‹ Nous autresChapitre 10 sur 61 · LA MARCHE FUNÈBRE · texte numérisé non relu

LA MARCHE FUNÈBRE

Le long du faubourg que le brouillard pluvieux finissait par changer en couloir, elle avait envie de pleurer. Pourtant, elle se dépêchait, sautillait, de pavé en pavé, sur le miroitement blafard du sol.

De loin, la gracile silhouette paraissait élégante, et même, à la mode : les chevilles. Unes comme des tiges, étaient posées dans de petits sabots vernis au talon bien carré, la robe montait droite comme un i et le chapeau en éteignoir éteignait mal, sur la nuque, un flocon de lumière blonde.

De près, la fillette n'était plus que jolie, avec sa jupe trop pauvre, son chapeau tout dévoré de piqûres, son corsage à l'étoffe si mince que n'importe qui aurait vu battre son cœur.

Bien que sa. hâte ne lui laissât pas beaucoup

le temps de réfléchir, elle se sentait triste à mourir. Elle avait envie de pleurer à cause de tout : de sa vie insipide, si jeune et déjà sans avenir, et du dur labeur, et de l'impossibilité d'être coquette... Tout : la maison familiale, la plus hostile de toutes les maisons, l'unique chambre, aux éternelles obsessions : le père poursuivant la mère autour du poêle, en traînant une chaise, et l'odeur de vaisselle, qui écœurait, après le dîner, et l'odeur de cuisine, qui écœurait avant; et le miroir encrassé qu'il fallait débarbouiller chaque matin, et sur le palier, posté près du robinet, l'ignoble voisin débraillé, qui, dès qu'elle paraissait avec son broc, lui montrait sa face lunaire aux yeux crus, à la bouche graissée d'un sourire.

Et puis, il y avait encore la désolation de ce matin sombre comme un soir, l'infinie monotonie du ruisseau aussi froid qu'un fleuve, et tout cet automne malade, contagieux, et surtout les rafales brusques et voulues de cette pluie qui achevait de flétrir, de ridiculiser sa robe...

Personne au monde à qui la joie fut plus défendue...

Personne? Si, quelqu'un, qui, en ce moment, sortait, le dos courbé, d'un porche d'usine... Il avait justement le même âge qu'elle, et comme

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elle dans un atelier de couture, il était emprisonné dans une forge.

Il tourna de droite et de gauche sa figure bleuie, qui aurait été charmante si elle n'eût été si amincie, si diminuée. Il flaira la bise, puis se laissa emporter par elle le long de la rue plombée et luisante. Il posait Tun devant l'autre ses énormes souliers ferrés, vacillait un peu au vent, et ne pensait à rien, de peur de penser à lui-même et à ce qu'il faisait ici-bas.

Or, le garçon que la rafale malmenait comme le faisaient les gens, et la fillette que le mauvais temps privait, lui aussi, de sourire, et dont il punissait la pauvre robe, — allaient l'un vers l'autre.

Ils s'étaient rencontrés deux fois, par hasard, et cette fois, à l'heure de la sortie des ateliers, sans se connaître, ni s'être parlé, ils essayaient de se rencontrer par hasard une troisième fois.

Il arriva qu'ils se rapprochaient en effet, et qu'elle s'engagea dans une ruelle au moment où il y pénétrait par l'autre bout. Aussi, tout d'un coup, elle apparut devant lui comme une fée.

Il s'arrêta net, piqué sur ses massifs souliers, mais tremblant du dos et des épaules. Ses yeux s'écarquillèrent sur sa figure émue, récompensée...

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Elle s'arrêta de même, et, timidement, ils se tendirent les mains comme deux mendiants. Puis ils se serrèrent les doigts, plus pour se tenir que pour se dire bonjour — car on ne sait pas toujours commencer par le commencement.

Un instant ils s'immobilisèrent, cherchant sérieusement de quel côté ils iraient ensemble. Ils partirent, bravement, contre le vent, lui le nez rouge, elle, les paupières roses, avec entre eux, leurs deux mains qui n'en faisaient qu'une et qu'ils berçaient.

Elle parla la première :

— J'ai jusqu'à une heure, et vous?

— Moi aussi! répondit-il. Nousne déjeunerons pas, alors, voulez-vous?

— Oui, oui ! s'écria-t-elle, ravie à cette idée...

Ils rirent tous deux, avec hésitation, d'abord, comme s'ils essayaient. Quand ils se turent, leurs figures restèrent éclairées.

A chaque pas qu'ils faisaient , 1« monde entier changeait, changeait.

— Tiens, dit-il, il ne pleut presque plus!

— Quel bonheur!

Elle battit des mains... Pourtant la pluie ne s'était pas arrêtée de tomber dans le décor dépouillé de Favenue.

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— Puisqu'il fait beau, asseyon.s-iious un moment...

— Attendez!

Il Farrêta d'un geste et, tirant un journal de sa poche, le déplia sur le banc mouillé.

— Ah! fit-elle, touchée jusqu'aux larmes de cette attention, comme vous êtes bon!

Elle s'assit et le regarda si magnitiquement qu'elle semblait sur un trône. Il se plaça à côté d'elle. Elle hocha la tète :

— Papa me battrait s'il savait où je suis!

— Moi, c'est maman! répliqua-t-il.

L'évocation du danger bravé les mit en gaieté,

et ils sourirent, étant trop près Fun de l'autre pour oser rire...

'Pourtant, un coup de vent ayant secoué sur eux le platane, ils reçurent toute une douche de gouttes, et ils furent bien obligés de se secouer en riant.

Tout s'assombrissait. De lugubres nuages noirs, de plus en plus nombreux, endeuillaient le ciel et noyaient la terre.

— Regardez comme c'est joli, fit-elle.

Elle montrait les façades brillantes d'eau, les toits vernis, les dalles sombres du trottoir, les ornières chatoyantes de la chaussée.

— Oui, balbutia-t-il, oui.

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Il ajouta, admiratif :

— On a encore presque une demi-heure.

Elle voulut qu'on marchât un peu. Il trouva qu'en effet, ce serait encore mieux. Ils se levèrent, se dirigèrent tout droit en avant. A marcher ensemble, on se rapproche magiquement...

D'instant en instant, leur solitude s'enrichissait.

Ils passèrent devant une fenêtre de rez-dechaussée, à demi ouverte. Par l'entre-bâillement, on voyait une chambre délabrée, sale, sinistre, dépouillée, qui soufflait le moisi... Mais ils pensèrent, dans un frisson, à la chambre qu'ils pourraient avoir, eux. Puis, ils pensèrent plus fort encore à cette chambre de paradis, en effleurant de leur passage une autre fenêtre, aux volets clos...

Pendant cet instant, ils avaient fermé les yeux ensemble, tous deux aveugles et guidés Tun par l'autre.

Ils marchaient, marchaient. Les maisons se raréfièrent, puis les passants. La grande avenue devint une grande route. Ils respirèrent l'air libre, à pleins poumons... Une traînée de fumée s'exhalant de l'usine échouée vers l'horizon leur apporta une odeur de terre mouillée. Ils savourèrent ce parfum de campagne, ce parfum du dimanche.

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