L'AUTRE MONDE
En un éclair, il voyait l'arène et les gradins, chaque fois que, trottant derrière les deux mules à sonnailles, il allait chercher le taureau tué.
C'était une évasion éblouissante et brève hors du toril où, durant le reste de la corrida et de son existence, il peinait, courbé, ne se redressant qu'à l'appel du cri de mort.
Le vieux était presque né dans ce réduit ténébreux, où les taureaux s'amoncelaient en beuglant, comparables à des nuées d'orage parmi la nuit, et qui ouvrait sa trappe sous la loge d'honneur, en face des montagnes de spectateurs.
Sa passion du grand jeu national l'avait poussé là aussitôt qu'il avait pu se tenir petitement debout.
"ISS NULS AITKKS...
A travers les cohues frénétiques il se faufilait, bambin impétueusement muet, comme un voleur de trésors. Ses yeux épiaient, entre deux dos palpitants, au delà de quelque face captivée et brasillante de vieille ou de quelque pâle visage illuminé de jeune fdle, la gesticulation du torero enflammé d'une cape...
Il avait donc rêvé d'être, lui aussi, torero. Orphelin, il avait fait ce rêve tout seul, et il se le racontait à mi-voix, dès que ses camarades n'étaient plus là pour le forcer à jouer et l'empêcher de s'écouter. Quand ses bras eurent acquis de la force, il rôda près des bâtiments sacrés et y mendia une place. Il fut pris parmi les bouviers et les hommes de peine aux figures de terre cuite vernissées, à demi peintes en bleu par le rasoir. Il rampa, d'emploi en emploi, jusqu'au toril, au bord même de la plaza, au fond de l'assistance énorme qu'on voyait parfois remuer toute, comme un tremblement de terre.
Il ne serait jamais torero. On le lui dit; puis il s'en aperçut bien. Il poussait mal. Massive et drue, sa carrure s'élevait de travers. Il portait ses solides épaules comme un fardeau embarrassant; une de ses lourdes mains se balançait plus bas que l'autre. De plus, le
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diahlo, qui pense à Unil, lui mit sur la liguro une laideur qui i^randit et s'étala avec Tâge. Cette laideur excita d'abord les gros rires des fillettes, puis les petits cris des filles. Elle était à la ronde un prétexte à conversations, un sujet de tendres colloques pour les amoureux. On en parlait comme du mauvais temps.
Lorsqu'il rencontrait le valet du toril, le boji curé de La Roche baissait la tête, vaguement honteux.
Comment, dès lors, était-il possible qu'il devînt jamais un de ceux dont l'épée fait rougir et resplendir le taureau au soleil, comme un bûcher?
Il se résigna à végéter obscurément dans le trou d'où la brute sort, invincible, et où elle tombe, vaincue. Il ne souffrit pas de la désillusion immense; son esprit s'était peu à peu arrêté de progresser. Sa pensée somnolente n'était pas capable de bâtir, en lui, des drames. Il désapprit à espérer, puis à regretter. Mais il avait conservé sa religion d'enfance pour les courses. Il lui suffisait de vivre tout près d'elles, à l'ombre de leur soleil, d'apparaître quelques instants, après chaque mise à mort, au milieu du cratère de la plaza...
L'enceinte vibrait encore des ovations jetées
à l'espada, et lorsque, lui, attachait le taureau au trait pour Fenlever du champ de bataille, il recueillait, comme des miettes, les dernières clameurs des hommes vainqueurs, autour des derniers silences de la bête couchée.
Le temps passa. L'obscur et difforme comparse de la cérémonie rituelle, du somptueux sacrifice, ne quittait guère le toril où il était enterré comme une racine... Il continua à vieillir et à rester laid. Ses paupières clignotaient, larmoyaient au contact de la lumière, et ses joues et son menton, naguère charbonneux, se couvraient d'une poussière grise.
Il n'y avait rien eu dans sa vie. Rien? Si, pourtant. Quelque chose, ou plutôt quelqu'un : une toute petite fille qui, au loin, au loin, le regardait.
Il y avait une petite fille mignonne comme un bijou, qu'il avait tenue entre ses doigts, sur ses genoux, pendant un peu de temps : une saison peut-être, ou deux saisons — et avec ses petits yeux violets qui la rendaient dissemblable à tous, la désignaient si bien, elle le regardait, lui.
Une vingtaine d'années avaient coulé depuis que cette enfant était passée dans ses doigts et était partie dans Fautre monde.
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La venue de la fragile créature prêtée par le destin avait été précédée d'un cauchemar brouillé, plein des cris, plein des sanglots d'une femme... Par crainte, par précaution, par un saint ou un vil sentiment, ou par pauvreté d'esprits il n'avait plus osé penser à cette femme, et bientôt il n'en avait plus été capable; mais il n'avait jamais empêché la figure puérile de le regarder du fond de la mort, et de sourire exprès pour lui. De sorte qu'à présent il ne voyait que cette image quand, rentré dans son taudis, le soir, il fermait les yeux, ou qu'en pleine nuit, il les ouvrait.
Et à cela se bornait son avenir, la résurrection de son cœur. D'autres années encore passèrent. Il était comme naguère, comme jadis, uniquemeat consacré à son devoir de gardien des proies colossales; et il restait voué, au fond, à l'image délicate de celle qui ressemblait en même temps à la madone et à l'enfant Jésus, puisque c'était une petite fille.
A la longue, ses oreilles durcirent, son large dos se courba, comme une voûte. Lorsqu'il se présentait pour clore la tragédie resplendissante de la course, sa tête s'orientait plus pénible-ment vers la multitude étagée en jardins sur les gradins, et il percevait plus confusément
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les restes de cris qui éclaboussaient sa personne. Peut-être se figurait-il, en ces jours où baissait peu à peu autour de lui l'universelle lumière, que la gloire des corridas diminuait dans la foule vieillie, . alors qu'au contraire la foule reste éternellement jeune et que la croyance aux combats contre la bête est de plus en plus ancrée dans les bas-fonds de la chair humaine.
Un jour, le crâne lui pesa plus que jamais, et il se sentit ivre d'ombre en s'avançant, le pas mal assuré, dans la nappe de soleil...
Le taureau? Il le chercha, la main au-dessus du front. Il le vit, il guida vers la masse inerte les deux bêtes couplées, derrière lesquelles sautait le crochet.
Là... Ils s'arrêtent. Les mules se secouent. Les hurlements du public na sont pas encore éteints, et tout d'un coup, à la suite d'un geste de l'espada blafard, ils repartent...
A ce moment, le vieil homme se rend compte que tout chavire autour de lui. 11 flageole, essaye de se retenir à l'espace, follement, comme si ses bras étaient des ailes; il s'abat en avant.
Il tombe de telle sorte que sa tête heurte le sol tout près du mufle du monstre, de la tête énorme c|ui bossue, comme un récif noir, le sable de l'arène. N'essayant pas de se relever,
n'y poiisant inêine plus, ignorant même qui il est, riiomme contemple, hagard, la tête de ranimai sauvage.
Elle n'est pas encore tout à fait morte; mais elle meurt. Le gros œil, démesurément ouvert, comme une plaie profonde, profonde, se trouble et s'embue. Et l'immobilité de cette tête bientôt mêlée à tout le néant qui fut et qui sera, apparaît au misérable, échoué aussi bas qu'elle, comme quelque chose d'immense et de fantastique... Il est ébloui d'une sorte d'évidence terrible, démesurée — qu'on ne discerne qu'au bord de ce monde, comme si elle était ailleurs : la profondeur d'un être vivant. Il ne daigne pas remarquer qu'on le tire, qu'on le palpe. Il a le temps, en un frisson surnaturel, de s'étonner de l'aveuglement des hommes qui ne voient pas tout ce qu'est la vie. La vie... La mort. Le meurtre est un miracle extraordinaire et facile... Le regard effaré du bouvier, qu'on soulève, cherche, cherche et se fixe, comme s'il avait tout trouvé, sur l'autre regard si semblablement, si divinement effaré. Et c'est dans cette simplicité de notre mort, à nous tous, à nous autres, que son faible esprit naufrage...
Loin de la piste d'or où une nouvelle passe se préparait, on le déposa sur de la paille.
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— Il est mort, dit rélégant docteur.
Ce médecin était un peu pressé, comme tous les jeunes gens. La gorge du vieux tremblait encore de l'écho d'un râle qu'on aurait perçu à condition de se pencher sur lui. Ses grosses lèvres gargouillaient pour retenir gauchement les souffles suprêmes.
Et surtout, ses yeux voyaient dans une belle lumière, bien différente de celle de ce monde, une mignonne lillette aux yeux violets qui essayait d'entourer de ses petits bras, pour l'embrasser, la grosse tête d'un taureau.