HALLALI
l'obstacle. A travers les paroles, les prétextes, les contraintes, cela se faisait jour sur leurs traits. S'ils avaient envie de se jeter sur moi avec de la rage et de la haine, ce n'était pas seulement par orgueil blessé, c'était à cause d'un effrayant désappointement.
Ils avaient traqué cette chair fuyante; maintenant, arrivés sur elle, ils voulaient l'égorger. L'un d'eux essaya de m'expliquer cela, par phrases saccadées, et en parlant il relevait la tète A'ers la proie, pour la surveiller.
Un vieillard tendait vers la victime espérée sa main crispée en griffe. Un autre, plus féroce, la regardait avec désir.
Et les femmes étaient plus laides que les hommes. La pudeur retenait leurs vraies paroles dans leur gorge, mais une extraordinaire excitation les troublait tout entières. On les sentait livrées à une honteuse attente, tout le corps palpitant.
L'une d'elles, très jeune, avec sa natte mirelevée qui dansait sur son dos, s'était, dans un élan spontané, glissée au premier rang, et levant vers moi ses yeux charmants :
— Je vous en supplie, monsieur! dit-elle en joignant les mains.
A côté des groupes si passionnément déconte-
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nancés, le hurlement des chiens prenait quelque chose d'innocent : les chiens esclaves n'avaient contre le cerf que la haine des hommes...
Et les paysans étaient maintenant plus à l'écart. Il me parut qu'ils se séparaient des autres, qu'ils commençaient à comprendre que la chasse est autre chose que ce qu'on croit.
Une femme du peuple, qui portait un enfant dans ses bras, s'éloigna précipitamment, comme si elle avait tout d'un coup craint une contagion... Le boucher du village, avec son tablier taché du sang de son métier, regardait, les bras majestueusement croisés, et on lisait sur le visage du sombre ouvrier une expression de mépris et de colère.
Cependant le grondement el la menace s'exaspéraient.
Je compris que nous serions tous les deux vaincus, que je ne pourrais pas défendre longtemps la bête traquée, tant ils avaient besoin de l'assassiner.
Mes yeux se reposèrent sur le vaste animal qui n'était même pas blessé; et avec un désordre et une hâte désespérés, des rêves de douceur passèrent dans ma tête... Les quelques minutes d'existence que je lui avais jusqu'ici conservées meparaissaientprécieuses et presques tendres. Et
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en songeant aux cris sanguinaires qui m'assaillaient, je compris à quel point la créature humaine et l'animal, qui diffèrent si prodigieusement dans la vie, se ressemblent pour mourir, et que tous les êtres vivants s'en vont fraternellement.
Alors je serrai les poings et je bégayai : ^ Je ne veux pas! Allez-vous en!
Mais la houle débordait, prête à tout.
— Il nous le faut ! haleta une voix.
— A mort!... A mort!... clamèrent les autres.
Une petite main s'agita.
— J'ai trouvé! On peut le tuer d'ici, avec ma carabine!...
— C'est vrai! C'est vrai!... Bonne idée!
— Moi!
— Moi!
Un gros jeune homme arma la carabine, mesura de l'œil la distance. J'empoignai l'arme par le canon et l'arrachai de ses mains.
— Manant! bava-t-il.
... C'est alors que la poussée s'accomplit, de partout, irrésistible... Ils entrèrent tous.
Soulevé, bousculé, rejeté, j'essayais encore de me faire entendre.
— Allez-vous en! Je ne veux pas!
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Mais leur joie forcenée ne pouvait plus rien écouter et se précipitait vers l'animal qui, dans l'angle du mur, ouvrait ses yeux avec la grande tranquillité vide de la nature, ou du néant.
Alors, je sentis que je me jetai devant .la créature condamnée; je sentis que j'épaulai la carabine, que je tirai sur la meute des hommes et des femmes... et que j'avais raison!