LE ONZIÈME
ces pauvres, en amis et en ennemis. Il n'y avait qu'une raison arbitraire, abstraite, non valable : une question de chiffre, un signe. Au fond, ce n'était ni juste, ni même logique.-
Bientôt, je ne pus persévérer dans cette série d'erreurs. J'allai trouver le Maître et le suppliai de me donner un autre emploi, afin que je n'eusse pas chaque mois à recommencer la même mauvaise action.
Le numéro un était gras; le deux était maigre; le numéro trois était grande et le quatre toute petite.
Ces quatre numéros de la cour ouest, qui différaient aux yeux autant que quatre signes de ponctuation, avaient ceci de commun, d'avoir été condamnés pour vol au tribunal du chef-lieu vers la Saint-Jean passée. Mais leur ressemblance se bornait à Tàge de leur condamnation : leurs crimes respectifs avaient été — étaient — aussi divers que leurs personnes, les hommes ayant dépouillé, l'un un riche étranger, l'autre une foule de pauvres petites gens, et les deux femmes ayant perpétré l'action abominable, l'une par amour, l'autre par haine. Ils s'ignoraient d'ailleurs tous quatre, si proches^
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mais séparés par l'ombre dure des cloisons et ne' voisinant pas plus que ceux qui sont côte à côte dcins les cimetières.
Un seul être les voyait tous : le geôlier, un mince employé incolore, à cheveux gris et à face grise, au cou mince et sec au milieu du col d'uniforme ainsi qu'une tige en pot, aux yeux embués sous son front bombé comme un galet. Il était un ancien marin; en vérité, il n'était plus rien, son esprit n'ayant pas l'envergure suffisante pour s'occuper à la fois du présent et du passé. Ses lèvres étaient toujours solidement jointes, et ses traits fixes comme ce qui est marqué sur une porte.
Pourtant il se dressait et remuait parmi les quatre passants intermittents et falots de la cour ronde, comme un survivant, et, tel qu'il était, ils n'avaient que lui au monde.
Mais il ne prêtait aucune attention aux quatre épaves .successives. Non seulement il ne leur parlait pas, mais il ne pensait rien en les voyant surgir, puis tourner, le temps prescrit, dans la cour comme sur un cadran.
C'était de sa part faiblesse d'esprit? Oui; mais c'était surtout parce qu'il croyait que les coupables sont d'une race monstrueuse, infiniment différente de celle des autres, infiniment
lointaine. La foi que les siècles avaient tassée en lui n'était plus qu'une massive réprobation tranquille et muette contre ceux qui ont préféré le diable à l'honnêteté et qu'il était chargé de retenir hors du monde. Il savait qu'il y avait une tache ineffaçable sur les figures et les mains de ces lugubres étrangers. Ces criminels, pis encore, ces condamnés, qui chaque matin ressuscitaient un quart d'heure du cachot, avaient apparence humaine, mais c'étaient surtout des condamnés. Il les suivait des yeux par devoir avec une sorte d'aveuglement, dans leur lent et morne tourbillon quotidien au ras des murs de brique.
Un jour, il venait d'ouvrir une cellule d'oià une forme grise se tira, qui commença à déambuler en cercle, légère et entraînée, en hésitant, comme un chiffon de papier au vent.
Soudain, le geôlier perçut un petit frisson frôler sa nuque et un picotement lui poindre les yeux. Le spectacle des choses balança, chavira.
— Euh, euh! fit-il.
Ses doigts s'entr'ouvrirent; le trousseau de clefs tomba. Le vieux marin s'accota au mur. Mais il n'y a pas d'immobilité qui défende contre l'immense tempête vers laquelle on va à mesure que l'on vit. Il se sentit choir bien qu'il restât
debout, et, bien qu'il criât de toutes ses forces, il gémit faiblement.
Le prisonnier marchait, sans voir lui non plus le geôlier, et automatiquement, le temps de la promenade étant usé, il rentra, retomba dans sa case... Il n'y eut plus dans l'enceinte pavée qu'une forme arc-boutée dont palpitaient les mains.
On arriva enfin. On comprit qu'il se passait quelque chose d'anormal; on ramassa les clefs, on vérifia le contenu des cellules. Lorsqu'on vint au gardien, celui-ci se secouait, sorti enfin du sinistre cauchemar, tout ébaubi et balbjutiant, la langue lourde. Il se laissa conduire à l'infirmerie, en traînant les pieds.
Quelques jours après, le docteur ayant estimé que, nonobstant une baisse générale de ses facultés, l'humble fonctionnaire était complètement remis de son attaque — en attendant la seconde — l'homme reprit son métier; et personne n'aurait pu constater le moindre changement en lui.
Mais personne ne pouvait voir en lui. Il ne parvenait pas à se réveiller complètement du grand trouble extraordinaire, à se débarrasser du naufrage oîi il avait chancelé. Il conservait la stupeur de s'être débattu et d'avoir été sauvé.
Il conservait aussi certaines visions de délire, attachées aux yeux.
11 s'était vu tout petit, tel qu"il fut avant d'être mousse, avant tout. Oui, au Jiasard de son bref vertige, dans le remue-ménage de son pauvre cerveau, il avait entrevu, à des distances surnaturelles, desfigurespenchéessurlui...
Au seuil d'une porte, il y avait eu, un soir, des soirs, une ombre dont les bras tendus le cherchaient; et aussi, dans une cuisine, une robe auprès de laquelle on était plus tranquille qu'ailleurs... Son père, sa mère... Ils étaient revenus un peu auprès de lui. Et même, dans un éblouissement instantané, il avait revu une forme féminine qui était presque aussi grande que lui, qui n'était pas sa mère, qui aurait été sa sœur si elle n'eût été quelqu'un de plus divin et de plus incompréhensible.
Certes, il recommençait à oublier ces détails, étrangement ressuscites en un éclair de folie, mais il lui en restait de Fétonnement et des hésitations. Il était gêné par la confuse impression de tout ce qu'il avait dû être.
Lorsqu'il recommença à faire tourner un à un les prisonniers, vagues noyés de la coiu', il se prit à les regarder pour la première fois. Le soleil printanier se hasardait sur la crête du
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mur... Etait-ce à cause de cette lumière, ou pour tout autre miracle — mais voilà qu'il les voyait... 11 ne put s'empêcher de songer, timidement d'abord, que les uns avaient été des hommes, les autres, des femmes; et petit à petit lui vint l'idée qu'ils étaient restés, après tout, des hommes et des femmes.
Des choses qu'il n'avait jamais remarquées, des détails perdus jadis, le préoccupèrent. Les créatures prirent forme en face de cette figure de pierre qu'avait réveillée, animée, le mystérieux désordre organique. Et ainsi, ils furent, pour lui, de plus en plus dissemblables entre eux, de plus en plus solitaires et abandonnés.
Il voulut savoir leurs noms. Au greffe on les lui écrivit sur un bout de papier. Le gros s'appelait Mesmer, le maigre, Bazire, les deux femmes étaient la femme Popelin et la fdle Cordibois. Enrichi de ces renseignements, il demanda à un commis ce qu'ils avaient fait, l'apprit, se le récita. Quand il revit, après, chacun d'eux, il s'étonna du crime, puis à mesure qu'il les revit plus, il s'en étonna moins : tout arrive, dans le grand mélodrame d'ici-bas; il avait bien été petit, lui, et rampant, entre d'indistincts parents que la destinée avait depuis longtemps punis!
...Comme la plus grande des deux femmes accomplissait son dernier tour, il se planta devant elle. Elle s'arrêta, se redressa, car elle marchait toute penchée vers le centre de la courette, à cause de sa haute taille. Il ouvrit la bouche pour lui parler. Eut-elle peur d'être mordue? Elle fut prise d'un tremblement et le dévisagea, épouvantée, le cou tordu, l'œil oblique... Comme il ne lui faisait rien, la longue figure étiolée et légumineuse se tirailla; elle sourit. Lui aussi, sourit. Des cloches d'église, à cet instant, tintèrent vaguement. Il la vit se trémousser, faire une grimace. Elle renifla, étouffa un sanglot... Puis, elle le regarda avec des larmes aux yeux. Alors, il sentit qu'il avait aussi des larmes, et qu'ils avaient vraiment échangé un regard.
...L'autre était petite comme un joujou. Il la considérait si attentivement qu'au moment de rentrer, elle se tourna vers lui : il vit, se détachant sur l'ombre du cachot, sa blême figure aux pommettes et aux paupières rouges — toute endolorie, cicatrisée... 11 y eut là un moment de silence dont elle devina l'importance, car au lieu de lui dire n'importe quoi, elle fit simplement, tout bas :
— Je ne vous en veux pas.
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— Ah! .lit-il.
Elle hocha la tête, sourit, rougit, baissa le front et, enfin, ajouta :
— Je regrette...
— Moi aussi, murmura-t-il magnifiquement. II n'y eut jamais entre eux que ces quelques
grandes paroles. Car, en une violente secousse ce jour même, il se reprit. Il passa une nuit affreuse, terrorisé à l'idée de ce qu'il avait fait.
Ainsi, il oubliait son devoir, il rôdait autour des maudits pour s'approcher d'eux, il devenait un misérable pour qui la différence du bien et du mal s'effaçait, un fou qui, à travers les plus infâmes, cherchait de l'innocence et même de la ressemblance!
Il s'accusa, se frappa le front du poing, crispa sa main sèche sur son cœur qui ressuscitait, si beau... Étendu sur son grabat, il se traita de malfaiteur incapable désormais de rien comprendre.
— Je n'sais plus... Je n'suis plus sûr de moi...
Mais tout en geignant, il ne pouvait s'empêcher comme en un suprême appel, d'ouvrir les yeux tout grands dans la nuit contraire aux lois, dans la nuit pleine d'inconnu et d'infini.
Ce fut par un beau coup de surprise que nous pénétrâmes dans le village de Karakou (ou un nom approchant). Il ne contenait que des femmes, des enfants et des vieillards. Tous les guerriers Lolobés (c'«st à peu près ainsi que s'appelaient ces ouistitis, mais je n'affirme rien) étaient partis pour la chasse, par hasard, ce soir-là.
Grâce au crépuscule épais et aussi à ce fait qu^m des nôtres assomma discrètement un polichinelle à la figure ridée comme un vieux soulier ciré et qui, accroupi près de l'enceinte, croyait garder le village, nous rampâmes sans donner l'éveil jusqu'aux abords de la place centrale.
Dissimulés derrière des cases, nous armâmes
et calâmes nos fusils, à cette fin de canarder toutes ces ombres qui ne se doutaient de rien, les unes assises sur des pierres ou par terre, les autres allant et venant.
En face de moi, sur un banc, contre un mur. deux moricauds étaient immobiles et muets, tout près l'un de Fautre, et, tout un visant celui de droite, je me demandais ce qu'ils pouvaient bien ne pas se dire...
Le signal! De partout à la fois, le tonnerre de nos fusils éclata. Ce ne fut pas long : toutes ces silhouettes d'encre furent envoyées ad patres dans les deux minutes : on aurait dit qu'ils s'enfonçaient dans le sol ou qu'ils s'envolaient et se dissipaient comme de la fumée.
Certes, nous expédiâmes ensuite un peu rudement, je l'avoue, les quelques survivants et survivantes qui, terrés dans leurs cases comme des mulots, avaient échappé à notre feu de salve. Ces excès, tout naturels et humains en terre de guerre, s'excusaient par la joie de la victoire et parce que nous étions ivres — ayant découvert dans la maîtresse case un tonneau de tafia vendu aux Lolobés en question par quelque misérable émissaire anglais. Pour moi, je dois dire à ma décharge que je
n'ai gardé qu'un souvenir extrêmement confus de ce qui se passa alors. Si, pourtant, un détail : Les deux sauvages qui me faisaient vis-à-vis tandis que j'installais mon fusil devant moi et que j'en choisissais un. Ceux-là, je les revis : je tombai presque sur eux. Au pied du banc où, l'instant d'avant, ils se taisaient ensemble si drôlement, ils no faisaient plus qu'un seul cadavre. C'était un négrillon et une négrillonne crispés et cramponnés l'un à. l'autre, comme les deux mains... Deux amoureux! La chose, malgré moi, me hanta la cervelle, au point que pendant cette soirée historique, je ne pus m'empêcher d'en plaisanter plusieurs fois.
Puis ma mémoire chavire : l'orgie, nos cris, nos danses, nos grimaces et nos gesticulations, et soudain, une douleur aiguë au crâne... Je tombe... Plus rien.
...Je ne repris connaissance que six semaines après, à l'hôpital de Saint-Louis : uîi matin, j'ouvris les yeux dans un décor blanchâtre et une odeur d'iodoforme.
On m'apprit alors, par petites doses, ce qui s'était passé : notre colonne s'était imprudemment attardée dans le village conquis, et endormie sur place. Aussi, les guerriers Lolobés,
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de retour, avaient massacré tous les nôtres, tous, jusqu'au dernier.
— Et moi? fis-je.
On m'expliqua qu'un hasard m'avait sauvé : l'écroulement d'une case dont les débris m'avaient assommé, mais dissimulé. Le lendemain, le gros de l'expédition avait repris et rasé le village, tué enfin tous les Lolobés et m'avait tiré par les pieds hors des décombres protecteurs.
...Mais il y avait mieux encore : le gouverneur était venu près de mon lit m'annoncer lui-même que j'étais nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Tous mes camarades, tués, moi décoré! Je m'endormis ce jour-là dans une indicible émotion et une béatitude sans mélange.
Je ne fus pas long à guérir : j'avais une telle hâte de revenir à mon village avec la croix que j'avais gagnée! Je bâtissais des rêves où je voyais les têtes qu'ils feraient tous : père, mère, voisins. Mes ex-amis, restés de pauvres bougres, n'oseraient plus me parler; les contremaîtres de l'usine fraieraient avec moi. Qui sait même si la riche mademoiselle Mounier, malgré sa vieillesse, n'accepterait pas de m'épouser!
Le jour tant attendu arriva : par un matin de juillet, je débarquai à Villeneuve, la jambe traînante et la tête haute, avec ma vieille capote et ma croix neuve.
Quelle réception, mes seigneurs! La gare était bondée de musique, et il y avait une rangée de filles, les petites en premières communiantes et les grandes en mariées, avec drapeaux et bouquets. Un homme cerclé dans sa petite redingote et rouge comme une vache, m'interpella alors que j'étais encore sur le marchepied, et monsieur le comte de Vilvert, à qui appartient le château et qui était en costume de chasse, me sourit. Les gens se bousculaient, se poussaient, en disant : « Le v'ià! » comme on dit: « Vive le roi!» et dans le tas, mes parents s'épanouissaient, endimanchés et méconnaissables.
On me traîna à déjeuner à la mairie : il y eut des discours avant, des discours après. Dans tout cela, il n'était question que de moi. On m'appelait « le glorieux survivant de Karakou », le « héros du Sénégal ». On me raconta mon exploit de vingt façons diverses, avec une certaine manière d'y mêler tout d'un coup des choses sur la France et la civilisation...
Vers le soir, alors que le déjeuner tirait à sa
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fin, et qu'un se calmait, un journaliste s'approcha de ma chaise, et me demanda de lui narrer moi-même, pour son journal, les belles choses que j'avais faites.
— Eh bien, dis-je, voilà... je... j'ai...
Mais je ne trouvai rien à ajouter à ce préambule, et ne pus que le regarder, bouche bée* Mon bras, qui gesticulait <à vide, s'arrêta.
— J'sais plus! dus-je avouer.
— Bien répondu! glapit le godelureau.
Ce brave ne daigne même pas se rappeler ses prouesses!
Je souris; on se leva de table. Il y eut encore procession jusqu'au bout du village, palabres, apéritif d'honneur offert par Barbât père. Puis, après une embrassade monstre, on se dispersa... Et finalement, je me trouvai seul, à la brune, près des usines.
Alors, je pris le routon qui contourne l'église, pour rentrer à la maison. Bien que la nuit tombât mes yeux clignaient, éblouis, et mes pieds pesaient terriblement. J'avais la tête vide et creuse, et pourtant quelque chose me tracassait...
Oui, dans mon pauvre crâne s'enfonçait comme un clou la question saugrenue du fabricant de journaux : « Qu'est-ce que vous
avez fait de beau? » Oui, quoi, en somme, quoi? Évidemment, j'avais fait des choses extraordinaire à preuve, la croix, mais quoi?.. Je stoppai brusquement au milieu de la route assombrie et je restai là, planté comme une borne, à chercher, et à soupirer de ne pas trouver.
Était-ce qu'avec tout leur Champagne et avec toutes leurs raisons compliquées ils m'avaient brouille les idées? Toujours est-il que j'étais comme ceux qui dans les romans ont oublié un morceau de leur vie : j'avais oublié net mon action d'éclat, et elle m'avait l'air de n'être plus rien du tout...
Inquiet, je me remis en marche pour rentrer chez moi, comme autrefois.
...Alors, à un détour, j'aperçus, dans la pénombre, sur le banc d'une ferme, deux êtres assis l'un près de l'autre. Ils devaient se tenir par la main, ils ne disaient rien; mais ils semblaient s'adonner à ce silence mutuel comme à une occupation importante. On ne voyait rien d'eux, dans le brouillard du soir, sinon qu'ils avaient forme humaine et qu'ils échangeaient mieux que des paroles.
— Ah! fis-je, en m'arrêtant à nouveau.
Et, tout de suite, les yeux fixés sur ce coin pro-
fond du village, je visunaiilrovillage,maintenant anéanti, effacé d'ici-bas avec tous ses habitants, avec, surtout, les deux petites créatures noires qui avaient palpité ensemble devant moi, ne me montrant que leur forme humaine et leur silence enlacé... Et ce couple noir, à cause de la simplification de la nuit, ressemblait exactement à ces deux ombres-ci.
Ces ombres, ces nègres... C'était vraiment bête de voir un rapport... Mais je le voyais. Quand on a trop bu, on devient quasi innocent et simple d'esprit. Et je devais être bien ivre, car ce rapprochement cocasse, qui aurait du me faire rire, me fit pleurer; et je portai ma main à ma croix, je l'enlevai de ma poitrine et la cachai, vite, au fond de ma poche, comme un objet volé.