LEUR CHEMIN
Sur la eréte de la longue colline circulaire dominant le village, il n'y avait qu'une maison.
Elle était posée juste au milieu du chemin qui bordait le faite, si bien que lorsqu'on suivait ce chemin jusque-là, on était obligé ou de s'en retourner ou d'entrer dans la maison.
Cette anomalie d'une maison obstruant complètement un chemin Ancinal — qui reprenait après, — ne tirait pas à conséquence dans l'inerte district de Sainte-Patenne; d'ailleurs ce routin de bordure était quasi aussi désert du matin au soir que du soir au matin.
Dans cette maison qui, de par sa situation, faisait partie de la configuration du lieu comme, sur le profil d'une cité, le nez vénérable de l'église, un couple logeait à l'étroit : des gens
taciturnes et modestes qui travaillaient pendant la journée à la ville et n'avaient guère le loisir de s'asseoir dans le minuscule enclos fleuri ajouté à la maison comme une chambre du dimanche.
Ce mari et cette femme n'avaient été pas faits dans le même moule, ah non! Lui portait un nez pointu entre deux yeux verdâtres, un menton rentré et des cheveux couleur de chanvre plantés sur une solide peau rose. Elle, d'une petitesse preste qui ne pouvait se comparer — en contraste — qu'à la grandeur décousue de son homme, s'ornait d'un teint mat et d'une chevelure de soie noire de la plus belle qualité. Bref, des pieds à la tête, le jour et la nuit. Mais ces détails importent peu.' Ce qui les dépeignait surtout, c'est qu'ils vivaient comme attachés l'un à l'autre. On ne les voyait jamais séparément. Dès qu'ils étaient un peu disjoints, fatalement ils se regardaient. Ils riaient ou souriaient en même temps, non pour être pareils, mais parce qu'au fond ils étaient pareils, et leurs yeux, qui différaient autant qu'on pouvait le dire, avaient des regards qui se ressemblaient tant que c'étaient des miracles de regards.
Ces gens s'aimaient trop, au goût de l'opinion publique. Bien qu'ils fussent issus du pays,
LEUK CHEMIN 03
que leur nom de famille pullulât de par le canton et leur petit nom aussi, ils étaient devenus des étrangers à force de se préférer et de se consacrer l'un à Tautre. Cette attitude avait naturellement déplu, comme tout ce qui est exagéré, puis on l'avait admise parce qu'ils étaient serviables et aussi parce qu'on était bien forcé de l'accepter, et surtout parce qu'on savait bien que tout cela ne durerait pas.
Hors de la maison, brune comme un vieux bahut, ils partaient chaque matin pour Tholozan, à une lieue et demie. Dans la grand'rue de la ville ils se séparaient avec — on les avait vus — une sorte de précaution et de gaucherie, comme si c'était toujours la première fois. Devant les établissements Manoury, il abandonnait sa femme et il l'y recueillait le soir à six heures, telle une mendiante aux aguets, grelottante de son absence, sous l'ombre du porche industriel.
Du village, on les regardait rentrer chaque soir : l'hiver, on ne distinguait que la danse de leur lanterne, aussi petite qu'une vraie étoile; l'été, ils se découpaient en silhouettes déliées au-dessus du nuage ténébreux de la colline, sur le soleil couchant. Ils se tenaient par le bras et même par la main. Ils s'avançaient d'un pas
91 NOUS AirUES...
solennel comme s'ils revenaient du bout du monde, et avaient Fair toujours d'apporter une grande nouvelle.
— Les voilà! grondait Gaspard.
— Comme ils se tiennent! disait la Miette.
— Oui, opinait la très vieille Rémy, dont les lèvres aux blancheurs d'ossements ne savaient plus que jeter ce grand mot dans les grandes circonstances, oui...
— Ah! murmurait Mlle Tindare qui, du fait de son âge, eût été arrière-grand'mère si jamais elle avait été femme.
Le fils Gibier, ce sac à vices, ce malpropre vaurien, écarquillait le bec, mais ne trouvait à lancer aucune de ces grossièretés dont il n'était pourtant ni pauvre ni économe! Certes, on ne pouvait pas crier tout ce qu'on aurait voulu en présence des deux personnages si follement unis dans le décor de pourpre. On ne pouvait pas...
... C'est ainsi qu'ils partaient et revenaient chaque jour, au-dessus du village et de ses habitants. C'est ainsi qu'ils s'en allèrent ce jour-là, qui fut celui de l'incendie.
Il éclata, terrible, à dix heures du matin. Apparemment, il prit naissance dans une meule dont le vent distribua des brindilles enflammées sur la maison de bois.
LKui! en E. M UN 95
Quoi qu'il en lût, il dévora la maison, si complètement et si vite qu'il cacha tout ce qu'elle avait contenu. Les seaux d'eau ne firent que refroidir des bouts de poutres carbonisées parmi l'écroulement de la charpente. On rangea de côté et d'autre du chemin le faible amas de décombres où, seul parmi les cendres, le squelette d'un lit de fer avait forme humaine...
Mais il se passa ceci que personne, pendant l'incendie, n'était allé à Tholozan prévenir les habitants de la maison détruite et que personne n'y alla, après.
— Ils sauront toujours assez tôt, hasarda une commère.
— Oui, répondit la mère Rémy, qui apportait là à nouveau le cri monotone, étouffé et avare de l'immense vérité...
Lorsque le soir, qui devait ramener les victimes, tomba, une certaine émotion régna dans le village. Des figures, traînées par la curiosité --t la peur, apparurent dans le noir des portes, puis s'agglomérèrent sur la place, sans que du groupe obscur parvint à se détacher un messager... Mais les yeux se levaient du côté d.u ciel et du sommet de la colline, comme ceux des foules prisonnières de l'ombre qui s'entassent dans l'attente d'un météore.
96 >OrS AITRES...
Gaspard grinça tout bas :
— Les voilà!
Deux femmes fm^ent si affolées qu'elles s'exclamèrent à la fois :
— Ce n'est pas possible!
Au loin, sur les hauteurs rougeoyantes, ils firent leur double apparition. On comprit tout de suite qu'ils ignoraient la catastrophe, car ils s'acheminaient vers la place béante, la place de leur maison, avec leur pas calme de toujours.
Les informes spectateurs du bas-fond s'agitaient. Les deux condamnés, allant au-devant de la punition que le malheur leur avait préparée, se parlaient, et, bien que tout proches, ne voyaient rien encore, tellement ils s'occupaient l'un de l'autre et se faisaient seuls.
Ils approchaient, approchaient... Et voilà qu'ils levèrent la tête et regardèrent devant eux...
— Ah! geignit le mendiant, qu'on avait laissé venir et assister à cela, par charité.
Mais à ce moment non plus il ne virent rien. Sans doute ils pensaient l'un à l'autre aussi fort que s'ils se parlaient face à face... Ils souriaient exactement du même sourire. L'apercevait-on ou le devinait-on, ce sourire, cette pauvre
LEun CHEMIN 97
auréole sombre qui surajoute de la beauté aux visages humains ? Visible ou invisible, on y croyait.
Quelques instants s'écoulèrent, et l'homme et la femme passèrent, sans y faire attention, entre les deux amas de ruines; et ils continuèrent à marcher, incapables de discerner ce qui gisait à leurs pieds, et ils disparurent, de l'autre côté, dans la gloire du soleil.
Les figures des assistants se scrutèrent dans la pénombre, stupéfaites, mais éblouies.
La Miette était pleine de paroles beaucoup trop simples pour qu'elle pût les exprimer; elle ne fit que remuer la bouche; et pourtant la vieille Rémy lui fit doucement signe que oui!...
... Oui... oui... pensèrent, rêvèrent les autres. Oui, évidemment... Ils sont ailleurs, alors ils n'ont rien vu. ..Oui, leur chemin est grand ouvert et ils le poursuivent, voilà tout. Oui, c'est bien naturel qu'ils n'aient pas été arrêtés par leur maison, puisqu'elle n'est plus là...
Tous les soirs, à cet angle des deux avenues, stationnait, non loin du bec de gaz allumé, un jeune homme morne, étroit et noir, tel un bec de gaz éteint.
Il venait quotidiennement au même endroit et à la même heure, et piétinait longtemps, hasardant des coups d'œil de côté et d'autre, cherchant quelqu'un, partout, dévisageant les passants, les arbres, les murs.
Un paletot bronzé, verdi, pendait sur ses épaules maigres comme des patères. A la lueur qui tombait du réverbère sur lui, on entrevoyait un peu de barbe triste sur une saillie de joue jaune, ou un coin de front auquel la lumière de quelque lampe de bureau avait fini par communiquer une pâleur de papier. Même
lorsque la soirée était belle et l'air amical, ce passant hâve, timidement échoué, parmi le vaet-vient des autres, sur le bord du trottoir, semblait un naufragé qui interroge tout entier.
Mais, à un moment donné, on l'apercevait se dresser. .Véelairer d'un reflet. En effet, une femme marchait vers lui, délicatement, de pavé en pavé. Elle s'arrêtait soùs son nez, comme une rose. Elle lui montrait ses dents de lumière, secouait son cou dans sa collerette de plumes, chantait un petit bonjour. Lui, se mettait à sourire, d'un grand sourire lent qui n"en llnissait plus. Il se balançait sur elle, tremblotait comme' un noyé tiré de l'eau et remis droit... Elle brillait, exquise et jolie, quoique humblement vêtue; il y avait un extraordinaire contraste entre la richesse de ce qu'elle était et la pauvreté de ce qu'elle portait. Elle paraissait déguisée, comme une fée dans les féeries. Ses yeux, ses lèvres faisaient penser à des bijoux perdus.
L'homme, exaucé par cette venue, se remettait enfin de son extase, rapprenait à parler; quelques mots revenaient dans sa bouche. Il prenait le bras de la jeune fille et ils s'éloignaient, elle mignonne, et lui décharné, si minces tous deux qu'on eût dit, de loin, un seul être déchiré.
Or, à cent pas de là, immobile aussi clans le flux et le reflux enchevêtrés de la foule, une jeune femme attendait quelqu'un chaque soir.
Elle arrivait toujours en avance, car elle ne cherchait rien tout d'abord, et commençait par tourner doucement autour du kiosque à journaux.
Elle avait une jaquette et une jupe grises, ternes, d'une teinte de deuil anonyme. Pour seul ornement, elle portait un ruban bleu sur son chapeau. A la brusque clarté crue du tramway qui effleurait la chaussée, elle montrait une figure irrégulière et flétrie, trouée de trop petits yeux, déformée d'un trop long nez, fendue d'une trop large bouche. Parfois elle bâillait, l'air féroce à cause des longues dents, puis la paupière terreuse battait, larmoyant la fatigue. De temps en temps elle se redressait, d'un coup sec, comme réveillée et, avec un effort renouvelé, piétinait plus énergiquement, en balançant sa main droite crispée sur le manche squelettique d'un parapluie, sa main gauche où s'incrustaient les cordons de son sac.
Et puis voilà que subitement elle se transformait : ses yeux se mettaient à étoiler son visage, ses lèvres à parler toutes seules, comme celles des dévotes.
KI.LiiS KT EUX 101
C'est que, là-bas, un homme débouchait sur hi place. Il traversait, s'approchait sans hâte : Tn magnifique gaillard, large, râblé, la joue rutilante, de grandes moustaches blondes, solides, massives, en or.
Il la rejoignait, faisait un signe de tète. Elle, d'abord, ne bougeait pas, le corps éperdu; pourtant ses mains palpitaient comme de petits JDOuts d'aile. Il ne disait rien; elle ne pouvait pas parler... Elle se décidait, avançait la main, lui saisissait le bras, avec précaution, en raison (le sa puissance, de son énorme prestige. Ils s'en allaient. Elle se serrait contre lui, de toute sa force, faiblement, comme une grand'mère. 11 marchait avec une si ferme assurance qu'il ne paraissait pas s'apercevoir d'elle.
Telle était la double rencontre dont j'étais témoin tous les soirs, ayant précisément à faire en ces parages aux instants où les deux couples se formaient, se fondaient et se noyaient dans la masse.
Comme une sorte de feuilleton angoissant, je lisais chaque fois la continuation de ces deux histoires d'amour sur les faces, abattues puis triomphales, de l'homme au manteau bronzé et de la femme au ruban bleu.
Tous deux avaient trouvé un compagnon
102 NOUS AUTHKS...
pour illuminer leur vie, une figure pour se transfigurer. Si laids, si disgraciés qu'ils fussent chacun, ils étaient parvenus à retenir, dans la foule des hommes et des femmes, quelqu'un qui valait plus qu'eux.
Et je me disais que ces deux idylles ne dureraient pas, qu'elles étaient fragiles et comme malades, parce qu^, dans chacun de ces couples, l'un avait trop besoin de l'autre, était trop dénué et trop secouru.
Ce ne pouvait être que pour de faibles raisons passagères — un peu de pitié ou de hasard — que la destinée prêtait à la lamentable travailleuse l'homme aux moustaches scintillantes, et à l'épanouissante fillette le malheureux fantôme masculin dont le voisinage la ridiculisait presque.
Sans doute, le cavalier jugeait, pour le moment, opportun et utile d'être adoré par un grand cœur d'esclave — mais il était guetté par les belles et généreuses femmes du monde ; sans doute, le trottin encore si jeune, encore si pur, obéissait à un premier désir aveugle d'aimer — mais elle était faite pour préférer, tôt ou tard, n'importe qui à celui qui la mendiait, le soir, au coin de la rue.
Telles étaient les réflexions que le spectacle
du régulier rendez-vous suggérait à un esprit observateur comme le mien.
Eh bien, j'avais raison : cette histoire-là était mal faite, comme dans la vie. où tout se passe aussi piteusement que possible, ou comme dans les mauvais feuilletons, qui laissent, dès le début, deviner la suite.
La suite? Elle ne fut pas longue à se présenter... Un jour — au retour d'une courte absence en province — j'arpentais le trottoir en question, beaucoup plustard que d'habitude... L'homme de bronze attendait, seul... A Tautre endroit, la femme surmontée d'un haillon de soie bleue était abandonnée aussi à elle-même.
Le lendemain, je croisai également ces deux solitudes. Lui, les yeux errant à travers Téparpillement des gens, la regardait infiniment ne pas venir... Au milieu des étrangers hâtés et vivants, il semblait, avec son pardessus aux reflets métalliques, son dos triste, ses épaules fuyantes en forme d'éteignoir, la morne statue de la médiocrité punie.
Elle, elle ne regardait plus à la hauteur des visages; son regard, bien vaincu, traînait à terre et contemplait le ruisseau couler — étroit fleuve de boue, aussi lugubre que le grand, mais où on ne
peut pas se noyer... Ralentissant ma marche, je distinguai, de profil, sa physionomie vide d'expression, ruinée, sa poitrine toute plate comme une dalle, sa grande bouche inutilisée, stérile.
Instinctivement, je m'arrêtai à égale distance des deux inconnus dont on voyait la plaie.
Trop désemparés pour cesser d'attendre, mais ne sachant plus comment attendre, ils se détachèrent chacun un peu du lieu de rendezvous. Elle quitta, à reculons, l'ombre du kiosque, ensuite se retourna et descendit à petits pas l'avenue. Il la remonta machinalement, après s'être éloigné, en oblique, du bord du trottoir.
Avec une lenteur désespérante, ils allaient l'un vers l'autre.
Alors il m'apparut étrange, mais émouvant, que la fatalité chassât ainsi vers le même point ces deux moitiés d'amour. Sur les pierres sombres du trottoir quasi désert ils étaient destinés à se rencontrer... Qui sait si ces deux deuils, étrangers mais si saignants, ne s'adouciraient pas en se reconnaissant?... Qui sait si ces deux survivants ne remplaceraient pas l'un pour l'autre les deux disparus, élus jadis dans un éclair de trop belle folie?...
KLLES ET KU.V 10")
Us arrivaient l'un devant l'autre, exactement. Ils levèrent les yeux, se virent, mais vite, ils détournèrent la tête.
Ah! ils se reconnurent, en effet; mais ils reconnurent leur pauvre laideur impardonnable, leur crime de laideur. Et je n'oublierai jamais le regard échangé, plein d'une haine farouche et d'une affreuse malédiction!..