‹ Nous autresChapitre 36 sur 61 · Nors .vuriiES · texte numérisé non relu

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bord glissant du torrent furieux, et la voiture des exotiques braconniers d'eau reprit sa marche étouffée à travers le monde.

Sur la paille de la carriole, le petit Jean-Jean dormait toujours, non loin d'un filet plein d'herbe et de truites scintillantes comme des écus. Cet humble voisinage faisait, à la fois, une différence et une ressemblance entre l'enfant Jésus dans la crèche et ce nouveau venu dans l'univers.

A la fin de l'après-midi seulement, dans la maison à la porte battante, le vieux Pierrot se réveilla à côté du berceau vide. Sa tête, lourde, balla de droite à gauche sur l'oreiller; mais enfin il ouvrit ses paupières de papier jaune.

...Quels cris, quels sanglots, quelle épouvante! Tout le village ameuté, quelles supplications il adressa à l'un, à l'autre!

On découvrit le bonnet sur la rive abrupte, au fond de laquelle le torrent ne décolérait pas et fracassait des pierres. On comprit tout : le vieux ne s'étant pas réveillé comme d'ordinaire, l'enfant s'était traîné dehors, jusque-là. On ne retrouva pas le corps, de sorte qu'il n'y eut pas d'enterrement.

Lorsqu'il sut que les recherches des messieurs

n'avaient pas, malgré tout le puéril espoir qu'il avait mis en eux, amené de miracle, le vieux bonhomme se calma lugubrement. Il cessa de geindre et de pleurnicher, rentra à la maison, très sage, s'assit, posa ses mains sur ses genoux, enfin orphelin de tout son monde.

Théodore, le grand-père du moulin, qui avait été autrefois — il y avait si longtemps! — son cousin, vint le voir et lui tenir compagnie. Pour cela, il s'asseyait près de lui sans rien dire, sa bouche et sa pensée occupées par sa pipe.

Mais lui, alors, parlait un peu. Il se complaisait, en présence de Théodore, à énumérer les jeunes et les petits qu'il avait vus mourir autour de lui. Cela commençait par Jeannot, Alexandrine, Thibaut... Il récitait ces noms placés dans le même ordre monotone, éternel, comme d'autres s'adonnent à une chanson triste.

Une fois, en bourrant sa pipe, Théodore parla et dit : « T'as peut-être Tmauvais œil. »

Ce fut un trait de lumière. Dès que cette phrase fut proférée, tous deux ouvrirent la bouche et branlèrent la tête. Puis Pierrot marmotta : « J'ai Tmauvais œil », et Théodore, qui avait repris son silence de pipe, se mit à le penser tout bas, sans discontinuer.

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Plus de doute; et cela expliquait tout : Jean- •not, Alexandrine, Thibaut, eL les autres, et surtout Jean-Jean.

Le Pierrot se cantonna chez lui. L'instituteur assura, devant plusieurs personnes, qu'il allait se ronger, tout seul, et qu'il devrait voir du monde.

Victorine vint le lui dire :

— Faudrait voir du monde, ç'ui-ci, ç'ui-là... Il fit signe que non :

— J'ai l'mauvais œil.

— L'mauvais œil, c'est vrai? fit la commère, inquiète.

— Oui, répondit-il.

■ — Vous n'I'aviez jamais dit, grommelat-elle.

Elle s'en alla, le regard oblique, en reniflant. Avant, elle ne croyait guère à ces histoires-là. Mais quand on vieillit, il ne faut pas se montrer si difficile, ni se risquer à tenter le Sort.

Il s'emprisonna de plus en plus dans le gris de sa maison et aussi dans le noir de lui-même. Il fermait les yeux, pour voir le petit mort et pour ne pas faire du tort aux petits vivants, en les voyant.

Il crut si bien au maléfice de ses regards qu'il plaçait sa main devant ses yeux dès qu'il enten-

dait des pas menus approcher de la fenêtre où il attendait venir la mort, qui est trop grande pour qu'on la voie. Un jour, même, ayant aperçu la poupée de Jean-Jean au fond d'une chaise, il s'écarta doucement en détournant la tête.

On apprit les précautions qu'il prenait. On n'en évita que davantage de passer à sa portée avec des enfants.

Pourtant il aurait eu besoin d'en voir, pour mieux conserver le souvenir du disparu. Ce souvenir, lui aussi, disparaissait, s'usait, dans la vieille mémoire laborieuse, mais maladroite...

Un beau matin, il lui vint l'idée de s'en aller très loin. Il plaça de l'argent au milieu d'habits roulés, et s'éloigna du village, puisqu'il avait cette malchance suprême d'être, à son âge, tout à fait libre de faire ce qu'il voulait.

Le vieillard, qui ne pouvait plus se perdre, alla sur des routes, dans des villages, se défendant de voir des enfants, cherchant à conserver intacte une mignonne image divine.

Un soir, au tournant d'un chemin qui bordait une rivière, il aperçut une drôle de forme : une carriole piquée de rameaux feuillus, avec un cheval aux sabots énormes.

Au loin, autour de la carriole, une petite

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chose sautillait... C'était un enfant, de l'âge qu'aurait eu Jean-Jean à cette heure.

Alors le vieux se mit à tourner les talons et à s'éloigner, par crainte des effets de son regard, et il ne vit pas, de la sorte, que l'enfant était, exactement de la même façon que Jean-Jean, formé d'une goutte de soleil au-dessus d'un brin d'ombre, ni qu'il avait l'air malheureux, ni qu'un énorme paquet l'écrasait.

Pourtant le bambin qui se traînait en geignant sous son gros fardeau se hâta juste dans la direction du vieillard. Celui-ci précipita alors sa marche pour l'éviter -■ — mais après quelques instants de cette drôle de poursuite lamentable, le vieux, qui ne savait plus du tout marcher vite, se rangea sur le bord de la route comme un pauvre mendiant, afin de laisser l'enfant passer.

Tandis que celui-ci s'approcha, puis s'éloigna, le grand-père tendit la figure, l'oreille ouverte, le cœur béant, pour recueillir le plus possible de ce précieux passage d'enfant qui l'aiderait à se rappeler le s^en, mais il garda honnêtement sa main collée à son visage, et ses paupières fermées de toute leur force sur ses regards méchants.

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