‹ Nouveau Catholicisme et nouveau clergéChapitre 37 sur 61 · L ENCYCLIQUE AU CLERGE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

L ENCYCLIQUE AU CLERGE FRANÇAIS

Le succès des idées américaines en France, Faccueil fait à la Vie du Père Hecker par un grand nombre de Revues ecclésiastiques, ne permettaient pas de douter qu'il n'y eût, dans une partie notable du clergé français, un « état d'esprit très inquiétant. » Plusieurs évêques l'avaient affirmé publiquement.

M. le chanoine Delassus, dans son livre intitulé : L'américanisme et la conjuration antichrétienne, l'avait prouvé, textes en mains.

Léon XIII a jugé le mal assez grave pour adresser à l'épiscopat et au clergé de notre pays de paternels mais solennels avertissements. Comme il avait fait pour l'Amérique, ainsi fît-il pour la France. Avec une précision et une éner-

l'eni:yclique au clergé français 243

gie singulières, il analysa, définit et condamna les erreurs de doctrine ou de conduite qui s'étaient glissées parmi nous.

Étendant sa sollicitude à tout l'ordre ecclésiastique, il traça un programme complet d'enseignement pour les grands et les petits séminaires, et il mit en garde ce que l'on avait appelé le « jeune clergé », le « nouveau clergé » contre les entraînements d'un faux zèle.

11 faut désormais qu'ils renoncent à se réclamer des enseignements et des encouragements de Léon XIII, ceux qui voulaient modeler le programme d'études de nos petits séminaires sur celui des lycées. Alors même que les humanités seraient proscrites de l'enseignement officiel, elles devraient être maintenues dans les établissements libres, devenus l'asile des lettres au sein d'une nouvelle barbarie.

C'est au dix-septième siècle que Léon XIII va chercher les modèles qu'il propose à l'imitation du clergé du siècle nouvean. Pétau, Thomassin, Mabillon, ces noms oubliés des jeunes générations cléricales, sont loin, il faut en convenir, de ceux que nous présentait l'américanisme comme types et modèles du prêtre de l'avenir.

Les doctrines subjectivistes de Kant avaient pénétré, depuis quelque temps, dans plus d'un séminaire de France.

Léon XIII en ressent une profonde douleur.

« Ce Nous est une profonde douleur d'ap-

244 l'encycliquk au CLEmiK fhan(;ais

prondro que. depuis (juelques ann«'es, des catholiques ont cru pouvoir se mettre à la remorque d'une philosopliii' qui, sous le spécieux prétexte d'affranchir la raison humaine de toute idée préconçue et de toute illusion, lui dénie le droit de rien affirmer au delà de ses propres aspirations »

Le Pape juge « profondément regrettable que ce scepticisme doctrinal, d'importation étrangère et d'origine protestante » ait pu être « accueilli, avec tant de faveur », dans notre pays.

L'étude des sciences naturelles et son utilité pour de futurs prêtres est ramenée par Léon Xlll à de justes proportions. 11 n'estime pas que saint Thomas d'Aquin, dont il recommande de nouveau la méthode et les écrits, devrait s'en fermer, de nos jours, en un laboratoire, au lieu de commenter Aristote.

La Soîiune Théologique doit faire le thème de l'enseignement des professeurs et le catéchisme du concile de Trente sera le livre de chevet de tous les séminaristes.

Léon XIII recommande de mettre spécialement en garde les élèves des séminaires contre les « tendances inquiétantes qui cherchent à s'introduire dans l'interprétation de la Bible et quij si elles tendaient à prévaloir, ne tarderaient pas à en ruiner l'inspiration et le caractère surnaturel ». Il signale les écrivains catholiques qui « ont travaillé de leurs propres mains à faire

l'encyclique au clergé français 245

des brèclies dans les murailles de la cité qu'ils avaient mission de défendre ».

Les témérités de nos exégètes modernes méritaient cet avertissement sévère.

L'histoire ecclésiastique, le droit canonique, terminent l'énumération des sciences que le prêtre doit considérer comme les sciences propres de son état. L'économie politique et ce que l'on a appelé de nos jours les a sciences sociales » ne sont donc pas, quoiqu'on ait dit, introduites dans le sanctuaire.

Enfin, pour résumer tout le programme de l'enseignement ecclésiastique, Léon XIII redit la parole de saint Paul : a Gardez avec soin le dépôt qui vous a été confié. Fuyez les profanes nouveautés de paroles et les objections qui se couvrent du faux nom de science... »

L'autorité et la tradition opposées à l'esprit de nouveauté;, tel sera toujours le programme de l'Église. Après les séminaires, le clergé. Léon XIII loue le zèle des prêtres français, auquel l'Église doit cette merveilleuse floraison d'œuvres de toutes sortes qui sera l'honneur de notre temps, mais il rappelle que ce zèle doit être tempéré par la discrétion : « Le zèle intempestif sans discrétion peut aisément devenir la cause de véritables désastres. »

Dans son Introduction à la Vie du P.Hecker, Mgr Ireland citait avec éloges ces paroles de son héros :

246 l'encyclique au clergé français

» On compte trop sur raction des autres; le laïque attend le prêtre, le prêtre attend l'évoque, l'évèque attend le Pape. »

Et l'archevêque de Saint-Paul s'écriait :

« Chaque soldat chrétien peut s'élancer à la bataille suivant l'impulsion de cet esprit de vérité qui souffle en lui, et sentant que ce qu'il peut, il est tenu de le faire. Il y a de l'ouvrage pour tout prêtre, pour tout laï([ue individuellement, et, dès que la tâche est aperçue, elle doit être accomplie. »

Telle n'est pas la recommandation de Léon XIII au clergé français. Rappelant l'exemple des prêtres de l'ancienne loi, dont l'Esprit-Saint dit « qu'ils n'étaient pas de la race de ceux qui pouvaient sauver Israël », pourquoi, dit le Saint- Père^ sont-ils blâmés par l'Esprit-Saint? Parce qu'ils avaient voulu n'obéir qu'à leurs propres inspirations et s'étaient jetés en avant sans attendre les ordres de leurs chefs.

Il faut donc respecter, en actions comme en paroles, l'ordre de la hiérarchie établie par Dieu dans l'Église. Aussi le Pape met-il le clergé en garde contre ces prétendus « chroniqueurs religieux )) de journaux mondains qui se sont fait une spécialité des choses ecclésiastiques, qu'ils traitent d'ailleurs avec autant de légèreté que d'incompétence. On voudrait tout citer du tableau si frappant que trace le Saint-Père des défauts contre lesquels le prêtre doit être en garde,

l'encyclique au clergé français 247

Notons seulement que la fréquentation des réunions publiques, dans les conditions où elles ont lieu d'ordinaire cliez nous, est déclarée contraire aux recommandations du concile de Trente. Ainsi, l'attitude « hargneuse, ramassée », que l'on accusait le concile de Trente d'avoir imposée au clergé, est, elle aussi, préconisée par Léon XIII.

C'est une satisfaction pour la conscience catholique et pour tant de vrais prêtres naguères encore traités de « réfractaires » parce qu'ils restaient fidèles aux traditions de l'Eglise, de se voir ainsi justifiés et solennellement encouragés par le Pape.

N'est-il pas saisissant de vérité ce portrait de « l'abbé démocrate » esquissé par Léon XIII ?

« Certains prêtres traitent de surannés, d'incompatibles avec le ministère dans le temps oii nous vivons, les principes de discipline et de conduite qu'ils ont reçus de leurs maîtres du 2Tand séminaire. On les voit aller, comme d'inslinct, au devant des innovations les plus périlleuses de langage, d'allures, de relations. »

Qui de nous n'a rencontré sur sa route, en ces dernières années, de trop fréquents exemples de cette superbe assurance dans l'ignorance et dans l'erreur ?

Ceux de nos lecteurs qui ont suivi les polémiques sur l'américanisme, se souviennent des belles colères que nous avons suscitées de la part de plus d'un censeur pour avoir dénoncé les

248 i/emoyclique au clerok français

apostasies de certains « évadés » comme des conséquences extrêmes du mouvement novateur qui séduit une partie du jeune clergé. Le Saint- Père n'en a pas jugé autrement. Immédiatement aprèslcslignesquenous venons de citer, il ajoute:

« Plusieurs, hélas! engagés témérairement sur des pentes glissantes oii, par eux-mêmes, ils n'avaient par la force de se retenir... ont abouti à des apostasies... »

Cette encyclique, publiée en septembre 1899, à la veille de la rentrée des séminaires, devait produire une profonde et salutaire impression.

Elle passa à peu près inaperçue du public. La presse politique n'y donna guère d'attention, mais la presse religieuse lui consacra d'importantes études et la plupart des évoques publièrent à cette occasion des Lettres Pastorales.

Il est bon de remarquer que personne ne s'est rencontré pour prétendre que les erreurs ou la conduite réprouvées par le Pape n'étaient le fait d'ancun membre du clergé de notre pays.

En cela, le clergé de France s'est montré plus respectueux de l'autorité du Saint-Siège, et plus soucieux des convenances que ne le furent, dans des circonstances analogues, certains membres des Églises d'outre-mer. Pas plus en France qu'en Amérique, il n'était permis de dire : « Très Saint-Père, les erreurs que vous nous signalez existent peut-être ailleurs, mais elles sont inconnues parmi nous. »

i/kncycliql'e au clergé français 249

Si personne, en Fianco, n'a tenu ce lanj^aige, certains, avec plus de tact et une délicatesse plus affinée, ont adopté une attitude qui aboutit, en délinitive, au même résultat.

Notre langue française, si justement louée pour sa précision et sa clarté, a encore Tavantage, quand elle est maniée par une plume habile, de suggérer à l'esprit ce qu'elle n'a pas exprimé et délaisser entendre ce qu'elle ne dit point.

Parmi les commentaires de la lettre pontificale, publiés çà et là, il en est dont les auteurs ont usé, non sans talent, de ces ressources de notre idiome.

Dire, par exemple, que le Saint-Père a voulu prémunir le clergé contre certains dangers qui pourraient compromettre les résultats de ses efforts; écrire que l'encyclique signale les erreurs qui menaçaient de se répandre parmi nous, c'est dire une vérité et c'est, en même temps, insinuer une erreur : c'est enlever à la parole du Pape son caractère de remède curatif pour ne lui plus reconnaître qu'une utilité préventive; c'est nier, implicitement, l'existence du mal et soutenir qu'il n'y a point de plaie sur le membre où le chirurgien se prépare à appliquer l'appareil de pansement.

Les passages du document pontifical que nous avons mis sous les yeux du lecteur prouvent assez combien le Saint-Siège juge le mal grave et le danger pressant.

250 l/ ENCYCLIQUE AD CLERfiÉ FRANÇAIS

La grande modération de langage dont Léon XIII a toujours fait preuve, la circonspection avec laquelle ses expressions sont mesurées donnent une force d'autant plus grande aux paroles de blâme dont le Souverain Pontife s'est servi en cette occasion pour condamner les erreurs et les tendances d'une partie de notre jeune clergé.

Parmi les évêques français, dont la voix fit écho à la parole du Pape, il convient de citer en premier lieu le pieux et savant Mgr. Isoard de regrettée mémoire. Avec lui, nous nous élevons aux sommets les plus hauts de la doctrine catholique.

La Lettre pastorale de Mgr Isoard n'est ni un résumé ni un commentaire de la Lettre pontificale, c'est une étude magistrale des causes du mal dont souffre le clergé français.

Le vénérable prélat veut rappeler les origines « du désordre d'esprit qui nous envahitet menace actuellement la foi » ; il tient à prémunir son clergé « contre cette illusion que les témérités et les défaillances signalées sont inconnues parmi nous, et que l'intégrité de la foi est, en nos contrées, au-dessus de toutes les atteintes».

On voudrait pouvoir citer intégralement ces pages fortes et lumineuses où, sentinelle vigilante, l'évoque d'Annecy dénonçait le naturalisme comme l'erreur fondamentale de notre temps et la source de toutes les autres erreurs.

l'encyclique au CLEHUÉ FHAiSgAIS 251

Il montrait « comment et par quelle gradation le clergé s'est laissé entamer, comme à son insu, par une erreur qui mine sa vie intellectuelle et morale. »

La notion du péché, de l'enfer, de la chute originelle, de l'action du démon, de la Rédemption et du Rédempteur, du sacerdoce, tout a été emporté, non par le fait d'erreurs ouvertement formulées, mais par prétention :

« On se disait : Je ne nie aucune vérité révélée, mais je ne suis point obligé de tout dire ; je puis adopter des formes qui soient plus en harmonie avec les sentiments, les besoins, le tempérament de la génération présente. La conséquence de cette méthode c'est « une nouvelle forme du catholicisme ».

« Oui, nouvelle forme, s'écriait l'éloquent évoque, car le péché n'est plus péché et il n'y a plus lieu à la pénitence. Nouvelle forme, car les dispositions intimes des chrétiens sont renversées; c'est une volte-face; l'humilité laisse le champ libre à la fierté Nouvelle forme, car l'autorité ne vient plus d'en-haut mais d'en-bas; car, à la communication des pouvoirs divins, à une force divine, succède une convention de gouvernés à gouvernants, une délégation que les moindres donnent aux premiers.

Comment un tel mal a-t-il pu se produire? Ce n'est pas par un coup de force, c'est « par infiltrati( .. »

■7..:-'iiK7r-:.'3t-»î7Tî

Page 1