‹ Nous; poèmes choisisChapitre 6 sur 14 · LA CÔTE D'ARGENT · texte numérisé non relu

LA CÔTE D'ARGENT

Un petit coin de terre est mon seul juge au monde.

Là, pied à pied, les pins combattent avec l'onde

Pour la possession du sable. J'obéis

Au doux charme voilé de ce vague pays.

Bien qu'il m'ennuie un peu, parfois, comme un poème

Trop sincère qui trop ressemble à mon cœur même.

O ciels marins que, tout enfant, j'ai regardés,

Nuages par la brise incessamment cardés,

Fils flottants de la pluie au loin, jaune lumière

Dorant sur un fond noir les tuiles des maisons.

C'est vous qui, par-dessus la route coutumière,

NOS PROVINCES

M'attiriez du côté des libres horizons

Où va s'amincissant la ligne de la grève.

Plate et pâle entre deux abîmes — dans le rêve.

Ajoncs d'un vert malade et chardons d'un bleu gris.

Dune rose ou blanchâtre ou mauve, selon l'heure,

Vos couleurs qui n'en sont presque pas m'ont appris

Que, tout n'étant qu'un vain reflet, rien ne demeure.

Et, brûlés et tordus, les pins m'ont dit pourtant

Qu'il faut lutter, qu'il faut mourir en résistant.

L'air est tellement pur qu'on le sent qui s'infiltre

Dans tous les plis de l'âme : au dedans c'est un philtre,

Au dehors un bain frais que Dieu parfume avec

L'encens de l'immortelle et le sel du varech.

L'air ! il compose à lui tout seul ces paysages :

Tout le reste, villas, forêts, nappe de Teau,

N'est qu'une bande étroite au bas d'un grand tableau.

Et je l'ai respiré, cet air, à tous les âges !

Lorsque j'étais petit, je ne raisonnais point.

Je jouais, je prenais du sable dans mon poing,

Pour le laisser couler ensuite sans comprendre

Quels liens rattachaient ma vie à cette cendre.

A dix-huit ans, j'errais en déclamant des vers

Sur la plage, de méchants vers dont j'étais ivre,

NOUS

Et j'invoquais la Mort, tant j'avais soif de vivre.

Tant j'aspirais à tout aimer dans l'univers !

La sirène qui gît dans les livres de classe

M'apparaissait, vivante, à Tombre d^un rocher ;

Je la voyais, debout sur sa queue, approcher,

Nue... Et je sens encore un bras frais qui m'enlace.

Tandis que le soleil, giclant par un trou bleu.

Découpe dans la grotte obscure un rond de feu...

Béni soit maintenant l'été qui me ramène,

Après deux ans, après ce mariage au loin.

Sur la terre à jamais pour moi la plus humaine !

Ce n'est pas métaphore, elle est vraiment un coin

Enfoncé dans la mer, et la mer qui la ronge

L'enveloppe de vents, de voiles et de songe.

O murmures ! les flots, les pins m'ont accueilli !

Tous ont dit à mon cœur : « Non, tu n'as pas vieilli.

Nous te reconnaissons, mon enfant. Sois sans crainte.

Ta pensée appartient à nous qui l'avons peinte

De mille tons fondus l'un dans l'autre. 11 est clair

Que ton sort est pareil au goéland dans l'air.

Lorsque, ne sachant plus où se poser, en butte

A la tempête, il va de culbute en culbute.

Mais nous, les pins, la mer, si nous t'avons versé

NO S PROVINCES

Le poison sombre et doux qui rend Tâme inquiète,

S'il est vrai que ce sont nos voix qui t'ont bercé^

Pouvons-nous te blâmer, mon fils, d'être poète ?

La plage, elle non plus, ne produit aucun fruit

Utile, rien de bon pour l'appétit des ventres.

Mais les vagues, chantant en chœur comme des chantres,

Éparpillent dans l'air des semailles de bruit,

Et la Beauté, la fleur divine, impérissable.

Seule s'épanouit sur les pentes du sable. »

Mon cœur, ton sourd marteau fait trembler ma poitrine. Que forges-tu dans l'ombre avec tant de chaleur ? O pins, douce résine où s'endort la douleur. Volutes de la vague, ô terrestre et marine Sérénité,

Calmez, calmez ce cœur qui m'empêche d'entendre Les profondes voix de la vérité !

NOUS

O nature, il n*est point de reproche plus tendre Que ta présence où tout est simple, où rien ne ment. Rien, depuis le miroir de l'eau qui se recueille, Jusqu'au bonheur léger qui frémit dans la feuille. Reproche éternel et charmant .

Mon cœur, son bruit redouble : il tape, il se démène ! On dirait qu'il aspire, à chacun de ses coups, Aspire et foule à longs flots tous Les désirs de la race humaine !

On dirait qu'il s'épuise à pomper l'univers. Pour le distiller à travers Les songes de ma tête.

Comme un gros vin dont on s'enivre un soir de fête ! Ah ! pauvre cœur, que ton manège est triste !

Nature, insiste.

Pèse de tout ton poids sur ce cœur violent ; A son ardeur qui n'est que faiblesse brutale

Impose ton pas grave et lent ; Engourdis-le, bercé dans ta paix végétale ;

Soumets ses courses effarées Au large balancier des jours et des marées !

NOS PROVINCES

C'est le soleil qui glisse et joue à s'accrocher

Aux aspérités du rocher.

Et, dentelé, perdu dans l'azur comme une île.

Un nuage blanc, immobile...

NOTRE PARIS

LEVEZ-VOUS de l'abîme éternel, ô vieux cris Du passé ! Remonte^ à mes yeux, vieilles larmes! Debout, vieilles douleurs qui dormie^ sous les armes / Amours, rêves et pas perdus, jours de Paris, Sorte^en longue file, un par un, des ténèbres! Vene:i^ regards éteints, veneT^ bouclies funèbres, Tout ce que Vâge efface et tout ce qui s est tu! RéveilleTcVOus, frotte^ votre paupière morte. Compagnons avec qui fai longtemps combattu, Venex faire à ma vie une royale escorte!

NOTRE PARIS

Dix ans ont mis un voile au regard ingénu

Qu'adolescent, provincial, nouveau venu,

Je jetais sur la ville en tous sens parcourue.

Les énormes maisons, les passants dans la rue.

Qui se hâtent, l'éclat des boutiques, l'or noir

Des reflets ruisselant, la nuit, sur le trottoir.

Tout ce qui roule et gronde et fait trembler les pierres,

Tout imprimait dans le miroir de mes paupières

Une image accusée aux intenses couleurs.

Mais je ne savais point maçonnés de douleurs

Ces murs pareils, dans l'ombre, à de hautes falaises,

Sans doute, ils me causaient déjà d'obscurs malaises ;

Ils me semblaient cacher, sous un front menaçant. Quelque chose à la fois de triste et de puissant, Mais quelle chose ? Seul dans le grand labyrinthe, J*errais sans découvrir de raisons à ma crainte.

NOTRE PARIS

Vague appréhension passagère! La Ville

Bien plutôt me montrait son doux masque facile.

Souriante en sa fleur d'exquise nouveauté.

Je l'aimais, et mon cœur lui demeure fidèle,

Pour avoir, à cet âge ébloui, reçu d'elle

Le premier sentiment qu'il eût de la Beauté.

Je l'aimais. Que de fois, rêvant sur la terrasse

D'un jardin ou le coude au balustre d^un pont.

J'écoutai sa leçon de clarté qui répond

A l'idéal de ma pensée et de ma race.

C'est, au printemps, un soleil gris dans les nuées,

Un ciel fin comme un œil trop sensible qui cligne,

Des colorations de pierre atténuées.

Où le dessin toujours laisse entrevoir sa ligne.

Tant de noblesse gaie, aimable, tant d'esprit,

De mesure, de goût, m'enchanta, me surprit.

Mon âme, tour à tour enivrée, amusée.

Allait, venait, flottait du théâtre au musée.

Et parfois s'échappait vers les coteaux d'argent...

Nul souci : j'étais fort et, surtout, j'étais libre.

Et, très haut, dans les cieux d'après l'orage où vibre,

Emperlé d'eau bleuâtre, un rayon indulgent,

Toute rose, au-dessus des champs d'Ile-de-France,

L'alouette jetait son cri fou d'espérance.

NOTRE PARIS

Mais le bonheur des yeux cache un piège, une pente Insensible qui mène au douloureux désir. La main brûlante s'ouvre et se tend pour saisir, Puis la bouche, et, déjà frôleuse^ enveloppante, La Beauté, qui d'abord était vague dans Tair, Prend un sexe et devient un rêve de la chair... O filles de Paris, grâces vous soient rendues. Pour les larmes que j'ai sur vos seins répandues. Vous passez : que de maux ont leur commencement Dans un pas dont on suit le doux balancement ! Vous riez : c'est ainsi que la douleur s'éclaire D'une gaîté d'enfant, lorsqu'elle veut nous plaire.

NOUS

Ah ! je sais, maintenant, lorsque, sous ma fenêtre, Paris gronde, et que j'ouvre aux échos tout mon être, Ou lorsque, dans la rue, ami, quelque embarras, Aux carrefours, m'oblige à prendre votre bras. Je sais de quels destins mornes, courbés, serviles. Sont faits l'encombrement et la rumeur des villes. Leurs murs fiévreux, leurs toits l'un sur l'autre entassés, La misère, la mort aux aguets dans leur brume, Leur ronflement de forge et leurs sons clairs d'enclume. Comme un amer défi, montent : « Jamais assez ! Que chaque aurore ajoute aux peines de la veille ! » Et leurs nuits, ramenant de honteuses sueurs. Ont un aspect de jours bizarres, des lueurs Malsaines où l'on sent une angoisse qui veille.

NOTRE PARIS

Quelle uniformité du costume, aussi !

De la forte laine poussiéreuse et terne, De bon drap d'ennui, solide, bien moderne. Bien seyant à nos fronts creusés de souci. Comme nous avons des figures correctes, Des gestes mesurés par règle et compas ! Comme, au pied des longs murs des cités, nos Font un cheminement agile d'insectes !

Mais que de souffrances, que d'âpres espoirs. Que de rêves, sous ces tristes chapeaux noirs !

NOUS

Comme un cri de douleur qu'étouffe un plafond bas. Les bruits lointains du soir assourdis par la pluie Ébranlent ma fenêtre où le brouillard s'appuie : Tous parlant à la fois, je ne les comprends pas. Je les écoute, ému de ces voix désolées Dont l'ardeur s'exaspère à la chute du jour, Comme si, dans la nuit, à ma vitre collées. Cent bouches de misère imploraient mon secours. Brusquement, pour ne pas sentir que ma main tremble. J'écarte les rideaux : eh ! quoi, rien au dehors Que le pavé luisant et le pont noir qui semble Porter l'hiver brumeux d'un bord à l'autre bord ? Pourtant, bien que mes yeux n'aient distingué personne;^ Je sais bien qu'une foule était là; je soupçonne

NOTRE PARIS

Uhumble troupeau craintif d'avoir fui mon regard. Les pauvres gens qu'emplit la terreur de déplaire Croient que leur seule vue est un manque d'égard. Et, quêtant la pitié, attendent la colère. Je m'éloigne. Aussitôt les voici revenus.

Enhardis maintenant, des milliers d'inconnus Sur mes carreaux obscurs versent de longues larmes. Plus terribles ainsi qu'aucune armée en armes, Forts de leur dénûment, transis, trempés, fiévreux, Flaireurs d'ombre pareils à des loups aux flancs creux Ivrognesses traînant des marmots dans leurs jupes. Le déchet, le rebut, les bons-à-rien, les dupes. Et jusqu'à des vieillards qu'on eût crus résignés. Tous les malodorants et tous les malpeignés, Et ceux-là devant qui la charité recule Parce qu'ils sont trop vils, parce qu'on veut choisir Et dans le bien qu'on fait ménager son plaisir. Tous ils mêlent leur soufile au vent du crépuscule. Il en sort de partout, des faubourgs de Paris, Des vieux quartiers du centre aux ruelles infectes. Pleins de recoins qui font qu'on s'arrête surpris. Où d'étranges maux d'yeux avec d'étranges sectes

NOUS

Fleurissent, m'a-t-on dit, dans les arrière-cours ;

Il en vient, qui sans doute ont marché bien des jours.

Des rives de Tamise et des rives de Sprée,

Des cirques effrayants où, plus haute qu'ailleurs,

La clameur des humains est plus désespérée,

Et de plus loin, des grands réservoirs : juifs railleurs

Opposant aux soufflets une ironie amère.

Bons moujiks regardant la souffrance et la mort

Du même œil ingénu qu'un pauvre enfant sa mère. . .

Mais que sert d'en nommer quelques-uns ? on fait tort

Aux visages sans nom perdus dans la cohue.

Qu'est-ce, dans la douleur, que la douleur connue ?

Que veulent-ils enfin ? Est-ce ma faute à moi,

Si les pleurs sont nombreux comme les grains de sable ?

Ai- je créé le monde ? en suis- je responsable ?

Ma chambre est-elle un temple ou le palais d'un roi,

Pour que l'humanité vienne y gémir et rampe

Autour de la clarté qui tombe de ma lampe ?

C'est fou, voyons, ou bien c'est moi qui perds l'esprit.

Mais non. Je vivais là comme un arbre qui pousse.

Prenant mon temps. Le soir étendait sa main douce

Au-dessus du silence où mon rêve mûrit :

NOTRE PARIS

Je travaillais* — Alors vous vous trompez d'adresse ! De quel droit troublez-vous ma féconde torpeur, Pour me glisser dans Tâme une horrible tendresse, Cette compassion qui ressemble à la peur ?

Ils ne me verront plus, j'ai soufflé ma lumière. Et caché dans mon lit, ma tête sous les draps. Je songe : Ils vont partir, ils seront bientôt las De se meurtrir les poings aux angles de la pierre, n me semble déjà que je n'entends plus rien. Seul mon cœur, enchaîné comme un galérien, A coups précipités rame dans les ténèbres. Et je ferme les yeux, sachant qu'il me conduit Sans espoir de retour aux rivages funèbres. Mais, derrière mes yeux, au fond d'une autre nuit Où l'averse vient battre une fenêtre immense, La vision grandie à présent recommence.

NOUS

J'erre seul, mon regard droit devant moi s'enfonce Jusqu'où Ton voit les toits se toucher presque, où l'air Resserré, semble-t-il, entre les murs, se fonce D'un bleu plus dense au bord du ciel encore clair. Mes pas sur le pavé traînent las, en arrière. Lourds d'ennui, quand mon cœur, si pressé, lui, si vite Dans les encombrements du soir se précipite. Six heures : un grand poids a rompu la barrière, Chaque étage déverse son flot, et la crue Sombre, roulant des feux, monte, engorge la rue De ses courants hâtifs où, parfois, un arrêt Brusque soulève un cri de fureur dans la brume. Que d'yeux l'on croise alors, voilés où transparaît La rancune, tentés pour qui le luxe allume

NOTRE PARIS

Ses magasins de verre et le plaisir ses rampes.

Pauvres yeux attirés, déçus par tant de lampes,

Par tant de lettres d'or, rouges, vertes . . . Comment

Reconnaître à côté de l'enseigne qui ment

L'appel clair du bonheur ? On s'épuise, on s'excite

Ici puis là, l'espoir sans fin vous sollicite.

Les femmes, leur parfum ouvre comme un chemin

D'amour dans la cohue, et passe ; les affiches

Hurlent de toute leur couleur vive : être riches !

Et prompte, en tous sens, pour un sou, de main en main.

Et toujours neuve, dans un frisson de dépêche,

La haine court avec son odeur d'encre fraîche.

NOUS

Bizarrerie, un clair de lune artificiel Inondait les gazons de sa nappe électrique, Tandis que, sans éclat, inutile, excentrique. Un croissant jaune était suspendu dans le ciel.

Qu'importait ! ce jardin faisait un beau mensonge : Dans un feuillage noir quelque échappée où Tair Frissonne tout lointain, mystérieux et clair. Et nos cœurs, dupes heureuses, s'ouvrent au songe.

SO

NOTRE PARIS

O mes amis, je vous reconnais : vous passez Dans les jardins au jour tombant, seuls, effacés. Lents promeneurs pareils aux ombres sans visage. Vous sortez des cages de pierre, déliés Pour un soir. Que la nuit vous soit douce ! oubliez^, Au milieu des gazons amollis d'arrosage, La cité qui derrière les beaux arbres dresse Ses populeuses perspectives sans tendresse. Goûtez Tair, respirez la grasse odeur d'humus Qui monte des massifs sombres. Ayez la force Des marronniers qui poussent là, rugueux d^écorce. Larges de cime et très tranquillement émus. Ayez le rêve, ayez la paresseuse pente De Tallée et sa courbe oisive qui serpente

NOUS

Pour le plaisir le long des parterres en fleurs.

Ne pensez plus : que vos fatigues, vos douleurs

Vous inclinent anéantis, mêlés aux choses

Jusqu'au vertige, à la confusion des roses.

Des feuillages, du ciel et de votre âme avide

En ce mystère : un soir qui passe, une heure vide . . .

Non, jamais de repos. Après le jour, ses fièvres. D'autres fièvres ! après ses sueurs, des sueurs Plus tristes, ô cité, fument dans tes lueurs ! Ta nuit de joie en tous les coins nous tend ses lèvres. Et plus haut que tes bruits du soir va le tapage De notre sang. Il crie, il est trop jeune, hélas ! Trop fou pour qu'en nos coeurs descende et se propage Le grand silence des étoiles. . . Vous, si las. N'est-ce pas que voilà, mes amis, ressurgie Pour les souffrances du désir votre énergie ?

NOTRE PARIS

Ami, le pavé sec vibrait, la fièvre allègre Uun bel avril courait les boulevards ...

O maigre.

Vieille terre de la cité, durcie, aride^

Des tunnels, des égouts t'ont murée, et voilà

Qu'une sève en ta nuit vint à sourdre, coula

Du caillou dans les veines de l'arbre, et, viride.

Gluante encore, unit à la pierre étonnée

Le frisson de la tendre feuille à peine née.

Rue en fête ! l'azur y miroite si clair

Que cette heure au vernis des attelages donne,

En ce quartier d'hôtels, de théâtres, un air

D'impertinence gaie et jeune qu'on pardonne.

Vivre, être là, m^erveille ! sons que l'âme aspire :

NOUS

Frais gazouillis anglais de lèvres roses, rire . . .

Votre main sur mon bras pèse, ami, je vous sens

Ému, le cœur gonflé de rêve; une féconde

Langueur, du même flot qui baigne aussi mes sens.

Pulsation divine, en vos jarrets abonde.

Vous sortez des jours gris où le cerveau s'embrume

De pensée et, vos doigts ayant posé la plume,

Une ivresse, une force verdissante et douce

Hors des chambres d'hiver, hors des livres vous pousse.

Derrière vous la lampe des veilles s'éteint ;

Sous la cendre est tombée enfin la triste flamme

Du foyer où, des soirs, s'ouvrant à moi, votre âme

Pleura dans le silence. O cœur secret, atteint

Par rinfiltration obscure de la joie.

Pareil au marronnier des villes, quelle fleur

En vous pointe et, déjà, tremblant qu'on ne la voie.

Se cache aussi timide qu'hier la douleur.

NOTRE PARIS

Nous sommes quelque part assis dans la fumée.

Sous l'épaisse clarté d'un lustre, et ne savons

Si l'endroit, sa chaleur, le verre où nous buvons,

Tout est songes ou bien la vie accoutumée.

Il est tard, on le sent, car déjà le matin

Du jour même se perd dans un brouillard lointain.

Les yeux sont las de trop de choses; la journée

A, semble-t-il, duré plus que toute l'année.

Quelqu'un parle, est-ce vous ou moi ? cela résonne

Comme une voix que rien ne rattache à personne.

Et tandis que nos cœurs déliés sont partis

Là-bas rejoindre un violoncelle qui pleure.

Nos corps demeurent là tristes, appesantis,

Sans plus bouger, sans plus s'inquiéter de l'heure . . .

NOUS

Mais dans la rue où le silence emplit l'espace,

Vient toujours la minute extrême que l'on passe

A marcher lentement ou bien à se tenir

En équilibre au bord d'un trottoir, sans finir

Jamais de se parler ou de se taire ensemble.

Nous allions nous quitter, et voici qu'il nous semble

Que les mots ont trahi nos cœurs ou que la voix

Nous a manqué ce soir, au moins une ou deux fois.

Quand il aurait fallu dire tout d'une haleine

Je ne sais quel secret dont notre âme était pleine.

Et nous restons encore un moment face à face,

Un peu gênés, n'osant faire un pas, morfondus.

Le dos courbé, les pieds dans l'eau, les yeux perdus

Dans la brume où la ligne des maisons s'efface . . .

NOTRE PARIS

Cest alors qu'une nuit une vieillarde errante Sortit de l'ombre et vint en riant nous offrir Un étrange laurier. Sa gaîté déchirante Disait qu'on ne peut pas continûment souffrir. Que, les pleurs une fois taris, l'âme se brise Dans un rire qui fait branler la tête grise. Et que c'est la bonté suprême du malheur. Qu'il vient un jour où l'on ne sent plus la douleur. Pour le laurier, c'était un laurier sombre, tel Que je n'en vis jamais d'aussi noir, une plante De pauvreté, sans rien de la gloire insolente. Sans rien de toujours vert et sans rien d'immorteL

NOUS

Comment un corps humain peut errer solitaire Dans une grande ville, un soir ; par quel mystère, Las de soufFrir, plus las d'entendre sa raison Morigéner son cœur, il a fui sa maison...

Comment, veuf de son âme, il hésite, s'égare, L'aspect indifférent, quelconque, d'une gare Passe dans un théâtre et se retrouve assis, Plus tard, dans un endroit tel qu'en rêve, imprécis. Où gémit à travers la fumée âcre et rousse La voix d'un violoncelle, barbare et douce... Comment un corps ne pensant rien songe pourtant : Que sa douleur là-bas est restée et l'attend, Que l'immense brouillard des villes en décembre

NOTRE PARIS

Est, pour le prisonnier du destin, aussi clos

Et non moins étouffant, non moins sourd aux sanglots

Qu'en un passage obscur la plus étroite chambre...

Comment tout ce qui reste en lui de pauvre vie.

Son seul dernier désir bien humble, est une envie

De caresses ; comment, ayant soif de douceur.

Un sûr instinct le mène à cette unique sœur

Du naufragé, de Thomme épuisé qui se noie,

A la seule qui veuille et sache encor le prendre

Entre ses tristes bras, à la fille de joie...

Ce sont des choses qu'un heureux ne peut comprendre.

NOUS

Ville de pluie où meurt le jour.

Qui flottes noyée et t'allumes, Naguère tout m'était amour :

Bises, ciels gris, averses, brumes.

Aimant, aimé, je croyais voir, L'hiver, aux lumières des rues Mille espérances luire^ accrues Des reflets du gras pavé noir.

Aujourd'hui, murs ruisselants, boues,.

La fange est fange en toi, Paris, Écrase mon cœur sous tes roues.

Que je n'entende plus ses cris !

NOTRE PARIS

O cité que j'avais dans ce rêve oubliée. Est-ce qu'à ton pavé ma souffrance est liée ?

Quel système rattache à ton grand tournoîment L'affreux manège intérieur de mon tourment ?

Te revoilà, mirant tes feux sous mes paupières. Réfléchissant dans l'eau de mes larmes tes pierres.

Reprends-moi. N'es-tu pas le refuge, le camp Des nomades venus on ne sait d'où ni quand ?

Tes murs n'ouvrent-ils pas, dans l'ombre, des retraites. Tout un désert, à des milliers d'anachorètes ?

éi

NOUS

Je te retrouve avec le dégoût journalier (iu'on a de remonter, le soir, son escalier ;

Avec le tour de clé pour ouvrir, et la porte Qu'on referme, et la chambre abandonnée et

NOTRE PARIS

Donc j*ai voulu quitter Paris, quitter la France, Rompre tous les liens formés par la souffrance Entre leur ciel et moi, tenter quelque avenir Ailleurs, et, libre, errant, perdre le souvenir... Je me disais : « Partir, partir, oh ! ne plus voir Cette ville agiter ses lumières, le soir ! Échapper aux douleurs anciennes reparues, Les unes, chaque jour, debout au coin des rues. Les autres, dans ma chambre assises, chaque nuit ! Partir, laisser aux murs tous les portraits m'attendre, Et, quand Paris, demain, fera le même bruit Qui remplit mon oreille à cette heure, n'entendre Que mon pas engagé dans un nouveau chemin. Qui s'éloigne... Etre loin, être très loin demain !

NOUS

Le train va partir. Ombres que je vois

A travers la vitre embuée^ Adieu, mes amis ! Déjà votre voix

Est lointaine et diminuée.

Visages brouillés dans une pâleur Où chaque trait connu s'efface,

Vous avez, mes amis, tous la même face : Tous des clichés de ma Douleur.

La locomotive a sifflé. Vos bouches

Ouvrent des trous noirs pleins de cris.

J'ai vu sans entendre. Adieu ! j'ai compris Qu'il est des secondes farouches.

NOTRE PARIS

Adieu, mes amis ! Pendant que je roule, Le corps affaissé dans un coin.

Mon âme longtemps, longtemps suit de loin Votre retour lent dans la foule.

NOUS

Cétait hier, jour d'automne, à l'heure où la chaleur

Déjà s'épuise et vers le soir penche, Lorsque l'après-midi ruisselant d'or épanche

Un trop-plein d'amour et de douleur.

La rivière étalait une nappe gUssante De rayons jaunes dans les prés verts.

Et nous, tout enflammés d'une joie innocente. Nous poussions notre barque au travers.

Que la forêt alors était belle : dorée,

Vibrante de jeunesse, à l'orée.

Et dans ses profondeurs, sombre et sourde, roulant

Un rêve infiniment vieux et lent !

NOT REPARIS

Et j'ai crié, debout à l'avant de la barque.

Du côté des échos endormis.

Des mots, des noms français, tous fiers, portant la marque

De mon pays : vos noms, mes amis !

Fidèles à ma voix, vos ombres sont venues :

En se nommant elles ont passé ; Et des vents se levaient, doux comme des mains nues,

Qui me tinrent longtemps embrassé.

NOUS

O soirs noirs de ma rue ancienne, à Paris,

Quand, des gouttes de pluie en sa barbe, en décembre,

Mon ami, de son pas lourd, entrait dans ma chambre.

Comme vous êtes loin, déjà, moins noirs que gris,

Pareils à ces bateaux que j'ai vus, dans la brume

Des mers du Nord, se fondre avec Tair et l'écume !

Mais vous, malgré l'absence, ami, vous êtes là.

Près de mon cœur. Ma voix, vous l'avez entendue,

Aussi souvent que, triste, elle vous appela.

Comme dans le blé pipe une caille perdue.

Amitié, qu'il est fort, ton doux parfum amer !

O pins ensoleillés de France, quand l'hiver

Chasse la neige et rend la campagne lugubre.

Quel vent m'apporte ici votre senteur salubre ?

L'AIEULE ET L'ENFANT

L'AIEULE ET L'ENFANT

N jardin tout petit, là-bas^ A des centaines de lieues :

Les ombres du soir y sont bleues

Dans les feuilles, et les pas Si mystérieux sur le sable !

Quel gris indéfinissable Revêt ton visage aimé, O vieille femme lasse, assise Dans le crépuscule embaumé, Sous la tonnelle imprécise !

La chaude nuit de septembre Dans le figuier noir fait son nid.

Un rayon de lampe jaunit Aux persiennes d'une chambre.

Longtemps tu demeures là, Seule avec les grillons qui crient,

Tout ton corps penché vers la Sombre terre, et tes lèvres prient.

L'herbe t'attire, hélas ! tes reins Cèdent au poids des années,

Mais, pauvre âme, comme tu crains Ce lit dans les fleurs fanées !

Ah ! que n'y dort-on d'un sommeil Qui soit une longue sieste,

Où l'on sente un grand ciel vermeil Qui sur les yeux toujours reste 1

Car l'on a bien quelque nausée Des gens et des choses, mais

Le ciel est ami, la rosée Fidèle, et tu les aimais !

L'AIEULE ET L'ENFANT

Sous le manteau de Tâtre où le tison charbonne. Une pauvre vieille âme bonne

Songe à la Mort debout près de là sur le seuil. Un pauvre corps songe au cercueil.

L'azur brûle dehors dans la rue aveuglante, Mais Tété ne réchauffe plus Les rameaux séchés de la plante.

Ni les genoux hélas ! engorgés et perclus.

Par le soleil ainsi trahie, La vieille femme a dit qu*on allumât du feu, Pour quand même essayer de ranimer un peu

Le peu qui lui reste de vie*

NOUS

Mais le feu s'est éteint, et, dans iè foyer noir. Devenu profond comme un gouffre,

Seul, un bout de fumée inquiétant à voir

Se tord comme quelqu'un qui souffre.

Pauvre vieille ! une larme a coulé de son œil, Car, au fond de son grand fauteuil, Elle a cette atroce pensée

Que son propre foyer aussi l'a repoussée.

L'AIEULE ET L'ENFANT

ni

Humble face de femme âgée Que détestable laboureur.

Avec fureur Le temps a ravagée ;

Pâles yeux remplis d'une eau trouble Où chaque image se dédouble.

Tous les vivants ayant près d'eux Des squelettes hideux ;

Chère main qui vas de toi-même Te placer à l'endroit du corps Où l'on croise les mains des morts Pour la parade suprême ;

NOUS

Poitrine si chaste et si douce Où le mal fouille, où le mal pousse.

De quel mouvement horriblement lent !

Son ongle sanglant !

Bonne aïeule transfigurée, Ame pure encore épurée Par une agonie où je crois Voir un symbole de la Croix ;

C'est peu de dire que je baise

Le bas de ta robe, non.

Je fais plus, je fais de ton nom

Un nom de sainte française.

L'AIEULE ET L'ENFANT

Car chez toi Théroïsme est toujours de la grâce,

Un trait d'esprit, la fleur d'un naturel charmant.

Non, à quatre-vingts ans tu n'es pas du tout lasse

De vivre, et tu le dis, ma foi, très simplement.

Si surmonter la peur est toute la bravoure,

La tienne a de ces mots que longtemps on savoure,

Trésors sans prix légués aux fils par les aïeux :

« Vous n'imaginez pas comme c'est ennuyeux

De mourir, mes enfants ! » Et toi, qui, tout à l'heure^

Étais loin des regards cette vieille qui pleure,

Voici que devant nous tu plaisantes, tu ris.

Et quel parler ! quel ton ! quel tour ! quel coloris !

Mais lorsque, coupant court à ta fine faconde,

L'afi'reux mal dans ton sein se réveille et te mord,

NOUS

Sans un cri, pour mieux voir face à face la Mort, Tu fermes doucement les yeux une seconde... Puis — ce qui vient après est si poignant, si beau. Que c'est en affaiblir le sens que de le dire — Quand tu rouvres les yeux, pâle, au bord du tombeau Tu fais un grand effort sublime pour sourire.

L'AIEULE ET L'ENFANT

Et maintenant voici, rapetissé, vieilli, Sévère comme ceux qui n'ont jamais failli, Avec sa barbe blanche et ses yeux bruns et tristes, Mon père, tout devoir, tout susceptible honneur. Républicain d esprit et de moeurs jansénistes. Indépendant et raisonneur ;

Et rose de timidité, la tête grise.

Le cheveu bien tiré mais qui s'échappe et frise.

Gardienne des clés, régente des menus,

Multipliée en soins menus, Cest toi, mère craintive et toujours éplorée, O prunelle par tant de pleurs décolorée !

NOUS

Et toi, sœur, qui, le buste droit, Riant d'un rire aigu de nonne, A muré ta frêle personne Dans un catholicisme étroit ;

Et toi, le compagnon de toute ma jeunesse. Des bons et des mauvais jours de Paris, Bouche mince, nez long, visage de finesse Qui du bout des cils me souris ;

Vous, vieux parents, vous êtes la racine, Vous, frère et sœur, comme moi les rameaux D'un arbre qui dans Tazur se dessine : Rien qu'un ormeau parmi d'autres ormeaux.

L'arbre est commun, mais fière est sa roture : Plus il plonge bas dans l'ombre du sol. Plus haut, par-dessus le mur de clôture, Il épanouit son grand parasol.

Et toi, mon enfant, qui n'es pas encore, Bourgeon qui mûris sur l'arbre greffé, Cher embryon, impatient d'éclore.

Germe aveugle, de lumière assoiffé,

L'AIEULE ET L'ENFANT

Enfant, quand tu seras né, sois la tige La plus libre, la plus près du ciel bleu, Monte, monte, insouciant du vertige, Vers le soleil, petite feuille en feu!

Oh! surpasse-nous, mon enfant! Oublie La branche qui fut ton premier berceau ; Vibre, chante et, si notre amour te lie, Cesse d'être feuille et deviens oiseau !

NOUS

Un matin, on s'éveille, on est sans méfiance. On pose sur la vie un regard ni joyeux Ni triste. On ne sait rien. La lumière des cieux Dans la chambre tranquille a l'insignifiance Des êtres familiers qu'on voit sans les bien voir. Et ce n'est que plus tard qu'on se souvient d'avoir. D'un coup d'œil, avec quelle horrible exactitude ! Tout noté : la blancheur des murs, la quiétude D'un livre ouvert sur la table, l'air endormi Que dans son cadre prend le portrait d un ami, Et le tic-tac du temps heureux qui se balance Dans la profonde sécurité du silence...

Rien n'est changé. Le jour commence. Il est pareil Aux autres jours d'hiver : c'est le même soleil

Qui sourit, pâle, comme un blessé dans la neige. Pouvait-on soupçonner dans ce sourire un piège ? Pourtant, tout attendait, tout redoutait quelqu'un. Mais qui ? nous l'ignorons, jusqu'à çe qu'il s'impose». Jusqu'à ce qu'il soit là, le terrible importun Dont le pas lourd franchit la porte la mieux close»

Un papier cacheté qu'une servante apporte. Avant d'ouvrir, on sait. Et tout est changé.

— Morte*.

NOUS

Certes j'avais pensé bien souvent : c'est fini!

Je ne reverrai plus tes rides me sourire, Pauvre cher visage jauni, Funèbre et doux comme la cire.

Lorsque je t'ai quittée à la saison dernière.

Quand j'eus baisé ton front, ta main, Tu te tins là debout sur le bord du chemin,

Droite autant que tu le pouvais, et fière.

Et ta figure était effrayante au grand jour : O statue en noir, c'était la Douleur Qui n'a plus un pleur, C'était tout l'Amour !

Chapeau bas, tous, devant cette petite vieille Qui, le pied déjà dans la mort.

Avait l'étrange aplomb de me dire à Toreille :

« Allons, mon cher enfant, sois fort ! »

NOUS

C'est de loin que mon cœur assiste A la scène brutale et triste :

Quatre hommes sont venus.

Chaussés de gros souliers.

Quatre inconnus, Quatre abominablement familiers.

Ils ont chargé sur leur épaule.

Comme honteux qu'on le pût voir, Un fardeau couvert d'un drap noir.

Le prêtre aussi jouait son rôle Avec une solennité d'emprunt:

Et c'était tragique et c'était commun :

L'AIEULE ET L^ENFANT

Larmes de parents et de vieilles bonnes, Curiosité du quartier, couronnes.

Cierges pâles dans le plein jour De la petite cour...

Ah ! la Mort ne raffine guère.

Elle est bien du peuple vraiment! Sa couleur est crue et vulgaire.

Blessante. Aucun ménagement.

Rien pour l'art. Peu lui chaut comme elle se présente.

Elle vient, voilà tout, et sa main est pesante.

Rien pour Tart, et pourtant le plus grand art, celui Qui comme un éclair dans la nue, Fait tout pâlir quand il a lui :

La vérité nue.

NOUS

J'ai retrouvé mon vieux père un peu plus voûté. Et ma mère et ma sœur toutes de noir vêtues, Et lorsque, sur le seuil, leurs trois voix se sont tues, J*ai longtemps encore écouté..*

Le couvert était mis, mais au bout de la table, S'arrondissait un large espace vide et seul. Un coin de nappe empreint d'une paix redoutable, Rigide et nu comme un linceuL

Et mes yeux fouillaient Tombre, espérant un miracle. Et tout mon cœur tendait vers toi d'un tel effort Qu'un moment je crus renverser l'obstacle Qui sépare un vivant d'un mort.

L'AIEULE ET L^ENFANT

Pourtant je ne vis rien ; aucun doigt, aucune aile

Ne m'a, je l'avoue, effleuré :

L ombre est restée opaque et sourde, et j'ai pleuré> Le front contre la muraille éternelle.

NOUS

Je n'osais pas entrer dans le petit salon, Mais du jardin, par la fenêtre, j ai pu voir. Penchant ma tête à droite ou à gauche, selon

Les reflets du ciel dans le carreau noir. J'ai pu voir, à travers un miroitement sombre. Comme au fond d'un abîme où rien ne remuait,

Tel un vieux serviteur muet.

Ton fauteuil, à sa place ordinaire, dans Tombre... Et, par-dessus les plis des dunes, j'entendais Le grand bruit de la mer, recouvrant comme un dais L'enclos où, pour mon cœur, ta mémoire chérie Ajoute un nouveau sens plus proche au mot « Patrie ».

L^AIEULE ET L'ENFANT

L'écho de vieilles voix mortes, avec ta voix S'éteint pour la seconde et la dernière fois ; Des regards qui brillaient encor dans tes récits Se sont, en même temps que tes yeux, obscurcis. Au moment où cassa le fil de ta mémoire. Tout un long chapelet drames dans la nuit noire A roulé. Toi, tu vis en nous malgré la tombe. Mais sur combien de ceux que tu connus retombe Le lourd terreau qui fit résonner ton cercueil! L'ombre grandit en cercle autour de chaque deuil, Etj pour les morts anciens, chaque fosse qui s'ouvre Ajoute une épaisseur à l'oubli qui les couvre.

NOUS

Avant que Tocéan qui vient battre la plage Ne les ait pour toujours emportés loin des bords. Oh ! je voudrais saisir par les cheveux ces morts Et les tirer sur le rivage.

L'AIEULE ET L'ENFANT

O Verteuil, vieux gros bourg de la vieille Charente, Sors de la nuit avec tes pignons du passé ; Remontez de Tabîme, à l'occident glacé.

Soleils de mil huit cent quarante !

Fantômes, levez-vous, car cette heure où j'écris Apporte un miracle : ma plume Va vous redonner un frisson posthume,' Vous rendre vos yeux et vos cris !

C'est, de nouveau, l'ardeur de midi dans les rues. D'un midi lent qui sonne au cadran de jadis : Les jardinets sont pleins de lis, Les lis pleins de guêpes bourrues.

Uentrebâillement des volets A des prunelles :

Là, bien des sentiments se sont étiolés Mais les haines sont éternelles.

Dans le silence, au loin, un marteau rebondit

Sur une enclume; La brise que Todeur des résédas parfume.

Colporte les on-dit De Téglise au marché, de l'étude à la ferme; Et, par peur du qu^en dira-t-on, chacun s'enferme A double tour, le ladre avec ses sacs jd'écus, La demoiselle pauvre avec les jours vécus.

Un plat de cuivre clair — L'armet de don Quichotte — Qui pendille et branlotte Au moindre courant d'air, Annonce de loin Le barbier du coin ; Mais les panonceaux du notaire Sont fixes et d'un or poudreux, vétusté, austère.

L^AIEULE ET L'ENFANT

Et Verteuil serait-il Verteuil sans son château. Sans la cour d'honneur pavée et fleurie, Sans le parc vert d'abord, puis bleu sur le coteau, Et sans Torangerie ?

Les orangers étaient si beaux que Ton raconte — Nul ne sait à quand l'histoire remonte — Que de Versailles Tordre vint,] Du roi jaloux, De couper les plus beaux : on en compta cent vingt Puis nouvel ordre : tous !

Et cependant, le long des murs, dans l'ombre mauve,

S'en vient, très rouge er le front haut. L'intendant de monsieur de La Rochefoucauld : Une poule se sauve.

Puis voilà le commis voyageur d'autrefois,

A cheval, avec sa valise en croupe.

Qui, mettant pied à terre, entre manger la soupe Au Lion d'Or tenu par mon parrain François,

NOUS

Mais quelle est, remontant de bien plus loin, des jours Où les nobles menaient grand train dans la province, Cette musiquette qui grince Et chante les amours?

Que sa gaîté légère est pâlotte ! on dirait L'éclair d'un vin clairet A peine rose.

D'un vin extrêmement vieux qui se décompose.

O crincrin du ménétrier, mon trisaïeul, Comme ton méchant rire, Quand il s'est bien moqué des larmes qu'il me tire, Me laisse ensuite exilé, seul !

Et pourtant, aigre voix.

Violon villageois

De mon ancêtre.

Je t'ai compris, peut-être!

— « Eh ! pourquoi, raillais-tu, souffler sur de la cendre ?

Les charbons sont éteints.

Es-tu sorcier, petit, que tu puisses prétendre

A changer nos destins ?

L^AIEULE ET L'ENFANT

« Laisse dormir les morts : la plume d'un poète

Est trop fragile, enfant.

Pour soulever le poids de la porte muette !

Laisse, Dieu te défend

« De troubler la grandeur de la paix funéraire

Par un vain bruit de mots, En drapant d'un chiffon de pourpre littéraire

Quelques malheureux os ! »

NOUS

Mais toi, grand'mère, tu n'es pas morte, Tu n'es point de ces cœurs qu'on emporte En psalmodiant sous les cyprès.

Tu vis d'une autre vie, et plus près Et plus loin, dans un monde plus ample Et plus secret, comme un bel exemple.

Le peu que j'ai de force et de foi Est comme une étincelle de toi.

Je suis l'urne où dort ta cendre chaude. Et sous la cendre couve un feu pur.

J'écoute en moi le doux bruit obscur Qu'y fait ton âme, abeille qui rôde.

Ne crains rien. Je ne permettrai pas Que, cette fois, pour de bon tu meures :

L'AIEULE ET L^ENFANT

Je ne serai ni méchant ni bas

Pour qu'en mon cœur toujours tu demeures.

Je sais qu'auprès de toi je vaux peu,

Mais, en jetant brindille à brindille

Mes bonnes actions dans le feu,

Je ferai quand même qu'il brille.

Puis mon fils, après moi, prendra soin

De cette flamme jamais éteinte.

Peut-être, lui, sera-t-il moins loin

De ta sublime auréole, ô Sainte !

Ah! du moins, quoique indigne, en passant.

Pour la seule raison que je t'aime.

Je t'aurai réchauffée en mon sang,

Puis transmise à meilleur que moi-même.

NOUS

Réveillez, mes bons amis.

Vos cœurs d'enfants endormis.

Mais, devant le ridicule, Si votre esprit fort recule.

Je vous plains, allez-vous-en !

Paysanne et paysan, Le concierge et la servante Viendront danser avec nous.

Quelque femme peu savante Aura pris sur ses genoux Bébé qui rit sans comprendre.

Le cercle sera choisi Car tous auront Tâme tendre.

Et maintenant, allons-y!

L^AIEULE ET L'ENFANT

Battons des mains en cadence Pour accompagner la danse.

Sans nouer nos doigts, laissons Une place en nos chansons.

Une place dans la ronde.

Aux danseurs de l'autre monde ;

Des vides entre nos corps Pour la foule de nos morts ;

Entre nos couplets, des pauses Pour les cris muets des choses^

Pour mieux sentir sur nos pas Tous les pas qu'on n'entend pas.

lOI

Dans l'auge de bois taillée A même un tronc de bouleau, La bonne femme égayée Verse l'eau.

La paupière écarquillée.

Le visage épanoui.

Dans la savonneuse mousse

Tiède et douce L'enfant rose est enfoui.

Comme un soupir de colombe Sort du mignon cou gonflé, Le gros ventre nu se bombe Tout musclé.

L'AIEULE ET L'ENFANT

Bébé s'agite ; il attrape

Une tape Qui résonne en quelque endroit; Cest afin qu'il n'ait pas froid.

Puis un silence! la douche

Interrompt Le souffle au bord de la bouche Et resserre le dos rond.

L'eau semble une sœur câline

Qui s'incline Sur un petit frère, et joue A lui chatouiller la joue^ A le baiser dans l'oreille.

L'eau primitive, l'eau vieille Qui a lavé tant de corps.

Tant de vivants, tant de morts, Depuis que le monde est monde.

L'eau, la grande vagabonde,

L'eau profonde.

Où tant d'êtres ont péri.

Se fait innocente, et rit.

NOUS

Si votre cœur n'est pas très pur, Éloignez-vous, nuage obscur, Vous feriez tache sur Tazur.

Partez aussi, dame bougonne.

Pédante Raison qui raisonne.

Et viens seule, âme simple et bonne •

Venez seuls, pied fin qui trottine.

Doux sourire, voix argentine.

Saluer la grâce enfantine.

Sa chambre est comme un nid d'abeille Qu'un ciel toujours clair ensoleille.

Chut ! parlez bas, car il sommeille.

L 'AÏEULE ET L^ENFANT

Les murs légers de sa cellule Sont dorés comme le miel. Nulle Ombre sous le rideau de tulle :

Une lumière coite, close, Qui l'enveloppe et qui se pose Comme un baiser sur sa peau rose.

Il dort. Sa joue unie et pleine Semble une tendre porcelaine, Et Ton n'entend pas son haleine.

Comme Moïse sur le Nil,

Il flotte sur la vie, au fil

De l'eau rapide. Qu*en sait-il ?

lOS

O claire image adorable :

Sa voiture d'osier blanc.

Lorsque l'ombre de l'érable Brode un vif dessin tremblant De feuillage sur la toile Qu'un œil de soleil étoile !

Comme alors le vieux jardin S'égaie, embelli soudain Par la petite présence !

L'arbre a plus de complaisance, Et la brise renchérit Sur sa douceur coutumière ; Dans sa barbe de lumière L'azur floconneux sourit.

io6

Tout se transforme, tout cède Au minuscule enchanteur :

Il n'est plus de chose laide.

Il n'est plus d'espoir menteur !

Une poule vient, picore.

Se redresse, pique encore.

Et s'éloigne, ayant rendu Visite au pacha dodu Qui dans les coussins sommeille ; Puis c'est le tour d'une abeille ; Et les fleurs tendent le cou Pour mieux voir. On ne sait où Palpite une aile invisible Comme une flamme en plein jour.

Une aile immense et paisible.

L'aile du plus pur amour.

Un corbeau surpris s envole Comme un songe de la nuit, Et mon noir chagrin le suit.

La nature est bénévole.

L'homme est bon...

— « Oh ! une goutte.

Dit la mère, sur sa main. »

NOUS

Et la voix prudente ajoute :

« Rentrons. » Et sur le chemin La blanche voiture glisse.

Je reste seul. Le vent plisse L'herbe sombre : le jardin Frissonne, attristé soudain.

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Une voix qui chantonne, à midi, en été.

Dans Tombre d'une chambre.

Un pied nu qui s'agite, et le corps qui se cambre

D'un petit entêté ;

Une voix qui se fâche et rit de sa colère,

Un gloussement, un œil Qui s'ouvre et, rond, s'attache au vernis d'un fauteuil

Qu'un trait de flamme éclaire.

La grand'route s'étend derrière les volets,

Douloureuse au soleil torride.

Avec ses cailloux blancs et ses buissons brûlés.

Et, par-dessus, l'azur sans ride,

NOUS

Ma femme, mon enfant, vous êtes là blottis.

Le silence ému vous écoute, Le miroir prend plaisir à vos gestes gentils. Mais ce n'est qu'une halte au bord de la route.

L'heure viendra bientôt, demain.

Où tous trois, la main dans la main, Nous sortirons sur le chemin :

Moi, le plus fort, entre vous deux,

La poitrine en avant.

Bravant

Le destin hasardeux^ Tirant l'enfant contre le vent ; Et toi, ma femme, à ma hauteur, Allongeant le pas, délivrée

De toute pesanteur.

Par notre beau risque enivrée ; Et nous irons chantant ainsi.

Après les chansons de la sieste.

Un air réveillé, vif et preste Comme un pas sur le sol durci.

IIO

ENCORE PARIS

ENCORE PARIS

uisauÉ mon cœur est sot, que toujours je me

X Comme un enfant à de vives images, Et que les couleurs sont ce que j'aime le plus,

J'avais pensé recevoir les hommages D'un clair soleil au seuil de ma patrie. Hélas !

Il m'a fallu perdre cette espérance !

Lorsqu'enfin j'arrivai, c'était nuit, j'étais las;

Même il pleuvait dans le beau ciel de France, Une si fine pluie ! une poussière d'eau

Qui partout filtrait d'invisibles nues.

Et, distinctes à peine à travers ce rideau.

Des terres qui me semblaient inconnues...

NOUS

La vitre du wagon ruisselait : je n'ai su

Qu'étudier longtemps ces gouttes pâles.

Tandis que, dans mon cœur humilié, déçu.

L'ombre se glissait avec de longs râles. Tout à coup j'entendis sur le remblai des pas

Et deux grosses voix qui parlaient entre elles : C'étaient des journaliers rentrant vers leur repas.

Leurs mots lents avaient quand même des ailes. Leur parler rude, un tour facile et gracieux.

Quel écho dans mon cœur ! quelle secousse ! Ah ! pardieu, le soleil que je cherchais aux cieux.

Il brille là, dans cette langue douce !

ENCORE PARIS

A Nancy, le matin, qu'il faisait clair ! Les femmes déjà vous avaient un air Vif, une façon de marcher dansante.

Là, point de vertu sans que Ton y sente Un sourire des yeux qui n'est pas dupe. La plus sage sait bien draper sa jupe. Oui, qu'il faisait clair, et que c'est étrange Comme, aussitôt le Rhin passé, tout change !

Le cœur à l'évent, j'allais d'un pied gai A travers l'aimable ville, intrigué D'un geste, d'un mot, de tout ce qui vibre Chez nous d'imprévu, de piquant, de libre : Rue intime où chacun est bien chez soi,

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