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VENGEANCE

Dans cette loge d'artiste de cirque, au milieu des pauvres oripeaux luxueux, des glorieuses affiches de papier, des débris de décors, la petite dompteuse était étendue, glacée. On l'avait posée sur des tentures et des draperies, comme sur des espèces de drapeaux; et je veillais seul, ayant gardé mon costume de dompteur.

Ma douleur ne servait à rien. Elle était morte, ma compagne, ma femme, mon enfant, celle qui avait inventé pour moi tant de bonnes paroles et de beaux regards. Depuis des heures que frissonnait sur elle la lueur de la bougie et que je sanglotais, sa petite figure devenait de plus en plus immobile.

C'était la dernière nuit qu'elle passait sur

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la terre. Cette nuit encore, bien que morte, elle était là, à côté de moi. Cette nuit encore, bien que morte, elle souriait : ses traits reposés avaient repris leur vraie forme, leur habitude, et alors, naturellement, elle s'était mise à me sourire. Cette nuit encore, j'aurais pu la toucher. Mais demain, elle irait dans la terre; puis, cachée et seule, elle changerait.

Et tout mon deuil, mon impuissance, se répétaient dans une prière inutile, une invocation de fou que je proférais en tremblant :

■ — Oh! si ce drame n'avait pas eu lieu! Si elle n'était pas entrée dans la cage!... Oh! mon Dieu! si...

Et je pensai, en un frisson affreux, à celui qui l'avait tuée... Lui...

Le grand lion.

Dans un angle de la cage, je ne sais pas comment — l'abominable chose fut si rapide — un coup de mystérieuse colère avait jeté l'énorme monstre sur elle, et tout de suite, elle avait été tuée.

Pourtant, elle était si riante et si fraîche! Tandis que j'étais là, n'osant pas ne pas la regarder, à cause du peu de moments que nous avions, ses sourires et ses grâces étaient ce qui m'obsédait le plus. J'étais torturé par

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la finesse de sa voix, la légèreté de sa marche, la petitesse de ses mains. Et je me débattais... Le lion... Le lion!...

Alors, vers minuit, dans une crise, je fus pris d'une fureur désespérée contre le grand lion maudit. Une idée s'implanta, farouche, dans mon cerveau : me venger, le tuer!

Et je me levai en chancelant, pour aller le tuer.

Je parcourus un couloir, le long de la toile oblique du cirque, et j'arrivai aux cages, avec ma lampe allumée et mon revolver.

Je ne me souviens plus des détails. Au fond, tout contre les barreaux, la forme monumentale remua. Puis, gêné dans la souveraineté de son sommeil,le lion se leva en s'étirant, hostile, sauvage; sa griffe déchira le plancher, un grondement rauque passa dans l'enfer de sa gorge.

Une rage folle me monta à la tête. J'étendis le bras. Une fois, deux fois, six fois, je fis feu. Le fantôme hideux et colossal se dressa tout entier, comme une maison qu'une mine fait sauter. Il se secoua terriblement, il fit trembler, comme un ouragan, la cage et toute la baraque et, eût-on dit, la terre elle-même. Puis il exhala un petit miaulement plaintif

OÙ l'on sentait une intime soufTrance. Il souffla, s'écroula, et je l'entendis lécher ses plaies.

Il devait avoir le cœur haché par les balles. En un instant son sang emplit la cage et s'égoutta audehors.

J'étais glacé, hébété; je ne savais plus rien.

Mais tout d'un coup, un remords aigu, déchirant, inouï, s'empara de moi. J'entrai dans la cage, j'allai à lui, je m'agenouillai, et j'entendis mes lèvres qui lui demandaient pardon. II s'arrêta de se lécher, demeura un instant immobile, puis il s'appuya doucement sur moi, me présentant la blessure énorme d'où son sang coulait comme d'une source.

Nous restâmes ainsi tous les deux, côte à côte, à ne pas comprendre.

Le grand corps continuait à répandre son sang et à jeter un très léger râle, voilé, étouffé, comme destiné â moi seul. Ah! ce cri trop petit qui semblait me parler tout bas!... La face gigantesque, hérissée, pleine de nuit, s'inclinait peu à peu vers le sol, et on voyait baisser comme une lampe les fanaux verts de ses yeux.

Penchéj^plié sur lui, je le regardais, et j'étais saisi par une sorte d'émerveillement à le voir créé si grand, si fort et si beau.

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Je scrutai Témeraude crépusculaire du regard, je contemplai de près les formes de son corps, ramassées, tassées et sculptées sous leur velours épais : l'admirable organisme assemblé pour une destinée extraordinaire, d'aventures et de victoires. J'étendis la main, et je touchai la tête, l'énorme tête inerte et obscure, et qui était tout de même un monde.

...Je le voyais de mieux en mieux, de plus en plus ; mon regard descendait en lui comme dans un puits. Je le contemplai ainsi qu'un trésor. J'adorai sa gloire si simple, son ardeur, son amour féroce de la vie, la plénitude menaçante de son sommeil et l'étirement souple des faisceaux de sa chair, et la fête de ses repas, et sa fauve habitude native du désert avec les mirages, le jour, de l'oasis, et la nuit, des étoiles.

Et j'effleurai la patte posée trop doucement par terre, et mes doigts se mêlèrent aux griffes à demi sorties. Ses griffes! C'étaient celles-là... Il l'avait tuée, elle, avec ces griffes. Il avait souillé la chair exquise avec ces griffes hideuses et criminelles.

Criminelles?... Non! innocentes. Il n'y avait qu'un criminel : moi!...

Et presque étendu sur ce corps dont les

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battements s'espaçaient, devenaient immenses, j'enlaçai de mes bras le colossal mourant, et je le serrai en tremblant contre moi, tandis qu'il abandonnait sa tête sur mon cœur!

Alors, comme un dormeur qui se réveille, comme un aveugle délivré, je vis la vérité changer de forme. Je me mis à démêler des choses plus terribles et plus douces que je n'avais été jusque-là capable de le comprendre : le prix incalculable de la vie, du mouvement, de tout ce que, par une décision de mon jugement infirme, j'avais jeté à la boue, à la pourriture, à la poussière.

J'avais ajouté cette immobilité à l'autre — à celle du petit ange posé là-bas comme un crucifix. J'avais rendu la mort plus impitoyable et plus infâme.

Tout était pire qu'avant. Le meurtre de l'enfant et le meurtre du lion n'avaient aucun rapport, aucun. Dans un prodigieux effort, j'essayai de rapprocher ces drames, de les attacher l'un à l'autre, de les changer l'un avec l'autre, de ne pas les ajouter l'un à l'autre. Je ne pouvais pas; je ne pouvais pas!...

Il faut être fou pour poursuivre une vengeance. Pourquoi? Parce qu'un malheur ne peut pas effacer un malheur. Pourquoi? Je ne sais

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