SAAR
Saar était le plus beau des grands lévriers du Nord. Nul autant que lui ne montrait les formes nettes et magnifiques de sa race aujourd'hui disparue, après avoir été la plus noble qui passa sur la terre, hormis la race royale des hommes. Des vestiges de ce que pouvait être aux yeux son émouvante apparition subsistèrent longtemps parmi les coureurs à fourrure de la Scythie orientale et ceux qui grandissent démesurément dans le nuage éternel qui couvre les îles de l'Étain et la Calédonie, et ceux de la Perse fabuleuse, et même l'espèce de canins courbes et linéaires qu'a rapetisses et durcis comme des arcs le climat flamboyant de la Libye.
Il avait des yeux farouches qui, le jour,
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étaient de jais et, à mesure que la nuit tombait, d'un saphir de plus en plus précieux. 11 galoppait en cercle autour d'un cheval au galop; les oiseaux ne lui échappaient qu'en montant tout droit dans le ciel, et quand il bondissait, son effort était si paisible qu'il semblait que c'était la terre qui se soulevait pour lancer en avant l'admirable projectile.
Il savait garder les troupeaux à laine des marchands navigateurs. Cette besogne était comme une obscure religion qu'il pratiquait sans défaillir, sous l'oeil passif du berger qui lui donnait souverainement à manger. Confiné dans les pâturages extrêmes de la presqu'ile, il y demeurait, subissant l'humidité maligne du matin et les pièges du soir — lui qui aurait pu rattraper le soleil et couper toutes les distances avec la grande faux de sa tête et ses pattes sveltes comme des glaives.
Or Fhiver s'annonça terrible. Les pluies furent telles qu'à plusieurs endroits la couche de terre au duvet verdâtre glissa sur les flancs du rivage et qu'on vit saillir le squelette même du pays.
Le berger et le chien continuaient à sauver régulièrement le troupeau de la famine, et pendant que les blafards moutons terrorisés
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quêtaient l'herbe noyée, tous deux se tenaient debout, plantés — l'homme comme une pierre sacrée, le chien comme un portique — à quelque distance de l'arbre tordu dont ils évitaient l'abri, car ils savaient que la foudre le visait.
Une nuit, il se produisit quelque chose d'épouvantable. A une portée de cri de la palissade où le troupeau se terrait, la tourmente et l'inondation submergèrent la chaussée naturelle qui reliait les pâturages au continent. Sur ce passage, formé de crêtes montagneuses, la mer s'installa et il n'en subsista, autour de l'abîme neuf, qu'une indécise mâchoire de récifs, dont les pointes à peine submergées attiraient, à chaque remous, de petits tourbillons creux. Cette nuit-là, la tempête clama si fort que Saar crut qu'on l'appelait. Il s'élança, violemment attaqué par l'orage, vers l'asile où dormait le seul maître. Il entrevit celui-ci cramponné sur un roc — au milieu de l'azur noirci et déchaîné de la nuit — puis soudain, sans que le chien sût pourquoi, Thomme plongea dans l'abîme, le manteau tumultueux, comme s'il s'envolait vers les entrailles de la terre.
Le grand Saar attendit, les muscles tellement bandés qu'il étreignait le roc comme la main d'un dieu, et que la pluie, en battant
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ses flancs, faisait le bruit qu'elle fait en tombant sur la pierre.
Le petit jour vint, délayant à peine l'averse diluvienne. Le vent poussait des nuages de pluie au ras du sol, comme des flammes... Saar baissa sa tête d'ours aigu, et se mit à courir en gémissant et en cherchant. Il ne trouva rien que le débordement de la mer mêlé à l'absence démesurée du maître.
Puis, comme le jour régnait, et que les heures amènent irrésistiblement des actions, il fit sortir les moutons, que la terreur collait sur le sol spongieux contre les cloisons visqueuses de bois, et les dirigea du côté des champs, à l'extrémité du promontoire changé en île depuis que la terre avait été vaincue par la mer.
Il se servit, comme naguère, des commandements utiles qu'on fait en aboyant. Il mêla, pour des indications péremptoires, les divers sons qu'est capable d'émettre le long gosier flexible des lévriers du septentrion. Il gronda; s'envola d'un saut par-dessus le troupeau pour bousculer dans le bon sens une brebis inconsciemment sollicitée par la pente sournoise.
La montée du dernier vallonnement fut
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rude. Il eut à diriger une large bataille contre le vent. Celui-ci se précipitait sur la masse des timides boules laineuses, les secouant, essayant de les disperser dans tous les sens. Mais, opiniâtrement, le chien refaisait, à mesure, un seul troupeau de la horde défaillante, à force de l'enlacer dans sa vitesse comparable à un lien.
C'est ainsi que les bêlants et obscurs voyageurs — seuls habitants de ce coin du monde désormais déchiré du reste — arrivèrent à leur but : le champ de la veille.
Chaque mouton, chaque brebis, chaque agneau baissa la tête et brouta Fherbe. Saar s'allongea comme de coutume à Técart, regardant plus loin que les pâles créatures dont la molle destinée était tissée avec la sienne.
Alors une lourde sensation intérieure le força à penser, et il réfléchit qu'il avait faim.
Il se mit à attendre impérieusement son maître, celui dont la figure plate et haute brillait plus que toute chose, importante comme la lune.
Personne; et le temps seul passa, sans se laisser voir. Au moment où un faible rayon blêmit le dôme submergé du ciel, le grand chien se leva, vide, incomplet, déconcerté par l'envie de manger et de boire.