tu ne retrou\eras plus jamais, quoi que tu fasses, c'est la Nounette d'il y a huit jours.

Armand, — Laisse-moi t'embrasser, je t'en supplie...

Nounette. — Ah ! tu m'as fait mal ; il ne faut pas trop me bousculer, je suis encore en compote .

Armand. — Je ne l'ai pas fait exprès...

Nounette. — On ne le fait jamais exprès. Maintenant, sauve-toi ; il est tard, tu n'as que le temps de te mettre en habit.

li'flcnérieain

Une chambre d'hôtel. Nounette et Armand.

NouNETTE. — Alors j'ai mon petit succès ?

Armand. — Même M"^" Creuil-Diaizé, qui est si hautaine, m'a demandé de tes nouvelles : « Et cette pauvre petite, comment va-t-elle? »

Nounette. — Et M™*" Hurlu?

Armand. — Elle voulait t 'envoyer des fruits confits. J'ai été forcé de lui affirmer que tu te portais à merveille.

Nounette. — On veut que j'écrive mes mémoires. Et je reçois toujours des coupures. Soixante au dernier courrier : les périodiques et les journaux étrangers. Il y en a des allemands, des espagnols, des italiens. Il faudra que je me les fasse traduire...

Armand. — Si nous parlions d'autre chose ?

Nounette. — Chacun son tour. Maintenant je compte! Je suis quelqu'un; c'est délicieux !

Armand. — Ce qui serait délicieux, ce serait de reprendre notre petite existence, loin d'ici... dans une petite maison de banlieue, du côté de Barbizon.

Nounette. — Très peu pour moi. Je ne me vois pas du côté de Barbizon, en novembre, à neuf heures du soir...

Armand. — Comme on t'a changée?

Nounette. — A qui la faute?

Armand. — Tu ne tiens pas en place.

Tu attends quelqu'un?

Nounette. — Oui.

Armand. — Ah!

Nounette. — Tu es blême! Ce n'est pas un amoureux que j'attends; tu penses tout \e temps à l'amour, toi, mais tu y penses quand il ne faudrait pas. Pour moi, j'en ai assez. Je commence à voir clair...

Armand. — Tu ne m'aimes plus.

Nounette. — Je n'aime plus l'amour; c'est bien différent. Je suis convalescente, j'ai des idées chastes, des joies de petite fille. Tiens, essayer une robe, quand on a cru mourir... ou aller chez la modiste... ou manger un bon gâteau...

Armand. — Tu blagues?

Nounette. — Je suis très sérieuse.

Armand. — Qui attends-tu?

Nounette. — Un Américain qui vient me faire des propositions.

Armand, sursautant. — Quelles propositions ^

Nounette. — Des propositions d'engagement.

Armand. — Reste donc ici. Je te dois la vérité : tu n'as pas de talent, mon pauvre petit...

Nounette. — Ils ne demandent pas de talent.

Armand. — Tu t'exhiberais?

Nounette. — Comme toi. Que ce soit sur un théâtre ou dans un salon, c'est toujours le même public.

Armand. — Je vois que je suis de trop. . .

Nounette. — Mais non ! Comme tu es fiévreux ! Cela me fait plaisir de te voir et de bavarder avec toi. Ce que tu es devenu dramatique depuis que je me suis suicidée! Tu pousses toutes les choses au noir ; tu

t'excites, tu t'énerves, tu te montes l'imagination... Et c'est moi la plus raisonnable...

Dundee-Randsohn.

Armand. — Trop raisonnable!

Nounette. — Bientôt tu me reprocheras de ne pas être morte ! Je t'encombrais, c'est clair ; je vais débarrasser le plancher, et tu te plains !

Armand. — C'est moi qui suis malheureux, maintenant. Es-tu contente?

Nounette. — Une femme n'est jamais contente de rendre un homme malheureux, quand elle ne le fait pas exprès.

Armand. — Laisse-moi t embrasser.

Nounette. — Je veux bien... Prends garde, on va frapper... Prends garde... Armand... Tu es fou... Voyons... mon chéri ..

Armand, — Tu as dit mon chéri!

Nounette. — Et je le pensais.

Armand. — Alors tu restes?

Nounette. — Il faut que je songe à mon avenir... Voilà que tu deviens rouge de fureur. Suivons chacun notre destinée, que veux -tu !...

Armand. — Ne pars pas, je t'en supplie à deux genoux...

Sonnerie.

Nounette. — Le téléphone ! Tu permets.. (Elle va au téléphone.) ^L Dundee-Randsohn?... Oui, il peut monter... Reviens dans un quart d'heure, si tu veux... c'est mon Américain, pour l'engagement.

Armand, funeux. — Je ne sais si je reviendrai.

Nounette. — Ne fais pas l'imbécile!

!\nnand sort en trombe. Entre M. Dundee-Rand sohn.

Nounette. — Monsieur, prenez la peine de vous asseoir.

Dundee. — Squiousez, je prie, mon petit vice de prononciation.

Nounette. — On sait ce que c'est qu'un étranger.

Dundee. — On ne m'avait pas trompé.

Vous êtes djolie.

Nounette. — Merci, monsieur.

Dundee. — Vous chantez?

Nounette. — Vaguement.

Dundee. — Enfin vous pouvez chanter?

Nounette. — Je donne de la voix tant que je peux.

Dundee. — Well. Si vous permettez, j'irai droit au but. Moi je ne me perds pas dans le bavardage, chère demoiselle. Je n'ai pas le temps. Deux temps, trois mouvements, comme vous dites. Levé à six heures du matin. Pardon! Ce matin j'ai levé à onze, vu que j'avais lié connaissance hier avec une personne charmante qui n'a pas voulu me quitter. Elle est au même hôtel que moi. Elle attend son mari, ignoble brute hollandaise. Un numéro, comme vous dites ! Tout le temps elle répète : « N'est-ce pas qu'il est ridiquioule ! Et que nous le trompons bien, cher Dundee. Ah ! que nous le trompons bien! Trompons-le encore!

Trompon.s-le toujours! 1 Elle s'appelle Mina ; elle est Autrichienne. Vous ririez si vous pouviez nous voir...

Nounette. — Mais...

Dundee. — J'arrive au fait, droit comme un dard, sans m'embarrasser dans des bavardages français. Donc vous êtes ravissante, on parle de vous et moi je suis représentant du Sflendid Music-hall...

Nounette. — Pourquoi tripotez-vous ma main ?

Dundee. — Vous n'appelez pas ça toper? Topons. Vieille habitude! Pour mieux vous convaincre!... Je vous ennuie ?

Nounette. — Causons affaires.

Dundee. — Je veux. Vous demanderez à n'importe qui de vous faire un sketch où l'on verra une dame se jeter par la fenêtre; avec musique, chant et danses, beaucoup de danses. A la fin de la danse vous vous envolerez par la fenêtre, comme Nijinsky dans le Spectre de la rose. Et dix secondes après, l'orchestre fera Bouml pour indiquer que vous êtes arrivée sur le pavé de la cour !

Nounette. — C'est idiot !

Dundee. — Ensuite nous discuterons.

Je propose d'abord. Ce sketch, obtenez-le d'un membre de l'Académie française, s'il

vous plaît. Plus il y a de titres sur l'affiche, mieux ça vaut ; ainsi, pour vous, nous annoncerons : La plus grande désespérée du monde : The unhappiest ucoman in the world...

XouxETTE. — Vous croj'cz ? La plus grande?...

Dundee. — Et sur les affiches on vous verra : vous ouvrant les veines dans un bain ; vous couchant sur les rails, alors qu'une locomotive apparaît , vous tirant des balles dans la tête et, enfin, vous jetant d'un trentième étage, tandis qu'à la fenêtre de ce trentième, un gentleman qui aura les traits de M. Cherpray-Barfleur fera les grands bras... A propos, M. Cherpray- Barfleur ne vcus accompagnerait pas?...

pour une petite conférence?...

Nounette. — Il n'est pas conférencier, et puis jamais il n'accepterait...

Dundee. — N'en parlons plus. Résumons. On vous défraie de tout ; tout vous sera payé : votre réclame, vos affiches, vos robes, vos repas, votre hôtel, votre trair spécial ; le landau à deux chevaux pour 1< soir de vos débuts, des chevaux qui se dé tellent tout seuls, on n'a qu'à enlever u.: crochet; nos hommes qui traîneront le landau jusqu'à votre hôtel...

Nounette. — Et les appointements?

Dundee. — Que gagniezvous à Paris, chère demoiselle?

Nounette, — Cent francs par soirée.

Dundee. — Nous disons :

deux cent cinquante francs par mois. Je vous offre douze livres.

Nounette. — Qu'est-ce que cela fait, douze livres?

Dundee. — Trois cents francs.

Nounette. — C'est peu :

trois cents francs, par soirée; on m'avait parlé de mille francs

Dundee. — J'ai dit trois cents francs par mois.

Nounette. — Vous blaguez !

DuNT)EE. — Je n'oserais.

Nounette. — Je refuse!

Dundee. — Réfléchissez :

les affiches, les journaux, le train spécial, les chevaux dételés.

Nounette. — Je n'aurais tout de même pas cru les Américains si...

Dundee. — Si bluffeurs?

Nounette. — Si mufles.

Dundee. — Marchez toujours, vous ne me vexez pas.

Nounette. — Il n'a plus l'accent!

Dundee. — Je fais l'Américain pour impressionner, mais je m'appelle Durand.

De Du j'ai fait Dundee, et de Rand Randsohn. Mon vrai nom est Durand- Miconnas et je suis de Toulouse.

Nounette. — Je n'en reviens pas. Quel toupet ! Trois cents francs par mois !

DUNT3EE. — Dans les journaux yankees, trois cents francs par mois deviennent douze cents dollars par semaine. Et on vous collera un million de perles, à condition que vous les rendiez après chaque représentation.

Nounette. — Alors, si la mer est mauvaise, j'aurai mal au cœur pendant cinq jours, à raison de dix francs par jour!...

Dundee. — Vous viendrez dans ma cabine, je vous ferai un certain massage dé mon invention. Voulez- vous que je vous dise : Vous êtes trop intéressée, vous ne réussirez pas ! Vous pouvez faire un voyage magnifique, à l'œil, toucher la gloire du doigt, la vraie gloire^ avec tous les et ccetera qu'elle comporte et vous hésitez ! Tout cela pour une misérable question d'appointements!

Est-ce que vous ctes une xsZ^ salariée ou une artiste,

mille dieux? Répondez.

NOUNETTE. — J'aurai mal au CŒrR pexdant.cinq jours

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