‹ Nouveau Catholicisme et nouveau clergéChapitre 35 sur 61 · POURRAIENT LUI DONNER RAISON · texte numérisé non relu

POURRAIENT LUI DONNER RAISON

M. Ciiarhonnel voudrait peut-être que nous en appelions à lui-même ! Mais si, de son propre aveu, le droit canonique, les conciles, le Syllabus, V Index sont acquis d'avance à la doctrine que nous défendons, que reste-t-il à ceux qui nous contredisent?

210 LA POLIÎMIQL'E FRANÇAISE SUU l" AMÉRICANISME

Aussi bien, M. Chaihonnel enregistre avec liuineur les déconvenues de Vcwiéricanisine, si confiant dans l'avenir^ au début delà campagne. Après avoir dit que « l'affaire pourrait bien tourner contre les jésuites », il convient, en post-scriptu/n, que, « depuis que cette étude fut écrite, la querelle de Y américatiisme s'est exaspérée et aggravée » : que « les jésuites ne vont pas sans de puissants appuis ». Plus impartial en cela que les orgcinisateurs de la « conspiration du silence », M. Charbonnel ne laisse pas ignorer à ses lecteurs la lettre du cardinal Satolli Il mentionne l'acte du cardinal Richard interdisant « le cong-rès des œuvres sacerdotales » que « M. l'abbé Lcmire et quelques autres prêtres atnéricanistes devaient réunir, vers la fin du mois d'août, à l'Institut catholique. » 11 cite ces conseils de Mg;r l'évéque de Nevers à son clergé :

« C'est pour avoir suivi aveuglément ces périlleuses doctrines, préconisées sous le noiïnVaméricanisme, que plusieurs prêtres sont tombés; et leur apostasie a scandalisé le peuple chrétien, tandis qu'elle a réjoui les ennemis de Dieu et de l'Église. »

Voilà une citation dont il faut savoir gré à M. Charbonnel, non moins que du commentaire dont il l'accompagne :

« Cet évêque-là, du mcins, a delà clairvoyance. La logique de V américanisme mène loin du ca-

LA POLÉMIQUE FRAN(:a[SK SUR L'AilÉRICAMSMK 211

lliolicisme autoritaire : elle atfrancliit et libère. » Mgr Turinaz, évèque de Nancy, est « le grand adversaire de l'américanisme »; aussi, le prêtre apostat lui ménage d'enviables injures. « La lettre de Mgr Turinaz est à lire dans la Vérité du 1®"" septembre », conclut-il, et il ajoute une épigramme mal venue à l'adresse de M. Auguste Roussel.

Tamlis quil range parmi les « grandes figures » de Yamérica)iis7ne M. l'abbé Quiévreux d'Amiens, l'ex-abbé Cliarbonnel qualifie de « personnage moindre », le R. P. Monsabré ; il ne lui pardonne pas d'être « de la même race inquisitoriale que le P. Ollivier et le P. Didon. »

L'Inquisition ! Cet épou\Mintail de la librepensée est devenu l'objet des terreurs de M. Cliarbonnel. 11 ne peut pas admettre que l'Église protège et défende les fidèles contre les attaques insidieuses et perfides qui menacent d'altérer la pureté de la foi. Le principal grief qu'il fera valoir contre nous, c'est de faire appel au pouvoir de l'ÉgUse contre les entreprises de ['américanisme. Il reconnaît que ces idées mènent logiquement à la révolte et à l'apostasie, et il trouve mauvais que des prêtres, des évêques dénoncent à l'Église un pareil danger ; c'est là, selon lui, une « campagne farouch e que soutiennent quelques cardinaux et surtout les jésuites à qui, cette fois, s'unissent les dominicains. » Bien plus, M. Charbonnel compte sur

212 LA POLÉMIQUE FRANÇAISE SUR l' AMÉRICANISME

cette « campagne farouche » pour amener à rompre ouvertement avec l'Église ceux qui répandent les « idées actives » qui a réveilleront l'indépendance personnelle, la vitalité libre des consciences. »

« Nous n'aurons qu'à regarder leur œuvre peu à peu s'accomplir, dit-il, en parlant des américanistes. En face de ceux-là surgira l'irréductible jésuitisme, qui^ par ses criailleries, ses dénonciations, ses chicanières violences, avertira le monde moderne que l'Église entend ne rien accepter de ces idées nouvelles, et qu'elle conserve intacte toute sa tradition d'autoritarisme, de gouvernement oppressif, d'intolérance. Et les hommes de conscience forte et libre, de vie intérieure^ s'en iront. Laissons faire. »

Singulière vie intérieure , en vérité, celle qui conduit hors de l'Eglise !

Il y aurait fort à faire si l'on voulait relever et réfuter, en détail, les erreurs accumulées dans ces quelques lignes, mais il faut signaler l'état d'esprit qu'elles dévoilent chez leur auteur, parce que certains cathohques n'en sont pas assez préservées.

Après avoir cité, sous la plume d'un écrivain qui se dit catholique libéral {Romatius de la Contemporary Bevieiv) les erreurs les plus monstrueuses, nous avions dit que de tels catholiques causaient plus de dommage à l'Église en y restant avec leurs idées que s'ils se séparaient

LA POLIÎMIQUE FRANÇAISE SUR l' AMÉRICANISME 213

d'elle; et puisqu'ils nous menacent d'un exode, au cas oiiTon voudrait les contraindre à renoncer à leurs faux dogmes, nous disions qu'à ces conditions, « l'exode de tels catholiques serait un gain pour l'Église ». M. l'abbé Félix Klein, dans le iJorrespondant à\x 25 juin 1898, appelle cela un « vœu impie » ; M. Ciiarbonnel ajoute : « On n'est pas plus tranquillement pourvoyeur d'excommunications. »

L'Église n'a-t-elle donc pas le droit de se défendre et de retrancher de son sein les membres gangrenés ? N'est-elle plus infaillible et par conséquent souverainement juste dans ces sentences doctrinales, qui ne frappent mortellement (jue ceux qui ne veulent pas vivre de sa Aie ? -N'est ce pas un devoir que de dénoncer à la seule autorité compétente les dangers qui menacent la foi des humbles ? Ces vérités peuvent ne plus toucher un Charbonnel ; elles devraient être comprises par quiconque veut rester fidèle à ceux qui ont reçu de Notre-Seicjneur Jésus- Clu'isf le droit de V instruire et de le diriger.

Ceux qui n'admettent pas qu'on en appelle à l'autorité de l'Église, pour trancher une question de doctrine et juger la valeur d'un écrit, parlent d'ailleurs avec une singulière irrévérence de cette autorité môme. Citant le décret du Saint- Siège qui oblige à soumettre à la censure ecclésiastique « les livres qui traitent des divines Kcritures. de la théologie sacrée, de l'histoire

214 LA. ROLÉMIQUE FRANÇAISE SUR l' AMÉRICANISME

ecclésiastique, du droit canonique, de la théologie naturelle, de l'éthique et d'autres matières religieuses ou morales du même genre. » M. Char])onnel parle des droits de surveillance oppressive que l'Eglise prétendrait exercer sur la pensée humaine » et il ajoute que « s'ils parlaient selon leur sentiment véritable », les américatiistes répliqueraient « que c'est là une bien ancienne régie et qui n'est guère accordable avec les libertés modernes ».

Malheureusement, la façon dont les américaiikles parlent de la Sacrée Congrégation de V Index n'est pas pour démentir les arrièrepensées que leur impute leur « ancien ami ».

Notons que la Constitution de Y Index actuellement en vigueur date de l'année 1897 ; si c'est Kl une « bien ancienne règle », il faut que l'Église renonce à faire des lois. Aussi bien, voici comment M. l'abbé Félix Klein parle de l'Index. dans l'article déjà cité du Correspondant :

« Pour qu'un livre soit « déféré » à l'Index, il suffit de trouver n'i)nporte oùxxn dénonciateur. Tl reste ensuite à obtenir la condamnation, ce qui est autrement difficile. La race des dénonciateurs, très nombreuse dans un certain monde, compte principalement sur ce que, au tribunal de l'Index, on est accusé sans le savoir, jugé sans être averti, condamné sans pouvoir se défendre ni connaître les considérants de la sentence. Léon XIII aurait exprimé, dans une con-

L\ POLKMigUE FRANnAISE SUR i/aKÉRICANISME 215

versalion privée, il est vrai, le désir de voir disparaître le systèmedesdénonciations secrètes... »

Ce désir, si libéi'alement prêté à Léon XIII, n'apparaît certes pas dans le décret publié par son ordre; et cela prouve une fois de plus quelles désillusions se ménagent ceux qui prétendent suivre les désirs plus ou moins autlientiquement exprimés du Pape, sans égard, trop souvent, aux volontés canoniquement signifiées du[Saint- Siège.

L'ex-abbé Charbonnel terminait son grand article de la Revue Chrétienne en disant que si le Pape intervenait : « cette décision serait peut-être l'un des événements du pontifical de Léon XIIL »

La décision est intervenue ; nous en avons ])récisé soigneusement ailleurs (1) le caractère et la portée. Voici en quels termes, après la sentence pontificale, M. Charbonnel exhalait sa fureur dans le Signal du 27 février 1899 :

« Ça devait arriver.

« Le pape Léon XÏIl vient d'adresser au cardinal Gibbons une lettre qui devra paraître bien rigoureuse pour les catholiques américains. C'est, sans beaucoup de ménagements, la condamnation de ce que nous avions appelé T « américanisme ».

<( Pauvre abbé Félix Klein ! Jeté plains, parce

,1; Noir page 2t3 et suivantes.

216 LA POLÉMIQUE FRANÇAISE SUR l'aMÉRICANISME

que tu n'auras môme plus, pour te consoler et te justifier, le doux mensonge des illusions.

(( Et tu verras avec quel empressement adroit ils te lâcheront, les tas de Naudets imbéciles qui ramassaient, pour s'en faire gloire parmi leurs petits démocrates chrétiens, les miettes de ton talent et de ta hardiesse. Ce sera un beau spectacle qu'on ne saurait trouver que chez les Naudets.

«Tu resteras, pauvre ami, avecles Gibbons, les Ireland, les Keane. Mais que seront désormais, ces gens-là, puisque les Jésuites ont dicté à ton « blanc vieillard de Rome » les anathèmes que le grand délateur ecclésiastique , M. Charles Maignen, réclamait depuis une année ? Vous voilà tous en jolie posture, américains et « américanistes ! »

« Les « grands évêques de là-bas » peuvent^ eux, faire un schisme ou du moins le préparer. Toi, je te connais : tune feras et ne prépareras rien. Tu te tairas , pendant que Naudet, plus cynique et avisé, va crier la soumission.

(( Je te plains de toute mon amitié de souvenirs, pour cette douleur qui va être sans autres paroles que celles par lesquelles on se hâtera de t'abandonner.

« Songe donc ! Le pape « réprouve spécialement dans le livre intitulé : la Vie du Père Hecker (ton Uvre, ô Klein \) cette assertion, que pour attirer les dissidents au catholicisme, il faut accorder davantage aux exigences de l'esprit

SWrWJ^j ^.H énj. i '!■ I c=-^Tar ir.^^^^f-^r^'*^^-"^

LA POLÉMIQUE FRANÇAISK SUR l'aMÉRICANISME 217

humain, non seulement en ce qui concerne la discipline, mais encore en passant sous silence telles ou telles questions doctrinales. »

«Quelle naïveté, en effet, d'avoir jamais pensé que l'Église ferait quelque concession à l'esprit humain !

«Et Léon XIII condamne encore, dans sa lettre au cardinal Gibbons, « l'opinion qui rejette « comme superflu le magistère externe dans la '< direction des âmes, surtout de celles qui tendent ' vers la perfection, sous prétexte d'inspiration « directe de l'Esprit-Saint. Pour discerner celle-ci, « un magistère extérieur est précisément néces- « saire surtout aux âmes qui embrassent la voie « de la perfection. »

« Le magistère externe, la direction de conscience, voilà ce qui importe, et non point la conscience. Et, braves dévots, vous avez d'autant plus besoin d'être dirigés, que vous êtes davantage dans la voie de la perfection.

« Les nouveautés hasardées par le P. Hecker, par Mgr Ireland ensuite et M. l'abbé Klein, en ce qui concerne les « vertus naturelles, » et les « vertus surnaturelles » ou encore « les « vertus actives » et les « vertus passives, » ne disent rien qui vaille au pape gardien des vieilles routines. Il dénonce tout ça comme dangereux.

« Et enfin il conclut :

« Nous ne pouvons pas approuver dans leur « ensemble les opinions que d'aucuns ont appe-

218 LA POLKMIQUE FRANÇAISE SUR l' AMÉRICANISME

«lées y américanisme. Si ce nom désigne les « qualités particulières qui distinguent les Amé- « ricains, leurs usages, leurs systèmes civils, « nous n'avons rien à y reprendre. Mais si ce « nom est employé pour désigner les opinions « susdites, il est certain que les évoques améri- « cains sont les premiers à le rejeter. . . » « Pauvre abbé Félix Klein ! »

Victor Charbonnel.

Ces invectives prouvent combien la décision du Pape était opportune et quelle fureur elle excitait dans le camp ennemi.

11 nous reste à examiner comment elle fut accueillie par la jeune école du néo-catholicisme français.

'T'ïJipTI

11 y a divers degrés dans le libéralisme et plu- Meurs nuances parmi les novateurs, mais la gradation est pour ainsi dire insensible ; nous allons le constater une fois de plus en étudiant l'attitude des divers groupes du nouveau catholicisme, en face des enseignements du Saint- Siège.

Nous commencerons par l'extrême gauche, le clan le plus avancé du parti, celui dont Fex-abbé Charbonnel fut le champion avant sa chute et avec lequel il conservait encore, en 1899, certaines relations.

Voici en quels termes, dans le Signal du G mai 1899, M. Charbonnel présentait au public protestant le tableau des désillusions d'un jeune catholique séduit par le néo-christianisme anglosaxon :

«Quelques jeunes catholiques, naguère, se crurent sincèrement libéraux, ils pensèrent même (la jeunesse est loyale), à la faveur de l'heureux règne du pape Léon XIII, pouvoir pratiquer leur libéralisme.

» Ils furent donc « néo-chrétiens ». Fiers du prestige de Lamennais, Lacordaire, Montalembert, ils se contentèrent de M. de Vogué pour leur maître et attendirent l'avènement de M. Brune tière.

» Ils furent d'enthousiastes partisans du Congrès des religions, qui aurait pu devenir une importante manifestation de tolérance et de liberté. Je leur dois cette justice et cette reconnaissance, que de M. Etienne Lamy à M. Henry Bérenger, et du Sillon à VAvt et la Vie, ils surent nous gagner, pour la grande cause de ce congrès, des sympathies fi-anches, des concours dévoués, de nobles emportements de foi.

» Ils furent avec les démocrates chrétiens. Le comte de Mun ne manqua pas de les décevoir. Mais ils cherchèrent un refuge à leur vague socialisme chrétien dans la bande des abbés Lemire, Naudet, Gayraud, Garnier. Et voilà jusqu'oij peut aller la candeur !

» Ils furent « américanistes ». Je les entendis parler du cardinal Gibbons, de Mgr Ireland, de Mgr Keane, du P. Hecker, de M. l'abbé Féhx Klein, de tout 1' «américanisme», avec quelle ardeur ! Léon XIII, à leur gré, devait être « améri-

TACTIQUE DF.S (< >()YATEURS » 221

caniste ». Et ce serait le renouvellement de toute l'Église.

»Pour répandre 1' « américanisme » à travers l'agonie de l'Église de France, l'un de ces jeunes catholiques ionda un groupe: ï Untofi progrefisiste de la JeuiiesfiC catholique, qui fut tout aussitôt magnifique à voir en sa fraîcheur et sa vivacité d'espérance.

» Je faillis me laisser prendre aux transports du fondateur du jeune groupe « américaniste », M. Frédéric Boudin, et croire que, peut-être, cette folle jeunesse réussirait à ranimer de quelque esprit de vie la vieillesse mourante du pauvre catiioHcisme gaUicam

» La désillusion est venue, multiple et tristement cruelle !...

» Léon XllI a réprouvé le néo-christianisme.

» Léon XIII a réprouvé le Congrès des religions.

» Léon XIII a réprouvé la démocratie chrétienne, (celle sincère de l'abbé Daens en Belgique,) et il réduit l'autre (celle des al)bés Garnier) à n'être qu'une tartuferie de la démocratie.

» Léon XIII a réprouvé l'américanisme, sans réserve.

» Léon XIII, pape lil;éral, est le souverain pontife des anathèmes. Jamais nul pape n'a tant anathématisé en sa vie.

» C'en est trop ! Les jeunes catholiques sont

navrés. Ils le feront voir aux bonzes de la vieille Église.

» M. Frédéric Boudin, fondateur de VUnio?i progrensiste de la Jeunesse catholique, donne sa démission et, à ce sujet, écrit quelques déclarations intéressantes. »

Et M. Ciiarbonnel donne les extraits suivants de la lettre de M. Frédéric Boudin :

« Mon cher collègue,

» Vous n'avez pas oublié dans quelles conditions s'est fondée l'union progressiste. Vous savez que, dans ma foi catholique, j'avais voulu tenter un dernier effort pour arracher à la domination des jésuites ce qui restait de la France chrétienne. Moi non plus, je n'ai pas oubhé le sincère accueil que vous m'avez fait, quand loyalement je vous ai demandé votre concours pour cette œuvre que je croyais possible, que j'espérais féconde. C'est pourquoi, plus encore qu'à cause de votre titre, je viens déposer entre vos mains, avec les pièces de l'association, ma démission de président provisoire.

» Les raisons qui me poussent à agir, je dirai même qui me dictent mon devoir, votre droit est de les connaître, et je viens ici pour les donner.

» J'appartiens, mon cher collègue, à la génération de 1890, époque déjà lointaine, si l'on en juge par ce qui se passe aujourd'hui autour de

nous. Vous êtes plus jeune que moi : si vous aviez vécu votre adolescence du Toast à l'Encyclique, vous sauriez qu'un mouvement idéaliste, social, politique, religieux enfiévrait la jeunesse d'alors, confiante en l'Église qui s'avançait vers le siècle.

^)) Les circonstances sont changées : le virus latin avait trop intimement pénétré les nations catholiques depuis le seizième siècle pour qu'il leur fût possible de se ressaisir, et les jésuites savaient bien ce qu'ils disaient en annonçant la faillite des Encycliques libératrices de Léon XIII. Elle est arrivée, et nous sommes vaincus.

» Je ne vous parlerai pas de l'alternative où se trouvent placés les cathohques français, qui doivent quitter l'Église ou retourneren arrière; je me contenterai de vous signaler l'affaire Daëns, l'affaire Hecker, l'affaire Schell. Je vous dirai simplement, mon cher collègue, que ma conviction intime est qu'il n'y a rien à faire dans ce pays qui oscille sans cesse entre les extrêmes, se montrant ainsi plus passionné que raisonnable.

» Je dirai plus : le patriotisme peut devenir une lourde responsabihté dans le conflit des devoirs, quand le pays auquel on appartient est saturé de traditions païennes, aussi bien politiquement que religieusement et socialement. »

On se demande quelle idée s'étaient faite de

TEglise ceux qui furent à ce point surpris et troublés parla condamnation deraméricanisme, et des novateurs de toutes les dénominations.

La responsabilité des bommes qui ont faussé le sens des directions pontificales, en traitant de « réfractaires » quiconque refusait d'y voir une orientation nouvelle de l'Église et une canonisation de la démocratie, apparaît là dans toute son étendue.

Voilà des jeunes gens que Ton a lancés dans les voies les plus périlleuses ; on leur a parlé des « temps nouveaux », de « l'Église de l'avenir », on leur a représenté le Pape rompant les amarres qui retenaient la barque de Pierre aux vieux rivages, pour jeter son lilet dans la haute mer de la démocratie : « duc in-altum, mùereo?' super turbas, nova et veteray> ; ces paroles divines sont devenues le tbème de périodes oratoires qui donnaient aux rêves les plus décevants l'apparence d'un retour au pur esprit de l'Évangile.

Ceux qui parlaient ainsi n'avaient pas mission d'enseigner; c'étaient des laïcs plus savants dans les lettres bumaines que dans les choses divines ; c'étaient des prêtres sortis des rangs du clergé séculier ou régulier ayant, vis-à-vis de l'autorité ecclésiastique, le minimum de dépendance qui se puisse concevoir dans l'Église.

Tels furent les éducateurs et les guides de cette jeunesse, maintenant incapable de supporter la vérité.

TACTIQUE Di:S « NOVATEURS )) 223

Que va-t-elle faire?

L'ex-abbé Charl)onnel nous l'apprend. 11 connaît M. Frédéric Boudin, il a sous les yeux un passage de sa lettre dont il nous donne seulement la substance, et voici comment il la résume :

« Après avoir dit encore qu' <( on ne rajeunit pas les vieillards » — entendez la iiiérarchie catholique — M. Frédéric Boudin se détourne des décrépitudes du monde latin et reg-arde vers les pays anglo-saxons. Dans la France latine^ l'Église serait condamnée à mourir ; mais elle pourra vivre, plus libre et plus forte, dans l'Amérique anglo-saxonne. Et, catholique avanttout, M. Fréd('ric Boudin ira vivre oiî vit lEglise. Il prend la peine de nous en menacer.

» Jeune ami, un peu de réflexion!

» Le monde latin se meurt, dites-vous, et fait mourir l'Église. Ne serait-ce pas plutôt que l'Église fait mourir le monde latin? Et n'êtes-vous pas trop cruel au monde anglo-saxon de vouloir lui apporter l'odeur du tombeau qui déjà gagne l'Église?

«Allons, un schisme laïque ! Sortez de l'Église: c'est là qu'est la décrépitude et la mort.

» Ou bien ne soyez pas des jeunes qui veulent vivre, et résignez-vous à l'écrasement silencieux comme votre ami et directeur d'esprit, M, Félix Klein, et comme tous les « américanistes » si facilement et promptement agenouillés sous l'anathème, dans le catholicisme.

« Mais, laissez-nous, de grâce, souhaiter qu'aux jeunes pays où vit l'âme de Channing soit épargnée la misère morale d'une Église qui entraîne en sa décadence le pays du P. Du Lac. »

Nous avons eu l'occasion, plus d'une année après que lurent écrites ces lignes, de rencontrer M. Frédéric Boudin. Nullement séduit par l'appel au « schisme laïque » de r'abl)é Charbonnel, il avait même retiré du commerce sa dernière brochure : Autour de /a -Politique de Léon Xin. Mais si sa volonté était docile à l'Église, il nous fut facile de constater que son esprit n'était point conquis et qu'il persévérait dans l'espoir de trouver au-delà des mers un catholicisme plus vivant que celui des pays latins.

On nous accusera, sans doute, d'accorder trop de créance aux dires de l'cx-abbé Charbonnel. Mais, outre que nous avons pu, parnous-meme, en constater la justesse, en ce qui concerne les idées de ses anciens amis, il nous est facile de trouver parmi les groupes moins compromis, sinon moins avancés de la jeune école des témoignages fort nets d'un état d'esprit tout aussi inquiétant.

Le Sillon du 10 avril 1899 publiait^ sans restrictions ni commentaires, une lettre d'un de ses jeunes correspondants oii nous lisons ce qui suit :

« Mon cher ami, » Dans votre article América^iisme et démo-

rrntie {Sillon du 25 mars), vous dites, (et je suis d'ailleurs tout à fait de Votre avis) que « le Pape n'a pas compris dans la même condamnation laniéricanisnie et la démocratie chrétienne » ; vous mettez en sûreté, bien à part, « le programme et Faction démocratiques », et vous ajoutez : « Léon XlIT, d'ailleurs, pouvaitil les condamner sans condamner du môme coup l'œuvre entière de son glorieux pontificat ? »

» Bref, avec presque tous nos amis, en ce moment, vous paraissez vous hâter de jeter pardessus bord, tout le superflu pour essayer de sauver l'essentiel, et, pardonnez-moi le mot, vous lâchez des hommes ou des idées que vous souteniez, dans l'espoir, semble-t-il, que ces concessions vous en épargnent d'autres.

» Permettez-moi de croi re que c'est peine perdue. On vous délogera de vos derniers retranchements. J'ouvre le Pèlerin du 2 avril, et après y avoir lu que, «dans une lettre au cardinal Gibbons, le Saint-Père a condamné un nouveau christianisme (?) appelé « l'américanisme », je trouve immédiatement ceci :

« Enfin, une déclaration du journal officieux » V Osservatore blâme la démocratie chrétienne » qui veut n'être pas catholique et se faire un » parti d'athées et d'incrédules en supprimant » toute idée reUgieuse des questions so- » ciales. »

» (J'espère, en passant, que vous admirerez

comme moi la délicatesse et l'heureuse justesse de cette dernière formule.)

» Donc, laissez moi vous poser deux questions au sujet de cette attitude : 1° Est-elle bien franche? 2" Est-elle bien politique ?

» Ne serait-il pas plus franc d'avouer que le Pape semble en train de renier peu à peu, — ou de laisser renier et défaire, dans ce qu'elle a d'humain et par suite de destructible, bien entendu— l'œuvre de son glorieux pontificat? Cela peut et doit nous attrister : cela ne peut ni ne doit nous décourager. Mais pourquoi ne pas le constater ?

» Ne serait-il pas plus politique aussi, tout en nous soumettant, par esprit d'obéissance, à l'Église, dans toute la mesure nécessaire, de dire nettement que ces soumissions ne sont ni des rétractations (notre orthodoxie n'étant atteinte en rien, et le magistère infaillible ne s'exerçant aucunement dans ces lettres ou ces décisions de Congrégations), ni des renonciations à travailler et agir ? Croyons-nous moins, après ces documents, que notre devoir est de chercher une conciliation entre le dogme catholique et les idées du siècle, de travailler à une adaptation progressive du catholicisme à toutes les forces qui mènent notre monde moderne? Vous, par exemple, mon cher ami, pensez-vous moins, depuis la lettre au cardinal Gibbons, que les catholiques ont trop négligé la pratique des vertus

jgHfgimF^^ff^m^F^

wv^r^.-?w"i" :jy-"' *' '•'•''•. '-" v-ip T '^.- «"^

nature/les et qu'ils doivent essayer d'être lionnêtes hommes avant d'être pieux? Pensez-vous moins, depuis la décision de la Congrégation des Évoques et Réguliers , que l'instruction donnée dans les couvents est inférieure à ce qu'elle devrait être et qu'il faut travailler à la réformer? Non, n'est-ce pas?

» Pourquoi le laisser croire, alors, à tous ceux qui, du dehors, épient nos efforts, sont à l'affût de nos défaites et saluent d'un ricanement nos découragements ? Ne faut-il pas éviter avec soin de paraître lâcher une cause et des idées que nous continuons à croire bonnes en ellesmêmes, qui sont la raison d'être de notre vie et de notre action, et, dirai-je, la sauvegarde môme de notre loi? Car, le jour oii nous nous prendrions à douter que le catholicisme soit adaptable et capable de progrès, ce jour-là croirions-nous encore en lui ?

» Donc, quand Rome nous avertit que nous faisons fausse route, ou que nous allons trop loin, ou que nous nous trompons sur le choix des moyens, les applications, etc., soumettonsnous à son jugement, en toute sincérité d'esprit et de cœur. Mais faisons bien le départ de ce qui nous atteint vraiment et de ce qui ne nous atteint pas. Et ne laissons pas supposer par notre attitude, aux catholiques que nous sommes des gens brûlés, aux incroyants qu'il n'y a « rien à faire » avec le catholicisme,

» J'émels humblement un avis : je serais heureux d'avoir le votre là-dessus ou celui de gens plus compétents que moi pour trancher cette délicate question. »

Nous prions le lecteur de bien remarquer que le Sillon à qui nous empruntons cette épître est une des pubhcations les plus en vogue parmi la jeunesse ecclésiastique et laïque de la nouvelle école.

Les propos de cette feuille, ne diffèrent guère de ceux que nous citions plus haut, d'après Texabbc Charbonnel. La condamnation de l'américanisme est considérée par le correspondant du Sillon comme un recul, un désaveu de tout le passé de Léon XIIL

La tactique qui consiste à idenlilier tout l'américanisme, le néo-catholicisme, à la politique de Léon XIII n'avait pas attendu la Lettre apostolique au cardinal Gibbons pour s'affirmer. Le correspondant particulier du Journal de Genève écrivait de Rome à la date du 31 octobre 1898 :

« Je vous ai dit tout à l'heure que la cause américanistc avait contre elle les jésuites et les dominicains, réconciliés pour la circonstance. Mais il faut ajouter que cette hostilité est (contrebalancée par de hautes, très hautes inlluences. L'américanisme compte en effet au

'""yS

TACTIQUE DKS « NOVATEURS » 231

premier rang de ses protecteurs le pape et le cardinal Rampolla. Léon XIII a toujours t*'moif^nt' une très vive sympathie aux chefs de l'américanisme, Mgr Ireland, le cardinal Gibbons, etc. C'est même uniquement cette sympathie qui a permis à l'américanisme de prospérer et de se développer. Esprit large et compréhensif, Léon XIII a vu jusqu'à ce jour dans l'américanisme le meilleur mode d'adaptation du catholicisme aux conditions nouvelles de la société moderne. Pour le cardinal Rampolla,

Ite question se relie d'une façon très étroite à la politique démocratique et républicaine que le Vatican a inaugurée en France et que le cardinal secrétaire d'État voudrait voir triompher partout. A l'abri d'aussi hautes protections, l'américanisme peut se sentir en partie rassuré. Je suis persuadé que Léon XIII, s'il formule quelques critiques et quelques réserves, ne lancera pas contre lui cet anathème et cette condamnation en bloc dont Grégoire XVI frappa autrefois Lamennais et Montalembert et la généreuse tentative de VAveiiiî\ »

Il semble que ceux qui tenaient un pareil langage avant la condamnation de l'américanisme, dans l'espoir de détourner le coup dont ils se sentaient menacés, eussent été bien inspirés en laissant l'oubli se faire sur d'aussi téméraires et compromettantes paroles.

Ils le comprirent sans doute, caries « jeunes »

232 TACTIQUE DKS « NOVATEURS ))

du Sillon et de VUnioîi progressiste furent seuls à parler, depuis la condamnation, comme ils l'avaient fait avant.

La jeunesse ne sait pas dissimuler son sentiment. L'âge mûr lut plus habile.

Les abbés Naudet, Dabry, etc., qui avaient passionnément défendu l'américanisme et les imprudentes réformes que Madame Marie du Sacré-C(JL'ur voulait introduire dans l'enseignement des couvents, ces abbés s'employèrent de leur mieux à calmer les alarmes que la condamnation de l'américanisme et des théories de Madame Marie du Sacré-Cœur avaient jetées parmi leurs disciples.

<( Que nos amis se rassurent et g-ardent toutes leurs espérances », écrivait l'abbé Naudet. « Voyez donc quel désarroi vous jetez dans les consciences, disait à son tour l'abbé Dabry, on se demande si c'est Rome qui a changé, si c'est nous ou si ce sont nos adversaires. »

C'est toujours la même pensée chez les tenants du libérahsme !

En même temps, Richeville de la Vie Catholif/ue, (aliàs Bœg'lin), adjurait ses « amis timides ou faibles qui, dépourvus de sens critique et d'esprit politique, se jettent dans le pessimisme avec des mouvements d'autruche. » « Soyons donc des hommes, leur disait-il, un nuage qui passe au ciel trouble-t-il l'harmonie des mondes ? »

TACTIQUE DKS « NOVATEURS ))

Lr « nuage » c'est la lettre du Pape au cardinal Gibbons, c'est la condamnation des écrits du docteur Schell, c'est encore la condamnation du livre et des projets de Mme Marie du Sacré- Cœur.

Le « ciel » c'est la vie catholique telle que la comprennent MM. Dabry et Ba^glin; c'est la démocratie chrétienne et non confessionnelle de ]VLM. Gayraud, Lemire et Naudet.

On aimerait à penser que malgré leurs efforts la Justice Sociale, la Vie Catholique et autres feuilles, ne sont point parvenues à convaincre leurs lecteurs qu'elles n'étaient en rien compromises par les condamnations du Saint-Siège. Coup sur coup, la voix de Rome a retenti, elle est parvenue directement au public, et celui-ci a constaté une telle différence entre le langage et la pensée du Pape quand il parle et le langage et la pensée qu'on lui prête quand il se tait, qu'un profond désaccord est apparu.

De là l'insistance avec laquelle MM. Naudet, Dabry et autres répètent à leurs lecteurs : « Rassurez-vous^ calmez-vous, nous ne sommes pas condamnés. »

Il fallait plus que des dénégations et des sophismes pour efTacer l'impression produite, même dans le public le plus prévenu, par les actes répétés du Saint-Siège qui remplissent les premiers mois de l'année 1899. Il fallait un nouvel acte pontifical qu'il fût possible de présenter

234 TACTigUE DKS (( NOVATEURS ))

comme le «lésavcu et la condamnation de ceux (jiii avaient le plus vivement attaqué les erreurs condamnées par Léon XIII.

Le parti des « novateurs » crut tenir enlin ce document sauveur, quand parut, à la fin de mai 1899, une lettre du Saint-Père, adressée à Mgr Servonnet^ et dont voici le texte français :

A Notre Vé/iéraôle Frère Pierre, archevêque de Bourges.

Page 1