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LE VIEUX

A Cumpiègne, la chaise de poste repart. C'est la dernière étape. Dans le coupé, je suis secouée et mes boucles brunes dansent autour de mon visage ovale... Tandis que je considère machinalement à travers la glace la veste de cuir du postillon, cahoté comme un marin sur les ondes, et la route qui se précipite d'avant en arrière, bordée de buissons, je rêve.

Enveloppée dans ce châle de soie violette à glands, j'ai certainement l'air vieille comme une dame mariée. J'ai, en effet, vingt-trois ans; voilà six ans que j'ai abandonné ce pays où je rentre au galop, six ans que j'ai quitté ceux qui m'ont élevée : mon oncle Bertin et ma tante, et mes cousines Delphine et Dorothée, et mon cousin Florestan, pour entrer au couvent des Dames Blanches d'Amiens.

Je reviens, pleine d'expérience, encore vibrante des sages chuchotements de la mère supérieure et des sœurs, ainsi que du grave et rare bourdonnement de monseigneur.

Mais mes souvenirs du couvent s'effacent. Nous sommes au dernier jour d'octobre; les rayons vermeils de l'astre du jour à son déclin glissent sur le sol comme des passants interminables, le bruit de l'angelus et celui des grelots de l'attelage se mêlent...

Alors je revois le soir de fin d'octobre 1840 — il y a six ans — où, le long des rayons traînants du soir, aux sons enlacés des cloches et des clochettes, je suis partie.

Ce soir-là, sur le vieil escalier du jardin que la mousse veloutait comme un canapé, près de la grotte dont le saule pleureur décore l'entrée, ma famille adoptive, après les larmes et les transports des adieux, s'était groupée pour me voir partir au bras de mon parrain l'amiral. Mes cousines Delphine et Dorothée, l'une qui avait huit ans et berçait sa poupée; l'autre, âgée de douze ans, qui balançait son sac à ouvrage, présentaient, dans le couchant, leurs visages dorés comme leurs cheveux et leurs bouches brillantes comme des cerises. Florestan frémissait sur ses longues jambes, mon oncle

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secouait sa belle tête de notaire comparable à celle du roi des Français, et ma tante demeurait aussi droite mais aussi pâle que la statue de Pomone habillée de lierre jusqu'au menton.

Et Fido, le chien noir... 11 comprenait mon départ et n'en voulait pas! Il courait d'eux à moi, de moi à eux, rapide, patient, opiniâtre. Il essayait, en se multipliant, de tresser un lien entre nous! Mais il n'avait pas empêché la séparation,

...Tout a changé! Car tout change. On me l'a répété, à Amiens. Les bonnes dames m'y ont préparée,, d'un accent affectueux et confidentiel : C'est vite qu'on grandit et très vite qu'on vieillit. Six ans sont un espace notable de temps. Par ailleurs, M. de Chateaubriand et M. de Lamartine, que nous adorions en cachette, exposent, de cent façons mélodieuses, les métamorphoses des années.

Tout change, tout vieillit. J'ai changé. Comme j'ai dû vieillir! Je soupire, dans les cahots de la diligence, cependant que l'arrivée se précise, m'oppresse...

On s'arrête... Villevert. Déjà! Je suis arrivée. Je descends. On est en avance et personne ne m'attend. Je vais rentrer seule à Senlis... La route, le pont sur la Xonette.

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Mais je ne suis pas dépaysée!... Au contraire. Je regarde les choses avec familiarité, avec facilité... Le pré des Senneliers qui se découvre, semble s'adresser magnifiquement à moi. Dans l'a-^^enue, Tombre des arbres me touche d'une façon connue. On dirait que chacun de ces troncs, à mesure, s'avance et m'accompagne un peu, sans en avoir l'air... Au tournant : la maison!

La porte rouge... Je la reconnais, si complètement, si doucement, qu'en vérité nous nous reconnaissons!...

Je pousse la porte qui. malgré ses vénérables gonds, s'ouvre sans rien dire. Je suis éblouie d'une surprise émue : eux! Tous les miens sont justement là, réunis au soleil couchant sur l'escalier velouté de mousse. Ils sont là par hasard, puisqu'ils ne m'attendent pas encore. Mais c'est tellement le même groupe qu'il y a six ans! Elles reflètent — comme jadis — l'heure lumineuse, les figures de Delphine qui berce un bouquet au lieu d'une poupée, de Dorothée qui tient un livre en place de broderie. Florestan, les mains aussi timidement vides que lorsqu'il avait dix-neuf ans, se balance pareillement sur ses jambes aussi longues... Près de la grotte et du saule, mon oncle Bertin

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semblt' toujours la statue de Loiiis-Pliilippe, et ma tante une statue de femme.

Eh quoi! six ans se sont écoulés! Mais il me semble, dans Téclair de mon premier coup d'œil, que je viens juste de leur dire adieu pour rejoindre la diligence d'Amiens... Oui, j'ai oublié quelque recommandation et je reviens sur mes pas, et sans doute, mon parrain l'amiral m'attend de l'autre côté du seuil : ses deux mains se croisant sur la pomme d'argent de sa canne, son menton dodelinant sur son gilet à couleurs vives, tel le plumage des oiseaux des îles.

— Noémie! Noémie!

Ils m'ont vue. Ils se précipitent vers moi : mon oncle et ma tante, lentement, mes cousines et mon cousin, très vite. On s'empare de moi, on bat des mains, on rit. Nous crions, nous voulons, tous, tout dire à la fois. De caressantes larmes font scintiller les yeux de Delphine et de Dorothée, et, je le sens, les miens.

Nous sommes les mêmes! Bien que Delphine ait la figure un peu plus longue, et Dorothée la jupe un peu moins courte sur ses bas blancs oîi s'enroulent en spirale les rubans noirs des cothurnes de satin, elles sont les mêmes. Le tendre sourire des parents, et le sourire maladroit de Florestan, sont identiques à ceux que

j'ai emportés jadis. Tous sont restés sagement conformes aux images conservées par mon souvenir. Et la grotte et le saule, et la Pomono avec sa toilette de lierre, sont demeurés tels, comme s'ils étaient des personnes. Et moi, je suis parfaitement la Noémie d'avant. Plus j'ouvre les yeux, plus je me reconnais moi-même partout.

Nous nous promenons sous les derniers feux du soir...

Non, on ne change pas; non, on ne vieillit pas! Qu'est-ce qu'on me disait donc, là-bas : ces menaces mystérieuses sur le temps qui passe et les changements humains? Les bonnes dames ont eu bien tort de me mettre en garde si peureusement contre la fuite des jours... La vieillesse? C'est une espèce de terrible légende inventée par les religieuses qui n'ont pas l'habitude de la vie, par les poètes qui chantent, enfermés dans la poésie comme de nobles étrangers.

. — Ah! fais-je soudain au détour de l'allée que cernent les hauts buis taillés en balustrade... Ah! qu'est-ce que cela?

Une forme se traîne le long de la bordure luisante et avance vers nous en levant de temps

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à autre un espèce de figure. Un chien chancelant, tout gris, avec des touffes de poils laineux, des cicatrices sur le dos.

— C'est Fido, dit Dorothée.

Je secoue la tête très fort.

— Non! Ce n'est pas Fido!

— Si, c'est Fido, reprend ma cousine. Mais il est vieux.

Le chien s'arrête à quelques pas devant nous, et, péniblement, il me dévisage avec ses yeux ternes, aux paupières déformées et sanguinolentes.

— Il . avait cinq ans quand tu es partie, explique Delphine. Il a onze ans, et les chiens ne vivent que douze ans.

Alors je m'arrête net, et je me mets à trembler un peu, et je me penche vers ce vivant usé, presque fini.

Oui, c'est bien lui, lui dont je me suis si souvent servie comme d'un bon jouet noir et fraternel, alors que ses yeux étaient allumés, son poil neuf, sa joie épanouie. On retrouve un reste de lui à travers son revêtement de misère, et au fond de la pauvre grimace qui le défigure.

— Tu es vieux, Fido? Tu es vieux?

Il me parait qu'il bouge sa tête poussié-

reuse, et qu'ainsi il ino répond oui, sans comprendre plus que moi. Je me baisse, très doucement, pour me rapprocher de lui, me placer à sa hauteur. Je le contemple face à face. Alors je vois la vieillesse!

A cause de la différence de durée qu'il y a entre la destinée d'un chien et celle des autres gens^ il montre ce que nous serons tous un jour : enlaidis, salis, abîmés, avec la blessure des yeux saignants, pis que pleurants, avec la maladie d'un cœur n'ayant enfin presque plus la force ni la bonté de continuer à battre... Oui, condamné plus tôt que nous, il apporte cette prédiction aux éphémères jeunes gens que nous sommes encor^. Il prouve qu'ils ont raison, les beaux livres et les graves amis qui nous avertissent des changements tragiques de la vie.

Et, un instant guérie de ma folie de jeunesse, je demeure convaincue devant le si simple, le si majestueux annonciateur.

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