DONC TANT QUE ÇA
Nou nette
Madame Hurlu. — Armand! Ah! Armand !
Armand. — Remettez-vous !
Madame Hurlu. — M. Cramique, je vous en prie, laissez-moi quelques minutes avec Armand.
Cramique. — Je vais fumer une cigarette dans la rue. Je remonterai tout à l'heure.
Madame Hurlu. — Enfin! Il est parti ! Armand, je viens à vous repentante, déses p>érée. . .
Armand. — Pourquoi donc?
Madame Hurlu. — Il demande pourquoi? Vous me croyez donc bien dépourvue de cœur?
Armand. — Non, certes.
Madame Hurlu. — En apprenant que vous aviez voulu vous tuer pour moi, j'ai compris tout à coup l'importance de l'amour.
Armand. — Ah !
Madame Hurlu. — Si je vous avais perdu, je ne me serais pas consolée.
Armand. — J'en suis sûr.
Madame Hurlu. — Vous m'aimiez donc tant que ça?
Armand. — Permettez-moi de vous appeler encore du nom que je vous avais donné : Geneviève...
Madame Hurlu. — Mon ami !
Armand. — Geneviève, je vais être franc : je ne me suis pas suicidé pour vous.
Madame Hurlu, incrédule. — Allons donc !
Armand. — Je ne me suis pas suicidé pour vous, Geneviève.
Madame Hurlu. — C'est très chic, ce que vous faites là ; vous ne voulez pas me donner- de remords.
Armand. — Je vous dois la vérité. Je viens de vous la dire. Maintenant, si vous n'y tenez pas, je la retire immédiatement.
Madame Hurlu. — Eh bien soit, je consens à vous croire. Et qui donc, dans ce cas, vous aurait désespéré à ce point?...
Armand. — Nounette.
Madame Hurlu. — M"® Nounette désespérer quelqu'un? Vous voulez rire! Ce n'est pas son métier !
Armand. — N'en parlons donc plus.
Madame Hurlu. — N'en parlons plus et établissons notre plan de campagne.
Armand. — Comment ça?
Madame Hurlu. — Vous concevez bien que, connus comme nous le sommes l'un et l'autre, les indiscrétions de presse ne feront que croître et embellir.
Armand. — Dans ce cas, il n'y aura qu'à laisser croire, comme je vous disais tout à l'heure, que la cause unique est Nounette, qui n'a rien à risquer.
Madame Hurlu. — Est-ce bien nécessaire ?
Armand. — Vous tenez à cette publicité?
Madame Hurlu. — Non, bien entendu, mais je devine que nous aurons beau protester...
Armand. — Alors, vous vous laissez faire une douce violence.
Madame Hurlu. — Comme vous êtes méchant aujourd'hui ! Moi qui venais toute fleurie de bonnes paroles. Vous m'en voulez toujours ?
Armand. — Non, madame, non, chère madame, non, mon amie...
Madame Hurlu. — Que voulez- vous, je suis très xviii®; je n'arrive pas à croire que quelques caresses aient tant d'imporlance que cela...
Armand. — Vous avez tout à fait raison.
Madame Hurlu. — Ni que cela doive amener des catastrophes dans les familles Je ne dissimule pas, au moins; je ne cache pas le plaisir sous le masque de la souffrance. . .
Armand. — Vous en serez récompensée par toute une vie de satisfactions.
Madame Hurlu. — J'entends votre ami qui remonte. Je vais prendre congé de vous. Vite que je vous embrasse, au moins... Vilain gamin!... Je pars..
Armand. — Sur une pointe d'émotion.
Madame Hurlu. — Très sincère! Très sincère !
Elle part. Cramique prend sa place.
Armand. — Vieux Cramique, le seul mobile qui agite les hommes, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas l'ambition, c'est la vanité. Tant mieux, d'ailleurs, car cela nous réserve des spectacles comiques dont la source est inépuisable. Rions de tout, mon vieux, rions de tout!...
Finale
Au Bois. Décor du premier acte, diraient les auteurs dramatiques* qui ne dédaignent pas l'effet dit de répétition. Deux jeunes débutantes, Choute et Polly, se promènent en devisant.
Choute. — Ce qu'il te faudrait, c'est un lanceur.
Polly. — Je n'ai que des suiveurs.
Choute. — On est là ; on se tient à l'affût et quand la Fortune passe, on la saisit par les cheveux, même si elle se présente sous la forme d'un monsieur chauve. Laisse donc le sentiment de côté.
Polly. — Le sentiment? C'était bon du temps qu'on m'appelait Léonie. Au jour d'aujourd'hui, je suis trop Polly pour être honnête !
Choute. — Bravo!
Polly. — Je vais d'échelon en échelon : lapin, breischwantz, chinchilla, zibeline !
Choute. — Oii en es-tu?
Polly. — Au breischwantz. Le malheur, c'est que l'on ne me connaît guère.
Choute. — Grouille-toi.
Polly. — Je me grouille. J'ai déjà écrit à Cherpray-Barfleur pour lui faire mes offres de service. Je lui ai dit que j'avais vingt-deux ans, que j'étais blonde, jolie, et que je cherchais une occasion de me mettre en avant.
Choute. — Et qu'a-t-il répondu?
Polly. — Rien. Je crois que j'ai étë trop vite et que je l'ai vexé. Ah! s'il me connaissait !
Choute. — Tiens, voilà M™^ Hurlu.
Polly. — Celle qui a fait son malheur?
Choute. — Oui.
Polly. — Est-ce dommage de voir tant de publicité tomber justement sur celles qui n'en ont pas besoin !
Choute. — Toujours la même histoire. Toto, qui est romancier, me le disait bien : « On est écrasé par les amateurs ! »
Polly. — Tu le connais, toi, Cherpray-Barfleur?
Choute. — N'on. mais je connais quel qu'un qui le connaît.
Polly. — Tu pourrais peut-être m'arranger ça.
Choute. — Ce n'est pas impossible.
D'autant qu'il recommence à sortir.
Polly. — Où le voit-on?
Choute. — Ici et dans les bars. Tout de même, si Edmond t'entendait!
Polly. — Parle-moi un peu de cet empoté-là! Il m'aime, ma chère! Comme si c'était une façon de se faire aimer !
Choute. — Liquide-le.
Polly. — C'est qu'il s'accroche! J'ai refusé de lui ouvrir avant hier soir. Il est resté à pleurer sur mon paillasson. Tout à coup j'entends des cris dans lescalier. Je vais à la porte et j'écoute. C'était le loca-
NoLinette
taire du dessus qui montait, dans l'obscurité. Il s'était cogné dans Edmond Cet idiot s'est expliqué; ils se sont présences l'un à l'autre et ils sont restés là, à causer philosophie. Edmond pleurait toujours. Le locataire, qui venait d'être lâché lui aussi, paraît-il, s'est mis à pleurer avec lui et à lui dire : « Tout de même, monsieur, je plains les brutes qui ne connaîtront jamais nos joies ! » Que veux-tu ? Je ne puis pas rester avec quelqu'un de médiocre.
Choute. — Avec ça qu'ils se privent, eux, de nous jeter par-dessus bord, quand on les gêne! C'est toujours à nous que l'on demande d'avoir de la pitié!
PoLLY. — Tu parles d'or, ma fille.
Choute. — Je te le répète : je suis avec un romancier. Ce n'est pas qu'il m'amuse, mais il m'apprend à voir les choses. Et puis, j'esj>ère qu'il arrivera à écrire dans les journaux...
PoLLY. — Au fond, si l'on savait ce que nous sommes sérieuses !
M°" Hurlu se promène avec M. Cettibono, personnage étranger.
Madame Hurlu. — Non ! Non ! Quand je serai venue une fois, en bonne camarade, vous voudrez que je revienne, autrement.
Monsieur Cettibono. — Chère madame amie, je ne voudrai jamais, avec vous : je solliciterai humblement, à genoux, le front dans la poussière.
Madame Hurlu. — Oui ! Oui ! Je vous connais, beau masque!
Monsieur Cettibono. — Vous ne m'empêcherez pas de baiser la trace de vos pas!
Madame Hurlu. — Ici?
Monsieur Cettibono. — Oui, madame, ici !
Madame Hurlu. — Monsieur Cettibono, nous ne sommes point dans les pampas, nous sommes au Bois.
Monsieur Cettibono. — Hélas! que je le regrette! Là-bas, je vous prendrais, je vous coucherais sur l'encolure de mon cheval et je vous emporterais. Et peut-être, alors, arriveriez-vous à oublier...
Madame Hurlu. — Qui?...
Monsieur Cettibono. — L'autre, celui du coup de revolver...
Madame Hurlu. — Chut !
Monsieur Cettibono. — Ah! je suis jaloux de lui !
Madame Hurlu. — Vous me faites peur; vos yeux étincellent.
Monsieur Cettibono. — Je suis un sauvage-dominateur.
Madame Hurlu. — Vous m'attendririez davantage, doux et tout petit enfant.
Monsieur Cettibono. — Je suis un tout petit enfant ; j'ai sept ans, donnez moi la main; j'ai six semaines, donnez-moi le sein...
Madame Hurlu. — Monsieur Cettibono!
Monsieur Cettibono. — C'est une complainte de mon pays. Les amoureux la chantent sous les fenêtres de leur amoureuse. Je traduis :
/'a? soixante ans : je te frotège ; J^ai vingt ans : je brûle four toi; J^ai se-pl ans : donne-moi la main; J'ai six setnaines : donne-moi le sein.
Madame Hurlu. — Vous êtes d'un pays ardent !
Monsieur Cettibono. — Je suis d'un pays où dès que l'on a fait sa richesse, on ne pense plus qu'à l'amour.
Madame Hurlu. — Je vous ai déjà beaucoup trop accordé...
Monsieur Cettibono. — Vous m'avez laissé votre main et je l'ai léchée, comme un lion dompté; vous m'avez...
Madame Hurlu. — Chut ! Chut ! Vous criez! Rendez-vous compte que le monde entier s'occupe de m^oi, hélas !
Monsieur Cettibono. — Hélas? Mais c'est ce qui fait votre charme, belle amie!
Armand. M. Klingson.
Monsieur Klingson. — ■ Maintenar* que vous voilà d'aplomb, j'espère que vous allez penser à des choses sérieuses.
Armand. — J'y pense. Je veux lancer un pardessus-carrick, vert bouteille, à soutaches et à boutons en olives ; avec cela le chapeau conventionnel, à boucle d'argent; gants de daim fauve, à crispins.
Monsieur Klingson. — Vous me oermettez de prendre des notes?...
Armand. — Cravate à trois tours...
Monsieur Klingson. — En soie noire?
Armand. — Naturellement.
Monsieur Klingson. — Et c'est tout?
Armand. — Attendez ! Je veux réhabiliter la prise, à cause de la tabatière. Et puis, le geste est charmant...
Monsieur Klingson. — Mais si l'on éternue ?
Armand. — On n'éternue pas. C'est comme si vous me disiez que l'on est forcé de cracher quand on fume la pipe.
Choute. — « On est écrasé par les amateurs ! »
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Monsieur Klingson. — Très juste.
Et la tabatière?
Armand. — Elle portera, bien apparente, la miniature d'une beauté à la mode : danseuse, fille d'opéra ou demoiselle de comédie. A l'intérieur, sous une plaque d'or figurera le portrait de la femme aimée; on la choisira du monde et l'on ne montrera son effigie qu'à ses intimes.
Monsieur Klingson. — Je suis radieux. Savez-vous depuis combien de temps je n'avais pas parlé de vous dans mes articles du Da7îdy? Depuis plus d'un an.
Vous aviez disparu... Ce n'est pas un retour, c'est une renaissance. Mais cette fois nous vous tenons et nous ne vous lâchons plus.
Armand. — Cher monsieur Klingson !
Si l'on fondait l'Académie de l'Inutilité, je vous nommerais secrétaire perpétuel.
Monsieur Klingson.
— Monsieur, l'avantage des hommes qui s'occupent de choses futiles, c'est qu'ils ne font pas de mal aux choses sérieuses. Quand je recueille votre opinion sur le pardessus qu'il faut porter, j'accomplis une tâche meilleure qu'en interviewant la mère du condamné à mort on en donnant mon opinion sur les faits de la politique internationale. Et vousmême...
Armand. — Moi-même?
Monsieur Klingson.
— ■ Vous-même, qui venez de donner à la jeunesse un exemple de si détestable romantisme, vous vous réhabiliterez en lui apprenant la dignité du costume, la grâce de la cravate et la beauté de l'ornement. A chacun ici-bas. Mais voici la dame à la Je vous laisse...
Armand. — Pardon?
Monsieur Klingson. — La dame dessus de la tabatière — celle dont montre le portrait à tout le monde !
Armand. — Ah ! oui !
Paraît Nounette
Je suis un tout petit