RAISON DE DIX FRANCS PAR JOUR
Nountltte. — Je suis une artiste, bien sûr.
Dundee. — Et moi aussi je suis un artiste. Tenez, je joue les impresarii améri-
cains, jetant les banknotes par la fenêtre et ne comptant que par dollars. Eh bien, je n'ai pas ie sou. Et pour arracher une pièce de trois francs au directeur du Splendid music-hall, c'est la croix et la bannière. Il verse cent mille balles pour des affiches et il vous refuse cent francs d'avance. Seulement je suis Dundee-Randsohn ! Faut vous dire qu'avant de rencontrer le directeur du Splendid music-hall, j'étais arteur à Bordeaux. Nous nous sommes trouvés dans une brasserie ; nous étions saouls, nous avons pleuré mutuellement dans nos bocks, il s'est toqué de moi, il m'a trouvé de l'intelligence et il m'a emmené : « Tu discuteras les engagements français » qu'il m'a dit ! Il est tellement rat qu'il me fait donner ici tant par jour par son représentant, sous prétexte que si j'avais une grosse somme je' la dépenserais ! Quatorze francs pour faire
— Nous AVONS PLEURÉ MUTUELLEMENT DANS NOS BOCKS
le jeune homme! Ce matin j'ai rencontré un de mes anciens camarades : Duvivial. Une mouise, ma chère! Il me voit! Il saute sur moi : « Toi qui as réussi, mon vieux, prêtemoi donc cinquante louis, ce n'est rien pour toi et tu me sauverais. » Je lui ai donné mes quatorze francs ! Et même, en affectant un petit air glacé : « Tu sais, làbas, j'ai pris des principes : femme aimante : cinq francs; camarade gêné : quatorze francs. » Et je lisais dans ses yeux ; « Crème de salaud ! tu es une crème de salaud ! » Il m'a fait : « Au moins donnemoi un louis... La monnaie blanche, c'est humiliant », mais je lui ai fait un signe de refus et je suis parti en sifflant un petit air. C'est même tout ce que j'ai sifflé, car, comme de juste, bien entendu, je n'ai pas déjeuné !
Nounette. — Vous êtes un vrai tyi^e!
Je vais faire monter du thé et des muf fins. Dundee. — Je préférerais du vin et de la viande.
• Nounette. — Ce que vous voudrez.
Dundee. — Nous nous entendrons très bien, là-bas. Vous verrez comme je suis gentil au réveil ; j'imite le chant du coq, que vous m'en donnerez des gifles.
Nounette. — Au réveil?
Dundee. — Nous serons les seuls Français, vous ne pourrez me quitter ni de jour ni de nuit.
Nounette. — Vous ne manquez pas de toupet !
Dundee. — Je vous ferai reprendre goût à l'existence! Et aussi je vous donnerai des leçons, car ce n'est pas tout de gagner trois mille dollars par semaine, il s'agit encore de les mériter !
Nounette. — Mais puisque je ne les toucherai pas !
Dundee. • — • Ayez la bonté de ne pas m'interrompre. Je suis poète ; je nage dans la fantaisie.
Nounette. — Dans la blague!
Dundee, impérieux. — Dans la fantaisie ! Ne me cassez pas les ailes, je vous prie, avec des remarques vulgaires. Vous êtes bâtie pour triompher là-bas. On est romanes-i que à New-York, les affaires terminées, et l'on a du goût pour les héroïnes, surtout quand elles ont du galbe et de la jambe. Ah!
voilà le maître d'hôtel! Maître d'hôtel : deux œufs sur le plat, du rosbeef froid et une demi-bouteille de bordeaux. Au dessert nous signerons l'engagement.
Nounette. — Je ne suis pas encore décidée...
Dundee. — Te n'ai pas la prétentiori de vous arracher votre signature séance tenante; ce que j'appelle l'engagement, c'est un simple baiser sur les lèvres; ça agrafe.
Nounette. — Tout simplement ! Et mon ami qui attend, en bas !
Dundee — Quel ami ?
Nounette. — M. Cherpray-Barfleur !
Dundee, — Il vous a rendue triste. Moi je vous rendrai gaie. N'hésitez pas entre nous.
Nounette. — Je ne suis pas habituée à ces manières-là !
Dundee. — Elles vous charmeront bientôt.
— Au moins vous êtes sûr
J'ai été longtemps dans les — Ecoutez
vous ne me
Nounette de votre fait !
Dundee. assurances.
Nounette déplaisez pas, mais...
Dundee. — Ne me prenez pas pour un pitre. Vous viendrez chez moi, à New-York, le soir, en été, on monte sur la terrasse. Il y a une toile peinte qui représente une forêt, à jurer que l'on y est. Je vous installerai sur un rocking- chair, les pieds bien enveloppés dans un châle, la tête appuyée sur un oreiller embaumé de verveine ; à côté de vous un mint-julep bien tassé. Et je ne vous persécuterai pas. Je vous laisse- .rai rêver sous les étoiles. Je me retirerai derrière la toile peinte et là, avec un petit instrument très curieux, j'imiterai le chant du rossignol... Car il faut être poé-
tique à ses heures. Je ne suis pas une brute.
Nounette. — Je vous donnerai ma réponse après-demain...
Dundee. — Ah ! voilà les œufs sur le plat! Il s'en allait temps, comme on dit chez moi !
Il mange, boit et prend congé. Et bientôt Armand le remplace.
Armand. — Qu'est-ce qu'il t'a dit? Il a bien une bobine d'outre-Atlantique celui-là !
Nounette. — Douze cents dollars par semaine
Armand. — Fichtre!
Nounette, détachée. — Oh ! tu sais, ça ne fait guère que six mille francs... Mais il s'agit de mes débuts ; je ne vais pas me montrer exigeante !
La salle de la Nouvelle-Comédie, avant la répétition. Parmi les vagues grisâtres des toiles jetées sur les fauteuils d'orchestre et dans une demi-nuit impressionnante, errent Armand et M. Le Chouteuhors, auteur dramatique à ses heures.
Monsieur Le Chouteuhors. — J'ai écrit ces quatre actes en quatre jours! Et l'on me traitera d'amateur ! Ma plume courait si vite que j'en étais effrayé. J'étais possédé par un démon intérieur tel que je ne faisais qu'un repas par jour, de la main gauche, et de la main droite j'écrivais encore...
Armand, poli. — C'est extraordinaire !
Monsieur Le Chouteuhors. — Je dois vous dire, cependant, que je ne me suis occupé ni de l'orthographe, ni de la ponctuation.
Armand. — C'était bien inutile.
Monsieur Le Chouteuhors. — Vous qui êtes franc, dites-moi quelle impression la lecture a produite?
Armand. — Admirable!
Monsieur Le Chouteuhors. — Mais encore ?
Armand. — M™' Sigisse, M""^ Hurlu et M™® Hamano étaient ravies.
Monsieur Le Chouteuhors. — Et les seize jeunes filles?
Armand. — Enthousiasmées, comme doivent l'être seize jeunes filles bien élevées qui vont danser le pas de l'aimée opiomane devant le public.
Monsieur Le Chouteuhors. — J'ai cru discerner une certaine résistance de la part des acteurs...
Armand. — Des professionnels, vous savez...
Monsieur Le Chouteuhors. — Bousseuille m'a dit : « C'est un chef-d'œuvre! » Mais avec une sécheresse ! Comme si cela lui coûtait ! Quant au petit Lepierval, il s'est contenté de me serrer la main. Je l'intimidais sans doute.
Armand. — C'est le commencement de vos tribulations ; cuirassez-vous. Mais excusez-moi, j'aperçois l'ami que j'avais convoqué pour ce petit rôle...
Apparaît Cramique, très digne.
Armand. — D'abord serrons-nous la main.
Cramique. — Avec joie.
Armand. — Et entrons dans cette baignoire. La répétition ne commence que dans quelques minutes.
Cramique. — Je te remercie d'avoir songé à moi pour ce petit rôle. Depuis longtemps je désirais entrer dans le monde, par la grande porte.
Armand. — Et la grande porte, c'est l'entrée des artistes.
Cramique. — Tu l'as dit. Je n'ai jamais joué la comédie, mais je réussis tout ce que j'entreprends, c'est un don. Et maintenant, de quoi s'agit-il?
Armand. — Voici : M°^« Hurlu, M"'* Sigisse et M™^ Hamano ont décidé de monter et de jouer devant le public, avec le concours de comédiens professionnels et amateurs une comédie à la façon orientale de M. Le Chouteuhors, auteur dramatique à ses heures. Cette comédie, à la mode du jour, s'intitule : Il n y a fins de Péris-nées. Le sévère s'y mêle agréablement au ba-
din. Et les représentations seront données au bénéfice d'une œuvre de charité.
Cramique. — De laquelle?
Armand. — On ne sait pas encore. On verra plus tard. Chacune de ces dames a une œuvre préférée et elles se chamaillent.
Cramique. — Mon rôle est gentil ?
Armand. — Il est important sans être considérable. Tu parais trois fois au premier acte, quatre fois au second, cinq fois au troisième.
Armand. — Ah! elle t'a expliqué...
Cramique. — Je te raconterais bien...
Mais il faudra mettre ton amour-propre d'homme dans ta poche, avec ton mouchoir par dessus.
Armand. — Ça y est. Vas-y !
Cramique. — Tu as déjà pu remarquer que Miche n'était pas une créature ordinaire. C'est une raffinée. Elle s'est tenue éloignée de moi pendant très longtemps, pour savourer ma surprise extasiée quand
MONSIEUR LE CHOnTEUHORS. — Ma plume courait si vite que j'en étais effrayé.
Cramique. — Et j'aurai à dire?
Armand. — Le rôle est muet.
Cramique. — Muet ? Tu me colles une panne ?
Armand. — Il s'agit d'un rôle de domestique, mais d'un domestique indispensable à l'action : s'il ne fermait pas les volets au premier acte, il n'y aurait plus de pièce.
Cramique. — L'essentiel, dans tout ceci, est que nous voilà réconciliés, après cette ridicule histoire.
Armand. — N'en parlons plus. Nous nous sommes donnés des coups de poing, comme au collège, et cela n'avait pas plus d'importance.
Cramique. — Je me suis conduit comme une brute. Je m'en rend compte, maintenant que Miche m.'a tout expliqué.
elle me reviendrait. Et aussi pour exaspérer son impatience personnelle, car je la tiens, mon vieux, je la tiens et par des liens qui p. ur n'être pas ceux du cœur sont néanmoins les plus solides. Bon. Le jour qu'elle avait choisi pour me revenir, elle avale un flacon entier d'éther afin, m'at-elle dit, de mettre du flou dans ses sensations les plus aiguës. Elle arrive, saoule d'éther et de joie. Elle sonne, tu lui ouvres, et dans son ivresse, dans les fumées de la drogue, elle croit me reconnaître!
Armand. — Non ?
Cramique. — Si. Tu as eu beau lui répéter : « Je ne suis pas Cramique, je suis Cherpray-Barfleur », elle pensait : « Mique me fait une blague. Il veut me faire croire qu'il n'est pas lui-même! Toujours aussi farceur! » Elle me reconnais-
N ou nette
sait, positivement. Pendant que tu t'évertuais à lui parler de moi, elle haussait les épaules : « Cause toujours ! Je ne coupe pas dans ce panneau ! » Et froidement, elle s'est déshabillée.
Armand. — Et ensuite?
Cramique. — Tu ne te froisseras pas?
Armand. — Non.
Cramique. — Ensuite, dame, elle m'a avoué que sa conviction avait été ébranlée...
— On dirait un bonbon fondant a coté poire tapée.
Il paraît que... enfin il paraît qu'elle a été déçue, étonnée du changement qui se serait produit en moi. Bref, elle jugeait que si Cramique il y avait, Cramique avait singulièrement déchu.
Armand. — Félicitations.
Cramique. — Ce qui fait que nous sommes de nouveau ensemble, mais là ce qui s'appelle ensemble, complètement.
Viens déjeuner un de ces matins avec nous ; elle t'expliquera sa méprise et nous en plaisanterons sans arrière- pensée.
Armand. - — Volontiers. Mais voici l^me Hurlu, M""' Sigisse, M""' Hamano.
Cramique. — Et ce monsieur qui les
suit?
Armand. — Rien : M. Hurlu. Et voici également Bousseuille, le grand Bousseuil le.
Cramique. — Il a reçu un coup de vieux !
Armand. — C'est parce que tu le vois à côté du petit Lepierval qui ne le quitte pas d'une semelle; il le fait exprès; c'est une teigne ! On dirait un bonbon fondant à côté d'une poire tapée !
Cramique. — Avant que nous les rejoignions, dis-moi, as-tu reçu des nouvelles de Nounette ?
Armand. — Voici sa première lettre d'Amérique. Regarde : son portrait est sur la lettre, imprimé : ihe unha-ppiest ivonian in the world, la femme la plus désespérée du monde.
Cramique. — Mais elle sourit !
Armand. — Pour le musichall il fallait une désespérée joviale. Elle m'écrit : « Mon « cher Armand, la présente est « pour t'apprendre que l'on 0 m'a portée en triomphe jus- « qu'à mon landau et que l'on « a dételé les chevaux de la « voiture afin de me traîner « jusqu'à l'hôtel. Une veine « que l'on n'ait pas choisi « une automobile ; ils auraient « cassé le moteur. On ne voit « que moi sur les murs : je « dégringole d'une fenêtre, les.
NE a cheveux épars, en souriant
« toujours. J'ai peur que le 0 public s'imagine voir une acrobate, alors que mon sketch est tout ce qu'il y a de plus sérieux. Six cents coupures m'attendaient dans ma chambre, avec des lettres que l'on va me traduire mais qui sont des lettres d'amour, mon cher, avec des chiffres! Mon imprésario, M. Dundee-Randsohn ne me quitte pour ainsi dire pas. C'est un garçon extraordinaire, pour ce qui est du lancement. Je te câblerai le résultat de la première représentation. Il y a déjà une location magnifique. Je t'enverrai une lettre sur le pays que je n'ai pas encore eu le temps de visiter, mais
a qui me paraît splendide... » Suivent des formules.
Cramique. — Tout est bien qui finit bien. Les femmes sont étonnantes! Tiens, Miche voulait se suicider pour moi, elle aussi. Elle avait acheté vingt-cinq louis de fleurs chez mon fleuriste et elle avait fermé portes et fenêtres. Heureusement je suis arrivé à temps ; elle avait déjà mal au cœur. Cinq minutes après elle organisait une petite fête, pour que les fleurs ne soient pas perdues! Ah! elles n'ont pas notre logique, notre équilibre. Mais on nous a vus...
Présentations. Salamalecs.
Madame Hurlu. — Nous ne sommes pas au complet. Nous ne répéterons que quelques scènes. J'ai amené mon mari qui veut bien nous servir de souffleur. Si nous commencions par faire répéter ces seize jeunes filles?
IMoNsiEUR Le Chouteuhors. — Pardon, chère amie, mais laissez-moi diriger, je vous prie, je tiens à mes privilèges d'auteur.
BoussEUiLLE. — Et moi? Je croyais
L'accompagnatrice, au piano. Les seize jeunes filles sont là?
Madame Hurlu. ■ — Oui. Selon votre recommandation, nous avons laissé au foyer les mères et les gouvernantes.
B0USSEUILLE. — Parfait.
Une Jeune Fille. — Les mères font de la rouspétance.
BoussEuiLLE. — Elles en font toujours. Si vous les voyiez au Conservatoire! Allons, en scène, mes petites chattes, je veux dire, mesdemoiselles. Mais ici nous ne sommes plus entre gens du monde. Je suis nerveux aux rép>étitions et s'il m'échappe une exclamation incongrue, excusez-moi... En scène! En scène!
Les seize jeunes filles se disposent en rang d'oignons. Instantanément, elles prennent l'exprèssion stupide et figée des « oseilles » de revues de fin d'année.
Monsieur Le Chouteuhors. — Je vais vous relire le petit poème que vous aurez à chanter, avant de danser le pas de l'aimée opiomane. Cela demande à être détaillé avec langueur et un lent dandinement de
Les seize jeunes filles se disposent en rang d'oignons.
que je devais mettre en scène? IN-tes faibles talents vous sont inutiles? Bien! Bien! Je prends ma petite casquette, mon petit parapluie, et je file !
•Monsieur Le Chouteuhors, bouleversé. — Ce n'est pas sérieux ! Du moment que nous avons la chance de posséder parmi nous un grand comédien...
B0USSEUILLE. — Laissez-moi faire.
tout le corps, jusqu'au dernier vers sur lequel je vous demanderai de rester graves, hiératiques, impénétrables, 'l'index levé à la hauteur de l'œil droit :
Dansons mes sœurs, dansons, mes sœurs êna-
[mourées.
De songe et (l'irréel Que nos -pieds nus, au son des musiques sacrées
Foulent un nouveau ciel.
Dansons, nous sommes tendres, Dansons, nos cor-ps sont doux El rien qu'à ous entendre Les gens deviennent fous.
la ! hou ! la ! hou Mâcha meeeck sttfik tanian berak ekou!
Je voudrais vous faire comprendre, mesdemoiselles, qu'il ne s'agit pas ici de paroles banales. La musique n'a aucune importance. Ce qu'il faut, c'est que vous vous pénétriez de l'harmonie de ces vers et que le public n'en perde pas une syllabe...
BoussEuiLLE. — Vous avcz fini? Nous xesterons ici jusqu'à demain matin ! Allons, mes petites chattes, c'est compris : tous chantez le machin de monsieur en balançanr
Il l'embrasse sur la bouche.
vos guirlandes d'orchidées et tout de suite vous partez pour le pas de l'aimée. N'oubliez pas que vos robes seront fendues et que vous aurez les pieds nus. Apprenez à danser pieds nus sans les écarquiller. Partez ! Une, deux!...
Les demoiselles dansent avec, déjà, des sourires au public, des essais d'oeillades et de timides roulis de hanches.
Armand, bas à Crair.ique. — C'est à pleurer ! La petite Louviot qui a quatre millions de dot a l'air de pêcher un souper dans les fa-^'teuils d'orchestre. Et vulgaires ! Et puis elles se poussent, chacune essaie d'en faire davantage que sa voisine! Plus cabotines que des girls.
BoussEUiLLE. — Bravo! C'est infect, mais ça se tassera... Monsieur Hurlu, voulez-vous tenir le manuscrit. En scène, monsieur Cherpray-Barfleur et madame Hurlu.
Et le domestique, avons-nous un domestique?
Cramique. — Voilà !
BoussEUiLLE. — A la bonne heure, monsieur est assez gros pour figurer un domestique de bonne maison.
Il faut qu'il ait l'air nourri.
Cramique. — Bien obligé.
BOUSSEUILLE. — Vous fermerez les volets... à droite...
Faites semblant... Un peu de moelleux dans les gestes...
Assez 1 A vous, monsieur Cherpray-Barfleur.
Armand, récitant. — a On ne peut nous voir de la rue.
Nous sommes seuls. Est-ce toi?
Est-ce bien toi? Toi, dans ce pays de rêve? »
Madame Hurlu. — « C'est moi ! »
Armand. — « Viens te mettre ici, plus près, plus près. »
Madame Hurlu. — « M'aimes-tu? »
Armand. — « Je t'aime. »
Et maintenant?
Monsieur Hurlu. — Il y a : il V embrasse sur la bouche.
Madame Hurlu. — Il ne peut m'embrasser sur la bouche. . .
BoussEuiLLE. — En effet.
Madame Hurlu. — A cause de mon rouge.
Monsieur Le Chouteu HORS. — Il faut cependant donner une grande impression de volupté- Un peu' de silence, mesdemoiselles...
IJne Jeune Fille. — On joue aux petits jeux avec M. Lepierval.
BOUSSEUILLE. — Enchaînons. M. Cherpray-Barfleur embrassera M™® Hurlu sur le menton. Madame, vous tournerez un peu la tête. C'est le baiser sur la bouche pour théâtres comme il faut.
Armand. — Où en étions- nous?
Monsieur Hurlu. — « Il l'embrasse sur la bouche, longuement. »
Jeu de scène.
Madame Hurlu. — « Nous sommes fous ! »
Monsieur Le Chouteuhors. — Beaucoup trop froid ! Vous ne palpitez pas. Il faut que l'on voie votre gorge palpiter.
Madame Hurlu. — Si l'on m'interrompt tout le temps, je vais me mettre à sangloter! Monsieur Le Chouteuhors, c'est votre première pièce, je crcis !
Monsieur Le Chouteuhors. — Oui.
Madame Hurlu. — Eh bien ! moi, c'est le dix-huitième rôle que je joue.
Monsieur Le Chouteuhors. — Dans les salons.
Madame Hurlu. — Oui, dans les salons. Et après?
Monsieur Le Chouteuhors. — Ici nous sommes dans un vrai théâtre, c'est bien différent. Et puis nous avons l'intention d'affronter le public payant. Et il rue, le public payant.
Madame Hurlu. — II rue surtout
quand la pièce est idiote.
Monsieur Le Chouteuhors. — Vos appréciations littéraires, vous savez, chère amie, ne me touchent pas !
Madame Hurlu. — C'est que je ne serais pas longue à tout planter là.
BoussEUiLLE. — Du calme ! Du calme!
Mais il n'est pas mauvais que l'on travaille dans un peu d'énervement ; ça émoustille. Voyons, où en étions-nous, monsieur le souffleur, où en étions-nous?
Monsieur Hurlu. — Nous en étions à « Nous sommes fous ! »
Madame Hurlu, à mi-voix. — J'entends remuer dans une loge. S'il y a des étrangers ici, je m'en vais.
BoussEuiLLE, à mi-voix. — Attendez, je vais allumer l'électricité.
Des torrents de lumière inondent la salle en général et, en particulier une loge dans laquelle le jeune et éblouissant Lepierval est penché sur les lèvres d'une des seize jeunes filles-almées, dans cette attitude qu'ont immortalisé les reproductions du Vertige. Rumeur.
La Jeune Fille. — C'est M. Lepierval qui voulait bien m'expliquer ce que l'on appelle un baiser de théâtre.
Rppès la Bataille
Le salon de M°' Hurlu. Grosse recette: tout le monde est venu pour tenir de la maîtresse de la maison le récit de la soirée historique.
Cramique, à Armand. — M*"^ Hiirlu t'offre une tasse de thé, cher ami.
Madame Hurlu. — Il est distrait! II songe à sa bonne amie...
Armand. — Si l'on est distrait chez vous, cela ne peut être qu'à cause de vous...
ISIadame Hurlu. — Deux morceaux de sucre? Ne vous gênez pas : c'est celui que l'on a cassé sur mon pauvre dos!
Armand. — Alors, donnez-m'en trois,
Madame Hurlu. — Est-il bête ! Jamais il ne mûrira.
Armand, — Je veux mûrir pour vous
Madame Hurlu. — Et prenez ce petit gâteau, sec comme un critique
Armand, à Cramiq^iie. —
Mon -père tendit à son hoiizard fidèle Une gourde de rhum qui -pendait à ra selle Et dit- « Tiens! donne à boire à ce -pauvre blés-
\sé. »
Cramique. — Après la bataille!
Armand. — Après la déroute!
Madame Hurlu. — Que racontezvous, là-bas? Je parie que vous faites encore allusion à notre pièce. Pour moi, je vous assure que j'y songe sans amertume!
Une vieille Dame naïve. — Je n'y assistais pas. Je l'ai bien regretté. Il paraît que cela a été épouvantable !
Madame Hurlu. — Triste document sur la goujaterie de notre époque, chère madame Roudiminy ! Car enfin, si nous avions consenti à monter sur les planches, c'était dans un but charitable, ne l'oublions pas.
Madame Roudiminy. — fît ils ont été méchants ?
Madame Hurlu. — Le public de la générale était déjà hostile. On était venu se payer la tête des gens du monde. Parfaitement ! Les critiques ne sont pas du monde, eux, et ils nous l'ont bien fait sentir! Il n'y avait qu'à regarder leurs chapeaux : des feutres d'anarchistes! Leurs chapeaux étaient déjà une protestation ! M. Bousseuille, qui les connaît bien, me le disait avant le lever du rideau : « Ils ont l'air gelé. Ce sera dur ! » Ils n'ont remué un peu que quand nos seize jeunes filles ont commencé le pas de la houri opiomane!
Une des seize Jeunes Filles. — Et comme nos domestiques applaudissaient, à la troisième galerie, il y en a un qui a crié : « Silence, là-haut, les larbins ! »
Une autre des seize Jeunes Filles.
— Même que le maître d'hôtel de M™° Sigisse ne s'est pas gêné pour lui répondre : « Ta gueule toi-même, eh ' vendu à la ligne! »
Madame Hurlu. — Nos domestiques ont été très bien. Ma femme de chambre me disait le soir même • « A la place de madame, étant donné que monsieur a le bras long, je ferais mettre tous ces journalistes à la porte de leurs journaux, sans leurs huit jours. »
Madame Roudiminy. — Bravo !
Cramique, gaffant — Et leurs éreintements, le lendemain !
Madame Hurlu, ingénument. — Ah!
Ils nous ont éreintés? Ala foi. ça ne m'intéressait guère; je n'ai rien lu.
Chœur des Jeunes Filles. — Nous non plus !
Madame Roudiminy. — Vous avez eu
raison; cela vous aurait donné mal à l'estomac. Moi j'en étais indignée. Et la pemière? Devant le vrai public?
Madame Hurlu. — Ce n'était pas le vrai public. Le vrai public, d'habitude, est composé de bourgeois riches, pas encore assez lancés pour aller au théâtre gratuitement : les hommes portent toute leur barbe, des chaînes de montres et des habits mal coupés ; les dames paraissent plus que leur âge, sont fagotées, ont le cheveu sale et exhibent des bijoux de pâtissières cossues. Voilà le vrai public. Mais le nôtre ! Des gens du quartier. Des têtes sinistres de petits commerçants haineux. On sentait qu'ils auraient payé un supplément pour voir les noms du programme sur la liste des déclarations de faillite! Ils interrompaient à la troisième réplique.
Une des seize Jeunes FilleiS. — Quand il s'est agi d'un chameau.
Madame Hurlu. — - Oui. Ils ont cru qu'on allait le leur montrer, ce chameau, comme au cirque ; alors ils ont commencé à le réclamer sur l'air des Lampions : « Le cha-meau ! Le cha-meau ! »
Madame Roudiminy. — Quelle horreur.
balcon, ce gros imbécile qui hurlait : « J'ai payé, moi! J'ai payé! Les amateurs n'avaient qu'à apprendre leur rôle! J'ai payé! » M. Cherpray-Barfleur lui a jeté deux sous ! Et quand nos seize jeunes filles ont eu dansé, est-ce qu'ils ne leur ont pas demandé : « La gigue ! La gigue ! »
Madame Roudiminy. — Et ce malheureux M. Le Chouteuhors?
Madame Hurlu. — L'auteur? Il était à côté du pompier de service. Il nous encourageait : « Allez-y ! C'est le potin d'Hernatii et d'Henriette Maréchal! » Il paraît qu'on lui a reproché des fautes de français. Il nous a expliqué : « Est-ce que l'on commet des fautes de français dans la conversation? Oui! Eh bien, le dialogue de théâtre n'étant qu'un reflet de la conversation courante, j'ai semé exprès des fautes de français pour me rapprocher davantage de la vérité. » Il est surexcité. Il affirme qu'un emboîtage pareil le. classe du coup professionnel. A vrai dire, sa pièce était incohérente, avouons-le.
Entre M. Le Chouteuhors. Silence.
Monsieur Le Chouteuhors. — De-
— Nos DOMESTIQUES APPLAUDISSAIENT A LA TROISIÈME GALERIE.
Madame Hurlu. — J'étais en scène.
Je me trouble. Et, pour comble de malheur, mon mari qui soufflait dans sa boîte perd la tête, fait chorus et se met à crier : « Le chameau ! le chameau ! » avec les autres !
Cramique. — ... C'est alors que Bousseuil le s'est avancé et a dit : « Mesdames et messieurs, un peu d'indulgence, s'il vous plaît. Ce ne sont que des amateurs. »
Madame Hurlu. — Je vois encore, au
l'inez ce que je viens de faire? Cinq actes, en quarante-huit heures. Mais cette fois, tant pis, je lâche l'amateurisme, je me déclasse et je les donne à la Comédie-Française.
Madame Hurlu, aimable. — Et je vous promets une éclatante revanche, cher ami.
Monsieur Le Chouteuhors. — Qui parle d'une revanche? Permettez! Permettez ! Sans froisser personne, imaginez que
Non nette
j'aie obtenu la distribution que je souhaitais : Mounet- Sully pour le père, Sarah pour la mère, Bartet et Leconte pour les rôles de Médélia et de Prosypis, Granier dans la soubrette, etc. ! Vous auriez vu ! Ce qu'il y a d'effroyable au théâtre, c'est que l'œuvre suit le sort de l'interprétation. S'il n'y avait eu que les amateurs encore, mais Bousseuille a été infect.
Entre Bousseuille.
Bousseuille, à M. Le Chouieuhors.
— Condoléances ! Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour vous sauver. Mais je ne pouvais cependant tout porter à bras tendu : la pièce, mes camarades, les amateurs, etc..
Une des seize Jeunes Filles, à Cramîque. — ' Je ne me serais pas doutée qu'un petit four pût être si difficile à digérer...
Cramique. — Vous avez eu un triomphe personnel, mademoiselle.
La Jeune Fille. — Ces braves gens réclamaient la gigue; je la savais, je la leur ai dansée.
Cramique. — C'est, je crois bien, la première fois que l'on a dansé la gigue pieds et jambes nus !
La Jeune Fille. — Et maman qui se dressait dans sa loge : « Suzanne ! Veux-tu finir ? Je te défends ! » tandis que papa essayait de la calmer : « Laisse donc, Mathilde, laisse donc », et que la salle répétait en chœur : « Laisse-la donc, Mathilde! laisse-la donc! » J'ai pris quelque chose pour mon rhume, en rentrant. Mais si l'on m'embête, je débute au music-hall. Quand on a été applaudie comme je l'ai été, il vous en reste dans les oreilles quelque chose qui tinte comme un regret !
Cramique. — Ce serait dommage! Ce serait si dommage !
La Voix de madame Hurlu. — A partir de maintenant, je ne rate plus une générale et je vous réponds a^ie je ne me gênerai pas pour donner mor opinion.
La Voix de monsieur Le Chou- TEUHORS. — Tenez, pour une tragédie en cinq actes et en vers, je ne vous demanderais pas plus de cinq jours. Et je n'ai jamais écrit un vers de ma vie. Mais ça coule de ma plume, ça coule, c'est effrayant !
La Voix de Cramique. — Vraiment, mademoiselle, ça vous intéresse de savoir comment j'ai maigri? Un verre d'eau chaude le matin, à jeun; suppression du pain, du vin, des viandes noires, des farineux, des poissons gras, du sucre, de l'al-
cool. Vingt minutes de gymnastique suédoise, afin que les muscles du ventre, en se fortifiant, empêchent le relâchement de l'abdomen...
Madame Hurlu, à Bousseuille. — Par ici... nous serons tranquilles un instant... Ne faites pas cette figure, j'ai l'air de vous traîner à l'abattoir.
Bousseuille. — Je sais ce que vous allez me dire.
Madame Hurlu. — Méchant !
Bousseuille. — Sérieusement, je n'ai pas eu une minute à moi. Je ne voulais pas vous voir entre une lecture et mon tailleur; je voulais avoir tout le temps de vous savourer.
Madame Hurlu. — Et vous me laissiez ici à bondir de joie et à sangloter de rage, chaque fois qu'un coup de sonnette m'apportait à la fois un espoir et une déception.
Bousseuille. — Je ne m'appartiens pas. Vous vous rendez compte maintenant des exigences du public? Il faut que nous lui donnions le meilleur de nous-mêmes et il y a dans nos gloires des lambeaux de nos cœurs ! Tant que ces répétitions ont duré, c'était comme si nous avions appartenu au même théâtre...
Madame Hurlu. — Quel souvenir!
Cette grande salle vide ! Cette scène à peine éclairée ! Ce petit foyer des artistes, qui sentait la cave... Comme tout cela me paraissait beau! J'étais toujours la première arrivée... nous répétions seuls tous les deux dans un coin et après, après...
Bousseuille. — Ma pauvre chère!...
Vous me permettez de vous donner un conseil? Prenez les choses gaiement. Tout ce que j'ai de dramatique en moi je le donne à la scène; il ne me reste plus, pour l'ordinaire de la vie, que de la gaieté. Grand amoureux au théâtre, je ne suis qu'un petit amoureux à la vil le... Mais oui ! Mais oui ! Et quand cela devient trop sérieux, je ressemble, pour l'ahurissement, à ces roquets que l'on mène avec un énorme fouet de chasse.
Madame Hurlu, piquée. — Je vous suis reconnaissante de votre franchise. J'ai compris.
Bousseuille. — Je ne suis plus un tout jeune homme... Je suis marié.
Madame Hurlu. — J'avais fait un rêve... Je me voyais travaillant à vos côtés, devenant une grande artiste...
Bousseuille. — Vous êtes si bien ici ! Si tranquille! L'immeuble est superbe. Et puis je ne sais si vous avez l'étoffe...
Cramique. — Ce ne sont que des amateurs.
Madame Hurlu. — Vous me disiez le contraire, là-bas...
Madame Roudiminy. — Chère madame Hurlu, nous admirons votre table à thé... avec ces roues de bicyclette, c'est d'un commode ! Le vrai confort anglais. Un meuble de Munich, n'est-ce pas?
BoussEUiLLE, ravi de la diversion — « Voiturez-nous ici les commodités du five o'clock », dirait Molière.
Cramique, bas à M"^^ Hurlu. — Cette jeune fille est vraiment charmante.
Madame Hurlu. — Un million de dot.
Cramique. — Voilà qui m'est égal ! Elle a un galbe !
un chic ! une fantaisie.
Madame Hurlu. — Une vraie le!
Cramique. — D'ailleurs, un million de dot, c'est bien vite dit. Il faudrait le voir
— J'ai dansé la gigue
votre
sur la table du notaire, million.
Madame Hurlu. — Vous voulez donc vous marier? Je croyais que votre cœur était pris?
Cramique. — - Madame, un véritable amour peut entrer dans un appartement déjà occupé.
Madame Hurlu. — On garde les meubles et on recommence.
Cramique. — Ce qui me plaît dans cette jeune fille, c'est qu'elle me donne une sensation d'insécurité. J'ai besoin d'inquiétude. Et puis je suis tombé amoureux d'elle en la voyant danser sur la scène. J'étais
parmi les figurants. Je n'en ai pas perdu une bouchée.
Madame Hurlu. — Allons ! Je parlerai pour vous.
Cramique. — Laissez-moi d'abord prendre mes renseignements.
Madame Hurlu. — Vous êtes un petit exalté.
Cramique. — Armand nous regarde.
Il ne nous quitte pas des yeux. Il est jaloux de moi. Il faut que je vous explique : je lui ai soufflé ma maîtresse actuelle.
Madame Hurlu. — Oui, mais n'étaitelle pas déjà à vous avant qu'il la prît? Je me souviens d'une certaine histoire...
Cramique. — Si nous entrons dans les cancans de ce genre, nous n'en finirons plus. Je préfère être bon garçon, donner le si gnal du départ général, et vous laisser seule avec lui.
Départ des invités.
Armand. — Je puis rester?
Madame Hurlu. — Bien entendu. Il est sept heures et je ne dîne qu'à neuf heures, après mon mari. Je mange seule, dans mon boudoir, sur le coin d'une petite table, en lisant. J'ai vraiment assez du déjeuner, dans la salle à manger, en face de cet homme qui me regarde avec je ne sais quelle ironie insultante, derrière ses lunettes.
Armand. — Je vous emmène... Un cabinet particulier, dans un endroit que je connais.
Madame Hurlu. — Vous ne serez pas raisonnable...
Armand. — Je serai ce que vous voudrez.
Madame Hurlu. — Nos caractères concordent si peu ! Nous nous comprenons si mal ! Vous avez tort de vous obstiner.
Armand. — C'est un congé?
Madame Hurlu. — Restez. J'ai besoin d'être consolée. Mais ce décor est ignoble avec ces gâteaux saccagés, les parfums mêlés de ces femmes et des cigarettes froides...
Armand. — Considérez plutôt combien les moindres indices peuvent servir un observateur. Les gens sont partis, mais ils nous ont laissé le secret de leur âme. Madame Hurlu. — Comment?
Armand. — Regardez : M™^ Sigisse, si froide, si correcte, si avare, si ordonnée, a bu tout son thé. Les miettes de son gâteau sont bien rangées sur son assiette
dans laquelle vous pouvez voir le petit couteau et la petite fourchette correctement alignés, comme des époux vertueux dans le lit conjugal. Continuons : l'immonde Bousseuille...
Madame Hurlu. — Vous dites?
Armand, refrénant. — L'immonde Bousseuille a écrasé salement le bout de sa cigarette dans sa soucoupe, comme au café, et il a dû ramasser à la cuiller le sucre fondu. Pouah !
Madame Hurlu. — C'est tout à fait ça!
Armand. — La petite jeune fille que convoite Cramique a pétri un bonhomme dans la mie de son sandwich, comme si elle sculptait le symbole de son futur adultère. M"*^ Hamano, orientale et paresseuse, a laissé tomber son couteau et l'a poussé du pied sous le canapé; elle n'a pas voulu boire, pour cause de maquillage excessif ! Enfin...
Madame Hurlu. — Voilà ma tasse!
Armand. — Je l'aurais parié. Vous avez bu une gorgée et laissé le reste, grignotté un bout de cake et la moitié d'une cerise déguisée, vous avez essayé une cigarette russe et l'avez éteinte aussitôt allu-
mée. Des essais, toujours des essais !
Madame Hurlu. — • Armand!... Où voulez-vous en venir?
Armand. — A vos lèvres.
Madame Hurlu. — Mais elles vous attendent ! Vous êtes de mon monde, vous ! Vous êtes un gentleman, vous!
Armand. — Vous serez toute à moi, rien qu'à moi ?
Madame Hurlu. — Pas de grands mots! Comme disait... quelqu'un : a Ne menez pas le pauvre petit roquet que je suis avec un énorme fouet de chasse! n Tâchons d'être gais! Rions!
Armand. — Je vous en défie!
Et il l'empêche de rire, en fermant sa bouche d un baiser. A ce moment M. Hurlu paraît On ne l'a pas entendu venir, à cause de ses pantoufles.
Monsieur Hurlu. - — Ils répètent encore! On va donc reprendre la pièce? Vous n'en avez pas assez! Ma parole, ils ont le diable au corps ! Mes enfants, vous ne réussirez jamais, c'est moi qui vous le dis et vous serez toujours siffles, parce que vous n'êtes pas sincères !
lia liettre
Armand écrit chez Iwi.
« Ma Nounette chérie,
« L'absence est le plus tendre des maux.
« Et les maux les plus tendres jamais ne
« diront combien je t'aimais... Vois-tu, je
« plaisante avec un poignard rouillé dans
a le cœur. . . Je traîne un indéfinissable ma •
« laise, la sensation d'avoir fait maladroi-
« tement un pâté sur la plus jolie page
« de ma vie. Et je ne puis croire à une
« séparation définitive. On m'a présenté
« l'autre jour à un Américain. Le pauvre
« homme a dû être stupéfait de ma froi-
« deur. Je le haïssais en songeant à ses
a compatriotes qui t'entourent, qui te font
« fête et parmi lesquels tu trouveras peut-
« être celui qui m'effacera de ton souvenir.
« Il m'arrive de rester chez moi et de ti-
« sonner mélancoliquement en .songeant à
« notre bonheur que je n'ai pas su com-
« prendre. Tes photographies .sont partout.
« (// se levé, les réunit, les enfouit dans
« un tiroir et se remet à écrire.) La Nou-
« nette que je préfère est celle qui ferme
'f les yeux, une Nounette pâle et sérieuse,
« comme la Nounette de nos meilleurs mo-
« ments. Ce que je deviens? Une épave
mondaine qui se met en habit mécaniquement pour se laisser ballotter d'un salon à l'autre par des flots de vieilles dames trop grasses et de jeunes femmes trop maigres. Après une brillante carrière, je meuble les embrasures de portes où je tiens compagnie aux jeunes hommes timides. Je leur conseille de ne pas m'imiter, d'aller rejoindre leur bonne amie, d'éviter la sagesse et de mettre autant d'honnêteté dans l'amour que dans les transactions •'commerciales. Cela les étonne. Ils m'observent. Ils remarquent un petit fléchissement d'amertume au coin de mes lèvres et que mon front commence à s'ennoblir de la désertion de mes cheveux... Je me suis réconcilié avec Cramique, car je n'ai pas la force de rompre avec la bêtise humaine qu'il personnifie avec tant d'ampleur. Je crois qu'il va se marier. Cela le rend très gai. Il se montre liant, acquiert des relations nouvelles et sourit par anticipation aux futurs amants de sa femme. Tristesse ' J'ai voulu faire un tour au Bois; il n'y avait personne : un Bois tout mouillé, tout frissonnant, qui sentait la terre et la feuille; j ai songé à tous les inutiles qui s'y sont promenés et je me suis cru dans un cimetière réservé aux gens sans âme. Quand reviendras-tu? Veux-tu que j'essaie de te reconquérir? Veux-tu que nous recommencions? Cela n'est pas absolument impossible. Avant d'aimer, il y a la volonté d'aimer... Reviens au printemps : nous irons en Normandie; ta présence et les pommiers en fleurs, ce sera une double féerie. Réfléchis bien avant de me répondre non. Je suis tout autre. Quelque chose s'est déchiré en moi. Nounette, puisque tu es restée mon amie, aie pitié. Quand il m'arrive de ne plus penser à toi pendant quelques instants, ton souvenir me revient tout à coup avec une telle force, une telle précision, que je blêmis comme si tu venais d'entrer.
On me demande ce que j'ai et quel est cet étourdissement qui me fait vaciller. Comprends-tu que je t'aime? Je t'aime après t' avoir perdue, mais non parce que je t'ai perdue. C'est si triste!... Et comme il y a un peu de tendresse dans ta dernière lettre, j'ai quelque espoir... Ew attendant, donnez-moi vos lèvres, tout votre vous que je regrette, méchante! Je me livre à vous pieds et poings liés ; je serai jusqu'à la fin de mes jours votre esclave et j'entends expier tout le mal que je vous ai fait par toutes les douceurs que j'espère de vous. Mon meilleur sou-
NoLinette
« venir à vos pieds charmants, à vos genoux « roses, à... »
On ouvre la porte ; Armand jette précipitamment la lettre sous son bureau.
Madame Hurlu, refertnant la forte.
— Je suis folle.
Armand. — Vous êtes délicieuse ! Je ne vous reconnaissais pas sous cette voilette.
Madame Hurlu. — Je lai apportée pour les premiers baisers. Réminiscence poétique !
Armand. — Embrassons donc la voilette.
Grognements furieux.
Madame Hurlu. — Ne me touchez pas ! Il vous mordrait.
Armand. — Qu'est-ce que c'est que ça?
Madame Hurlu. — C'est Bob, notre fox ; il ne peut supporter qu'on me touche. Il s'imagine toujours qu'on veut me battre.
Armand. — Ce chien a des idées de vieillard indécent.
Madame Hurlu. — Taisez-vous : il a été élevé par mon mari !
Armand. — Si on le mettait dans la chambre voisine ?
Madame Hurlu. — Il réveillerait la maison par ses sanglots. Il pleure comme un homme.
Armand. — Ça va être gai ! Mais pourquoi avoir traîné ici cette bête féroce?
Madame Hurlu. — J'ai été forcée.
Mon mari l'a exigé.
Armand. — Comme s'il exigeait quelque chose !
Madame Hurlu. — Ne le croyez pas idiot ; il a sa petite volonté bien à lui. Et je ne vous cacherais pas qu'il y a des moments où il m'effraie.
Armand. — Nous avons assez parlé de lui, que vous en semble?
^IADAME Hurlu. — Il faut bien que nous parlions de quelque chose jusqu'au moment où Bob s'endormira. Cela ne saurait tarder d'ailleurs. Nous l'entendrons ronfler ; alors vous vous approcherez de moi tout doucement, tout doucement et nous pourrons nous amuser.
Armand. — Vous avez des mots !
Madame Hurlu. — Je pense bien que vous n'allez pas transformer notre fantaisie en tragédie. J'ai tenu à venir pour vous récompenser de vos gentillesses et aussi, vaurien, parce que j'ai un penchant pour vous.
Armand. — Alors penchez-vous.
Madame Hurlu — Tout à l'heure.
Faites-moi la cour.
Armand. — Je ne sais pas faire la cour de loin.
Madame Hurlu. — Si vous n'êtes pas aimable, je m'en vais.
Armand. — Non, vous ne vous en irez pas.
Madame Hurlu. — Pai exemple!
Armand. — Ne criez pas et écoutezmoi. J'ai dit : « Non, vous ne vous en irez pas ! » Voilà des mois que vous vous promettez, que vous disparaissez, que vous revenez pour vous éclipser encore. Maintenant je vous tiens, je vous garde. A la moindre velléité de résistance, j'emploie la manière forte.
Madame Hurlu, incrédule. -— Comme si l'on pouvait...
Armand, affirmatif. — On peut ; n'ajoutez pas foi aux légendes. Vos protestations jointes aux hurlements de cet infect cabot ameuteront le quartier et vous serez bien avancée !
Madame Hurlu. — A la bonne heure.
Vous êtes un maître chanteur, mon cher, un voyou...
ARMAND. — Enfin seuls...
Armand. — Ne craignez pas' d'employer les gros mots ; ils m'excitent.
Madame Hurlu. — Malappris! Brute?
Armand. — Encore! Encore!
Madame Hurlu. — Moi qui venais avec de si bonnes dispositions ! Je croyais trouver M. de Lauzun ! je trouve un apache.
Armand. — Et vous vous plaignez!
Chut ! Chut ! Taisons-nous.
Madame Hurlu, épouvantée. — Qu'y a-t-il?
Armand. — • Le chien dort. L'entendez-vous ronfler? Ah! Geneviève! Geneviève! Enfin seuls...
Madame Hurlu. — Pourquoi m'appelez-vous Geneviève?
Armand. — Je sais vivre : on n'appelle pas les femmes mariées par leur vrai prénom; ce serait sexposer à des gaffes redoutables. Me voyez-vous vous appelant Simone devant tout le monde?
Madame Hurlu. — Vous avez raison.
Il n'y a pas moyen de vous tenir rigueur, mauvais gosse.
Armand. — Ecoutez les ronflements de Bob. Il s'est caché sous un fauteuil. Brave bête! Il souffle des pois, comme un mari. Geneviève, j'approche de vous lentement, lentement, comme vous me l'avez recom mandé...
Madame Hurlu. • — S'il se jette sur vous, restez immobile comme une statue...
Armand. — S'il se jette sur moi, je l'étrangle, aussi vrai que je m'appelle Cherpray-Barfleur. Conseillez-lui de rester coi.
Madame Hurlu. — ...Laissez-moi continuer ; vous resterez immobile comme une statue et vous lui direz : « Bobby ! Bobbv ! Cou-couche, vieux garçon ! »
Armand. — Je ne pourrais pas; je n'ai jamais pu bêtifier ni avec les enfants ni avec les chiens, ça ne sortirait pas. Non, vous allez me laisser faire...
Il cherche le chien sous le fauteuil et le tient par la peau du cou.
Madame Hurlu. — Miséricorde! Il va vous dévorer.
Armand, élevant le chien à hauteur de son visage et lui parlant, tandis qu'il éructe de rage. — Non je ne t'appellerai pas Bobby. Je vais vous montrer, mesdames et messieurs, le dressage en cinq minutes par la force morale et matérielle. Veux-tu te taire une fois, deux fois, trois fois? {il lui assène une gifle formidable. Bob en reste médusé avec une grimace qui ressemble à un sourire. Ses grondements deviennent plus sourds.) Attention! Deuxième gifle!
Ah ! tu te tais ? Vous remarquerez qu'il se tait, mesdames et messieurs? Maintenant, ma chère, je vais le poser sur le tapis ; la queue entre les jambes, tout à fait doux et rasséréné, il ira dormir sous son fauteuil,
rafraîchi et assoupli par sa raclée, et nous pourrons nous embrasser tant que nous voudrons.
Et tout se passe ainsi qu'il l'a indiqué.
Madame Hurlu. — C'est merveilleux î
Armand. — Son patron n'a pas idée du dressage ! Si vous le voulez bien nous ne parlerons plus de lui ni de Bob.
Madame Hurlu. — J'allais vous le proposer.
Armand. — Parlons de nous. M'aimezvous ?
Madame Hurlu. — Vous m'êtes sympathique, vous m'êtes familier. Ainsi tenez, il me semble que je me déshabillerais devant vous.
Armand. — Je vous en prie...
Madame Hurlu. — Enfin je tiens à votre affection, j'y tiens par-dessus tout et il n'y a pas deux façons de garder l'affection d'un homme...
Armand. — Il y en a plusieurs, chère amie, et si vous me le permettez...
Madame Hurlu. — Vilain ! Xe me dites pas de saletés ; il me semblerait que je suis chez moi. Soyons sérieux.
Armand. • — Alors ce sera lugubre. Pensez à tout ce que vous venez de me dire d'ingénument cruel! Si je n'en riais pas, j'en pleurerais.
^IADAME Hurlu. — Et votre Nounette?
Armand. — Si je l'avais aimée, elle n'aurait pas tenté de se suicider pour- moi.
Madame Hurlu. — Qu'en sait-on? Les femmes sont si bizarres ! Imaginez-vous une femme écrivant un roman sincère, mais là ce que j'appelle sincère : l'histoire de ses pensées ! Ce serait un document effroyable. Et je parle des plus simples...
Armand. — Je parie que vous l'avez écrit, ce roman.
iNlADAME Hurlu. — Moi? Qui a pu vous dire?
Armand. — Ah ! vous voyez bien !
Madame Hurlu. — C'est un gros secret.
Armand. — Alors venez me le dire sur ma bouche.
Madame Hurlu, obéissant et avec une certaine difficidté de prononciation. — Ça s'appellera Confessions, de Jeannette- Jacquette. . .
Armand. — Roussette!... Je t'adore.
Retire tes bas bleus.
Madame Hurlu. — J'étouffe! C'est
Madame Hurlu. — Miséricorde!
Il va vous dévorer. -
bon de s'embrasser en se disant des choses qui vous tiennent au cœur.. Jai déjà écrit vingt pages. Vous me trouverez un éditeur, dites?
Armand. — Je vous en trouverai dix.
Madame Hurlu. — On ne déchoit pas, en écrivant! Que voulez-vous? J'ai besoin que l'on parle de moi H est entendu que huit jours après la publication de mon livre, les gens diront: « Jeannette- Jacquette n'est autre que M""® Hurlu. »
Armand. --Je ferai même passer quelques échos à ce sujet.
Elle commence de retirer ses voiles.
Madame Hurlu. — Je ne vous dis ni OUI ni non. Cela vous regarde. Je ne démentirai pas, voilà tout. Et aussi je vous demanderai quelques conseils techniques. Je n entends rien à la librairie.
Armand. — Savez-vous ce qu'est un exemplaire de main de passe?
Madame Hurlu — Armand, je vais me fâcher : j'ai les grossièretés en horreur !
Armand. — Vous êtes mon ange chéri, mon abîme rose! Qu'est-ce que vous avez l'habitude de prendre, dans les garçonnières?
Madame Hurlu, étourdiment. — Du chocolat froid !
Armand. — Je n'en ai pas. Il faudrait en fabriquer. J'ai du vin d'Espagne, d'une
douceur écœurante et de fades petits biscuits. Je ne veux pas que vous veniez ici attirée par la gourmandise. Je suis jaloux. Et si le goûter était bon, il aurait plus de succès que moi.
Madame Hurlu. — Comme vous vous exprimez légèrement ! C'est pourtant quelque chose de grave : un adultère !
Armand. — Le théâtre nous en a tant montré qup nous avons fini par le considérer comme une chose naturelle et en quelque sorte obligatoire. Xe vous frappez pas.
Madame Hurlu. — Et le commissaire de police? « Au nom de la loi, ouvrez! »
Armand. — Du théâtre, chère amie, du théâtre! M. Hurlu est bien trop fin pour user d'un moyen pareil.
Madame Hurlu. — Il m'effraie, je vous le répète. Il me suit parfois d'un regard... on dirait qu il s'amuse intérieurement. Si je n'avais pas vingt-six ans, je croirais qu'il me regarde vieillir... Vous, vous êtes tranquille, vous ne voyez que votre plaisir, monstre!
Armand. — Ma Geneviève, le temps passe et je suis impatient de vous... Ne vous plairait-il pas de visiter mon petit appartement ?
Madame Hurlu. — Ça réveillerait Bob. Je vais me mettre à mon aise et nous bavarderons. Restez tranquille, je vous en supplie...
Elle commence de retirer ses voiles. On sonne.
Madame Hurlu. — Ciel ! Je l'aurais parié !
Armand. — Ne vous troublez pas. Quelque raseur !
Une Voix. — Au nom de la loi, ouvrez !
Madame Hurlu. — Mon Dieu! Ça y est ! Vous m'avez porté malheur.
Armand. — Je vais ouvrir.
Madame Hurlu. — Si je pouvais me rhabiller ! Ah ! j"ai eu une bonne idée de vous écouter... Quand je pense que depuis quatre ans je n'ai jamais eu un désagrément et que...
La- Voix. — Ouvrez au nom de la loi ou je mets le feu à la cambuse.
Armand. — Ah çà ! mais on dirait... {Haut.) C'est toi, Cramique?
La Voix. — C'est Cramique luimême.
Armand. — Fiche le camp, crétin !
Cramique. — Tu as du monde?
Nou nette
Armand. — Un oncle, une tante et deux cousines.
Cramique. — Ah! mille excuses... Mes hommages...
Madame Hurlu. — Quelle alerte!
Pourquoi choisissez-vous vos amis parmi les idiots ?
Armand. — Parce que les gens spirituels me fatiguent.
Madame Hurlu. — Il peut se vanter de m'avoir fait p>eur, celui-là !
Armand. — Mais que disiez-vous donc tout à l'heure? « Quand je pense que depuis quatre ans je n'ai jamais eu... »
Madame Hurlu. — Je plaisantais...
Ne m'énervez pas. On ne doit questionner ni les rois ni les femmes... Vous voyez que je n'ai pas de bas bleus? J'ai des bas en chantilly et cela ne m'empêche pas d'écrire en très joli français... La prochaine fois je vous apporterai mon roman... Soyez sage. Nous allons entrer dans le grand mystère, dans l'inconnu d'un amour qui commence.
N'est-ce pas que c'est angoissant ? Au moins jurez-moi que vous ne pensez pas à une autre? C'est juré?
Armand. — C'est juré!
Madame Hurlu. — Et en particulier à cette horrible femme?
Armand. — C'est rejuré. De votre côté, affirmez-moi que vous pensez toujours à Bousseuille.
Madame Hurlu. — Vous êtes fou !
Armand. — Ce sera pour moi la meilleure garantie d'avenir. Je ne vous demande pas d'être ingrate, afin que vous ne le soyez jamais envers moi.
Madame Hurlu. — Il faut venir ici pour être insultée ! Tenez, cherchez donc plutôt un paquet dans mon manchon.
Armand, sortant le faq^uet. — Voici.
Madame Hurlu. — Ouvrez !
Armand. - — Oh ! l'admirable chemise de nuit !
Madame Hurlu. — Un modèle ravissant. Je l'ai achetée tout à l'heure chez mon couturier. Ce sont des mannequins qui présentent les chemises de nuit, mon cher ! Elles ont un maillot rose ; elles tiennent à la main un petit bougeoir modem stvle, blanc et noir et elles défilent en chemise, avec leur bougeoir, sur fond de drap noir, dans la pose du cake-walk, les cheveux dénoués...
Armand. — J'irai.
Madame Hurlu. — Elles sont affreuses. Pour porter gentiment une chemise de nuit, il faut avoir été bien élevée. Une vraie femme, en chemise de nuit, doit avoir
la chasteté d'une pensionnaire, même si elle rêve de pires ébats !
Armanet. — Geneviève! Geneviève!...
Madame Hurlu. — Hein? quoi? Ah!
oui. Je ne sais jamais si c'est à moi que vous vous adressez.
Armand. • — Geneviève! Vox jaucihus hœsit!
Madame Hurlu. — Ce qui veut dire?
Armand. — Que l'heure est venue du silence; que mon admiration m'étrangle et que la partie officielle de votre visite doit prendre fin ici.
Madame Hurlu. — Le plus drôle, c'est que Bob aussi est familiarisé. Il se sent en sympathie. L'en tendez- vous qui trotte partout comme un petit lapin ! Oh ! il vient de monter sur la table et il mange les biscuits ! Vous savez qu'il rapporte tous les soir le Temfs à mon mari... Oui, oui, c'est entendu, je ne t'en parlerai plus. Mon amour! dis-moi : « Je t'adore » en latin.
Huit heures du soir. "M. Hurlu accueille sa femme languide et maussade.
Monsieur Hurlu. — Te voilà ! Et Bob s'est bien promené? Il s'est bien mené, le tit cien-cien à son pépère? Et le na-nal? Il ne lui a pas rapporté le nanal ?
Madame Hurlu. — Eusèbe ira t' acheter le Temps! Je n'allais pas m'arrêter à un kiosque.
Monsieur Hurlu. — Alors, qu'est-ce qu'il tient de blanc, dans sa petite gueugueule ! Ici, vieux garçon apporte, apporte. . .
Madame Hurlu, vaguement inquiète.
— Montre!...
Monsieur Hurlu, arrachant le -papier des crocs de Bob et le dépliant. — Une lettre! « Ma Nounette chérie; l'absence « est le plus tendre des maux. Et les maux « les plus tendres jamais... » Où a-t-il pêche ça? Où as-tu péché ça, canaille?
Madame Hurlu. — C'est un feuillet de mon roman.
Monsieur Hurlu. — Ah ! Tous mes compliments ! Joli style.
Madame Hurlu, nerveuse. — Vous trouvez? Vous n'êtes pas difficile!
Monsieur Hurlu. — Pourtant !
Madame Hurlu. ^ C'est une ordure !
une ordure! {Elle fond en larmes.)
Monsieur Hurlu. — Pourquoi pleures-tu !
Madame Hurlu, à travers ses larmes.
— Parce que je vois bien que je n'ai que du talent et pas de génie !
l^eviretnents
Chez Armand. M"* Hurlu entre, — la clef est sur la porte — et constate que le maître de céans n'est pas là. Elle s'installe à son bureau et écrit la lettre suivante :
« Mon cher Armand,.
« Vous m'avez dit : « Venez me sur- « prendre. » Je suis venue, vous n'étiez « pas chez vous. La surprise que je vous « apportais, mon bien cher ami, n'était « pas celle que vous attendiez. Je conser- « verai un ineffable souvenir de nos ca- « resses. Mais il faut que notre amour « n'ait servi qu'à cimenter notre amitié. Et « n'est-ce pas la destinée la plus belle et a la plus noble? Comme une poignée de « mains est bonne, avec un rien de chaude « complicité, quand ces mains ont frémi de « la même fièvre ! Et il restera toujours sur « nos bouches un peu de la douceur de nos « baisers. Et nos paroles ne seront jamais « méchantes l'un pour l'autre, n'est-ce pas? « Je vous vois déjà, avec votre ironie, dé- « clarant que je tourne à la femme de « lettres et que je fais de la littérature dans a les moments les plus solennels et les plus Œ déchirants. Est-ce de ma faute si mon a 'cœuT s'exprime avec recherche? Allez, je 0 suis subtile sans le vouloir et il y a au « fond de moi-même une sincère mélanco- « lie. J'étais née pour l'héroïsme et il me « faut avoir du courage quotidien; j'ai- « mais la gloire et l'on m'a donné la ré- « clame. Je voulais l'amour et voici l'adui-
« tère. Je ne regrette rien, mon cher Ar- « mand. J'ai connu auprès de vous de bien « exquises heures. Mais je ne m'appartiens « pas. Voyez-vous, on mène aujourd'hui « une existence active, toute en dehors, et « les disparitions de cinq heures à sept « heures se remarquent étrangement e « Pourquoi M"^® X... refuse-t-elle énergi- « quement toutes les invitations aux five « o'clock teas? La réponse est facile à « deviner. On les accumule, ces invitations, « avec un malin plaisir. Il y aurait bien le « matin, et ce serait magnifique, car l'amour « n'est pas un oiseau de nuit, c'est un oi- « seau de lumière ; ce n'est pas le hibou, « c'est l'alouette et je partage là-dessus « l'avis de Michele-t. Mais nous nous levons « tard tous les deux. Alors je vois cette si « jolie union gâchée par les contingences.., « M3n arrière-grand père, quand il « voyait un homme arriver à l'âge sérieux, « lui répétait en souriant ce vieux dicton de « l'ancienne France : « Adieu fillettes.,, « Bonjour lunettes. » Je vous dis ; « Adieu, « mon amant... bonjour, mon ami. » Com- « prenez-moi et restez sans jalousie. Je vou- « drais, je vous le répète, me consacrer « à quelque grande chose, à quelque idée « utile qui ferait parler de moi avec reste pect, comme on parle d'un homme. Une « exploration, peut-être. Je vous entretien- « drai de tout cela.,, si toutefois celui qui « se montrait patient quand il y avait au « bout de sa patience un cadeau qu'il con-
NOUNETTt. — J'ai COMME UN FRISSON DE PUDEUR.
NoLinette
c voitait avec une ardeur flatteuse, reste le « même auditeur, maintenant qu'il n'y aura « plus de récompense.
a Et je suis très émue et je vous...
A ce moment, M"' Hurlu entend, à côté, une voix fraîche.
J''suis la f''tii'' T oto de Paris,
De Paris.
Quel dommag' que mon cœur soit fris ;
Il est fris!
Autrement, je vous assure.
Je vous jure.
Mister Joe, vous qti'êles si tendre, Qu''on aurait très bien fu s'' entendre ; Car comm'' le cha7nfagne, nom d''un chien, J''ai vraiment V goût américain!
M°' Hurlu ouvre la porte et se trouve en face de Nounette qui répète au piano.
Madame Hurlu.
— Oh!
Elle se prépare à fuir.
Nounette. — C'est-il vous l'accompagnatrice? Non!.. Ne partez pas. Madame!
madame! Je vous cède la place... Je vous ai parfaitement reconnue... Je venais ici en amie.
Madame Hurlu. — Mais moi aussi, mademoiselle. Pour qui donc me prenezvous?
Nounette. — Je vous ferai seulement remarquer que moi j'attends Armand dans son bureau...
Madame Hurlu. — Le concierge m'a fait entrer dans la chambre à coucher. Cet homme est stupide.
Nounette. — Et malveillant; car, enfin, il aurait dû vous prévenir que j'étais là.
Madame Hurlu. — Je ne comprends pas. Vous ne me gênez en aucune façon, mademoiselle; j'étais venue pour décommander notre ami .Armand.
Nounette. — Ah! Confidence pour confidence, moi aussi.
Madame Hurlu. — Vous l'aviez invité?
Nounette. — Non, ce serait plutôt lui qui se serait invité... Je suis une bonne fille, moi, vous savez, franche comme l'or, et il y a si longtemps que je vous connais de nom, madame Hurlu, que, vrai, c'est comme si je parlais à une vieille amie.
Madame Hurlu. — Vous êtes trop bonne.
Nounette. — J'étais venue gronder Armand. Vous êtes au courant de notre aventure? Tout le monde est au courant. Entre parenthèses, depuis cette histoire-là qui m'a
mise en vedette, j'ai la sensation de vivre' en plein air. C'est vrai, quand je suis seule avec mon ami et qu'il devient tendre, j'ai toujours envie de crier : « Tais-toi donc ! Tout le monde nous regarde ! s L'habitude d'être photographiée de jour et de nuit, interviewée, que sais- je ! Tenez, ma chère, on peut parler de ça entre femmes, au moment, au grand moment, vous savez, jadis je voyais comme des étoiles; maintenant, poum ! c'est un éclair de magnésium ! Ça gâte les meilleures sensations. Et tenez, encore, quand je me déshabille toute seule, dans mon cabinet de toilette, c'est à peine si j'ose me mettre toute nue; j'ai comme un frisson de pudeur. Il me semble que je suis toujours regardée...
Madame Hurlu. — L'envers de la célébrité.
Nounette. — Bon. Je reviens à mes moutons. Qu'a-t-il donc, Armand? Il vieillit? Nous nous sommes aimés, vous le savez, mais est-ce que c'est d'un Parisien, bien à la redresse, bien dessalé quoi, de vouloir revenir sur la i>ériode romanesque d'un amour? Quand c'est fini, ma chère, c'est bien fini. On ne peut pas éternellement s'occuper d'amour. Il y a la vie. J'ai mon avenir à administrer. Je me suis créé en Amérique une situation superbe ; je ne veux pas la perdre avec des bêtises. J'ai besoin de mon indépendance. Est-ce qu'il ne me propose pas de reprendre la vie à deux et d'abandonner mon art, un million par an,, un nom qui est en passe de devenir illustre,, et pourquoi, mon Dieu, pourquoi?
Madame Hurlu. — Je vous le demande!
Nounette. — Aussi, puisque vous êtes là, je vais m'en aller. Vous êtes amis tou« deux, vous lui expliquerez la situation, vousle consolerez.
Madame Hurlu. — Je vous le promets.
Nounette. — J'ai un imprésario très gentil, mais qui ne me quitte pas d'une semelle. Il est jaloux sans qu'il y ait rien entre nous, v'ous pensez, mais il veut que je me consacre tout entière à l'art et aux affaires. Il verrait d'un mauvais œil un camarade me détourner de mon devoir.
Madame Hurlu. — Comptez sur moi.
Nounette. — Je sais ce qu'il y a d'un peu bizarre, en apparence, à vous charger de cette commission, mais vous êtes plus à même que n'importe qui d'amortir le choc. Moi, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je vois un homme pleurer, c'est
No u nette
plus fort que moi, même si je n'en ai pas envie, je lui cède.
Madame Hurlu. — Mademoiselle!...
NouNETTE. — Je dis les choses comme elles sont. Il n'y a que dans les pièces de théâtre que l'on voie les femmes du monde s'offusquer des libertés de langage. Je prends mon petit parapluie, mon petit sac — il est commode, pas? C'est là-dedans que je mettais mon million de perles tous les soirs, là-bas. Comme vous avez un joli chapeau ! De chez Charançon sœurs, n'estce pas? Je l'aurais parié. Quels veaux! On ne peut pas obtenir, quand on est artiste, qu'elles vous plantent les aigrettes comme aux femmes du monde Elles donnent à nos chapeaux je ne sais quel air canaille; elles ont l'air de coller l'aigrette au hasard, tandis que pour vous elles choisissent l'emplacement raisonnable et cela vous donne une allure beaucoup plus distinguée; ne protestez pas : beaucoup plus distinguée, et je m'y connais. Allez, madame, chacun son bonheur ici-bas. Et ce n'est pas tout d'avoir un million par an!...
Madame Hurlu — Cela fait trois millions.
NoUNETTE. — Comment cela?
Madame Hurlu. — Vous l'avez répété trois fois !
NouNETTE. — C'est mon imprésario qui m'a bien recommandé de le répéter au cours de ma conversation aussi souvent que possible : « Il faut, m'a-t-il dit, que tu leur enfonces cela dans la tête comme un clou ! »
Madame Hurlu. — Dans quel roman ai- je lu cette phrase?
NouNETTE. — Quoi qu'il en soit, que tout ceci reste entre nous. Vous ne m'avez pas vue? Je ne vous ai pas vue.
Madame Hurlu. — Naturellement. Les gens sont si méchants,
NouNETTE. ■ — Et je pars, permettezmoi de vous le dire, madame, sur une excellente impression.
Madame Hurlu. — C'est tout à fait réciproque.
Sortie de Nounette. — M°" Hurlu rentre dans le buieau, relit sa lettre, la déchire en mille morceaux et en commence une autre.
« Mon cher ami,
« J'apprends que don Juan est devenu « Werther ! Et que votre Charlotte n'est « autre que M"® Nounette. Eternel retour 0 des choses d'icibas! Elle vient de me
dire que vous ne cessiez de vous rouler à ses pieds en poussant de grands serments d'amour. Je ne m'en étonne pas.
Je ne m'étonne jamais de rien. Soyons gais et désenchantés, mon ami. Pour moi, je ne trouve plus la force de pleurer devant les laideurs de la vie. Je suis ce que mon ami Fidaleuil, qui fait de l'esprit dans les cafés du boulevard, appelle une « amère-cuirassée ». Et croyez bien que je ne suis pas jalouse d'une girl. J'avais rêvé d'une union complète, définitive et voici ce que vous m'apportez ! J'étais venue à vous, non sous la flambée brusque et tôt éteinte d'un caprice, mais lentement, doucement, irrésistiblement, non pas entraînée mais amenée. Et c'était délicieux, et cela pouvait durer toujours... Vous ne l'avez pas voulu. Je suis mieux qu'une femme, mais vous n'êtes qu'un homme... Adieu, mon amant... Bonjour mon ami. Laissez-moi ajouter, à titre de renseignement, que M"^ Nounette m'a chanté une chanson symbolique où il était dit qu'elle était la petite Toto de Paris, et que son cœur était pris, parce que, comme certain Champagne, elle avait le goût américain. Ce qui fait que vous voilà entièrement libre. Vers quelles amours allez-vous courir, Armand? Mais méfiez-vous, vous commencez à devenir sérieux : c'est une abdication. »
Tandis qu'elle écrit, Armand entre, et lui met sur les cheveux un léger baiser.
Madame Hurlu. — Oh! vous m'avez fait peur ! Je ne vous ai pas entendu entrer... Cette manie de laisser la clef sur la porte ! Cela vous jouera un mauvais tour.
Armand. — Ne jouons pas au plus fin.
J'ai rencontré Nounette, Je sais que vous savez... Votre lettre est inutile. Montrez-la moi tout de même.
Madame Hurlu. — Non. {Elle la déchire.) Toute discussion serait vaine. Je vous parlerais Nounette...
Armand. — Je vous répondrais Bousseuille !
Madame Hurlu. — Qu'est ce à dire?
Armand. — Soyons donc une bonne fois indiscrets et frivoles, soyons XVIII^.. Voulez-vous que je vous explique brutalement mon cas. Il n'est pas joli, joli, mais il est humain. C'est celui d'un homme qui, ayant été aimé par une femme au point
Nou nette
que celle-ci ait voulu mourir pour lui, ne peut se résigner à son indifférence. Amour, non ; amour-propre !
Madame Hurlu. — Quand aurez- vous fini de nous raser avec ce drame raté? Ce qu'il y a de rare, ce n'est pas qu'une femme veuille mourir pour un homme, c'est qu'elle veuille vivre pour lui.
Armand. — Mais tout ceci ne nous concerne pas. Chère Simone-Geneviève, votre kimono vous attend...
Madame Hurlu. — Vous êtes fou?
« Il faut leur enfoncer gela, dans la tête