‹ Nous autresChapitre 24 sur 61 · LE TROP BEAU RÊVE · texte numérisé non relu

LE TROP BEAU RÊVE

Vn an, deux ans, trois ans passèrent.

11 ignorait tout d'elle; c'est à peine si, dans une conversation, il entendait de loin en loin son nom chanter.

Mais il vivait d'elle. A la fin des journées laborieuses, où tant de temps se perd en choses nécessaires, il fermait les yeux, la revoyait, et toute sa fatigue était récompensée. En vérité, cette séparation ne lui fut pas cruelle, tellement, partout et toujours, il refaisait un paradis où elle était.

Moins que jamais, il en parlait. Il ne pouvait pas ne pas être seul à y penser : son amour était trop grand, trop pur; il en avait trop le culte. Invinciblement, il se fermait aux confidences par lesquelles les autres vous touchent le cœur.

Il voulut lui écrire ; il ne sut pas. Et à quoi bon les mots? L'avenir était si magnifique et si sûr! Quand il comptait les jours, en ces moments lassés où tout paraît précaire et menacé, où on est bien obligé d'être inquiet, la douceur de son rêve venait le rassurer.

Quand les deux familles revinrent à la Maison, il avait dix-neuf ans, elle dix-sept.

La revoir était un événement si extraordinaire qu'il retarda son arrivée de plusieurs

jours, religieusement. Pourtant, quand il la vit, il no fut pas surpris.

Elle était la même : aussi fine, aussi blonde, mais bien plus épanouie. Elle avait embelli sans changer, à cause du miracle d'elle. Et au premier regard partagé, il la reconnut mieux encore.

L'idylle se prépara, émouvante et grandio.se. Tout — autour d'eux et sur leurs figures — leur montrait, leur prouvait qu'ils s'étaient choisis. Mais bien qu'elle semblât parfois toute rêveuse, pleine d'un caressant silence, et d'une offrande d'attention, il ne lui dit rien. Il parlerait un jour et il l'entendrait, mais les paroles étaient encore Irop précises dans l'infini rapprochement.

Il la voyait peu. Ce n'était plus aussi simple qu'autrefois d'être ensemble. De menus obstacles les séparaient, heure par heure. Parfois, lorsqu'il raisonnait, il parvenait à comprendre que le temps passait. Puis cette préoccupation lui paraissait sacrilège : tout cela n'était que des détails, et il les oubliait.

Une fois qu'elle était très entourée, et qu'on parlait d'étoiles, elle dit :

— J'ouvre souvent ma fenêtre, le soir, au pied de la maison, sur le bord de la route, et je regarde. On ne voit rien, mais je regarde... Oui, presque tous les soirs.

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Tandis que la conversation continuait ailleurs, lui, palpitait dans toute sa chair, se demandant si c'était pour lui qu'elle avait dit cela.

Chez lui, peu à peu, il osa le croire, il osa entendre le grand appel qu'elle lui avait jeté. C'était vers lui, à lui, qu'elle ouvrait sa fenêtre dans l'ombre... Oui, l'heure était venue. Oui, un soir tout proche il irait là-bas, au bord de la Maison. Il se figurait la divine rencontre et les paroles qui commenceraient là pour ne plus finir. Durant des soirées, il les créa, les apprit, comme un poème — le cœur battant, ivre de gloire.

Il remit le pèlerinage. Oh! pas encore! Lui parler, à elle qu'il ne regardait qu'avec précaution!... Sur le point de s'en approcher tant, il se disait : déjà! — et s'arrêtait, ébloui de la beauté même de l'action.

C'est alors qu'un événement imprévu abrégea le séjour des siens. Un après-midi, on dit : " On s'en ira demain! » et ce fut, tout d'un coup, le dernier soir.

Ce soir-là, dans sa chambre, il fut saisi d'une affreuse détresse. Il n'avait pas parlé, il n'avait rien fait, et maintenant, il n'était plus temps.

Trop tard, il ouvrait les yeux : il voyait dis-

tinctement sa faute, son mal, son infirmité : qii'avait-il donc à ne jamais agir, à ne jamais parler, à végéter obstinément dans un rêve creux, dans un mirage d'existence!

Un instant, il se dit : « Ce soir?... » Il se dressa à demi, palpitant... Ce soir même? Si elle était encore là à attendre? Mais non! Il rejeta tout de suite cette idée insensée, retomba sur sa chaise. Il n'était plus temps, il le sentait bien. Elle l'avait attendu longtemps sans doute, mais voilà bien des jours qu'elle y avait renoncé.

Il gémit, se méprisant, se haïssant, jusqu'à ce que la fatigue eût pitié de lui.

Et longtemps, longtemps après, aux premières lueurs de l'aube, l'autre fenêtre, sur la route, se fermait avec un sanglot.

...Il n'est plus temps! Ce fut la litanie trop brève dont il berça désormais le deuil de son cœur, sa rentrée dans la vie...

Mais une grande nouvelle vint changer la face des choses : elle venait à Paris.

Dans le dernier mois de l'automne, il la vit, en visite. Elle était hautaine, réservée, bien différente. Alors il détourna les yeux d'elle : elle s'était reprise, tout était fini, et bien qu'elle fût là, elle était perdue à jamais.

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