VENGEANCE
pas; mais la vengeance n'est pas une chose humaine.
Et lorsque, malgré l'immensité et l'acharnement de mon regret, il mourut, moi, dans un pauvre cauchemar de fièvre, je ne pus m'empêcher de me balbutier qu'il était allé au paradis !
Depuis, j'ai rôdé bien des années... Mais si misérable que je sois devenu, j'ai gardé en moi un incomparable remords. Il y a quelque chose de profond que je sais et que j'ai vu; moi qui ai tué quelqu'un — non, pas quelqu'un... si, quelqu'un! — je contiens un tel respect -de la vie que je ne peux plus me tromper toutes les fois que la question est assez vaste, et lorsque, dans quelque champ, à l'écart, immobile comme un épouvantail, je vois des chasseurs, ou bien des enfants lâchés contre des papillons, ou même des pêcheurs, qui n'en savent pas autant que moi, je plains ces pauvres gens.
Parfois ma croyance m'oriente dans un autre sens, et je voudrais crier contre l'erreur de se venger et vous supplier tous de briser cet affreux lien que vous essayez de mettre entre les douleurs.
C'est un bien lourd fardeau pour moi d'avoir
acquis le droit de juger si profondément. Il n'est pas donné à tout le monde d'avoir, une fois dans sa vie, par hasard, comtemplé assez parfaitement une créature — fût-ce un ani-* mal — pour voir qu'il y a peu de vraie différence entre tous ceux qui peuvent souffrir. 11 est difficile d'apercevoir la vérité, de la tenir dans son regard. Il faut, pour cela, une préparation et aussi un concours de circonstances- Dans le courant des jours tout se trouble, l'erreur pèse d'un poids brutal et nous sommes si petits que nos petites pensées nous cachent l'infini.
Si on pratique au cou d'un chien la ligature très serrée de deux nerfs vagues^ ranimai, par suite de la discontinuité, ainsi provoquée, du neuroplasma, doit toujours mourir, toujours...
Il l'avait expérimenté souvent. Mais dans sa hâte d'aller l'expérimenter une fois de plus, il parcourait les rues à grands pas pressés, enveloppé de sa longue houppelande, qui semblait un manteau de prêtre.
Il tendait en avant sa figure de contemplatif, que la clarté des lampes semblait avoir décolorée, et où les raisonnements et les méditations avaient fixé les traits comme une écriture et effacé la jeunesse.
Depuis des années, une grande idée fixe le hantait : cette théorie de la circulation
nerveuse est-elle vraie, est-elle fausse? Qui a raison? De ceux qui la défendent et de ceux qui la nient, quels sont les vainqueurs, quels sont les vaincus?
Ce jour-là, le besoin de trouver une preuve de plus de sa conviction, sous le scalpel qui palpite dans la chair, le désir de savoir encore un peu plus infailliblement ce qu'il savait, précipitait sa marche.
Il arriva à sa maison grise, isolée dans les terrains vagues du faubourg, à l'écart des autres, à cause des expériences et des cris.
Un vieil homme entr'ouvrit.
— Tout est prêt, Gervais?
— Oui, maître.
— Bien. Je te rejoins au laboratoire.
Ils se réapparurent l'un à l'autre, vêtus de longues blouses blanches, dans le laboratoire d'expériences : une vaste salle basse, dallée et parsemée de tables de marbre. On eût dit un squelette de chambre, d'un blanc sale, dans le commencement du soir.
On percevait le suintement d'un robinet sur la pierre, et des gémissements étoufïés et des souffles qui sortaient du bas des murs. Là étaient pratiqués des trous fermés par des barreaux. Au fond de ces trous remuaient des
formes sombres, qu'on n'aurait pu voir qu'en se penchant sur elles.
Le serviteur disposait des fioles et des instruments. L'autre, une fiche à la main, se remémorait d'un dernier coup d'œil une formule. Puis il accéda à la table médiane, soigneusement lavée et supportant un petit tréteau, une sorte de lit en miniature juste assez grand pour qu'on put y coucher un enfant.
— Le 223! ordonna le maître.
— Voilà...
Gervais hâtant son pas, qu'une rhumatisante vieillesse ralentissait, s'approcha d'une des niches, s'accroupit, ouvrit la trappe.
Le 223 en jaillit si brusquement qu'il échappa à la main tendue du garçon, et filant comme un trait, se mit à faire, au grand galop, le tour du laboratoire.
L'aide étouffa un juron, le maître un grognement.
Le 223 se précipitait, bondissait, contournait les obstacles, se cramponnait au sol glissant, tournoyait, avec une incroyable vélocité. Il avait de grandes pattes noires, qui semblaient se mêler et se multiplier. Il était long et haut, tout noir, tout maigre, le ventre creux et l'échiné en crémaillère. Il poussait des abois
brefs, d'entrain et de défi. Ivre de liberté, 1 jonait de tontes ses forces, il remplissait d"nne fête de gaieté et de joie la lugnbre salle.
Gervais, honteux du scandale, essaya en vain de le rattraper, et le vieillard «entait ses mains maladroites et inutiles trembler. Il appréhendait la colère qui devait s'accumuler là-bas, sous 1-a grande blouse immobile et droite, surmontée d'une tête blême dont le lorgnon le 'fixait.
Le 223 s'était arrêté à trois pas des hommes. Une main ayant ébauché un mouvement, il partit comme un projectile et fut à Tautre bout de la pièce.
— En voilà assez! gronda le maître, irrité. Vas-tu le prendre, à la fm, oui ou non?
Puis il tourna le dos, wdans un haussement d"épaules agacé, et se mit à fouiller nerveusement dans sa trousse pour se donner une contenance, attendant...
Gervais tenta de s'approcher insensiblement du prisonnier fugitif, puis de faire des feintes, mais le 223, rompu à ce genre d'exercice, lui échappait, chaque fois, bruyamment.
De guerre lasse, Taide eut une inspirati^m :
— Ici, Médor! Médor, ici! cria-t-il.
Le 223 entendit qu'on lui parlait, car il émit
un aboiement clair et dressa le triangle aigu de sa tête.
— Viens, Médor! redit Gervais.
Mais il s'arrêta net, bouche ouverte. Le savant avait frappé de son poing sec la table de marbre et l'interpellait avec une violence incompréhensible, la voix tremblante :
— Pourquoi lui donnes-tu un nom, vieille bête, vieux fou!
Pourquoi? Abasourdi, il bredouilla. Il ne savait pas... D'abord, ce n'était pas son vrai nom, bien sûr. On n'appelait plus les chiens comme ça...
Le maître fronçait les sourcils.
— Vieux fou! grommela-t-il.
Mais il avait laissé sa trousse, et les mains vides, les bras ballants, il regardait le chien s'agiter, courir, déployer ses ressources naïves pour échapper, un instant aux bourreaux. Il s'attardait à le regarder vivre — étonné de rimportance qu'il avait prise depuis qu'un pauvre nom avait été jeté au hasard sur lui.
Il était devenu autre, soudain, comme après un prodige.
Avant, c'était le 223, un organisme obscur, n'existant que pour l'expérience, destiné tout entier à livrer à ceux qui en avaient besoin le
sang, la douleur et l'énigme de ses entrailles. Avant, il se confondait avec les deux cent vingtdeux dont on avait utilisé l'agonie pour vivifier des formules, nourrir des théories, puis jeté les débris.
Maintenant il s'était personnifié. Il était devenu lui. On était obligé de voir qu'il vivait, lui, tout autant que les autres vivants. Le nom l'avait montré avec tout ce qu'il contenait : son pouvoir de penser vaguement, de tant désirer et d'être malheureux, et aussi l'humble trésor de- ses souvenirs : ses amis, son passé, divinement secret.
Il n'avait pas changé, mais tout d'un coup, on l'avait reconnu. Aucun raisonnement ne pouvait plus effacer cette révélation.
Après un peu de silence gêné, le faiseur de lois demanda :
— D'où vient-il?
Gervais leva les bras. Personne ne savait! Pas de la ville, en tout cas; de la campagne, sans doute; peut-être des faubourgs. C'était un briard, un briard à poil de chèvre : un berger... Oui, ils habitaient certainement un village, ceux qu'il avait perdus.
Cependant le condamné se croyant oublié, s'approcha. Il vint, avec une infinie innocence,
flairer leurs mains, et leva vers leurs regards ses yeux qui brasillaient dans sa figure charbonneuse.
II fit entendre un menu gémissement — et il sembla qu'on eût parlé.
Puis il ne dit rien, doucement. Il demeura planté là, aussi fixe qu'un objet; on voyait seulement vibrer son souffle et battre son cœur.
Gervais n'osait pas le toucher; il attendait Tordre du maître, qui se taisait. Alors Gervais hasarda, timidement :
— Y en a qui le cherchent.
Et le vieil homme considéra le jeune savant avec un peu de supplication.
Le théoricien parut sortir d'un rêve, et dit, très vite, d'une voix blanche et déshabituée :
— Je ne peux plus rien en faire. Emmène-le. Je n'en veux plus. Pas lui !
— Oui, maître, pas lui! fit Gervais, dont l'œil s'illumina et dont le cœur devint tout glorieux.
Ils restèrent là encore quelques secondes, dans le crépuscule qui s'accentuait. L'ombre efface les détails et nous aide à nous rapprocher les uns des autres. Dans l'ombre, on discerne des profondeurs que dissimulait le jour, et on pense, avec une fraternité créa-
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trice comme le génie, aux choses qu'on ne sait pas et aux droits qu'on n'a pas. Et pendant ce bref et fragile moment, il n'y eut pas de différence entre le savant qui, décontenancé, avait oublié sa science, l'humble travailleur qui laissait sun cœur parler tout seul, et l'autre qui n'était presque, à côté d'eux, qu'un étranger.
Le vieux serviteur osa murmurer tout haut :
— Mon pauvre bonhomme!