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LE PREMIER AMOUR

guérir sa femmo. Comment dire l'ardeur, la patience, Théroïque ingéniosité qu'il mit en œuvre et les sublimes mensonges qu'il créa, et son effort désespéré pour deviner les mystères et voir dans la nuit!...

Et qu'arriva-t-il? Elle déclina d'abord. Puis elle s'arrêta de mourir. Puis, tout doucement, tout enfantinement, elle se remit à vivre.

On dit qu'il lui transfusa de son sang. Je le crois, car je l'ai rencontré plusieurs fois, pâle et les gestes paralysés, avec un air extraordinaire. On dit aussi qu'il la suggestionna, mania sa volonté. Je le crois également, car il est certain qu'il essaya de tout.

Quoi qu'il en fût, il la sauva.

Et quel amour pendant cette convalescence si lente, si détaillée, où elle demeurait toute attachée au magnifique ami, comme à une mère qu'il était! Quel insondable échange de leurs regards pendant ces heures où les mains de l'homme enveloppaient celles de l'épouse, longues, mais petites et blanches et telles que deux anges jumeaux!

Bientôt elle n'eut plus besoin de s'appuyer toute et toujours sur lui. Elle quitta un peu sa grande ombre. Il lui suffit qu'il la regardât. Ensuite il lui suffit qu'il y eût du soleil : elle se

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hasardait, elle s'essayait à la solitude comme un petit oiseau à l'espace. Une fois que Jean était absent et que le matin tombait, triste et pluvieux pourtant, elle leva la tête, extasiée, rien qu'à cause d'elle-même et de la vie.

Rénovation, métamorphose! Une créature fraîche et neuve s'était dégagée d'elle et la remplaçait. Ses formes s'harmonisèrent et s'accomplirent, les lignes de sa chair se courbèrent, son corps se gonfla comme un fruit.

Quand nous l'entrevîmes, cette saison-là, nous l'admirâmes avant de la reconnaître, tellement elle s'était recommencée! Comme elle s'équilibrait de la sorte avec le bel époux puissant qui était parvenu à lui donner une part de sa santé, de sa vitalité, du paradis terrestre!

Et la transformation continua, continua à rayonner d'elle. Ses regards s'éclaircirent, se modifièrent, et ses gestes, et ses pensées...

Or le trouble Lambert traversa en ce moment leur destinée...

Alors... alors, elle en fut éblouie. Elle trembla, puis elle le choisit éperdûment, se jeta vers lui...

Instinct affreux, terrible, soit, mais logique. N'avait-elle pas changé de la nuque aux talons et jusque dans les ombres de ses chairs? N'était-elle

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[)as devenue une vraie femme, par conséquent une autre femme, pleine d'un autre cœur?

En un éclair, en un coup d'œil, elle oublia non seulement son adoration perpétuelle pour l'autre, mais encore son dégoiit d'antan pour celui-là... Si elle pensa à ces vieux rêves, ce fut pour les écarter, pour les haïr! Le passé ne comptait plus, il était mort; mieux que cela : il était tué. Rien n'existait devant l'élan de tout son être renouvelé et virginal, devant la force de son premier amour.

— Gus Paclieco et moi nous étions devenus, dit Ezechiel, d'incomparables amis.

Regardez-moi, je suis haut, large et fort, et j'ai de gros yeux bleus. Aussi, vous attendezvous, sans nul doute, à ce que je vous décrive mon fidèle camarade delà pampa sous les espèces d'un être petit, maigre et fouineux, tout scintillant de vifs regards noirs?... Car il n'est pas d'exemple, n'est-ce pas, que deux assidus compagnons ne soient pas, physiquement, aux antipodes l'un de l'autre! Eh bien, non. Nonobstant les habitudes invétérées de la légende, de la tradition et de la littérature, nous étions, quoique parfaits amis, parfaitement semblables d'aspect.

Tel je me présente à vos honorables regards.

tel mon aller ego — comme disaient les Italiens d'autrefois — se présentait auprès de moi, dans les élevages de don Grégorio, à San-Juan-del- Gato (Saint-Jean-du-Chat, si vous tenez à comprendre). Et tel il se présenterait aujourd'hui même, si... si je n'avais pas de drame à vous raconter.

Ah! certes, il fallait que nous eussions bien souvent galopé ensemble, pour nous connaître et nous attacher de la sorte, peu loquaces comme nous l'étions. Il nous avait fallu, parmi nos compagnons et parmi les troupeaux immenses entourant la ferme d'un océan éparpillé, bien du travail commun, bien des aventures et des luttes partagées, pour user ainsi entre nous cette solide carapace mystérieuse où chaque homme vit enfermé.

La cause de cette amitié? J'en ignore. Je ne peux pas plus en expliquer l'histoire que celle du jour et de la nuit, que je suis pourtant bien forcé de voir et de ne pas voir... Je ne puis dire qu'une chose, quitte à la répéter cent fois comme une bigote : nous nous aimions beaucoup.

Au commencement du printemps, Mahica vint dans la ferme, en même temps que le maître et la maîtresse. Elle était une des servantes de la senora. En réalité, elle n'était la

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servante de personne sur la terre : sa belle tête siirnaturellement redressée, elle semblait en révolte contre tout, même contre le temps qui passe, et j'imagine qu'à l'heure de la prière, avec le bon Dieu en personne, ça ne devait pas aller tout seul!

Mahica ! Elle ne ressemblait à aucune femme. Bien sûr, puisqu'elle était la plus précieuse de toutes celles qui existent, avec ses yeux d'Indienne plus noirs que la profondeur, et ses cheveux plus noirs que l'ombre, avec ses joues d'or et ses bras d'or! Je ne puis l'évoquer sans sentir s'appliquer sur ma figure le masque de pâleur.

Oui, nobles caballeros, l'amour est tragique, et la vie n'est pas comique du tout... Et pourtant, si je plains tous les hommes à venir, ce n'est pas tant d'avoir à recommencer notre emploi du temps, que parce qu'ils sont sûrs de ne jamais voir cette femme-là faire son apparition dans la lumière d'un chemin tournant ou dans l'ombre d'une porte!

Mais combien elle se révélait fantasque, déconcertante, combien brusquement rieuse, ou précipitamment lugubre ! De la petite Maison- Grise où elle nichait, on la voyait sortir, tantôt en coup de vent, tantôt à pas comptés, tenant en laisse, par un ruban, son léopard. Celui-ci,

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déjà grand comme père et mère, était aussi inofFensif que l'agneau nommé Pascal. Sans doute, il n'avait pas encore goûté de sang chaud : pour ces bêtes, c'est la règle, elles ne deviennent enragées que du jour où ce goùt-Ià n"est plus un secret pour elles.

Et alors'.' Je retombe ici en plein dans Tantique rabâchage traditionnel : je devins éperdument amoureux de cette Mahica si luxueuse à voir. Je l'aimai d'autant plus que l'indomptable sauvagesse me gratifia dès l'abord d'œillades féroces. Cette rébellion farouche d'une créature douée d'un visage comparable au soleil levant, m'aiïnla au plus haut point, si bien qu'à peineje m'aperçus de la mélancolie que Gus, mon frère adoptif. ressentait de mon abandon graduel... Dame! il y a, dans les destinées, des cyclones qui bouleversent les douces monotonies sentimentales, et même, j'en vQ.ulais un peu à mon ami de ne pas concevoir ni admettre qu'un amour de l'envergure du mien justifiât ma négligence à son endroit!

Quant à elle, je devinai bientôt, à quelques signes, que sa froideur acharnée et furieuse — si je puis dire — n'était qu'apparente. Notamment, je vis plusieurs fois, sans être vu, que le visage astral de celle qui me faisait en public

les gros yeux était bienveillamment orienté vers le corps de ferme où je logeais seul avec Gus...

Un jour, j'osai lui parler de choses et d'autres; un autre jour, de moi... Elle voulut d'abord m'imposer par un air tour à tour étrange, hautain et menaçant. Puis, elle baissa la tête et m'écouta. Dans la quinzaine qui suivit, j'obtins d'elle un rendez-vous nocturne...

L'après-midi qui précéda ce grand soir, j'étais avec Gus. Il avait une l'ace si renfrognée, et moi j'étais si content, que je finis par lui conter ma bonne fortune.

Voilà mon Gus qui se met à soupirer et, allant de droite et de gauche, s'adosse enfin contre un arbre, les bras pendants. Il y avait de quoi: le pauvre garçon aimait Mahica!

A force de le secouer, je le lui fis avouer. Et, comme je continuais à le secouer, il ajouta que Mahica liaimait aussi — ou que du moins elle le lui avait juré.

Par tous les saints de l'enfer et tous les diables du paradis, mon sang ne fit qu'un tour! Je crispai mon énorme poing... et m'assénai un coup formidable sur la poitrine.

La réalité me crevait les yeux, comme on dit bêtement! Mais oui, ils s'aimaient. Tel détail, ceci, puis cela, le prouvait. Et moi, je

n'avais été ontro eux que l'effroyable gêneur ! Une chose me chiiïonnait bien : ce rendez-vous indiscutable, positif, qu'elle m'avait accordé; mais je n'eus que plus de honte de l'avoir terrorisée, et je dis à Gus :

— Je lui ai arraché un rendez-vous pour ce soir. Vas-y à ma place.

Il me regarda, puis il dit :

— J'accepte.

Ceci dit, nous nous séparâmes.

Ceux qui ne comprennent pas mon acte n'ont pas compris non plus à quel point Gus était mon ami et moi le sien.

Je me mis à rôder, seul, dans le bois. Le soir tomba. Il me parut être un orage tranquille mais d'autant plus terrible.

La nuit... J'errais toujours. Tout d'un coup je tressaute. Là... là... c'est la Maison-Grise! Mes pas m'ont ramené à l'endroit où elle m'attend, et, par une sorte de miracle ou de génie obscur de mon être, c'est l'heure même du rendez-vous...

Ah! aucune punition ne me sera épargnée! Un homme, justement, se glisse vers la maison. On voit son fantôme gris sur le gris du mur. Il me ressemble comme un frère! Ça aurait pu être moi, et c'est lui! Il va entrer. Il entre.

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Et tandis que je m'éloigne à reculons avec une gi-imace de supplicié, les poings aux tempes et me taisant de toutes mes forces, j'entends un cri horrible sortir de la maison!...

Après, je ne sais plus bien... Le léopard!

.Quand nous eûmes tous, avec nos torches et nos revolvers, repris Gus à la bête, il n'était qu'une ruine sanglante, la poitrine déchiquetée, le cou mâché...

Vraiment, pendant ces instants-là, je fus pareil à lui : inerte, et le cœur mutilé... Puis, peu à peu, effaré, je compris : le guet-apens, où la fatalité l'avait conduit à ma place — et le fauve lâché sur moi...

Dans ma stupeur, une hantise s'attachait à moi : Comment se faisait-il que l'animal, si innocent jusque-là, subitement, ait tué?... Ce secret-là, je le connus... Sur le bras d'or de l'Indienne, j'aperçus, moi, une* fine déchirure à peine cicatrisée... Et j'eus, dans un cauchemar, la vision de la surhumaine libation de sang chaud qu'elle avait jetée au monstre, avant de m' attendre.

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