‹ Nous autresChapitre 46 sur 61 · NOUS Ai'TiU':s · texte numérisé non relu

NOUS Ai'TiU':s

femme. Et leur petit Maurice, qui était né juste le même jour que Lanlurlu — trois ans en çà — arbora un peu de rose sur sa figure pâlotte et chétive.

Dans la suite, le champion s'adjugea la Coupe du Centre. Cette fois, il éprouva plus de difficultés, et il lui fallut fournir une énorme dépense d'énergie pour battre d'une longueur Kali, la pouliche blanche de M. de Saint- Aulaine.

Deux ans s'écoulèrent. Son maître dut convenir que le cheval — malgré sa race — ne pouvait plus figurer dans les grandes épreuves. Il était toujours illustre, à cause de ses deux championnats, mais c'était son nom, ce a'était plus lui, qu'on célébrait. Il passa dans l'escadron, échut à un homme semblable à tant d'autres par l'absence de galons. Il ne s'appela plus que Turin. « Il est champion ! -> annonça, la première année, l'adjudant aux recrues impressionnées. « Il a été champion », remarqua deux ans après quelqu'un cpi se souvint du fait parce que, à la suite d'une randonnée harassante dans la glaise, l'animal s'était signalé par une sorte de résurrection d'ardeur, un incomparable rush finaJ.

Le temps arriva où, après une sorte de juge-

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ment, des déplacements et l'emprisonnement dans de nouvelles écuries, on l'attela à un fiacre. Encore vigoureux malgré ses dix ans bien sonnés il trotta allègrement pendant une saison, puis une autre...

Mais l'âge, cette maladie triste qu'aggravait l'insuffisance de nourriture, vint lui rendre ardu le travail incessant.

L'ancien champion retrouvait par éclairs la fougue opiniâtre de sa noble race, l'élan exaspéré de son << sang » pour accomplir jusqu'au bout d'insignifiantes courses dans le labyrinthe des rues. Il apportait maintenant plus de tenace volonté et d'héroïque entêtement pour atteindre quelque morne porte cochère, qu'il n'en avait déployés jadis pour fouler autour du poteau d'arrivée et de la tribune d'honneur, le sable encore vierge.

- Son nom, transmis sans précaution, sans intérêt, s'était perdu. Son cocher l'ignorait; de sorte que Lanturlu n'était en réalité plus personne.

Puis tant de jours tombèrent sur lui qu'à la longue ils le meurtrirent, le blessèrent, aussi sûrement que des coups. Son corps de déforma, ses mouvements se ridiculisèrent. Son squelette, de plus en plus, se dessina,

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apparut sous sa peau usée, par places, jusqu'au sang. 11 désapprit, malgré lui, à galoper; il ne trotta plus que par accès : de petites crises inopinées d'ivresse militante, de folie sportive, qui le laissaient ensuite abasourdi, sautillant sur place.

Bientôt, étreint par le harnais, martelé par le fouet, empêtré dans l'embrouillement des rues, il n'eut pas trop de toute l'éperdue obstination physique léguée par sa pure lignée d'ancêtres, pour marcher d'un pas égal, le temps qu'il fallait, se défendre quotidiennement contre l'effroyable lassitude, gagner la fin de la journée.

Un matin, on ne l'attela pas; mais un homme survint, l'acheta et l'emmena en disant aux palefreniers ricaneurs :

— On va essayer de s'en servir encore un peu. J'en tirerai bien pour mon argent.

Le cheval fut attaché à un wagonnet qui glissait sur des rails, près d'une carrière. Le wagonnet marchait presque tout seul; et en vérité, ce travail n'en était pas un.

Pourtant, dès la deuxième heure, l'animal, flageolant, dansant sur ses pattes pliées — marquées d'une cassure par l'infini et insurmontable travail — s'arrêta entre les rails, prisonnier

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du petit véliiciil(>, comme si celui-ci avait eu les racines d'un mur! On vociféra. Il se raidit en palpitant, son œil brasilla, il se débattit en avant, cramponné, co-mnie un naufragé, à la terre pierreuse du talus... Et il avança! Quand le wagonnet, au bout de quelques mètres, parvint jusqu'au trou oîi on le vidait, le cheval avait accompli la plus admirable prouesse sportive qu'il eût jamais fournie aux heures historiques et ensoleillées de sa destinée. C'était, en A^érité, son obscur et splendide record !

Ce ne fut pas, cependant, son plus magnifique exploit. Il se révéla plus brave et plus fort trois jours après, pendant quelques minutes.

Et pourtant, durant ces instants-là, il ne portait rien, ne traînait rien, et même un homme le tirait.

Mais il ne savait plus marcher, et le seul fait de se mouvoir était devenu enfin au-dessus de ses forces.

Aussi, au moment oîi passèrent, par ha.sard, dans la ruelle, tout près de lui, un officier à quatre galons accompagné d'un adolescent épanoui et charmant, qui ne le reconnurent pas plus que lui n'eût pu les reconnaître, au moment où eut lieu cette brève aventure

tragique que nul ne sut, il s'arrêta net sur le pavé.

Sa tête se rapprochait pas saccades du sol noir, de tout le noir que fixait Tabime béant de son gros œil, et, qu'aveugle il voyait. Il s'afïaissait doucement. Il allait obéir au poids, au poids effrayant de son être, contre lequel son rôle ici-bas avait été de lutter de plus en plus, et qui l'attirait tout entier vers la terre, dans la terre.

— Allons! grogna le maquignon.

Alors, à cet appel du maître éternel, à cet ordre divin de l'homme, par un sursaut de toute l'ardeur combative, de toute la haine acharnée de l'obstacle, de tout le besoin fatal d'arriver au but, dont il était pétri, le noble cheval s'arracha de l'immobilité, fit, hors du néant, un pas, deux pas, continua à aller...

Pendant qu'il chancelait ainsi, en avant, tout droit, il entendait dans sa cervelle de pauvre fou, qu'enserrait l'étroit cercueil de son crâne, bourdonner comme un orage d'acclamations... Et sublime, recréant par une sorte de prodige ses forces complètement finies, inventant au bout de sa vie une vie nouvelle, aussi miraculeux qu'une statue qui se déplacerait, il franchit le porche de l'abattoir...

C'était en pleine rue et en plein soleil. Sur le banc de pierre dorée posé contre la maison dorée, deux petites filles s'épanouissaient.

Elles vibraient, stridaient de rire. Elles avaient des cheveux de soie noire emmêlée, des yeux luisants et des bouches aussi petites, mais aussi mouillées que des grains de grenade.

— Il y a eu un miracle, et je l'ai vu, affirma Tomasita, de toute la force de son gosier de fauvette.

— Un miracle? Et tu l'as vu? reprit, plus aiguë encore, la voix de Conchita, qui redressa son petit c>ya nu, vermeil comme un collier et érigea ses mignonnes mains, couleur de Forange, aux fines griiïes toutes noires.

Tomasita, qui avait vu onze fois, dans sa

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vie, le mois de mai commencer et fmir, prit de nouveau à témoin la purissime Madone qu'elle avait assisté à un miracle.

Devant cette insistance, Conchita ne put que fermer à demi les yeux et ouvrir à moitié la bouche, dans Tattente d'explications surnaturelles.

— C'était un jour... Figure-toi... Oui, c'était une bien triste chose... Il y avait eu...

En proie à la trop riche histoire, assaillie de tout ce qu'il y avait à dire sur ce sujet, l'enfant ne savait comment commencer... Elle ferma la bouche, plissa son front; elle fit un gros effort pour choisir, entre tous, les premiers mots.

— C'était une belle dame, ma colombette. Elle s'appelait Dolorès, Dolorès Malloca. Mais ce n'est rien de dire son' nom! On ne peut pas savoir, sans l'avoir vue, combien elle était jolie. On aurait dit qu'elle brillait.

« Je t'ai dit, n'est-ce pas, qu'elle était venue chez nous... Chez nous, à Llassa, de l'autre côté de la Mansanille. A Llassa, c'est comme ici, mais c'est plus blanc et plus rouge; c'est comme ici si tous les jours étaient des dimanches.

« Son mari Daniel était parti en voyage pour tout l'été. Elle était chez nous à cause de cela,

et elle était helle comme des anges. Elle était si belle que lorsqu'elle venait, je n'osais pas m'approcher d'elle, et que lorsque j'étais avec elle, je n'osais pas m'en aller. Mais elle était très différente des autres femmes, je te l'ai dit, n'est-ce pas? Elle était sérieuse, trop sérieuse. Elle ne parlait pas beaucoup : seulement lorsqu'il le fallait ; et, pendant longtemps, j'ai cru qu'elle ne savait pas rire. Elle avait beaucoup de robes. — Eh bien, à Pâques, elle a mis une robe grise.

— Une robe grise !

-^ Oui, elle a mis exprès une robe grise. Je sais pourquoi elle était comme cela : c'est parce que son mari était loin, et qu'il ne reviendrait qu'après l'été. Elle pensait à lui; elle parlait de lui. l'n jour, elle murmurait des phrases comme on récite une prière — et j'ai entendu que ces phrases étaient des chapelets faits avec son nom. Si on lui parlait d'autre chose, elle vous regardait un instant avec ses yeux grands comme la bouche, avant de comprendre et de répondre... Oui, c'est parce qu'il n'était pas là qu'elle était triste et qu'elle ne voulait pas aimer le rouge, le bleu, ni le violet, ni rien.

— Et alors? dit Conchita dont les yeux

ornaient la figure coloriée, comme deux gouttes de rosée sur la face poupine d'une rose.

— Et alors, il y a eu deux autres choses : la première, c'est qu'elle a continué à être triste, et que c'était trop, et que personne n'y comprenait rien. Et l'autre chose, c'est que mon frère Nemecio était attiré par elle, et qu'il la cherchait toujours, et qu'il avait besoin d'elle.

— Ah! fit Conchita, et elle entendait dans l'obscurité de sa trop jeune chair et de sa destinée trop petite, l'éternelle histoire d'amour balbutier.

— Et elle était de plus en plus grave, de plus en plus blanche et muette, à cause de l'absence de maître Daniel; c'était comme une petite mort dans elle, et un petit deuil sur elle. C'était une maladie de douceur où elle se consumait. .^ Même le matin, quand la journée a l'air de faire des promesses, ou à midi, quand la campagne vous respire dans la figure, ou le long de la rue chaude comme quelqu'im, et même quand le soir s'appuie sur vous, — elle allait, enveloppée dans son idée comme une religieuse, sans rien voir, sans rien toucher, sans rien goûter.

« Et Nemecio était très malheureux. Il

roiilail des yeux farouches et se mordait les poings. Il se jetait dans des coins comme un chien blessé... Une fois je me suis approchée de lui — qui ne m'avait pas aperçue parce que je suis petite — et j'ai vu qu'il sanglotait, toute la figure ruisselante, comme si vraiment son cœur saignait.

« Une autre fois, il lui parlait... J'étais derrière; je voyais son dos à lui, qui remuait, je la voyais, elle, droite et inflexible comme une de ces apparitions qui semblent un long voile. Il lui cria :

— « Je voudrais que vous me détestiez!

« Elle ne dit rien — pas même : non! L'instant d'après, je vis sa figure : une statue. Pire qu'une statue : la Madone de l'église, quand on lui demande quelque chose, tu sais?

« Alors, j'ai compris, moi, ce qu'il y avait : il y avait un sortilège... Oui, c'était un mauvais sort que lui avait jeté son mari en s'en allant. Si elle était si froide, si immobile, si étrangère, c'est parce qu'il lui avait défendu, comme un sorcier qu'il était, de sortir de son souvenir. Alors, tu comprends, ma petite amie, elle ne pouvait pas ne pas penser à lui tout seul, et elle possédait le secret de ne pas sourire à mon frère quand il pleurait tout près d'elle.

— Et alors, le méchant Daniel est revenu?

— Non, pas encore. Ecoute. Alors, il y a eu une corrida. Elle y est venue avec nous; elle nous a suivis à la fête comme une ombre blanche, les yeux ouverts, l'esprit toujours occupé par les sorcelleries de son mari.

« Elle s'est assise sur les gradins, rendant plus belle toute une partie de la foule. Elle a laissé ses regards aller en avant, pâle et dépaysée au milieu de tous ces gens heureux et rouges de soleil, comme la lune en personne. Moi, j'étais près d'elle, et je la regardais ne pas bouger.

« Mais tout à coup, elle a tremblé...

« C'est qu'il y avait du sang dans l'arène. Le taureau, une mauvaise bête, avait été puni et mis au fer. Le sang lui coulait du museau, comme un ruban.

« Alors, elle -a regardé, les yeux ouverts de toute leur force; elle s'est penchée, s'est tendue, pour regarder, regarder plus... Ma Conchinetta, elle revenait à elle, elle se réveillait, enfin, elle se réveillait!

a L'instant d'après, un cheval s'est abattu, et le soleil a fait briller son ventre fendu... Alors, tandis que toutes les femmes se levaient et applaudissaient, elle aussi, redevenant une

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feinnio comme les autres, s'est levée, et s'est mise à crier!

« Quand est venue la mise à mort, elle a dit d'une voix étranglée :

— « Comme on est loin, comme on est loin!

« Et quand Tépée de l'espada s'est enfoncée, j'ai vu sa main palpitante, fine comme la soie, qui saisissait et serrait le bras do Nemecio, et elle l'a appelé par son nom, d'une voix chantante... En revenant, elle n'était plus la même, parce qu'elle était pareille aux autres. Le sortilège était rompu. Elle était délivrée, elle était délivrée! N'est-ce pas que c'est un miracle de la Sainte Vierge? »

— ■ Oui, dit Conchita.

Elle soupira, l'œil vague, puis elle dit, envieuse, extasiée :

— Il y aura un jour où, moi aussi, je deviendrai folle comme les autres!

— Oui, un jour, toi, moi!

Leurs figures devinrent plus joliment roses, leurs bouches plus profondément rouges. Elles se turent, d'un même silence trouble; elles abaissèrent leurs paupières sur leurs yeux resplendissants; elles renfermèrent leurs yeux comme des bijoux qu'on garde pour les grandes fêtes futures... Il semblait que dès ce moment,

elles se mettaient à attendre le jour où l'universel frisson les saisirait à leur tour ; il semblait qu'elles exposaient leurs deux petites personnes entières, comme deux grappes, au soleil qui fait mûrir les vierges dans leur chair et dans leur cœur, à Famour charnel qui ressemble au crime et fait tout rayonner à travers un voile de sang.

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