‹ Nounette, ou, La déesse aux cent bouchesChapitre 8 sur 15 · UN CLOU · texte numérisé non relu

UN CLOU

Vous vous imaginez, comme cela, que nous allons continuer...

Armand. — Chère Geneviève- Simone, vous vous étendrez sur le tapis et je vous ferai fumer de l'opium. Je vous préparerai moi-même les petites boulettes.

Madame Hurlu. — C'est vrai? Le rêve de toute ma vie!

Armand. — Vous fumerez et vous aurez le mal de mer.

Madame Hurlu. — D'abord, mais ensuite ?

Armand. — Ensuite vous aurez ce qui vous manque : un vice. Il n'y a rien de tel qu'un vice pour supprimer un tas de petits défauts...

Madame Hurlu. — Oh ! que je suis contente! Vraiment, vous avez de l'opium, du vrai?... Mais vous savez, Armand, je ne vous prends pas en traîtresse : il s'agit de fumer, rien que de fumer... Pour le

reste, quelque chose s'est brisé entre nous.

Armantd. — Je saurai vous reconquérir.

Madame Hurlu. — Le voilà déjà, excité ! Armand, vous êtes de ces imbéciles qui ne connaissent vraiment leur bonheur que quand ils l'ont perdu.

Armand. — On ouvre la porte!

Madame Hurlu. — Xon !

Armand. — Si! Prenez vos affaires e* allez vous cacher.

M"' Hurlu entre dans la pièce voi.

sine, écoute derrière le rideau. On frappe.

Armand. — Qui est là?

Monsieur Hurlu. — La clef était restée sur la porte. Je me suis permis d'entrer.

Armamd. — Mais je vous en prie.

Entre M. Hurlu.

Monsieur Hurlu. — Je m'assieds. D'être le mari de ma femme cela me met chez moi un peu partout.

Armand. — Plaît il?

Monsieur Hurlu. — Non, cela ne me plaît pas, mais que voulez-vous? Je n'ai jamais pu — - me mettre en colère. C'est mon

:oMME tempérament. Tenez, un mon-

sieur m'a giflé une fois. J'ai pensé tout de suite : je vais lui envoyer un coup de poing sur son lorgnon, de toutes mes forces; ce sera amusant. Je lui ai brisé le lorgnon dans les yeux et écrasé le nez du même coup. Mais sans colère. J'ai les humeurs calmes comme on disait jadis. Enfin je me suis maîtrisé moi-même ; je m'obéis avec une souplesse étonnante et je n'avance point un pas qui ne soit prémédité.

Armand. — Je vous félicite, cher ami.

Monsieur Hurlu. — Je passais dans votre quartier. Je me suis dit : je vais monter ; nous bavarderons, Cherpray-Barfleur et moi. A la maison, tout est toujours sens dessus dessous; on n'est jamais tranquille.

Armand. — Voulez-vous une cigarette?

Monsieur Hurlu. — Je vous ai déjà

dit que je savais m 'obéir : je ne fume pas.

Et cela me permet une transition que je

cherchais en vain. Mon cher et bon ami,

j'ai appris que l'on fumait l'opium chez vous.

Armand. — Mais...

Monsieur Hurlu. — D'autre part, ma femme vient quelquefois vous voir. Nous sommes entre hommes, je vais être franc Je ne veux pas qu'elle fume l'opium, parce que je m'accommode d'être le mari d'une inconsciente, mais que je ne veux pas être le gardien d'une folle.

Armand. — Je...

Monsieur Hurlu. — Je vous parle sans colère. M"^** Hurlu serait une créature étonnante si elle avait un instinct ou si vous aimez mieux un tempérament. Elle n'en a point. Et je ne vous parle pas par expérience personnelle... Elle s'imagine guidée par son intelligence, mais comme elle en est dépourvue, je vous laisse à penser les résultats...

Armand. — Tout cela ne me concerne guère, cher monsieur.

Monsieur Hurlu. — Si. Cette femmelà devrait rester chez elle. Conseillez-le lui. Elle se trompe sur sa vocation. Cela l'ennuie de retirer ses bas à varices pour venir vous voir; elle croit que ces rendez-vous l'amusent, car savoir exactement ce qui vous amuse dans la vie est une preuve d'intelligence. A vrai dire, elle me fait de la peine.

Armand. — Monsieur!...

Monsieur Hurlu. — Quand vous la verrez, remettez-la donc dans la vraie voie. Et croyez bien que je ne viens pas avec

une arrière- pensée égoïste ! Il ne s'agit pas de moi; l'opinion publique me prend pour un sot, mais si vous saviez pour quoi je prends l'opinion publique ! A vous revoir, cher monsieur...

Armand le reconduit et revient, pensif.

Madame Hurlu. — Je veux vous montrer mes jambes ! Des bas à varices ! Misérable ! Il n'est venu que pour vous dire cela. Comment trouvez-vous mes jambes?

Armand, sans enirain. — Parfaites.

Madame Hurlu. — Et puisqu'il en est ainsi, je reste. Fumons, ne fumons pas, qu'importe, je vous appartiens jusqu'à ce soir. Ah ! je n'ai pas d'instincts ! Eh bien, si jamais il remontait ici, il s'apercevrait du contraire, je vous le promets.

Armand. — Ce serait tout de même ennuyeux, s'il remontait... Rentrez chez vous, chère amie, cela vaudra infiniment mieux, pour aujourd'hui.

Madame Hurlu. — Ah ! gâcheur ! gâcheur !

Armand. — Enfin, restez tout de même, si vous y tenez...

Madame Hurlu. — Je reste, mais avec votre prudence vous soufflez sur mon enthousiasme. Armand, Armand ! Ne gâchez pas cette minute suprême. J'ai soif de me venger; j'ai la sensation très nette du danger ; avec tout cela on fait de la passion !

it'Belipse

Un restaurant chic. Minuit. Nounette, Gaby, le critique. Tziganes jouant en sourdine.

Gaby. — Il fait faim.

Nounette. — J' te crois. Rien ne creuse comme une pièce idiote.

Gaby. — Autrefois ça me coupait l'appétit.

Nounette. - — Quand tu ne faisais pas de théâtre!

Gaby. — Justement.

Le Critique. — Je suis ravi de vous avoir demandé de m 'accompagner.

Gaby. — Garçon, la carte !

Nounette. — Maître d'hôtel, le menu !

Le Critique. — Si nous faisions un de ces bons petits soupers d'autrefois?

Vous savez? Soupe à l'oignon et au fromage, une assiette anglaise, des pommes frites, de la salade, du chester, une tasse de café, hein? qu'en dites-vous?

Nounette. — Ça va...

Gaby. — Ils ont ici, paraît-il, un certain homard...

Le Critique. — Réputation surfaite, croyez-m'en.

Nounette. — C'est son métier de critiquer, tu comprends !

Gaby. — Et qu'allez-vous dire de la pièce de ce soir?

Le Critique. — Je ne raconte mes articles que sur l'oreiller.

Gaby, — Ça doit être émoustillant.

Nounette, empressée. — Mais certainement ! Connaître la nuit même ce que les autres ne sauront que le lendemain !

Le Critique. — Alors?

Nounette. - — Je ne parlais pas pour moi. Je ne suis pas curieuse.

Le Critique. — Tant pis.

Nounette. — Voulez-vous bien être raisonnable! Il a toutes les actrices qu'il veut, ma chère !

Le Critique. — Eh bien, non ! Si vous voulez que je sois absolument franc :

Non... Ah! voilà le sommelier! Sommelier, vous nous apporterez une petite carafe de vin gris dans un grand seau de glace. Je choisis le vin gris parce qu'il a un petit goût aigrelet qui plaît aux dames... Que disais- je donc? Ah! oui. Eh bien, non, non, je n'ai pas toutes les actrices que je veux. Je croyais aussi, quand je suis venu de Bordeaux pour faire de la critique théâtrale... J'étais professeur. Je ne connaissais qu'un veinard de journaliste qui tombait toutes les femmes là-bas! Il avait eu tout un café-concert ! Et il s'amusait ! Moi, je le suivais partout pour « ramasser à ses pieds les miettes des orgies », car je suis porté sur les choses du sentiment.

Gaby. — Ça se voit à votre nez.

Le Critique. — J'arrive donc à Paris et je prends la critique d'un journal assez important, ma foi, pour justifier toutes les espérances. Après mon premier article, je

owu^

Gaby. — Il lui .apporte des bonbons.

Non nette

ferme les volets chez moi, j'allume dix bougies, je fais brûler des parfums, je prépare un en cas, comme je sais en préparer, — autant faire bien les choses, n'est-ce pas? — et j'attends. J'imaginais que ces dames me remercieraient à domicile. Rien. La montagne ne venant pas à moi. j'ai résolu d'aller à la montagne. Je me suis présenté! Hélas! Je me suis cru en visite chez la dame du proviseur, en province. Des conversations banales, et quand j'essayais de les faire dévier, va te faire fiche! 1! y en a une qui m'a joué du piano : une sonate! Une autre m'a récité Bérénice pour me montrer qu'el'e était capable d'entrer à la Comédie-Française. Et quand j'ai voulu me montrer galant, elle m'a dit : « Si vous pouvez m.e faire entrer à îa Comédie, on causera! » A tout hasard je lui ai promis une recommandation. Donc, ce soir, vous me croirez si vous voulez, c'est mon premier souper galant.

Gaby. — Est-ce que vous avez de- l'influence auprès des directeurs?

I.L- Crit.tque. — Je n'ai jamais essayé . Mais si j'essayais .. en faveur de quelqu'un...

Noi^NETTE. — Ne vous faites pas de bile.

Le Critique. — Je ne demande qu'à dire du bien de celles qui auront été gentilleà avec moi. Vis à-vis des auteurs je garderai toute mon indépendance. Je suis résolu à mener une campagne contre les pièces gaies Je veux un théâtre qui fasse penser ou, carrément, le music-hall,

NouNETTE. — - Xe chinez pas le musichall. C'est encore lui qui vous donnera le plus d'idées.

Caby. — Voilà M""® Hurlu et son écurie Armand n'y est pas.

NouNETTE. — Heureusement 1 II me raserait.

Gaby. — Comme tu parles de lui, NouNETTE. — Madame a encore un béguin ?

Gaby. — Non II est charmant, mais il m'a l'air, comment dirais je? amoindri, depuis que tu ne l'aimes plus.

Le Critique. — Qui est Armand?

M. Cherpray-Barfleur, sans doute?

Noun'ette. — Vous le connaissez?

Le Critique. — Comme je connais tout Paris : de vue.

N'ounette. — - La mère Hurlu est devenue pivoine quand elle m'a aperçue Je ne la quitte pas des yeux, histoire de l'embêter. Elle pourrait bien me saluer, puis

que nous avons lié connaissance dans la garçonnière d'Armand. Et si j'étais mé chante? Et si je racontais cela à tout le monde ?

Gaby. — Il ne faut pas, à cause du mari.

Nounette. — Tu le connais?

Gaby. — Je lai rencontré chez une amie.

Nounette. — Bah!

Gaby. — C'est un homme qui cherche à se consoler II vient souvent chez mon amie. Très correct, tu sais! Il prend une tasse de thé ; il bavarde et il s'en va quand il entend un coup de sonnette. Et il aurait le droit de jouer au patron!

Nounette. — Et ton amie?

Gaby. — Elle ne le trompe pas, pour avoir une supériorité sur sa femme.

Le Critique. — C'est dans son faux ménage qu'il est respecté.

Gaby. — Aussi, il faut voir comme il est galant et aimable, et empressé! Il lui écrit des vers; il lui apporte des bonbons. Et tous les mois il cherche un moyen gracieux de lui apporter ses cinquante louis. Tantôt il enveloppe un bouquet de violettes dans le billet, tantôt il le glisse sous des crottes en chocolat. Il a l'air, chaque fois, de s'excuser

Nounette. — C'est un type d'un autre âge. Il y en a qui \ oS demanderaient un reçu, tant ils sont insolents!

Le Critique. — J'ai eu une petite à Bordeaux, quand j'étais professeur, le jour où je lui apportais son argent, elle s'amu sait à me fouiller, je mettais cinquante francs dans la poche de ma redingote, vingt francs dans celle de mon gilet, quarante sous dans ..

Nounette. — Fermez, mon vieux V'ià qu'on joue mon air préféré.

Le Tzigane, sUnclinafii. — Pour vous, madame.

Nounette, attendrie. — Merci C'est l'air que je chantais à New-York...

Le Critique. — Je vais donner cinquante centimes à cet homme, ce sera plus convenable.

Nounette. — Fermez, vous dis-je.

Ah ! cet air ! Cet air ! Il vous fait passer des frissons.

Oui je veux 7 es cheveux.

Le Critique. — Pauvres vers !

Gaby. — Laissez-la donc. On n'a pas

convié la presse...

- Je me propose.

Vous ne vous êtes

pas

Nounette. — J ai envie de faire des bêtises...

Le Critique.

regardé?

Le Critique. — Vous dites?

Nounette. — Je vous demande si vous vous êtes regardé?

Gaby. — Nounette, voyons, toi qui es si raisonnable...

Le Critique. — Une femme sait d'habitude à quoi elle s'engage quand elle accepte à souper...

Nounette. — Alors qu'est-ce que vous voulez ?

Le Critique. — Vous le savez bien.

Nounette. — Dans ce cas demandez-le à mon ami qui arrive. Armand ! Armand !

Gaby. — Je ne sais ce qu'elle a...

Le Critique se levant et serrant la main d'Armand qui vient d'entrer. — Charmé, monsieur ; vous pourrez tenir com-

Nounette. — Ça commence à me barber de ne penser qu'à ma carrière,

Gaby. — Elle se laisse inviter par un critique et ensuitie elle le flanque à la porte !

Nounette, — Il m'avait agacée, avec son menu La mère Hurlu est cramoisie.

Armand, je vais t 'embrasser

Armand. — Pour l'embêter, n'est ce pas? Merci. Je ne mange pas de ce pain- là!

Nounette. — Comme tu es bébête, au fond ! Mais un grand amour c'est fait d'un tas de sales petites choses, de petites jalousies, de petites mecnancetés, ae petites rancunes; tout ça se fond...

IIÛDNETTZ.

To ES chic, toi^

pagnie à ces dames qui sont nerveuses. Moi je vais prendre l'air.

Il sort.

Armand. — Qu'y a-t-il donc?

Gaby. — Nounette est nerveuse.

Nounette. — Je te dérange?

Armand. — Non.

Nounette. — Tu allais retrouver M""" Hurlu?

Armand. — Oui.

Nounette. — Reste.

Armand, retirant son pardessus et s^ asseyant auprès d'elle. — Voilà !

Nounette. — Tu es chic, toi!

Armand. — Tu reviens à de meilleurs îentiments ?

Armand. — Comme tu es jolie !

Nounette. — C'est la musique. Elle me bouleverse. S'il n'y avait pas eu de musique dans ma vie!... Ainsi, tiens, je me laisse inviter par ce bonhomme; j'avais l'intention d'être très aimable; oh! pas plus ! ne confondons pas ! mais, enfin, de me concilier un ami au cas oii je me déciderais à jouer la comédie. Ce n'était pas pour m'amuser, bien sûr, ni pour flirter... tu l'as vu : premier prix au concours de mocherie; mais il faut être diplomate, des fois. Et puis voilà que la musique joue mon air préféré... et j'ai senti le besoin immédiat d'avoir près de moi, comme je t'ai en ce moment, quelqu'un qui me plairait... Saisis-tu?

Armand. — A peu près,

Nounette. — Je ne suis pas d'une pièce, moi! Il faut me comprendre morceau par morceau.

Armand. — Ton âme est un puzzle !

Nounette. ^ Et personne n'a voulu jouer à le reconstituer.

Armand. — Qu'obtiendrait-on? Qui sait? Un gentil paysage, bien frais, bien ingénu, sans un coin dombre

Nounette. — Tu danserais avec moi, ici, devant tout le monde?

Armand. — Non. On ne danse pas ici. Et puis nous sommes trop connus

Nounette. — Tu peux toujours m'embrasser la main...

Armand s'e.xécute.

Nounette. — Gaby, dis-moi la bobine que fait en ce moment la mère Hurlu

Gaby. — Elle sourit comme si elle voulait mordre.

Armand. — Laisse donc cette dame tranquille.

Nounette. — Et je dois signer un engagement demain. Je m'en fiche. Zut pour l'Amérique. Je ne pense plus à mes intérêts; je redeviens Française.

Armand. — Tu repartiras?

Nounette. — Ça dépend.

Armand. — Ecoute, je vais te dire un grand secret.

Nounette. — Quoi ?

Armand. — Je t'aime.

Nounette. - — Pas ce mot-là : il nous a porté malheur.

Armand. — Aujourd'hui c'est bien différent : nous sommes des amis.

Nounette. — Bien sûr, puisque nous ne sommes pas redevenus amants.

Armand. — Tu sais que j'ai fait un rêve? Otj que nous soyons, des gens nous regardent ; il y a un œil derrière chaque trou de serrure; quand la renommée vous tient, elle ne vous lâche pas. La déesse aux cent bouches commence à m'horripiler. Evadons-nous.

Gaby. — Je vous envie !

Armand. — Je connais un endroit étonnant. Nous habiterions une petite villa pleine de roses, avec un jardin ébouriffant, un puits biblique et une dégringolade de roses jusqu'à la mer. C'est un pays où il fait éternellement bleu, où les jeunes ne pensent qu'à l'amour et où les vieux vivent de leurs souvenirs. Paris est hostile à ceux qui s'aiment; là-bas tout leur est complice : les roses les cachent, la mer les accompa-

gne et le ciel leur sourit. Partons-nous?

Nounette. — C'est en Italie, ton patelin?

Armand. — Peut-être. Ne précisons pas. Je t'enlève. Tu n'auras qu'à te laisser faire, comme une gosse. Nous nous en irons un soir, je ne veux même pas que tu saches par quelle gare. Je te coucherai dans le sleeping et quand tu t'éveilleras tu seras dans le soleil.

Gaby. — Tout de même, ne faites pas de bêtises, je vous connais tous les deux ; réfléchissez.

Nounette. — En voilà une empêcheuse de danser en rond !

Armand. — Quel est cet individu qui te salue?

Nounette. — Voilà déjà que tu es jaloux ! Un monsieur devient un individu parce qu'il me salue! C'est Dundee-Randsohn, mon imprésario, et derrière lui, ah! bon sang! derrière lui, cette crapule de Maud !

Gaby. — Elle a du chic!

Nounette. — Je parie qu'il va l'engager ! Si tu l'entendais chanter, tu rigolerais, ma chère ! Et elle a une bouche de brochet.

Gaby. — Tu ne vas pas leur dire bonjour?

Nounette. - — Jamais de la vie!

Armand. — Et notre voyage? La petite maison couverte de roses?...

Nounette, sans Vécoiiier. — Il demande de quoi écrire! C'est pour faire un modèle d'engagement! Ça ne se passera pas comme ça !

Armand. — Ah! Nounette! Nounette!

Tu redeviens Américaine.

Nounette. — Parce que je ne veux pas qu'on me marche sur le pied? Attendez-moi un instant ; je vais aller lui parler au Dundee-Randsohn.

Gaby et Armand restent seuls.

Gaby. — Ne vous entêtez pas avec Nounette, allez!

Armand. — Oh! je vois bien...

Gaby. — Cela vous fait de la peine.

Armand. — Oui.

Gaby. — Elle n'a pas de méchanceté; seulement le succès l'a grisée. Je crois qu'elle vous a donné tout ce qu'elle pouvait d'amour, dans le temps.

Armand. — Elle s'assied, avec ces gens?

Gaby. — Oui ; ils rient tous les trois.

Elle boit du Champagne, Il paraît qu'il est amusant, cet imprésario.

Armand. — ■ Elle vous fait des signes Allez la rejoindre.

Gaby. — Et vous?

Armand. — J'irai m'installer à la table des Hurlu.

Gaby. — Qui nous aurait dit il y a :inq minutes que cela finirait comme cela?

Armand. — C'est très bien. C'est même, si je puis m'exprimer ainsi, symbolique.

Gaby. — Vous avez du chagrin ; je ne vous quitte pas.

Armand. — Vous êtes bien gentille.

L'addition !

Tl paie

Madame Hurlu, voyant arriver Armand. — Ah ! ah ! Vous vous décidez !

Armand. — Je vous avais gardée, si je puis dire, pour la bonne bouche !

Madame Hurlu. — Merci bien ! {Lui désigiîant ses convives.) Vous connaissez tout le monde, sauf monsieur : M Charles Phumot, un jeune et brillant ingénieur, M. Cherpray-Barfleur. Vous savez, Armand, que M. Phumot qui connaît toutes ces dames m'a renseigné! Asseyez-vous.

Armand, M. Phumot se serrera un peu contre moi... encore... encore... là!

Voyons, Armand, tâchez de trouver une place.

Monsieur Hurlu, indéfinissable. '^-^ Venez à côté de moi, mon bon ami.

î^otnantisme

Chez M"' Hurlu. Le matin. M°" Hurlu est dans son cabinet de toilette. « Si un mari pénètre à un moment inopportun dans le cabinet de toilette de sa femme, tenez pour assuré, dit Balzac, que ce mari est un philosophe ou un imbécile. » M. Hurlu est un philosophe. Il frappe donc à la porte du sanctuaire oii M"" Hurlu recompose savamment sa beauté célèbre.

Monsieur Hurlu. — Puis- je entrer ?

Madame Hurlu. — Il y a le feu?

Monsieur Hurlu. — II y a un coup de feu.

Mj^dame Hurlu. — • Je ne comprends pas les énigmes.

Monsieur Hurlu. — Avez-vous lu les journaux de ce matin?

Madame Hurlu. — Il est midi.

Croyez-vous que je n'ai que cela à faire?

Monsieur Hurlu. — Alors, ouvrezmoi. Nouvelle intéressante.

Mad.^me Hurlu. — Attendez, je passe mon peignoir. Vous ne pouvez pas me la dire derrière la porte, votre nouvelle intéressante ?

Monsieur Hurlu. — Non.

Madame Hurlu. — J'ouvre. Mais vous ne vous étonnerez pas que l'on déjeune à une heure et demie.

Elle ouvre.

Monsieur Hurlu. — Préparez-vous à quelque chose d'extraordinaire.

Madame Hurlu. — Que de circonlocutions !

Monsieur Hurlu. — Armand Cherpray-Barfleur s'e.st suicidé hier.

Madame Hurlu. — Ah ! mon Dieu !

Comment va-t-il ?

Monsieur Hurlu. — Assez bien.

Madame Hurlu. — Passez-moi le journal... ou plutôt non... lisez vous-même : j'ai les jambes cassées...

Monsieur Hurlu. — Qui eût dit une chose pareille, hein? Les temps romantiques ne sont pas révolus.

^Madame Hurlu. — Vous ferez de la littérature une autre fois. Lisez vite.

Monsieur Hurlu. — Voici : {Il lit.) « Une nouvelle qui va surprendre le petit monde parisien dont les frontières vont de la porte Dauphine à la Madeleine. Un des plus brillants représentants de ce monde, un des plus charmants arbitres de l'élégance, un jeune homme célèbre, que disons-nous, un dandy illustre, vient de tenter de se suicider. Nous nous sommes promis de ne soulever le voile qui cache ce mystère quavec la plus entière discrétion. Donnons simplement les initiales du héros: A. C. B. Son nom commence par une expression de tendresse et finit par la syllabe la plus poétiquement évocatrice qui soit. Aux initiés de traduire... Et, maintenant, racontons les faits. Hier encore, M. A. C. B. soupait joyeusement dans un cabaret à la mode. Rien n'aurait fait prévoir une décision fatale. Mais la fin de Brummel est soit tragique, soit mélancolique... Souvenons-nous de Brummel luimême mourant de faim sous une perruque éteinte et de ce « lion » fameux qui termina ses jours en mendiant sous les arcades du Palais-Royal. Le cas qui nous occupe est plus complexe. Il s'apparente aux fijctions d'Ibsen plutôt... »

Madame Hurlu. — Est-ce que vous ne pourriez pas passer tout cela?

Monsieur Hurlu. — J'arrive au fait divers. Vovons : « Chatterton... Werther... » Ah! « Un matin, un sombre matin d'hiver, endeuillé de pluie et de neige fondue, les voisins de M. A. C. B. furent intri!2;ués. 11 leur sembla dans l'ombre en-

tendre un faible bruit. Des plaintes succédaient à une détonation étouffée La concierge, M™^ V. ., que noua avons interviewée, est une femme à poigne. Elle enfonça la porte et trouva notre clubman sur son lit, perdant du sang par une blessure qu'il s'était faite au côté. Par bonheur, la balle du revolver avait dévié sur une côte. Notre jeune désespéré en sera quitte pour quelques semaines de repos. Après quoi il nous est permis d'espérer qu'il reverra la vie .sous des co'ileurs pl-is roses. Il aura compris que l'existence n'est pas faite seulement de petits désespoirs, mais que des problèmes plus hauts nous sollicitent... Car il s'agit d'amour, dit-on... »

Madame Hurlu. — En voilà assez ! Je m'habille.

Monsieur Hurlu. — Vous allez le voir?

Madame Hurlu. — Certainement.

Monsieur Hurlu. — Et vous faites bien. Vous m'excuserez auprès de lui. Pauvre garçon ! Ah ! nous n'en avons pas encore fini avec le romantisme !

Madame Hurlu. -— Je suis bouleversée. Je vous en prie, laissez-moi. J'appelle ma femme de chambre.

Monsieur Hurlu. — Trouvez les paroles nécessaires.

Madame Hurlu. — Berthe, vivement :

mon tailleur sombre, mon chapeau noir.

La Femme de Chambre. — Et des gants noirs, madame?

Madame Hurlu. — Non 1 Ayez un peu d'initiative : mes gants gris.

Chez Armand

Cramique. — Eh ben ! mon vieux...

Armand. — Assieds-toi !

Cramique. — Eh ben !

Armand, — Veux-tu dire que l'on ne me dérange pas, que l'on flanque lettres et télégrammes dans un coin et que l'on dise aux reporters que je suis parti en voyage.

Cramique, revenant après s'être exécuté. — Tu es de ceux auxquels on ne fiche jamais la paix.

Armand. — Et dire qu'il y a des gens Dour m'envier!...

Cramique. — Des jeunes gens !

Armand. — Le plus terrible, c'est que tout le monde croira à un suicide au chiqué.

Cramique. — Pas du tout. Nous sommes tous des sentimentaux, tu sais, au fond.

Armand. — Oui, oui.

Cramique. — Et maintenant, s'il n'y a pas d'indiscrétion?...

Armand. — Tu veux que je t explique mon cas? J'ai voulu me suicider pour Noi'nette, mon bon ami, comme Nounette avait voulu, jadis, se suicider pour moi.

Cramique. — Quel malheur que vous ne vous soyez pas aimés ensemble !

Armand. — « C'est la moralité de cette comédie. »

Cramique. — Et d'abord, tu vas me jurer de ne pas recommencer.

Armand. — On ne recommence pas.

Il faudrait retrouver son état dame... Tu vois,, je me préoccupais tout à l'heure de l'opinion publique, c'est signe que je reviens aux stupidités courantes .,

Cramique. — D'ailleurs je ne te lâche plus jusqu'à mon mariage.

Armand. — Tu te maries?

Cramique. — Oui.

Armand. — • Félicitations. Et tu ne regrettes pas ta jeunesse?

Cramique. — Fichtre non! .. Le bahut?... J'avais la tête d'un dur!.. Et des pensums. . Et des engelures! .. Des professeurs qui me détestaient , des gosses hargneux qui me faisaient des misères. Ensuite, le temps béni de l'adolescence et le premier printemps qui se manifeste par autre chose que par des boutons... Mais l'adolescence, avec une sale gueule, tu ne te doutes pas de ce que c'est! Ou plutôt, tu t'en doutes, parce que tu m'as connu. Je suis sincère : mes joies ont été navrantes et mes plaisirs douloureux Mais toi?...

Armand. — Moi, ie ne me *rouvais possible que jeune. Tout le temps qui me reste, je le consacrerai à regretter ma jeunesse. J'ai calculé sur une existence normale : à peu près quatorze mille jours encore ..

Cramique. — C'est peu.

Armand. — C'est trop' ..

Cramique. — Mais là dedans, je ne vois pas ce que Nounette !. .

Armand. — Attends un peu Nounette, je la confonds avec ma jeunesse J'ai senti tout à coup qu'elle serait le dernier amour de cette jeunesse ; tu sais, il y a des sincérités que l'on ne rencontre qu'à vingt ans. Plus tard on peut être aimé, d'accord, mais on est aimé avec un tas de raisonnements; ce n'est plus l'amour frais, spontané, ingénu, aveugle, l'amour enfin... J'ai vu ce que je venais de perdre par ma faute, parce que je n'avais pas compris. Et je

me suis mis à adorer Nounette, à l'adorer, tu entends, avec la ferveur du désespoir, l'acharnement imbécile du joueur qui court après son argent et qui se ruine pour rattraper un louis !

Cramique. — Tu as des coraparaisons !

Armand. — Tu t'imagines donc que je ne vois pas Nounette telle qu'elle est ! Elle a perdu toutes ses qualités; c'est une cabotine; elle avait un grain de sensibilité qui s'est vite évaporé. Depuis le coup de gong que je lui ai valu, elle appartient corps et âme à la publicité. Charmante, je l'ai dédaignée. Insupportable, je l'ai aimée. Explique qui voudra... J'ai connu la sale jalousie, qui vous tord le cœur; j'ai connu les nuits de sanglots. Tout cela, mesdames et messieurs, avec le sourire sur les lèvres, sans confier ma rage à personne, parce qu'on se serait fichu de moi et que l'on aurait eu raison. Encore, si elle m'avait échappé complètement ! Si elle m'avait fui ! Mais non. J'ai retrouvé une espèce de camarade qui acceptait un baiser comme une poignée de mains, en songeant à autre chose.

Cramique. — Alors?

Armand. — Alors, j'en suis arrivé à , un de ces moments oii l'on ne souffre guère, mais où l'on a la vision très nette de son inutilité. Pas de famille, pas d'ambition, nul but, nul amour du travail. Ce mot me dansait dans la tête : « Quoi? » sans que je puisse trouver de réponse. Je me suis vu ensuite clairement destiné à devenir le vieux-monsieur-qui-va-dîner-en-ville, quelque chose comme le père Pons dans les Parents pauvres. J'ai pensé à Salvatry qui dîne en ville, comme ça, depuis trente ans et qui publie de loin en loin un volume pour l'apporter aux maîtresses de maison qui lui expriment leur gratitude avec de grands cris, ne le lisent jamais et déplorent les frais de reliure que ce cadeau va leur occasionner. M. Salvatry devait être quelque chose dans mon genre, à mon âge^ Il m'honore de ses confidences. Ah! mon ami !...

Cramique. — Il est malheureux?

Armand. — S'il était malheureux, il aurait conscience de son néant et ce serait moins effroyable. Non ! Non ! C'est pire. Il me dit : « M™® Bellemage? Délicieuse!

Elle a une façon de me mettre à sa droite : « Cher maître... votre place. » Elle a reçu un académicien, eh bien! elle m'a laissé à sa droite. C'est une personne qui a les façons du grand siècle. » Ou encore : « Je

n'irai plus chez les Boucherot ; il y a un domestique qui souffle du nez en servant. » Il a ses petits registres, son journal de parasite, sa collection de menus. Il vit à partir de huit heures du soir, n'osant jamais donner publiquement un avis, de peur de se fermer une maison, de rester chez lui, à grelotter. Il essaie de se faire de nouvelles relations ; il concilie le faubourg Samt-Germain et la plaine Monceau, le Sentier et la Sorbonne. Et l'abus des nourritures chères lui a donné toutes les maladies que devraient avoir les riches qui l'invitent, mais qui sont prudents, eux. Il vous ferait regretter le bœuf bouilli, les pantoufles, et la suspension des concierges. Tiens, si tu l'entendais dire : « Bonjour, Jean ! » ou « Bonjour, Marcel » aux vieux domestiques des maisons oii il a son jour, ça te tirerait des larmes des yeux.

Cramique. — D'accord. Mais puisque tu vois le danger; il me semble qu'il te serait facile...

Armand. — Non. M. Salvatry a dû penser comme toi. Mais l'homme est une bête d'habitude. Il a dû refuser une invitation, une fois, pour essayer... Je vois ça d'ici : le repas solitaire dans une maison désorganisée ou mal organisée, l'œuf douteux, la viande coriace, la solitude surtout...

Cramique. - — Il y a le cercle!

Armand. — Et les femmes? M. Salvatry s'est habitué à la compagnie des femmes bien habillées, il ne peut plus s'en passer.

Cramique. — Tout cela ne justifie pas...

Armand. — Si! Surtout j'ai pensé :

« Si je disparais, quelqu'un pleurera-t-il? » La réponse a été un « Non ! » si vigoureux que j'ai décidé d'en finir. J'ai armé mon revolver et je me suis manqué.

Cramique. — Et moi?

Armand. — Tu es bien gentil, mon vieux... Je regrette de n'avoir pas toujours été impeccable vis-à-vis de toi.

Cramique. — Tu sais, l'amitié c'est comme l'amour, quand les trahisons ne la tuent pas, elles la fortifient.

Armand. — Je t'ignorais.

Cramique. — Pas d'attendrissement, surtout ! On va s'organiser pour que ti; trouves la vie belle, dès ta première sortie. Mais il y a du raffut dans l'antichambre.

Il sort et revient, flanqué d'une M°" Hurlu éche velée.

Madame Hurlu. — Vous m'aimiez

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