‹ Nouveau Catholicisme et nouveau clergéChapitre 42 sur 61 · CHEF · texte numérisé non relu

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S'il y a, dans le clergé de Nancy, des prêtres abonnés à la Justice Sociale, la « Lettre de Rome » de XXX... ne les engagera guère à « écouler leur évoque comme un maître et à le suivre comme un chef. »

Ce sont là pourtant des « directions ponti- (icales » très authentiques et très claires. Cela n'empôche pas la Justice Sociale de dire que « Rome à marché » et que ceux qui ne veulent pas suivre la ligne politique et sociale que M. Fonsegrive a donnée à sa revue sont des « réfraôtaires. »

La tactique qui consiste à s'arroger le monopole dé l'obéissance au Pape, tout en ne tenant aucun compte de ses enseignements authentiques, s'est donc exercée, une fois de plus, sur l'encyclique au clergé français. Nous avons pu un constater les résultats au Congrès de Bourges, en septembre 1900.

C'est cette môme encyclique que les organisateurs du Congrès avaient choisie pour programme des travaux de rassen;iblée. Grâce à cette apparente docilité au Saint-Siège, ils ont pu tenir leur réunion, et renouveler, sous le couvert de l'encyclique, la plupart des erreurs et des procédés qu'elle condamne.

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L'attitude d'un trop grand nombre de catholiques et de membres du clergé, en face des hardiesses doctrinales maintes fois condamnées par l'Église, mérite d'être signalée comme un des plus grands dangers que le catholicisme ait courus depuis la Réforme et l'hérésie janséniste.

Nous voudrions maintenant étudier de plus près les divers symptômes de ce mal parmi les catholiques et le clergé français.

M. Henri Mazelle a publié dans le Sillon, le 10 juin 1899, un article intitulé : La France se protestantise-t-elle ?

Cet article, inspiré par le dépit que causait à son auteur la condamnation alors toute récente de V Américanisine , exprime avec amertume le regret do voir l'Église censurer les doctrines du

siècle et perdre ainsi le contact avec l'esprit contemporain :

«Hcrilière des philosophes grecs et des jurisconsultes romains, elle (l'église militante) a parfois, au cours des siècles, troj^ perdu de vue V unité des cœurs en poursuivant l' imité des doctrines ; en satisfaisant les intelligences^ e//e a oublié sa mission principale de désaltérer les âmes, et elle a trop accentué son caractère impératif, rituel et temporel.

« Le malheur pour l'Église est que cette demi-victoire (contre la Réforme) la poussa vers une position fausse. Le concile de Trente avait dû ne pas se contenter de confirmer et préciser le dogme, il avait légiféré pour la discipline, le droit canon, le temporel. La besogne qu'il fit fut bonne, mais dure. C'est de lui que l'Eglise garde cette position ramassée, hargneuse, hostile, favorable seulement pour la défensive. Aussi la vit-on, de siècle en siècle, plus forte dans son domaine propre et plus faible dans le champ des peuples. Comme elle profite mal de son admirable renaissance du dix-septième siècle ! » Si l'Eglise en « profite mal, » c'est qu'elle s'attarde à batailler contre les jansénistes, mohnistes, casuistes , quiétistes , de même qu'aujourd'hui elle « s'acharne à poursuivre le même fantôme, l'unité de doctrine pohtiquc et sociale » par des « anathèmes féconds en équivoques et en malenlendus. »

UN ENFANT TKHRIBLE 270

Celte conception des « fautes » de l'Église n'est pas personnelle à M. Henri Mazol. La même livraison du Sillon nous en donne des preuves presque à chaque page.

Le Sillon pénètre dans nos grands séminaires et compte plus d'un séminariste parmi ses rédacteurs et ses correspondants. D'une lettre SUT les études dans les grands séminaires, nous extrayons ceci (page 542) :

« Il me semble que l'on nous a compliqué au delà du nécessaire notre religion, notre christianisme catholique, et je revendique, au nom de ceux qui éprouvent, avec la bonne volonté réelle d'adhérer à l'Église, une répugnance invincible pour cet ensemble de pratiques cataloguées et rituelles, le droit de s'en tenir en ces matières à ce qui est vraiment commandé par l'Église, au nom du Christ et de rester surtout « des adorateurs en esprit et en vérité » ; Je revendique aussi et surtout la liberté vraie et le respect sincère de la pensée catholique pour les opinions dites nouvelles quand elles ne sont pas réellement contre une vérité définie et définitivement acquise. »

Un tel langage donne raison à M. Henri Mazel disant que la protestantisation des consciences a fait, depuis un quart de siècle, « d'énormes progrès. » Mais n'est-il pas inouï de songer qu'une revue oii se pubhent de telles hardiesses pénètre dans nos séminaires ?

Dans un important article sut l'Américanisme défendupar deux détracteurs du Saint-Siège, lo. Civifta Catlolica du 17 juin 1899, réfute, entre autres erreurs, celle que vient de formuler le correspondant du Sillon, et rappelle que la soumission à laquelle sont obligés en conscience tous les catholiques adonnés aux études scientifiques, s'étend non seulement aux dogmes définis par l'Église, mais aux décrets des Congrégations romaines et aux conclusions théologiques admises comme vraies, du commun et constant accord des auteurs catholiques.

Mais revenons à M. Henri Mazel, dont le court travail vaut à lui seul un long poème.

Pour remédier « à la déplorable confusion qui se fait de plus en plus depuis quatre siècles, entre l'unité de doctrine religieuse et l'unité de conduite politique et sociale », l'ardent écrivain est prêt à se dévouer.

« C'est aux laïcs, ici, à élever la voix, s'écrie-t-il, puisque les clercs ne le peuvent pas ou ne le veulent pas. »

Avec quelle liberté il le fera (le dogme défini mis à part, mais lui seul), on peut en juger par ces paroles :

« Nous pouvons librement parler de tout ce qui est pure discipline contingente (?), à plus forte raison de tout ce qui est organisation temporelle (?). Et nous en parlerons pour exhorter nos frères à trancher ces questions d'après

UiN ENFANT TERRIBLE 281

les lumières de leur conscience et de leur expérience, et non d'après le mot d'ordre des clercs, même des évêques, même du Saint- Père (4). »

Suit une profession de foi républicaine, qu met son auteur « d'autant plus à l'aise » pour blâmer les évêques et les « directions pontificales. »

Peut-être nous objectera-t-on que ces folles témérités de langage sont de peu de conséquence de la part d'aussi jeunes gens et que les enseignements du Saint-Siège vont mettre un terme à ce que Mgr Ireland appelait des « extravagances. »

A cela, nous répondrons que, de ces jeunes gens, un bon nombre atteignent l'âge mûr, et que des gens qui ne sont plus jeunes les encouragent et les patronnent; nous dirons, en outre, que cette livraison du aS'zY/o/i est postérieure de trois mois à la condamnation de Vamérica?iisme, et que nous avons eu déjà l'occasion de relever

(1) Nous devons ajouter que le directeur du Sillon M. Marc Sanguier-Lachaud, a désavoué l'article de M. Henri MazeJ, au cours d'une visite qu'il fit, peu après cette publication, à M. Auguste Roussel, rédacteur en chef de la Vérité. Malheureusement, ce désaveu verbal, n'a pas été porté à la connaissance des lecteurs du Sillon.

On peut consulter sur cette question de la protestantisation de la France, le livre du R P. Fontaine : L'infiltration protestante et le clergé français. Ce livre, qui a déjà soulevé d'ardentes polémiques, est digne de la plus sérieuse attention. ïl dénonce un véritable péril nationt^l.

'2H'2 UN ENFANT TERHlHLli:

la faron peu respectueuse dont cette revue parlait des récentes décisions de Rome.

Laissons d'ailleurs la parole àJVl. Henri Mazel :

« Et raméricanisnie, pen.se-l-on que le Pape a été heureux de se prononcer là-dessus, et qu'il aurait eu môme l'idée de le faire sans le zèle criard de quelques sauveurs du Capitole? Le résultat, on le voit : pour prévenir un danger de divergence théologique sur le mode d'action du Saint-Esprit dans les âmes, danger imaginaire et contre lequel ont protesté avec indignation ceux-là mômes qu'on visait, on court risque d'achever de couper bras et jambes à nos pauvres frères, et ce, non dans le domaine du dogme, mais dans celui de l'action de chaque jour, privée ou publique. Franchement, nous avions bien besoin de cela ! »

Peut-on traiter avec plus d'insolence l'autorité du Saint-Siège ! Oui, et nous demandons au lecteur la permission de reproduire ici la suite de ce petit factum, afin qu'il voie jusqu'où vont nos jeunes libéraux :

(( On chuchote bien des choses, je ne l'ignore jjds, sur la façon dont l'entourage du Saint-Père aurait mis à profit, ces temps derniers, sa vieillesse et sa maladie. Il est, en effet, malheureux que la chancellerie du Vatican parle si longuement de l'américanisme et de l'école normale des sœurs enseignantes quand elle n'a pas cru devoir dire un mot sur les trois cent mille Ar-

méniens massacrés (aussi l'Arménie est-elle en train de passer au protestantisme). Mais le mal serait peu de chose si les catholiques prenaient l'habitude de ne regarder du côté de Rome que quand il s'agit de rehgion. Nous ne demandons pas au Parlement de préciser la solution du problème delà grâce; pourquoi nous adresserionsnous à la Congrégation des Réguliers et des Évèques pour savoir si l'éducation des Oiseaux est bonne ou mauvaise?...

» Sans l'action tenace de quelques inquisiteurs spontanés, est-ce que le Saint-Père aurait pensé à se prononcer sur la question d'une école normale d'institutrices religieuses? En quoi cela regarde-t-il plus la cour de Rome que le menu du réfectoire de cette école ou la couleur du badigeon de ses murailles? »

Pareil langage est intolérable dans l'Église, et nous croyons que les « inquisiteurs spontanés » n'auraient point de peine à faire payer cher au Sillon cet accès de fureur libérale ; on verrait alors ceux qui -nous traitent de « réfractaires » conjurer le Saint Siège do ne pas sévir contre « ses amis ». Car les jeunes gens du Sillon sont parmi ceux que Richeville, de la Vie Catholique, appelle des « pontificaux. »

Mais ces artifices de langage et ces roueries (le la polémique ne trompent pas la vigilance de Rome. La Civillà Cattolica nous apporte la preuve que le jeu du libéralisme est percé à jour.

« Les américanistes, dit la Civiltà, dans l'article déjà cité, comme tous les autres catholiques « indépendants » sont avec la Pape à condition que le Pape soit avec eux. Si Sa Sainteté conforme son enseignement au leur, c'est un Pape providentiel, inspiré^ aux grandes et larges vues, le plus grand Pape, le plus savant qui ait occupé la chaire de saint Pierre; mais s'il juge autrement qu'eux ou, ce qui est pire, s'il condamne et censure leurs idées, alors, juste ciel! il devient un Pape réactionnaire et intransigeant, un esprit étroit, l'instrument et le porte-parole des jésuites et des théologiens politiciens qui le circonviennent. »

C'est bien là ce que nous lisons dans les feuilles libérales; c'est le sentiment qu'exprimait, en 1899, un des grands chefs de l'américanisme, de passage à Paris. Il disait à propos des actes alors récents de Léon XIII :

« Ce Pape sur lequel nous avions cru pouvoir fonder de si belles espérances finira plus mal encore que Pie IX ! »

Des déclarations aussi compromettantes échappent rarement à nos novateurs, elles sont ordinairement désavouées, soit par l'auteur — ce n'est pas le cas ici, — soit par le rédacteur en chef de la feuille oh. elles se sont produites, mais l'esprit libéral de conciliation doctrinale n'en inspire pas moins toute la rédaction,

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Sur tous les points à la fois, la doctrine traditionnelle de l'Église est ébranlée; de toutes parts, la pensée chrétienne est circonvenue, le sens catholique faussé.

Dogme, morale, discipline, Écriture-Sainte, tradition, philosophie, droit naturel, rien n'échappe à cette influence dont l'action délétère s'insinue partout.

La foi est en péril ; la divine constitution de l'Église est menacée, et cependant beaucoup s'obstinent à ne pas voir le danger.

Ce dévergondage d'erreurs donnera- t-il un jour naissance à quelque grande hérésie? On peut le craindre, car il y a, sous toutes ces formes diverses de l'esprit de nouveauté, une pensée commune d'où les autres procèdent, une idée maîtresse qui donne à l'ensemble force et cohésion.

286 THÉOLOGIE NOUVELLli

Le lamennaisianisme, le libéralisme catholique, le traditionalisme, le rosminianisme, le socialisme catholique, l'américanisme, etc., ne sont que des épisodes du mouvement intellectuel et religieux de notre temps. Il y a un système plus vaste, plus capable de s'étendre à toutes les sciences et de les pénétrer : c'est l'évolutionisme. L'invasion de cette théorie dans le domaine théologique est aujourd'hui le plus grand danger qui menace la foi.

Restreinte d'abord aux sciences naturelles, elle s'est bientôt étendue à l'histoire et ensuite à la religion. D'origine anglo-saxonne, elle répond à merveille aux aptitudes intellectuelles de cette race et favorise, par conséquent, dans le domaine des idées, sa prédominance déjà menaçante dans celui des laits.

C'est donc une erreur d'avenir, une idée envahissante et conquérante, digne de la plus sérieuse attention. Déjà nous avons signalé les audaces d'un écrivain de la Contemporary Review qui, sous le pseudonyme de « Romanus, » appliquait aux dogmes et à la discipHne de FÉghse les théories évolutionistes. Aujourd'hui, c'est en France que nous constatons l'invasion des mêmes idées.

Dans la Revue du Clergé Français de décembre 1898, M. l'abbé Loisy, sous le pseudonyme de A. Firmin, expose la théorie de ce qu'il appelle Le développement chrétien.

C'est sous le patronag^e du cardinal Newmann que Tancien professeur à l'Institut catholique de Paris prf^'sente au public français les idées de la nouvelle école théologique.

Newmann pubha, en 1845, un ouvrage intitulé : An Esafat/ on the development of Christian doctrine. Il s'était converti au catholicisme en écrivant ce livre.

C'est ce que l'on appelle aujourd'hui un document humain ; l'histoire d'une àme de bonne foi parvenant graduellement à la connaissance de la vérité.

Le caractère même de ce livre interdit d'y chercher autre chose que les raisons personnelles qu'a eues Newmann de se faire catholique, raisons qui^ selon les circonstances et les dispositions particulières de son esprit, ont fait sur lui la plus décisive impression.

Mais, chercher, sous la plume d'un néophyte, les fondements d'une apologétique nouvelle et d'un système destiné à renouveler les études théologiques, c'est une tentative imprudente et une très dangereuse illusion.

Telle est cependant la pensée de M. l'abbé Loisy, tel l'objet de son étude dans la Revue du Clergé Français.

Voici comment il présente, sous le couvert de l'illustre converti, le point de départ de tout le système d'après lequel il expliquera le progrès lu do3-me et la constitufion de l'Église :

« Newmann pose en principe qu'une idée vivante, réelle et non abstraite, qui prend possession de l'esprit des hommes, suit dans son développement une ligne toute différente de celle d'un axiome de géométrie, dont les conclusions se déduisent mathématiquement l'une de l'autre. La fortune d'une telle idée dépend plus ou moins des esprits qui l'ont reçue et qui travaillent à son progrès. »

Nous voici, dès le principe, en face d'une assertion au moins singulière. Qu'est-ce qu'une « idée vivante, réelle et non abstraite ? »

Toute idée est vivante et réelle aussi, mais d'une réalité purement idéale, car elle ne saurait exister en dehors de l'intelligence. Un axiome de géométrie est une idée aussi « réelle, » aussi « vivante » que l'idée de patrie, de famille, de Dieu. Si cette expression : « idée vivante » n'est qu'une figure de rhétorique, une métaphore, nous pouvons l'admettre comme telle^, mais elle ne saurait avoir une autre portée.

C'est cependant ce que prétend la nouvelle école dont M. Loisy se fait ici l'interprète.

L' « idée vivante » est pour elle une réalité subjective qui « se développe » dans l'esprit des hommes suivant une ligne « toute différente » de celle des idées abstraites. Ce n'est pas, comme celles-ci, par voie de syllogisme et suivant les lois de la logique, c'est par une sorte de germination.

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TEiÉOLOGIE NOUVELLE 289

Comme la plante croît et se développe, en s'assimilant tout ce qui peut lui servir de nourriture dans le lieu où elle a germé, ainsi en est-il d'une « idée vivante » dans l'esprit humain.

« Un rapport s'établit entre elle et tout ce qui préoccupe ceux qui la portent. Elle attire en quelque sorte dans son orbite ce qui ne lui est point contraire ou qui peut avoir sur elle quelque affinité positive, et elle repousse tout ce qui lui est hétérog'ène ou directement opposé. Elle grandit en s'assimilant ce qui l'entoure, et sa pureté ne consiste pas à s'isoler de tout, mais à tout dominer, à se perpétuer en dominant tout ce qui l'approche. Conséquemment, l'histoire d'une telle idée est celle d'une lutte perpétuelle, et les temps de silence ne sont pas ceux où l'idée prospère et grandit. Quel que soit le risque de corruption occasionné par le contact du monde, ce risque est à courir pour que la vérité soit comprise et arriveà une manifestation plus complète. »

On voit déjà quelles conséquences pratiques il sera aisé de déduire d'une semblable théorie, si l'on en vient à appliquer aux dogmes ce que M. Loisy dit des idées. Mais n'est-il pas permis d'admirer avec quelle légèreté des assertions aussi gratuites sont produites au grand jour, sans le moindre essai de démonstration, et placées comme fondement soHde à la base de tout un système qui prétend réformer la philosophie et la religion ?

290 TIIKOLOOIE NOLVnLLK

Toute « idée vivante » déposée dans l'esprit humain comme un germe dans un sillon, y croît et s'y développe suivant le principe de vie qui est en elle et les éléments homogènes et assiniilahles qu'elle trouve dans l'esprit qui la porte. L' « idée vivante » sera donc sujette à des transformations et à des changements analogues à ceux qui du glaml font un chéno.,

« Ici has, vivre c'est changer, dit M. Loisy, et ce qui est devenu parfait ne l'a été qu'après bien des transformations. Telle est la loi de tout développement réel dans l'humanité : telle osl aussi la loi du développement rehgieux. »

Voilà le grand mot amené.

Le « développement religieux, » le « développement chrétien » s'accompht suivant les lois que nous venons de décrire.

Le dogme est une « idée vivante » et c'est dans ce sens que les novateurs entendent celte expression : « la vie du dogme » et s'appliquent à la faire passer dans la langue théologique.

Combien celle théorie est opposée à la doctrine traditionnelle, il est à peine besoin de \v démontrer. M. Loisy ne le conteste pas, mais il estime qu'il est permis de soutenir ce système à titre d'hypothèse scientifique, seule capable, ajoute-t-il, de satisfaire aux exigences de l'esprit moderne.

C'est ici que nous louchons au fond même du débat entre l'esprit moderne et la doctrine ca-

c.TTST^igr» j? "jjH^^i^ ^ .fil' « \m'^-^lf'3p*

tliolique, et que nous surprenons une nouvelle lentative, grâce à laquelle on espère échapper aux 1 ondamnations du concile du Vatican, rappelées par Léon XIII dans la lettre au cardinal Gibbons. Le système du « développement chrétien » apparaît bien, dans les lignes suivantes, comme le fond théologique de l'américanisme.

« La conservation des dogmes in eoclem sensu adcmque sententia exclut du développement doctrinal la contradiction, la substitution d'un sens à un autre sous la même formule, mais ?ion pas r interprétation d'une l'hérité traditionnelle par le moyen de notions connatur elles, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à la première expression de ces vérités. Qu'est-ce que la théologie chrétienne, depuis la fin du premier siècle, sinon un effort constant et toujours renouvelé pour établir une sorte d'équation ou de perpétuelle correspondance entre l'interprétation des dogmes révélés et le progrès intellectuel du l'humanité? »

Nous ne prétendons pas avoir entièrement pénétré le sens de ces explications quelque peu obscures, mais on voit assez oii l'auteur veut en venir.

La « première expression » des vérités dogmatiques s'est trouvée déterminée par le besoin d'étabhr « une sorte d'équation » entre l'interprétation des dogmes révélés et l'état des intelligences à l'époque de leur définition.

Ce n'est donc pas substituer un sens nouveau à un sens ancien, que de chercher à donner au dogme une interprétation qui sera « connaturelle » aux interprétations anciennes, en ce sens qu'elle donnera aux intelligences contemporaines exactement la même satisfaction que donnaient les interprétations anciennes aux intelligences des générations qui ont précédé (1).

La « perpétuelle correspondance entre l'interprétation des dogmes révélés et le progrès intellectuel de l'humanité » est la grande loi qui régit dans le présent, le passé et l'avenir, toute la science tliéologique.

C'est l'idée très nettement exprimée dans cette page :

« 11 est aisé de comprendre que le christianisme devait avoir un développement... parce que c'était une religion universelle qui ne pouvait manquer de se transformer, de s'enrichir et de s'agrandir par l'effet de ses relations avec le monde où elle était appelée à vivre; parce qu'il était impossible, même sur les points de doctrine les plus importants, de s'en tenir à la lettre de l'Écriture sans tomber dans un vain culte de formules;... parce que la révélation accuse, dans l'Écriture même, un développement progressif, et qu'on ne voit paii pourquoi ce développement s'arrêterait court à la mort du

(1) La même théorie s'applique, suivant les exégètes modernes, à l'interprétation des textes de la Sainte-Écriture.

THÉOLOdIIÎ NOUVELLE 293

dernier apôtre ; parce que l'idée d'une doctrine absolument parfaite dès le début, et qui n'aurait rien à gagner par les recherches, les applications, les expériences postérieures, est inconcevable et absurde. »

L'idée d'une doctrine « absolument parfaite dès le déi)ut » est pourtant l'idée traditionnelle que l'Église a toujours eue de sa doctrine. Sans doute, il y a dans cette doctrine un certain progrès, suivant la formule célèbre de Vincent de Lérins. Mais ce n'est pas le dogme qui se développe et se transfornle, c'est l'intelligence humaine, aidée delà grâce, qui pénètre plus avant dans les clartés de la foi.

Loin d'avoir été incomplète ou plutôt envelo])pée de mystère, la révélation des dogmes fut parfaite et lumineuse dès le principe. Ce n'est pas la fol qui progresse dans le fidèle, dit Albert le Grand, eest le fidèle qui progresse dans la foi.

Cela est si vrai que ce progrès des fidèles dans la foi, par le fait des définitions de l'Église qui proposent plus clairement et plus explicitement ce que les chrétiens des âges précédents avaient cru implicitement, ce progrès, disons-nous, ne s'applique qu'à la masse du peuple croyant. Car, pour les saints et les docteurs de l'Église, il est certain que chacun d'eux, suivant les lumières qu'il avait reçues d'en haut, a cru d'une foi explicite et formelle des dogmes qui n'ont été

délinis par rÉ<^lise que bien des siècles après eux.

Quant aux apùtres, colonnes et fondements de l'Eo^lise de Dieu, renseignement commun des théologiens est qu'ils ont cru explicitement tous les dogmes définis depuis par l'Église et tous ceux qui pourront encore être proposés par le magistère infaillible jusqu'à la fin des temps.

Ce n'est donc pas le dogme qui se développe et grandit dans l'Église avec le cours des âges, c'est l'Église qui proclame à travers les siècles, avec une plus lumineuse clarté et une plus grande force, les dogmes que l'hérésie voulait attaquer.

Tant qu'une vérité révélée n'est pas contestée, il suffit qu'elle soit crue implicitement par la foule des fidèles, tandis que ceux à qui Dieu donne plus de lumières surnaturelles la croient explicitement. Mais lorsque l'hérésie paraît, la foi implicite des foules est exposée à de grands périls, elle ne les défend plus assez contre les prestiges de l'erreur; alors l'Église fortifie de ses anathèmes les frontières du dogme assailli, en exigeant de tous une foi explicite à la vérité menacée.

Telle est la conception traditionnelle du progrès de la foi dans l'Église.

L'idée d'un dogme, en germe, déposé par Jésus-Christ dans le monde comme le grain dans le sillon, se heurte aux faits dogmatiques et aux

Jocli'iiit's les plus certaines du christianisme. Un ne conroit pas comment M. Fabijé Loisya pu écrire, en parlant de Newmann :

« Il a vu, tout aussi bien que les savants protestants qui ont écrit dans ces derniers temps sur l'histoire des dogmes chrétiens et la philosophie delà religion, comment les apôtres, lorsque le Sauveur fut mis à mort, n'étaient en possession ni d'une organisation définie, ni d'un symbole arrêté, ni d'un programme d'action religieuse ou de culte à instituer. »

Sans doute, au moment de la mort de Notre- Seigneur, les apôtres n'étaient pas encore confirmés dans la foi, mais la Pentecôte est-elle un fait sans conséquences pour Thistoire du dogme? ef peut-on dire que les apôtres, quand ils commencèrent à prêcher l'Évangile, n'avaient « ni un symbole arrêté, ni un programme d'action religieuse ou de culte à instituer? »

Ce n'est pas par voie d'assimilation et de développement que la pleine lumière s'est faite en leurs esprits, c'est par l'illumination soudaine et j)arfaite de la grâce.

L'Église, jusqu'à la lin des siècles, s'éclairera au foyer de ces divins rayons.

« L'Eglise catholique n'a pas, jusqu'à présent, beaucoup réfléchi sur son histoire, ayant toujours eu mieux à f .ire; elle n'a rien défini, elle n'enseigne rien de positif sur le mode de son développement ».

290 TIIKOLOGIE NOUVELLE

Ainsi parle A. Firmiii (M. l'ablji'' Loisy; dans la Revue du Clerr/é Finançais. Nous retrouvons ici l'erreur, sans cesse renouvelée, du catholicisme libéral et de l'américanisme. Si l'Église n'a rien « défini » sur « le mode de son développement », il ne s'ensuit pas du tout qu'elle « n'enseigne rien de positif » sur ce sujet.

La doctrine traditionnelle des Pères et des Docteurs, le sentiment commun et permanent des théologiens catholiques constituent « un enseignement positif » de l'Église, que l'on est obligé en conscience d'accepter et de suivre. C'est le concile du Vatican qui l'a déclaré. Si l'on s'écarte des enseignements de ce magistère ordinaire de l'Église, on peut le faire sans être hérétique, mais non pas sans pécher mortellement contre la foi. Voilà ce que les « novateurs », les « libéraux », les « américanistes » semblent oublier constamment.

L'Église catholique a donc un enseignement trèspositif sur « le mode desondéveloppement», et c'est manquer à la vérité et au respect qu'un nis doit à sa mère que de prétendre « qu'elle n'a pas, jusqu'à présent, beaucoup réfléchi sur son histoire. »

Nous avons rappelé sommairement plusieurs points de doctrine catholique qu'on ne saurait concilier avec la théorie du « développement chrétien » attribuée à Newmann par la Revue

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TIIKOLOGIE NOUVELLE :297

(/f( Clergé Français; nous allons poursuivre cette étude dont les applications pratiques apparaîtront à chaque ligne.

Faute d'avoir suflisamment réfléchi sur son histoire, l'Église catholique n'avait donc pas compris, jusqu'à présent, le rôle providentiel des hérésies. Celles-ci ne procurent pas seulement à l'Église l'occasion d'affirmer sa foi et de mettre davantage son dogme en lumière, c'est par voie A.'assiniUatiun que le dogme profite de l'erreur. Écoutons M. Loisy :

« Le pouvoir d'assimilation... assure à l'Éghse, en forme de développement légitime, ce que l'hérésie avait réalisé d'abord de façon incomplète et irrégulière ; ainsi voit-on les montanistes préluder à l'ascétisme religieux, les gnostiques à la théologie chrétienne, les sabellins a la conception trinitaire de saint Augustin. »

Donc, le « progrès de la foi », le a développement chrétien » s'accomplit d'abord, mais incomplètement et irrégulièrement, par l'hérésie ; l'Église achève et régularise cette œuvre en se l'assimilant, comme la plante s'assimile les éléments contenus dans l'air et dans la terre où elle vit.

Cette pensée est formulée plus nettement encore quand l'auteur dit :

« La théologie ecclésiastique est : « l'élaboration diligente et patiente d'une doctrine unique au moyen de matériaux très variés, et le culte

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catholique représente lu sanctification par le christianisme de rites qui autrement seraient sans valeur et dont plusieurs ont. pu exister dans d'autres religions;,.. »

Quelle conception naturaliste de l'Église ! Bien plus, pénétre des tiiéories évolutionistes, Fécrivain de la Hernie du Clergé Français en vient à confondre sous le môme nom et à comparer, comme provenant du môme principe, les merveilles accomplies par Dieu dans les âmes et les prestiges opérés par Satan :

« L'acétisme, qui devient en d'autres religions l'expression dun fanatisme imbécile, se maintient dans le catholicisme comme un régime de réelle vertu et un service universel ; le mysticisme, qui produit ailleurs des extravagances de doctrine et de conduite, a formé de grands saints dans l'Eglise romaine. »

N'est-ce pas un douloureux spectacle de voir une Revue du Clergé Français publier ces énormités doctrinales, confinant au blasphème, sans qu'une protestation unanime se soit élevée, contre de telles aberrations?

On ne s'étonnera plus, à présent, de voir M. Loisy présenter le christianisme comme une sorte de résultante du judaïsme et de la philosophie antique :

« Le christianisme est, en un sens très vrai, un développement du judaïsme postéxilien, lequel est un développement de la religion des

pioplièles, laquelle est un développement du jalivéisme mosaïque et primitif, lequel est un développement de la religion patriarcale, laquelle a son point de départ dans la religion do l'iiumanité préhistorique ».

Cette conception du « pro^^rès » et de la « vie du. dogme » à travers les âges est, nous le répétons, purement naturaliste. On la conçoit chez l'historien rationaliste qui raisonne d'après les apparences extérieures et sans comprendre le caractère divin des révélations successives, mais on ne saurait excuser le chrétien, le prêtre, qui parlent ainsi des choses de Dieu.

Ce n'est pas par voie de développement successif que Dieu a communiqué la vérité aux hommes. Suarez estime, d'après l'opinion des théologiens, qu'Adam a reçu une connaissance très parfaite des mystères de l'Incarnation et de la Rédemption ; le chef de l'humanité déchue a cm en son Rédempteur d'une foi plus explicite que ses descendants même les plus rapprochés des temps messianiques. De même Moïse, David, ont eu certainement plus de lumières, le premier sur la loi ancienne et les mystères qu'elle figurait, le second sur les abaissements et sur la gloire du Christ-Roi, qu'aucun des sages et des prophètes du judaïsme pré o\\ postéxilien.

Tel est l'enseignement commun des théologiens, enseignement fondé sur la tradition ca-

lliolique et l'intelligence vraie du caractère surnaturel de la Révélation.

La révélation divine n'est ni un axiome dont la raison iiumaine déduit nécessairement et rigoureusement les conséquences, ni un germe qui se développe dans l'esprit humain en s'assimilant ce qui convient à son principe de vie : c'est un dépôt que lliomme reçoit par grâce et ne conserve intact qu'avec l'assistance de Dieu.

Dans 1 ancietme alliance, quand ce dépôt était en péril et que la promesse du Messie attendu menaçait de s'effacer du souvenir des hommes, Dieu intervenait sensiblement par des prodiges rappelant et renouvelant lui-même sa promesse. Dans la loi de grâce, c'est par une assistance continuelle que le Christ, toujours vivant dans son Église, ne permet pas que se corrompe le dépôt de la foi confié aux apôtres. Mais s'il y a accroissement dans les défenses extérieures qui protègent le dogme contre l'ennemi, il ny a ni accroissement ni changement dans le dogme luimême.

D'après la théorie du « développement chrétien » de la « vie du dogme » l'Église des trois premiers siècles de notre ère n'aurait eu qu'un développement encore imparfait, une « vie » toute enfantine, par rapport à l'Église d'à présent et pour ainsi dire des dogmes en herbe.

N'est-il pas évident que le bon sens chrétien

H^v^içnwi»^ iij>.»ijp.i;^^^,f»i.,«*yjjj[sia...i

THÉOLOGIE ISOLVELLE 301

se révolte à cette pensée, qui découle cependant très logiquement et nécessairement de la théorie nouvelle ?

Les dogmes vraiment vivants sont ceux pour lesquels on meurt, et le plus humble chrétien nhésite pas à croire que le dogme catholique avait dans les catacombes une intensité de vie qu'il n'a eue en aucun temps et surtout en notre temps.

Mais l'un des défauts de nos « novateurs » c'est de mêler et de confondre les notions les plus disparates ; ils ne discernent pas le dogme de sa défense ou de son exposition scientifique, et parce que les Pères de l'Église ont parlé la langue de leur temps et formulé les vérités chrétiennes avec des mots dont les païens s'étaient servis^ ils se croient permis de conclure à un apport de la science humaine au dépôt de la révélation.

« N'est-il pas vrai, dit M. Loisy, que l'idée de Logos, avant d'entrer dans le quatrième évangile, chez les Pères apologistes et dans la tiiéologie chrétienne du troisième siècle, était aussi une tiiéorie scientifique? N'est-il pas évident que l'idée de consubstantiahté, avant d'être canonisée à Nicée, l'idée de transsubstantiation, avant d'être appliquée à l'Eucharistie, étaient des notions purement scientiliques ? L'idée de la corruption native de l'homme^ que saint Augustin a élaborée dans sa théorie de la grâce, n'a-t-elle

pas ses racines dans une doctrine philosophique autant que dans l'Écriture?

« On a pu dire de toutes ces idées scientifiques qu'elles avaient, à leur jour, fortifié et même,, historiquement parlant,, sauvé le christianisme traditionnel. »

Certes, la philosophie antique a rendu de signalés services à TEghse, mais comme auxiliaire et comme servante de la théologie. Les idées de consuhstantialité, detranssuhstantiation, peuvent s'analyser et se déhnir par les seules ressources du syllogisme, mais si la foi n'avait appris aux hommes les faits mystérieux que ces idées représentent, jamais la philosophie n'aurait pénétré si avant dans les profondeurs de l'ôtre.

Pour compléter l'exposé de cette théologie vraiment nouvelle dans l'Éghse, il ne suffît pas de montrer comment les dogmes s'élaborent et se développent, il faut savoir aussi comment on élague le bois mort et les végétations parasites qui gênent leur accroissement.

Cliaque développement nouveau, dit M. Loisy, « occasionne une sorte de déchet. » Le mot est joli et vaut la peine qu'on l'explique par les paroles mômes de son auteur :

<( En s'appropriant et transformant à son usage les notions scientifiques qui se trouvaient être la meilleure expression de sa pensée et de sa vie, l'Eglise a laissé tomber plus d'un débris de doctrine incomplète et de formule insuffi-

IM.IJPIIL. l J.upjPil.

THÉOLOGIE NOLVELLK 303

sunlu, que la tradilioii avait portées auparavant sans répugnance et parfois même avec une certaine faveur. »

Ainsi le « développement » normal de la « vie du dog^me » entraîne nécessairement « une sorte de déchet » qui peut même s'étendre à des doctrines et à des formules que « la tradition avait portées auparavant sans répugnance et parfois même avec une certaine faveur. »

Celte perspective semble de nature à éveiller des inquiétudes chez les esprits timorés^ aussi prend-on soin de nous prévenir que la crainte exagérée de ce « déchet » doctrinal est le principal obstacle au vrai développement :

« Il faut même observer qu'une des causes les plus ordinaires d'altération ou de faux développement dans l'ordre religieux est l'obstination à ne pas suivre l'idée dans son évolution et à s'enfermer aveuglément dans la tradition du passé »

L'Eglise avait cru jusqu'ici que l'amour de la nouveauté était le plus grand obstacle à lintégrité de la foi. La théologie nouvelle a changé tout cela. C'est l'attachement à la tradition du passé, « l'obstination à ne pas suivre l'idée dans son évolution », qui est « une des causes les plus ordinairGnà' allé rai îo?i ou de faux développement dans l'ordre religieux ». Or, cette évolution de l'idée et par conséquent du dogme, quelles en sont les limites, quelles en sont les lois?

Pourvu que ïunité du type soit maintenue, il

faut être prêt à accueillir une évolulion,. des transformations « pouvant être aussi considérables dans leur ordre que le sont, dans l'ordre physiologique, celles de la vie animale, depuis son état embryonnaire jusqu'à son état parfait».

C'est déjà beaucoup, c'est déjà trop de comparer le développement de la doctrine catholique aux transformations physiologiques de l'être vivant, mais si l'on songe que la même école accepte plus ou moins les théories de Darwin, on voit jusqu'où peut aller cette thèse !

Elle va loin, en effet, l'idée du développemenl physiologique des dogmes.

Le Sillon du 25 mai 1899^ écrivait, à propos de l'article de M. Loisy que nous étudions en ce moment :

« Nous pouvons peut-être aller encore plus loin. Qu'importe après tout que les Pères soient allés chercher parfois le germe de certains dogmes dans des textes scripturaires qui de fait ont un sens tout différent? Ces erreurs exégé-, tiques ne sont pas la source de la croyance des écrivains chrétiens ; mais cette croyance s'était épanouie par une intime germination sur le tronc vigoureux du dogme révélé et les Pères, dominés par cette idée, en retrouvaient alors la première expression dans des textes deFÉcriture auxquels cette croyance était parfois étrangère.

» Qu'importe même que le dogme catholique ait emprunté à des idées philosophiques les élé-

THKOLOGIE NOUVELLE 305

nients do son développement et qu'il ait pu subir l'inlluence des croyances plus ou moins crronces qui avaient cours dans les milieux chrétiens au moment de sa formation ? Dieu a réglé ces inlluences étrangères, pour qu'elles n'altèrent pas la pureté du dogme, pour qu'elles contribuent même à son développement. »

De fausses interprétations de l'Écriture, les opinions erronées du vulgaire ou les systèmes des philosophes, voilà ce qui contribue au développement du dogme et sert en quelque sorte de bouillon de culture au microbe dogmatique. Nous retrouvons ainsi, sous une forme nouvelle, la théorie des erreurs providentielles^ développée par Romanus dans la Contemporary Review.

C'est que, en effet, toutes ces idées sont sœurs, toutes ces écoles : libéralisme, américanisme, évolutionisme se tiennent. Nous en donnerons encore d'autres preuves.

On ne saurait prétendre, d'ailleurs, que les étranges doctrines ci-dessus relevées soient personnelles à M l'abbé Loisy. Plus. d'une année après qu'il les eût ainsi formulées, le 31 octobre 1900, la Vie Catholique publiait sur M. Loisy une notice qui montre clairement quels liens de solidarité l'unissent au parti américaniste et libéral. Voici ce document !

« La Revue du Clergé Français a le grand honneur de publier, de temps à autre, un long travail signé de ce nom: A. Finnin. De trois en

trois mois environ, une trentaine de pages paraissent sur un des sujets d'exégèse ou d'apologétique. Il est de notre orgueil d'avouer qu'elles sont impatiemment attendues des savants catholiques dans le monde entier, et que tous reconnaissent sous ce pseudonymeM. l'abbé Loisy, ancien professeur à l'Institut catiiolique de Paris, docteur en tliéologie.

» C'est le diocèse de Cliàlons qui eut la tâche de le former et de l'instruire. Lorsqu'on songe que Mgr Meignan était évèque de cette ville, on comprendra plus volontiers l'influence heureuse et très intellectuelle qui dirigea son éducation. Mais pour de tels hommes, l'analyse des circonstances extérieures oii ils se développèrent est insuffisante et n'explique pas leur puissance.

» Il ne nous sert presque de rien de savoir que M. Loisy lut élève de l'Jnslitut catholique, avant d'y professer; qu'il trouva en Mgr d'Hulst un recteur qui fut son ami et sut le comprendre ; que, pendant longtemps, dans la petite salle de son cours, il put enseigner à quelques disciples qu'il y a en exégèse, comme en toute autre science, une loyauté; que ce fut alors qu'il créa et dirigea de tou.t son effort une revue, mise au premier rang par les spécialistes, Enseignement Biblique où il publiait son cours, et que c'est aujourd'hui le plus formidable arsenal aménagé par la critique chrétienne contre l'exégèse renaniste.

.) Il faut surtout considérer, pour l'apprécier, comme il se développa lentement, en toute sincérité, creusant peu à peu la voie, l'élargissant sans bruit. Il faut aussi admirer et mettre en avant comme il sut toujours déférer à l'autorité et, au besoin, se soumettre. Lonj^temps, il se trouva protégé par cette admirable tour d'ivoire où il étudiait en silence. Ce fut un article de vulgarisation^ insuffisant malgré toute sa bienveillance, qui mit à ses troussus une longue suite d'esprits, effarés d'apprendre en un jour tout ce que, depuis des années, il répétait, et qui commencèrent à l'attaquer furieusement, n'osant s'en prendre à l'auteur même de l'article... » A la suite de ces événements^ il quitta l'Université catliolique. 11 se retira à Neuilly, oii il fut aumônier des dominicaines. On goûta dans ce milieu très pur la piété de ce savant... Mais la route qui semblait s'être faite pour lui douce et fraîche, redevint aride. Sa santé, ébranlée par ces coups successifs, s'altéra au point de l'obliger à se démettre de cette situation, qui lui permettait uniquement de continuer son œuvre sans souci. Aux vacances de 1899, il se retira à Bellevue, où il souffrit et travailla, menant une vie modeste qui ne se soutient à tous les égards que de ces études parues à la Revue du Clergé ou à ia Revue d Histoire et de Littérature Religieuse, et qui font honneur à l'exégèse catholique e( française.

» On commence à reconnaître celte puissance que voilerait facilement une apparence gracile et frôle, chétive et modeste. La figure, très blanche et très pâle, au premier regard, paraîl sans vie et s'estomper jusqu'à l'effacement, dans la pénombre d'un ordre ou d'une association. Cette personnalité semble prendre à tâche de s'effacer. Et cependant, elle est au premier rang de celles qui se grandissent, qui se libèrent de ces stratifications accumulées sur les origines par le mystère des siècles et dont profitaient les naturalistes elles rationalistes. Dans l'éclat de ses yeux profonds, voilés le plus souvent sous le voile alourdi de fatigue des paupières, devant ce front très haut, très large et très pur, aux splendeurs de marbre, on finit cependant par reconnaître le solitaire silencieux que sont venus visiter avec admiration de grands évoques comme Mgr Ireland, Mgr Spalding et Mgr Mignot, des bénédictins, — et c'est là un des plus beaux hommages, — des savants laïques, comme M. de Hugel.

» Ces mots, au premier abord, peuvent étonner. On peut croire que tous ces adjectifs, recueillis lentement et sertis autour de ce nom, ne sont là que pour l'ornement du portrait. Mais lorsqu'on aura réfléchi que l'abbé Loisy est sans doute, à l'heure actuelle, le plus grand exégète du catholicisme, le plus courageux et cependant le plus soumis à l'autorité de celui qui a écrit l'ency-

THKOLOCIE NOL'VKLLE 300

clique Providentissimus Dcus, on oubliera l'éclat un peu violent peut-être de ces joyaux, encerclés autour de sa figure par le soin de notre admiration, et l'on ne voudra se souvenir que de ses grands yeux et de ce front splendides de foi et de génie, de cette œuvre qui se continue, malgré la souffrance et qui profite à la religion. »

L'article qu'on vient de lire est postérieur de (juinzo jours à la lettre par laquelle son Eminence le cardinal Richard condamnait une étude de A. Firmin publiée le 15 octobre 1900 dans la Revue du Clergé Française sous ce titre : la lielif/ion d Israël.

Depuis cette époque, M. l'abbé Loisy a cessé d'écrire dans cette revue, mais il a publié en brochure les articles déjà parus, et ses amis on( fait imprimer à la presse lithographique, pour être distribués sous le manteau, les article dont la publication venait d'être interdite.

Les doctrines que nous avons analysées dans ce chapitre ne sont donc pas celles d'un isolé, mais d'une école ou, pour mieux dire, d'un parti.

Dans sa Lettre apostolique au cardinal Gibbons,, le Pape Léon XIII désigne constamment sous le nom de « novateurs » les partisans des doctrines qu'il condamne. C'est bien, en effet, le terme qui convient à ceux dont nous ne cessons, sous divers litres, de dénoncer les erreurs. Qu'il s'agisse d'américanisme, d'évolutionisme, de libéralisme ou de démocratie, nous nous retrouvons toujours en face des mômes adversaires, des mêmes hommes et de la même école.

Pourquoi les abbés démocrates, qui n'ont rien de mystique assurément dans leurs procédés ni dans leurs allures, ont-ils pris fait et cause poulies idées du Père Hecker sur l'action du Saint- Esprit dans les âmes ?

Pourquoi lesintellectuelsbourgeois et libéraux de la Quinzaine ont-ils tant à cœur le succès des

LA RÉFOnME AU SÉMINAIRE 311

ibbés démocrates, dont les théories sociales leur sont aussi insupportables, sans doute, que la dialectique et le style ?

Pourquoi de jeunes catholiques, épris surtout d'amour pour l'action, le mouvement et le bruil, insèrent-ils gravement, dans une pubhcation faite pour eux et par eux, le Sillon, de longues et froides dissertations sur la « vie du dogme » et l'encyclique /Eterni Patris ?

C'est que, entre ces groupes, ces écoles, ces partis d'apparences si diverses et de tempéraments au fond si .différents, il y a, sur un point, identité de but, de tendance, d'effort, et, comme ils disent, d'aspirations : l'amour de la nouveauté : Reriim novarum cupido, pour nous servir des premières paroles d'une encyclique célèbre.

Intellectuels, démocrates, idéalistes ou décadents, ce sont tous des o novateurs. »

Il ne faut donc pas s'étonner de voir la théologie nouvelle et la théorie du «développement lirétien » trouver dans le Sillon d'ardents promoteurs.

Cette y?r'r?/(P, jeune entre les jeunes, ne publie pas seulement des poésies décadentes et des plans de campagnes pour les élections, elle ac- 'ordcune place, une très grande place aux questions théologiques (1) et n'a pas manqué de

(1) Dans la livraison du 2o juin 1899, M. Marc Sanguier a fait i. cet égard une profession de foi que nous avons accueillie

312 LA RIÎFORME AU SÉMINAIHF.

signaler à ses lecteurs les articles de A Firmin dans la lievue du Clergé Frariçais.

Sous la signature : L. Maurice, le Sillon a rf^-sumé tout ensemble l'étude de M. Loisy et le livre du P. de la Barre (1), le seul jésuite qui ait loué la Vie du P. Uecker.

Après quelques réserves surce dernier ouvrage, qu'il estime un peu trop prudent, au moins dans les termes^ le tiiéologien du Sillon expose à son tour la théorie du « développement ».

« Dieu n'a voulu faire que progressivement l'éducation religieuse de l'humanité ; il paraît avoir voulu ménager son action et s'être servi des causes secondes dans la plus large mesure possible.

» Nous le voyons dans l'Ancien Testament, élevant petit à petit le peuple juif de ses croyances primitives imparfaites jusqu'au monothéisme le plus pur, par une suite de révélations et par une lente évolution des données primitives sous l'intluence d'une direction dont nous saisissons nettement le caractère providentiel.

avec plaisir. Le président du comité d'iionneur du Sillon est le premier 'à reconnaître et à regretter les écarts de plusieurs de ses amis.

La suite de notre étude montrera que le Sillon a dévié plus d'une fois dans les questions théoiogiques. N'ousneprétendons pas le détourner de l'étude de la doctrine chrétienne, rien n'est plus nécessaire à notre époque, mais nous espérons qu'il reconnaîtra le danger des erreurs que nous signalons et saura s'en préserver à l'avenir

(1) La Vie du Dogme.

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Sans Joute, dans l'Église chrétienne, les révélations ne s'échelonnent pas ainsi à travers les siècles, le dépôt divin est complet dès les premiers temps, niais ici encore il y aura un développement et un progrès ; Jésus n'a laissé à ses disciples qu'un germe merveilleusement fécond, il est vrai, mais dont le plein épanouissement ne se fait que progressivement, et réclame l'intervention de l'esprit humain et des circonstances extérieures par lesquelles Dieu dirige son évolution. )> (Le Si Ho n, 2.') mai J899.)

Nous avons déjà fait remarquer ce qu'il y a d'erroné à prétendre que Dieu a élevé « petit à petit » le peuple juif « jusqu'au monothéisme le plus pur » et cela par une suite de révélations t't « par une lente évolution des données primitives » ; nous serions rassurés, il est vrai, quant au christianisme, par cette assertion que u dans 1 Eglise chrétienne » le dépôt divin « est complet dès les premiers temps », mais nous voyons reparaître l'erreur dans la proposition suivante : " Jésus n'a laissé à ses disciples qu'un germe merveilleusement fécond... etc. »

La révélation, telle que l'ont reçue les apôtres n'était pas un « germe », si merveilleusement fécond qu'on le suppose ; c'était un trésor qui leur était confié avec la promesse divine de les assister chaque jour pour l'administrer et le défendre.

C'est donc bien l'idée de M. Loisy qu'adopte

l-A REFORME AU SEjVILNAIRE

le Sillon : il rexprime, d'ailleurs, plus nettement encore par ces lignes :

« De même que les germes organiques, dit-il, puisent autour d'eux dans l'air et le sol les éléments nutritifs qu'ils s'incorporent, les germes dogmatiques , pour atteindre leur développement complet, ont besoin d'aller chercher dans le milieu ambiant des idées philosophiques ou populaires des données qui leur soient homogènes et de se les assimiler. »

Voilà, carrément affirmée, sans les ménagements d'une théologie prudente, l'idée maîtresse de la nouvelle doctrine.

Et tout aussitôt, avec sa belle et juvénile ardeur, le Sillon trace, sur ce thème, un programme d'études ecclésiastiques :

« Pourquoi cette grande conception du développement doctrinal ne trouverait-elle pas sa place dans l'enseignement classique de la tiiéologie, à laquelle elle donnerait une force et une vie nouvelles ?

» Sans doute, je ne prétends nullement qu il faille substituer à la théologie systématique, qui fait l'analyse philosopiiique des dogmes, la théologie positive qui étudie leur formation et leur développement. La systématisation du dogme répond à un besoin de l'esprit qui veut saisir dans son harmonie l'ensemble de ses croyances...

» Mais aujourd'hui, il semble que dans tous

iiiipufiiiu. . i u i«ïs^*j, ^^.•'''^rj^

LA RKFORME AU SÉMINAIRK 315

les ordres de sciences, on préfère un point de vue qu'on pourrait appeler dynamique au point (le vue statique, et à l'étude des résultats déjà acquis, on aime à joindre l'étude de l'évolution progressive de chaque science. »

Les expressions que nous avons soulignées méritent d'être retenues, parce qu'elles appartiennent à la terminologie théologique de la nouvelle école.

La théologie systématique, c'est celle qui a été m usage jusqu'à présent dans les séminaires, et

[u'on appelle vulgairement scolastique. La Somme de Saint Thomas d'Aquin est le spécimen le mieux réussi de cette « systématisation du 'logme. »

La théologie positive^ au contraire, est celle

jui étudie la formation et le développement du

logme, et fait delà théologie plutôt une histoire

(u'un système.

Suivant la thèse atlrihuée à Newmann, le dogme se développe, non par voie de déduction logique, mais par voie d'assimilation des éléments homogènes qui se rencontrent dans l'esprit humain ; cette assimilation elle-même n'est pas l'eflet d'une étude patiente et réfléchie par laquelle l'Eglise discernerait dans la science le vrai d'avec le faux, c'est l'œuvre « hien plutôt d'une sorte d'instinct mvslérifnix » qui s'ap- ()elle le sens catholique.

(^et (' instinct mystérieux » dont sont émi-

316 l-A RÉFOUME AU SÉMINAIRE

nemnient dotés, assure-ton, les écrivains de la Quinzaine, est une /orce plutôt qu'une lumière ; de là vient que le Sillon nous engage à étudier la théologie, de préférence « au point de vue dijnamiquc. »

Ce « dynamisme « théologique est fort eu vogue parmi la jeunesse cléricale. Nous en trouvons une preuve, entre beaucoup d'autres, dans une lettre adressée au Sillon du 10 juin 189*.). par un de ses correspondants. L'auteur expose comme tout le monde se croit permis de le faire, un programme de réforme de l'enseignement ecclésiastique ; en voici quelques passages :

» ... Il faudrait surtout présenter l'Eglise telle qu'elle est et aussi et plus encore telle qu'elle est en voie de devenir, sa vie d'aujourd'hui et sa vie de demain, l'heure présente grosse de l'heure à venir.

« Et cette étude, il la faudrait faire pour la vie sociale, comme pour la vie individuelle; et surtout enfin cette vie décrite, il faudrait que les incroyants puissent la voir vécue par des âmes comme les leurs, par des âmes toutes proches des leurs et qui s'ouvriraient simplement, apostoliquement à leurs investigations bienveillantes ou même curieuses.

» Il faudrait que cet exemple les excite à l'expérimentation personnelle et directe de cesforces ignorées et reconnues réelles, de ce grandissement, de cette divinisation de l'homme; c'est là

\.\ RKFORME AU SÉMINAIRE 317

<jue devrait tondre le « dynamisme » de la tliéolog-ie réaliste et positive, que tant d'apôtres ont souhaité avoir sous la main et qui reste à faire autrement que dans les vies des saints, nos meilleures théologies réalistes de l'heure présente. »

Plus de « formation livresque » ; du réalisme, du positivisme théologique : voih\ le cri qui retentit dans le préau de nos séminaires, et commence à se faire entendre au dehors.

Se représente-t-on nos séminaristes « ouvrant simplement, apostoliquement » aux « investigations hienveillantes ou même curieuses » des « incroyants » leurs « âmes toutes proches des leurs » afin que ceux-ci puissent y voir la « vie catholique, » le « dynamisme de la théologie » vécue.

Qu'il nous suffise de jeter un regard sur la description que nous donne le Slllo7i d'un enseignement théologique ainsi transformé :

« En. résumé, plus de place laissée à la vie chrétienne sous sa forme sentimentale intime et personnelle, sous sa forme sociale aussi, commune et ecclésiastique, sous ces deux formes, toutes deux aussi réelles, aussi fécondes, destinées à se compléter l'une l'autre, à se parfaire^ et moins de place aux spéculations rationnelles, à ce qu'on est encore convenu d'appeler la philosophie, à ce qui n'a de la vraie philosophie que l'apparence, parce que ces systèmes d'idées la plupart ne se rattachent pas d'assez près à la lois.

g-ique vivante, à la raison pratique ; ils sont la production d'un cerveau et non de toute une âme, ils n'ont pas reçu la consécration vivifiante que donne la conscience sociale de l'Église aux idées fécondes, aux approximations réelles de l'inexprimable vérité. »

On ne saurait s'étonner maintenant que la mystique du Père Heckcr ait trouvé tant de fervents disciples dans une jeunesse cléricale férue de telles chimères. Il n'y a pas loin de ces réformes dans la discipline et l'enseignement des séminaires, à la suppression des séminaires euxmêmes.

D'ailleurs, ces institutions sont une création du concile de Trente, et n'ont pas peu contribué, sans doute, à donner à l'Eglise cette attitude « hargneuse », « ramassée », que déplore M. Henri Mazel.Le jeune séminariste que nous citons en ce moment, ne craint pas do pousser jusquelà ses conclusions ; telle qu'il entend la théologie, elle n'exige pas de temps et de travail; écoutez plutôt :

« Aussi ne suis-je pas d'avis qu'il faille douze ans, ni même cinq ans d'études théologiques pour la préparation sacerdotale; il y faudrait un régime plus ouvert et moins déprimant, où le futur prêtre, mis au courant de la vie catholique, s'essaierait, sous la direction et avec les conseils de prêtres expérimentés et aptes à cette tâciie, à l'adapter aux conditions de la vie moderne ;

(|uclques-uns s'emploieraient à adapter la pensée catliolique aux grands courants de la pensée moderne, mais tout cela devrait se faire par le conlact direct avec Fàme de nos contemporains, avec leur cœur et leur intelligence, et alors nos j)rêtres n'auraient pas seulement une formation livresque, ils deviendraient à ce régime des agissants, des directeurs, des conseillers^, de vrais apôtres. »

Il n'y rien à ajouter à ce trop éloquent témoignage de l'esprit qui anime une portion de nos jeunes clercs.

Mais nous voulons mener plus avant notre • 'tude, et nous convions le lecteur à pénétrer dans une de ces âmes qui s'ouvrent « simplement, apostoliquement » aux « investigations bienveillantes ou même curieuses », des « incroyants. ))

Bien que n'appartenant pas à cette dernière atégorie, nos lecteurs n'ont pas moins de droit à connaître quelle est la « mentalité » particulière des séminaristes d'aujourd'hui.

C'est à 1 un d'eux que nous demanderons de nous initier à l'intellectualité nouvelle de cette portion du clerg-é que l'on appelait autrefois les " élèves du sanctuaire » et qui s'appellent maintenant les « apôtres de demain » ou bien encore les (( séminaristes sociaux ». Celui que nous ])rendrons pour guide est assurément l'un des mieux placés pour nous révéler la pensée de

cette jeunesse ecclésiastique dont les idéeset les tendances ne sauraient être mieux désignées que sous le nom {{'américanisme.

C'est au Sillon qu'il faut s'adresser pour savoir ce que l'on dit, non pas dans tel ou tel séminaire, mais dans le séminaire tel que l'américanisme nous l'a fait.

En tête des livraisons des 25 janvier, 10 février et 25 février 1899, le Sillon a publié un long et aride travail sur « l'Encyclique ^terni Patris et les études philosophiques, » lequel, tiré à part, forme une brochure in-8° de 30 pages.

On s'étonnera peut-être qu'un sujet aussi spéculatif ait pris une si grande place dans une revue destinée à de jeunes hommes d'action ; on s'étonnera plus encore d'apprendre qu'une question de celte envergure soit abordée et résolue par un séminariste, quatre mois après son entrée au séminaire ; mais ce serait faire preuve de cet esprit rétrograde qui tient encore les théologiens attardés dans le culte des routines vieillottes.

11 est aisé de comprendre au contraire qu'un disciple de la philosophie contemporaine se préoccupe, dès son entrée au séminaire, d'établir une sorte de « continuité dialectique » entre le monde intellectuel où il a A'écu et celui où il est appelé à vivre. Et, comme l'Encyclique jEterni Patris a fait de la méthode et des doc-

Irincs scolastiques le fondement nécessaire des «■tudes cléricales, il est évident qu'un disciple déjà acquis aux doctrines et aux méthodes de la piiilosopliie nouvelle, s'il entre de plain-pied en théologie, verra tout d'abord dans l'encyclique une difficulté et s'emploiera à la résoudre.

C'est le cas du séminariste qui, sous le pseudonyme de Th. B. François, a développé dans le Sillon ses réflexions sur l'Encyclique yEternl l^atris, — une de celles que M. Georges Goyau a qualifiées d' « encycliques de jeunesse » (jeunesse de pontificat s'entend).

« On a beaucoup admiré l'action politique et sociale de Léon XIII, dit notre séminariste, et quelquefois on lui a opposé ses directions philosophiques, comme témoignant d'un sens moin^ judicieux des besoins de notre temps. Cette vue n'est pas juste. »

Les divergences d'interprétations auxquelles ont donné lieu les « directions politiques » de Léon XIII auront-elles pour corrélatifs d'autres divergences, quant à l'interprétation de ses directions pliilosophiques?

La thèse du Sillon nous le fait craindre.

Rien n'est intéressant et instructif comme l'assurance tranquille avec laquelle, à peine assis sur les bancs du séminaire, notre jeune docteur définit le sens exact et la portée de renseignement pontifical :

« Je dirai donc quelle me semble être la fin

que poursuit Léon XIII par cette Renaissance ,

piiilosoplii({ue : car si cette fin pouvait être exactement déterminée, l'interprétation de l'Encyclique — et on voit qu'elle exig-e une interprétation — serait par elle tout ensemble fixée et assouplie et l'initiative intellectuelle catholique se déploierait avec d'autant plus de sécurité et d'aisance que ses limites lui seraient plus fermement posées.

» Or, j'estime que cette fin peut être exprimée ainsi : maintenir une continuité dialectique entre les affirmations lér/itimes de la raison et la doctrine révélée; garantir, en conséquence, une certaine justification rationnelle des articles de foi.

» En d'autres termes, sauver la possibilité d'une Apologétique Catholique, capable de s'opposer efficacement à la propagande rationaliste et d'en annuler les efTets une fois produits. »

S'il en est ainsi, les plus zélés partisans des nouvelles théories philosophiques auraient tort de voir dans l'Encyclique jEterni Patris la preuve d' « un sens moins judicieux des besoins de notre temps. » Quel est le système qui ne prétende donner « une certaine justification rationnelle des articles dé foi ? « Dès lors, il y a liberté grande de préférer à la méthode scolastique tout autre philosophie que l'on estimera plus en harmonie avec les « l)esoins de notre temps. »

El de fait, la théologie scolastique, d'après notre auteur, n'est qu'une synthèse, une systématisation <\c la doctrine catlioliquo ; elle n'est pas une apologétique et, par conséquent, il faul cliercher ailleurs une démonstration des vérités de la foi, capable de faire impression sur les esprits, contemporains. La page oii cette pensée "affirme mérite d'être citée tout entière :

« La synthèse thomiste est essentiellement un mode d'expo^sition de la pensée catholique intégrale et, c'est maintenant le moment de le dire, de confirmation et de défense de la vérité philosopiiique par la vérité révélée, et ensuite, mais seulement ensuite, de la vérité révélée par la vérité philosophique. Elle ne ressemble en rien à une apologétique^ au sens où les exigences de la pensée moderne nous contraignent impérieusement de prendre ce mot. Ou plus exactement, alors qu'à l'époque décisive de sa constitution illeétaità la fois apologétique et doctrinale, 'lie a, pour les esprits au milieu de qui nous vivons et dont, bon gré mal gré, nous sommes, gardé beaucoup moins d'efficacité persuasive que d'exactitude expressive. Elle nous apparaît bien plutôt comme « la foi cherchant et trouvant FintcUigence », que comme « l'intelligence trouvant ou même cherchant la foi » ; et c'est pourquoi, de par la notable extension, depuis plus . de six siècles, du champ de la critique philosophique, le tracé s'impose de voies nouvelles, par

ù puissent plus facilement revenir au centre immuable les chercheurs lointains et perdus. Plus simplement, il faut, sans renier ce qui est acquisj travailler encore,. et un peudifféremment peut-être, à la constitution d'une apologétique sinon tout à fait nouvelle, au moins très soigneusement renouvelée ».

Rien n'est plus ouvertement contraire à l'enseignement pontifical que cette prétention de

éduire la valeur de la théologie scolastique à celle d'une simple exposition du dogme. C'est à

tre de démonstration, comme la meilleure et la plus efficace apologétique , que Léon XIII a préconisé l'étude de la Somme théologique. Quel-

jues lignes de l'Encyclique jEterni Patr'is suffiront à convaincre de cette vérité :

« Un grand nombre de ceux qui, éloignés de la foi, haïssent les principes catholiques, prétendent ne connaître d'autre maître et d'autre guide que la raison. Pour les guérir et les ramener à la grâce, en môme temps qu'à la foi catholique, après le secours surnaturel de Dieu, nous ne voyons rien de plus opportun que la forte doctrine des Pères et des scolastiques, lesquels, ainsi que Nous l'avons dit, mettent sousles yeux les fondements inébranlables de la foi, sa divine origine, sa vérité certaine, ses motifs de persuasion, etc.. et tout cela avec plus de force et d'évidence qu'il n'en faut pour fléchir les esprits les plus rebelles et les plus obstinés ».

Il faut, n'avoir jamais lu co passage de l'encyclique pour contester la force probante de la théologie scolastique ; or, notre séminariste fait plus; à ses yeux la « vertu apologétique » de la « synthèse thomiste » est nulle.

« Je n'ai pas ici à dessiner le plan de l'apolo- ' gétique nouvelle. Ne m'étant proposé que de rechercher si la synthèse thomiste suffit ou non, telle que son premier auteur nous l'a laissée, aux besoins présents de la conscience catholique intégrale, j'ai été amené à dire que sa vertu apologétique auprès de nos contemporains devait être considérée comme nulle. »

On ne saurait imaginer deux conclusions plus violemment contradictoires que celles de l'encychque et de son jeune commentateur.

D'ailleurs , celui-ci veut bien reconnaître certain mérite à la synthèse thomiste :

« Il semble qu'on ne puisse jamais reconnaître à une synthèse de la philosophie et du dogme qu'une valeur d'exposition dogmatique , non d'apologétique philosophique ; qu'une efficacité confirmante, non déterminante.

wMais je n'en crois pas moins exact de dire qu'à ' ce titre et dans ces limites, la synthèse thomiste est ce qui a été produit jusqu'ici de plus parfait, et même qu'on la doit estimer, sinon fermée de droit à des éléments nouveaux, du moins, et prise en elle-même, aussi pure et précieuse qu'indissociable. »

•- ^,.f ^^wr-'

On le voit, c'est en vertu d'une idée générale que le commentateur de Léon XIII dénie à la théologie de saint Thomas d'Aquin toute « efficacité déterminante » sur les convictions de nos contemporains. Il ne saurait y avoir de lien durable et nécessaire entre la philosophie et le dogme. C'est la thèse que nous retrouverons expressément enseignée plus loin dans La Démonstration philosophique, par M. l'abbé Jules Martin. Nous la rencontrons ici :

« On ne voit pas comment deux emplois de la pensée, aussi étrangers l'un à l'autre que sont la théologie et la métaphysique, reconnus chacun légitime en soi, pourraient ou se contrarier ou môme se servir entre eux, ni^ par suite, quel inconvénient s'opposerait à la proclamation do leur mutuelle indépendance. »

Et plus loin :

« Il apparaît, dès le premier abord, que si vraiment la métaphysique rationnelle et le supra-sensible révélé se dessinent sur des plans de pensée différents, il n'y a point entre eux de désaccord ni d'accord internes possibles, pas de communs critères^ et que, par suite, leur indépendance réciproque est naturelle et nécessaire sans « cloison étanche, » élevée par la crainte paresseuse ou la mauvaise volonté. »

Voilà bien l'indépendance de la philosophie acceptée et proclamée sous le couvert des « directions philosophiques » de Léon XIII ! Et tout

aussitùt.par une conséquence nécessaire, la valeur (lu thomisme, même à titre de simple exposition de la doctrine catholique, se trouve infirmée :

« Il faut donc tout au moins se demander si 11' thomisme , même considéré comme simple I xposition de la doctrine catholique, ainsi que nous avons dû le faire, ne va pas être amené à s'intégrer dans une série successive, et à perdre par là cette valeur en quelque sorte ahsolue qui lui avait été attribuée à ce titre. Là est le point [)récis du conflit. »

11 nous paraît superflu de prolonger cet exposé

(le multiplier davantage les citations. Le but (jue nous nous proposions est atteint; montrer quel esprit de vertige, quel insatiable besoin de nouveauté s'est emparé d'une partie du clergé et menace, par les séminaires, d'envahir toute l'Église dfi France. Que penser d'un jeune clerc qui commence l'étude de la théologie dans des dispositions semblables à celles que nous révèle "tte étude? Quelle ne doit pasètreson influence . séminaire, sur ses condisciples! Combien de temps ces longs articles n'ont-ils pas enlevé à ses devoirs d'écolier?... Et le Sillon porte cette semence dans d'autres séminaires, et les revues

lésiastiques propagent le Sillon dans h; clergé... et personne, n'a songé à appeler « réfractaires, » ceux qui commentent avec cette insouciante audace les « directions philosophiques» du Saint-Père.

Nous avons dit un inoL piécédeminent du livre intitulé : La démonstration philosophique, par M. Tabbé Jules Martin. Ce livre publié en 1899 a été retiré du commerce, à la suite de la critique que nous en avions faite dans la Vérité.

Les Annales de Philosophie chrétienne ne nous ont point pardonné ce méfait et nous apprenons d'elles que M. Fabbé Jules Martin vient de reproduire, dans un livre « magistral » sur saint Augustin, les thèses qu'il avait paru désavouer « pour éviter des ennuis. »

Quelles sont donc ces « idées » trop hardies pour paraître seules et qui vont revoir le jour sous le patronage de saint Augustin ?

La Démonstration philosophique , tel est le titre du volume, tel est le sujet dont l'auteur ne s'écarte pas un seul instant dans ses 300 pages.

PHILOSOPHIE NOUVRLLK 329

11 faut analyser les différentes parties de l'ouvrage pour saisir toute la signification et l'importance de la thèse, car c'est une thèse que propose et soutient M. l'ahhé Jules Martin.

« Ce livre n'est qu'une histoire, » dit l'auteur au déhut de la préface. En cela, déjà, il se tron)pe.

Ce livre est une exposition théorique de l'opinion d'une école sur la manière dont l'homme conçoit, démontre et propage un système philosophique, ce qui est tout autre chose qu'une histoire.

L'auteur résume lui-même en quelques lignes toute la doctrine de son livre. Il va s'appliquera démontrer :

1" LHcleîitité essentielle de toutes les parties (l un système philosophique.

2** La nullité doctrinale de la science.

.7° L inipjossibilité pour un philosophe d'être désintéressé sur la doctrine qu^il jurje.

4" Les conditions compliquées mystérieuses, seloiL lesquelles les convictions doctrinales se produisent ou se transforment.

Tout le livre est consacré à développer ces quatre parties.

Pour hien saisir l'ensemhledu système, il faut être averti que « nous avons trois modes de connaissances :

1°) La connaissance proprement intellectuelle ou spéculative.

2°) La connaissante de nous-inème oul'inluilion de conscience.

3") La connaissance du monde extérieur. »

D'après l'exposé que nous donne M. Tabbé .Iules Martin de la façon dont procèdent ces trois modes deconnaissances, ils n'ont entre eux aucun lien, aucune dépendance réciproque ; cbacun d'eux s'exerce librement et souverainement dans la splière qui lui est propre, et le produit de son activité forme un tout incommunicable aux deux autres et complet en lui-même.

On voit tout de suite les conséquences de ces premières assertions.

La connaissance proprement intellectuelle ou spéculative est une connaissance purement subjective ; elle n'emprunte rien au monde extérieur et à l'expérience.

La connaissance du monde extérieur est entièrement indépendante de la connaissance intellectuelle ou spéculative ; elle est purement et exclusivement expérimentale. D'où il résulte que la science est libre dans toute la rigueur du mot ; elle ne peut nuire à la pbilosopiiie ; elle ne peut davantage la servir : elle est absolument séparée. Ces conclusions sont formellement déduites et exposées par M, l'abbé Jules Martin.

Examinons plus en détail ce qui concerne la connaissance spéculative. Son caractère propre est VideJitité essentielle de toutes les parties d'un système philosophique.

Qu'est-ce à dire ?

Lo voici : « La connaissance spéculative es^^ une ». — Un syslcmc complet de philosophie se irtluit à une pensée unique. « Toutes vos penles claires sont^ dans la spéculation pure, la reproduction d'une pensée confuse individuelle et infiniment plus vaste. » — « On n'apprend jamais qu'en voyant en soi-même la doctrine, et on n'atteint jamais un inconnu proprement dit. » — D'où il suit que « la déjnonstration philosophique est un cercle ».

Parmi les exemples cités par l'auteur, à l'appui de sa thèse, il en est un qui mérite une particulière attention : il s'agit de l'argument de saint Thomas d'Aquin, prouvant l'existence de rÈtre nécessaire par celle des êtres contingents. « Lorsque saint Thomas, dit M. l'ahhé Jules Martin, déclare impossihle que toutes les choses (qui peuvent être ou n'être pas; existent toujours, il pense déjà que quelque chose de contingent existe, et qu'il faut donc assigner à ce ontingent une cause nécessaire et absolue. En -orte que tout ce raisonnement de saint Thomas est une manière plus développée, plus claire et plus explicite de se représenter ceci : le monde dont nous faisons partie est une réalité contingente. Le mot réalité contingente, compris comme le comprend saint Thomas, contient tout. Mais dans l'esprit de saint Thomas, le contingent exige le nécessaire. Aussi, à tout pren-

332 PHILOSOPHIE NOUVELLC

dre, le raisonnement de saint Thomas n'est que l'expression plus complète et plus convenable de ce principe : l'être nécessaire existe. »

Bien plus, d'après M Jules Martin, ce serait un défaut dans un syllogisme, « si toutes les parties ne se supposaient pas comme celles du cercle. »

Nous ne ferons qu'une remarque :

L'erreur fondamentale du système de M. l'abbé Jules Martin consiste dans le caractère purement subjectif qu'il donne à la connaissance spéculative. Ce principe une fois posé, la conséquence devenait nécessaire. « Tous les philosophes arriveraient-ils à connaître la vérité, leur système serait encore un cercle. » — « Ce total (la doctrine) vaut par lui-même, il ne repose que sur lui-même^ il dépend d'un principe fondamental auquel il se réduit. »

S'il en est ainsi, comment distinguerons-nous l'erreur de la vérité?

C'est la question qui vient naturellement à l'esprit du lecteur encore imbu des préjugés d'un autre âge.

Voyons avec quelle sérénité philosophique notre auteur va répondre.

11 faut d'abord bannir de notre esprit deux illusions.

La première consiste à croire qu'il peut y avoir « un critérium de vérité. » En effet, la connaissance spéculative étant purement subjec-

tive, ce critérium ne saurait être qu'un sentiment ou une seconde intelligence contrôlant, en quelque sorte, l'opération de la première.

Ces deux hypothèses sont insoutenables :

« L'intelligence humaine, s'exergant dans la spéculation métaphysique, nécessairement infinie, il lui arrivera trop souvent de se tromper, tît si elle se trompe sur l'essentiel, elle n'en sait rien, elle a, au contraire, une vive conscience de posséder le vrai. Il faut enfin, et en un mot, avouer que l'erreur est un mystère. »

Descartes, Kant, Renan et les apologistes sont également dans l'erreur quand ils croient pouvoir contrôler leurs doctrines ou rendre sur les faits un jugement non déterminé parleurs convictions doctrinales.

M. l'abbé Jules Martin définit le philosophe : « une intelligence déterminée selon telle doctrine. » Le mot même de preuves résume en lui, dit-il, toutes les illusions. « En fait, on voit telles preuves, parce que l'on a telles convictions. Le philosophe qui prouve sa doctrine ne fait pas autre chose que de la penser exactement et de se l'affirmer. »

(( On ne gagne donc rien à répéter contre les rationalistes, que le christianisme, ce sont des faits, ou encore que le christianisme a une base historique. On crée ain.si des métaphores, on se console peut-être, mais certainement on s'abuse.

« Critique et science indépendante , ce ne sont

334 PFIILOSOPHIE NOUVELLE

que t'aïUi Mlles, ou, si on le préfère, ce ne sont que jeu de mots. Car Renan, tanh qu'il sera Juimème, niera le surna'urel, et l'abbé crHulst, qu'il parle ou non de crilique, affirmera la réalité des faits surnaturels racontés dans le Nouveau- Testament. Personne, dès qu'il s'agit des origines du christianisme, ne fait œuvre de critique, c'est-à-dire, n'exerce son aptitude à discerner le réel, sans èti-e déjà et sans se montrer partout l'homme de telle doctrine. »

Après ces considérations dont il sent toute la hardiesse, M. l'abbé Jules Martin a soin d'ajouter qu'il ne faut pas « soulever ici la question sur la vérité du christianisme, ni sur la possibilité d'arriver à la conviction chrétienne. » Ce que l'auteur a voulu démontrer, c'est que « ni Renan, ni aucun apologiste, ni personne au inonde, n'a pour construire l'histoire réelle du christianisme une puissance critique étrangère et supérieure à sa conception du christianisme. »

La définition que notre auteur donnait tout à l'heure du philosophe impose évidemment cette conclusion. Si le philosophe n'est qu'une hitelligence déterminée selon telle doctrine, il ne peut évidemment pas posséder une puissance critique étrangère et supérieure à sa conception. Et l'on voit ainsi le danger de ce subjectivisme que condamne Léon XIII dans l'Encyclique au clergé français, et que nous retrouvons dans son plus complet et plus didactique

épanouissement sous la plume de M. Jules Martin.

Toutes nos « illusions » sont maintenant écartées. Nous savons qu'il n'y a ni critcriiun de vérité, ni possibilité de contrôler nos propres conceptions : « Le philosophe n'a, comme force intellectuelle effective, que l'aptitude à penser sa doctrine. »

Mais, s il en est ainsi, à quoi servira ce qui fait l'objet même de ce livre: La démonstration philosophique :^

A rien, contre un philosophe de génie. Pourquoi? La cause en est évidente.

(( Pour lui, la seule raison est sa raison propre, déjà déterminée à penser telle doctrine. » Laissons l'auteur nous exposer plus complètement sa pensée :

« La raison, s'il s'agit de la raison de tout le monde, ce n'est guère qu'un sentiment confus du vrai ; mais s'il s'agit de la raison des philosophes, et notamment de ceux qui, parmi eux, ont eu le génie créateur, la raison est alors la force individuelle qui pense une doctrine déterminée et qui ne peut penser comme vraie que cette doctrine. »

Comment une conséquence aussi absurde n'a-t-elle pas averti M. l'abbé Jules Martin de son erreur? La supériorité intellectuelle mettrait-elle l'homme de génie dans une réelle et nécessaire infériorité vis-à-vis de ses semblables, au point que l'erreur de sa pensée serait sans

remède ! Ce n'est pas la première fois, il est vrai, que l'on voit l'esprit de système conduire des hommes intelligents à des conclusions que repousse le bon sens, et c'est le cas de redire de certaine philosophie que « le raisonnement en bannit la raison. »

Plus heureux que leurs maîtres, les philosophes « d'un génie secondaire » ne sont pas incorrigibles dans leurs erreurs. Yis-à-vis de ceuxci, la démonnt ration pliilosiO])hique a « une efficacité possible », mais combien restreinte!

(( Le philosophe créateur se tient à ce qu'il comprend ; ils se tiennent, eux, à ce qu'ils ont appris. »

Voilà qui est dur pour les philosophes d'un « génie secondaire » et comme chacun, surtout s'il se mêle de philosophie, prétend « comprendre » ce qu'il « tient » pour vrai, la conséquence pratique sera de pousser les philosophes à se montrer « créateurs » et à s'entêter, comme tels, dans leurs erreurs.

M. l'abbé Jules Martin en vient donc à parler des philosophes dont «l'intelligence, bien qu'assez développée pour comprendre et pour discuter les questions de doctrine, n'a pas assez de force créatrice poui' ne savoir et ne pouvoir les comprendre quà leur manière. » Ceux-là, paraît-il, et c'est leur faiblesse, peuvent « là où ils n'ont pas vu par eux-mêmes, arriver à voir ce qu'on leur montre. »

PHILOSOPHIE NOUVELLK 337

Us sont donc capables d'être détrompés ; mais [)ar quels moyens ? La solution de cette question mérite une attention particulière ; la voici :

« Si l'influence qui agit sur eux l'exige ainsi, ils arriveront peut-être à se transformer. Quelque cliose d'inexplicable se passera cbez eux ; ils acquerront une détermination intellectuelle différente : ils deviendront tout autres, »

Quelle est donc cette influence capable de transformer les philosophes d'un « génie secon- (hiire » en leur faisant acquérir une « détermination intellectuelle difféï-ente ? » Est-ce la forc(> lies preuves rendant la vérité évidente à leur esprit? Nullement.

(( 11 ne faut pas demander comment cela se fera, ilit M. l'abbé Jules Martin, il ne faut pas même se tenir assuré qu'à tel moment et cliez tel philosophe, cela doive se faire. L'efïicacité du raisonnement s'exerce, on ne sait guère à quelles conditions... Ce qui les contredit, erreur ou vérité, a presque les mêmes chances de les atteindre et de les convaincre... il dépend d'une secrète disposition intérieure, que leur résistance ou que leur adhésion soit., plus ou moins, la résistance ou l'adhésion d'une intelligence philosophique... »

La conclusion c'est que la démonstration philosophique est impuissante à instituer une doctrine et à ruiner déhnitivement une doctrine.

« Kant n'a pas légué de symbole; saint Au-

gusliii n'en a pas l('g-u('' non plus. Rien ne peut guider etïicaceinent le philosophe qui commence à prendre conscience de sa force intellectuelle; et de même rien ne peut le gêner, rien ne peut rempècher de devenir celui que, spontanément, il devient. Chaque philosopiic recommence pour son compte la philosophie ; c'est-à-dire, chaque philosophe pense comme il lui est naturel de penser; or, nulle découverte philosophique n'empèciiera qu'il soit un jour naturel à quelqu'un de penser soit en philosophe chrétien, soit en panthéiste, soit en quelque autre manière (Page 239.) »

Faut-il conclure de cet exposé que la dénionstratloîi pJùlosophifjiie est ahsolument inefficace et par conséquent inutile? Non, mais son efficacité est très limitée.

« Il n'y aura donc jamais de symbole philosophique définitif. Mais, une fois cela mis à part, on doit reconnaître qu'une philosophie originale ne se maniteste pas en vain. Elle est une conception puissante qui restera. Elle imprimera parfois aux intelligences une direction particulière, où s'engageront plus ou moins quelquf'> philosophes bien supérieurs à la foule des disciples. »

Des philosophes a bien supérieurs à la foule ». la lumière se répand sur tout le monde :

« Les influences philosophiques les plus diverses et les plus contradictoires se complètent

pp?^

uju'^.m"!

PHILOSOPHIE NOUVELLK 339

naturelleincnl. Il résulte d'elles toutes un certain état intellectuel dont chaque pliilosoplie tire parti...- — De plus, cette influence s'étend jusqu'à tout le monde. Car tout le monde est fait pour être enseigné. — ... Chaque société repose sur certains principes que l'éducation inculque d'abord, qu'elle rend naturels, qu'elle habitue à considérer comme objets de respect. On les croit vrais, parce qu'cKi les a toujours entendus donner pour tels (Paj^e 3ol.) »

Le dernier chapitre du livre de M. l'abbé Jules Martin est consacré à dissiper les dernières illusions^ qui pourraient rester encore au lecteur. Il y en a trois : 1°) L'illusion de M. de Bonald, qui croyait facile, « une fois les vérités universelles admises », de produire ou de modilier les convictions d'autrui : 2") la croyance à une preuve universelle, efficace, à l'égard de tout le monde ; 3°) l'illusion sur l'efficacité des réfutations.

Voilà qui est pour nous et pour tous ceux à qui il prendrait fantaisie de réfuter M. l'abbé Jules Martin. Quelle est la raison de cette impuissance antécédante?

Réponse :

« On a beau montrer l'inanité des principes, l'inexactitude ou l'erreur des faits allégués ; on n'a pas pour cela atteint le livre ; et même si, aux yeux de tous, la réfutation paraissait juste, il serait simplement acquis que l'on a corrigé la table des matières... Mais ce n'est pas par la

table des matières, c'est par son livre, c'est-àdire par sa force de conception, que l'auteur avait agi sur le public... — (Page 259.) »

Donc, plus de réfutations, plus de polémiques :

« Il faut s'appliquer uniquement à se représenter ses propres convictions. L'énergie véritable ne se trouve que chez le philosophe absorbé dans la conception sincère de sa doctrine : tout ce qui détourne de ce travail est une cause de faiblesse. (Pages 260-261.) »

Voici maintenant la conclusion dernière de tout le livre :

« La seule ressource d'un pliilosophe, c'est donc d'être lui-même ; et le seul résultat qu'il puisse toujours obtenir, c'est de faire sentir sa force intellectuelle. Il est bon, sans doute, de vouloir un résultat plus complet; mais ce résultat, qui consisterait à 'faire pénétrer la vérité dans les intelligences, ne dépend d'aucun moyen assuré. Il y aurait encore moins de chimère à prétendre se procurer le génie supérieur d'un saint Augustin qu'à chercher avec insistance le moyen toujours efficace pour convaincre. On désire propager la vérité : il faut, dans ce dessein, travailler à la concevoir fortement; on arrive ainsi à parler d'après soi-même. Or, le philosophe qui a quelque chose à dire réussit infailliidement à se faire écouter; et parm.i ceux qui l'écoutent, beaucoup pourront le croire. Il n'y a, au total, d'effort vraiment inutile que l'effort des faibles. »

PHILOSOPHIE NOUVELLE 3il

Voilà le dernier mot de la démonstration pli i- /osophiqiie, de ce livre qui résume trop bien la pensée moderne et peint avec une douloureuse exactitude l'état d'àme de ce qu'on a appelé « les intellectuels du clerjçé. » Il n'y a d'effort inutile que celui qui se fait hors de la vérité et hors de la voie, dirait la Sagesse chrétienne ; mais voici une autre sagesse qui dit : « Il n'y a d'efl'ort vraiment inutile que l'effort des faibles. » C'est l'expression philosopliique et' l'application aux spéculations intellectuelles, de cet aphorisme (jui résume décidément toute la pensée comme toute .la morale de ce siècle : « La force prime le droit. »

Notre-Seigneur Jésus-Ciirist confessait soleniielleçnent devant son Père que les secrets de la divine Sagesse ont été révélés aux petits et. aux faibles, tandis qu'ils sont cachés aux prudents et aux sages. La sagesse humaine se devait à ellemême de proclamer bienheureux ceux qui « conçoivent fortement » et arrivent à parler « d'après «ux-mèmes ».

Les lecteurs qui ont présents à l'esprit certains passages de la ViP du Père llccker et des discours de Mgr Keane, à Bruxelles ou à Chicago, seront frappés comme nous de la parenté intel- It-M-tuelle qui relie la Démonstration philoso- /jhifjue aux théories évolutionistes et aux idées mystiques de l'américanisme.

Cette conception toute subjective de la philo-

ÎIILOSOPHIK NOUVELLK

Sophie, cette impuissance de rien prouver par les faits, cotte prétention à tout tirer de soimême, s'adaptent à merveille au système de Tévolutionisme religieux.

De môme, la « confiance en soi », la vie intérieure, telle que la comprennent les inventeurs de la « mystique américaine », s'harmonise sing-ulièrement avec la thèse philosophique de M. l'abhé Jules Martin. Son livre est à celui de M. l'abbé Félix Klein, si parva licet componere magnis, ce que la Somme contre les Gentils est à hi Somme théologique.

Ce livre a encore un autre caractère ; il nous révèle le sens et la raison d'être de ce nom d'mtellectueh appliqué à certains hommes de notre temps. Nous avons eu la théorie de « l'art pour l'art ». Voici « l'idée pour l'idée ». Ce qui fait désormais la vérité de nos idées, ce n'est plus leur conformité avec l'objet qu'elles représentent, c'est la puissance avec laquelle elles déterminent et elles précisent la vérité confuse que chacun porte en soi.

Dans ce système oi^i tout est subjectif, où les faits d'expérience ne peuvent rien prouver, ni pour ni contre une doctrine, il faut à l'existence de Dieu d'autres preuves que celles qui se déduisent de la considération des créatures.

La seule théologie qui soit conciliable avec cette philosophie nouvelle c'est celle qui repose sur la théorie de l'immanence et des aspirations

intimes de l'àiiic liuinaine : c'est- à-dirc. la Ihcologie du fondateur des paulistes.

Le pliilosophc de M. Tablée Jules Martin est une sorte de chrysalide, tirant d'elle-même toute la substance du cocon où elle se transforme, — « se détermine à telle doctrine. »

On nous objectera peut-être que ce sont là les idées personnelles à l'auteur de ce livre. Nous avons malheureusement la preuve du contraire. (1) Nous voudrions savoir ce que pensent de ces nouveautés doctrinales les théologiens qui persistent à dire que l'état d'esprit du « nouveau clergé » n'a rien d'inquiétant.

Tl eût été préférable que la thèse de M. l'abbé Jules Martin, ne fut pas reprise, ainsi qu'on nous l'annonce, sous une nouvelle forme et sous le patronage de saint Augustin.

(1) Voir la lettre de M. l'abbé Denis au directeur de VUnivers dans la Justice sociale du 16 novembre 1901.

Les doctrines erronées et les aftirmations téméraires que nous avons relevées dans les cliapitres précédents;, ne restent malheureusement pas confinées dans un petit groupe d' «intellectuels», elles sont vulgarisées par les organes de la presse démocratique catiiolique, surtout de celle qui s'adresse au clergé et plus spécialement aux élèves des grands séminaires.

Un incident significatif s'est produit, à ce sujet, durant l'été de 1901.

La Justice Sociale de M. l'abbé Naudet et la Voix du Siècle de M. l'abbé Dabry avaient pris ensemble des arrangements pour offrir aux séminaristes, pendant la durée des vacances, des abonnements réduits au prix d'un franc pour les deux journaux.

L'un des rédacteurs de la Justice Sociale,

IVRESSE DU VEHBE 345

M. l'abbé Sifflet, auniùnier de l'École Saint-Jean- Baptiste de La Salle à Lyon, venait précisément de publier dans ce journal une série d'articles sur la prédication dont le fond et la forme méritaient de graves critiques.

M. le chanoine Delassus signala, à plusieurs reprises, les erreurs de l'abbé Sifflet dans la Setnaiîie Religieuse de Cambrai.

Les choses allèrent si loin que M. l'abbé Sifflet dut adresser à M. Naudet la lettre suivante qui fait honneur, d'ailleurs, à son esprit d'obéissance :

« Monsieur le directeur,

» J'ai fait paraître dans votre journal un article sur la Passion jugé trop léger dans la forme par les hommes compétents, et téméraire dans les sentiments exprimés. Il compromet, m'a-t-on fait remarquer, la saine doctrine.

» Sur l'ordre de mes supérieurs, désireux de voir cesser le bruit fâcheux fait autour de mon nom, je vous ai écrit de ne plus me compter parmi vos collaborateurs.

» D'après quelques personnes, les articles que vous m'avez consacrés (15 et 22 juin) à la suite de cet incident pénible, sembleraient dire que S. Em. le cardinal Couillé, en me confiant la direction des discussions à la séance des œuvres de jeunesse (2 juin à Lyon), approuvait ma manière de voir. Il n'en est rien, et je recevais.

dans le même temps, un avorLisscmcnt charitable.

» Je demande à votre amicale et traditionnelle impartialité de publier en entier cette lettre explicative.

» Agréez, etc.

» L'abbé C. S. Delion (P. Sifflet). »

Contraint de publier cette lettre, le directeur de la Justice Sociale prit sa revanche en accusant les supérieurs de M. l'abbé Sifflet d'abus de pouvoir :

« Obliger un inférieur à prendre cette attitude et à remercier ainsi l'autorité qui lui fut bienveillante^ n'est-ce pas faire un abus véritable de la charge de supérieur? »

Les séminaristes abonnés à la Justice Sociale n'y trouveront pas, on le voit, des leçons d'obéissance. Il y a plus, l'article par lecjuel M. l'abbé Naudet a voulu justifier son collaborateur contient des assertions qu'il est nécessaire de reproduire pour montrer jusqu'oii va la licence doctrinale du « nouveau clergé. » Nous lisons dans la Justice Sociale du 22 juin 1901 :

« Qui aurait osé affirmer, il y a vingt ans, que David sur lequel s'appuyaient tous les prédicateurs n'est pas l'auteur des psaumes, ou du moins que nombre de psaumes sont de beaucoup postérieurs à David?

» ,Qui ne se souvient du toile que souleva

naguère un article du P. Lagrange qui, timideiiicnl, émellait, comme une hypothèse raisonnahle, une simple possihihlé, l'opinion que Moïse pourrait hien ne pas être l'auteur du Pentateuque? Pensez donc, N.-S. dans TÉvan- ■ile a cité Moïse, la preuve est formelle, les lextes font foi...

» Quant à ceux qui osaient dire que Salomon n'a pas écrit V Ecclésiaalique, on avait tôt fait de l<.'S réduire au silence. On les écrasait sous les luteurs : et le concile d'Hipponc (303), et celui de Cartilage (397), et le Pape Innocent I (417), et tant d'autres. Si hien que les pauvres gens, étouffés sous cette érudition prodigieuse osaient il peine répondre, en toute humilité, qu'il y avait cependant quelque difficulté pour un homme du dixième siècle d'écrire un livre qui ne peut, de toute évidence, avoir été écrit qu'au second.

» Lisez enhn la fameuse querelle des thomistes t'I des molinistes afin de vous édifier sur ce qu'on peut faire dire à l'Écriture, aux Pères, et iix tiiéologiens ; et comment les mêmes textes, .stdon qu'on tire à soi la couverture, signifient des choses exactement opposées, d'après l'opinion préconçue de celui qui essaie de s'en forlilier. Auhesoinon vous prouvera, s'il le faut, que saint TJiomas n'est pas thomiste; et il n'est pas nécessaire d'être grand clerc^ pour trouver, (juand il s'agit d'une opinion non condamnée, à v' appuyer sur quelques théologiens.

» C'est pourquoi l'Église, quand elle juge, se garde bien de confondre ce qui est de la doctrine avec ce qui n'en est pas.

» En règle générale^ tant qu'on respecte le dogme, l'Église n'approuve ni n'improuve, laissant à chacun sa liberté, et ne permettant pas que, dans le domaine des opinions libres, quelques puissantes coteries ou écoles, fussent-elles encore plus « tbéologiques », ouvrent ou ferment à leur gré les portes d'une maison ouverte à tous.

» Laissez-nous donc respirer un peu à l'aise el ne nous emmurez pas, quand l'Église veut que nous jouissions de la liberté. Le dogme et h morale sont clioses intangibles, mais n'allez pas confondre le dogme avec vos affirmations et la morale avec vos préjugés. »

Une fois de plus, nous retrouvons l'erreur commune à tous les libéraux qui restreignent l'autorité doctrinale de l'Église aux seuls dogmes de foi. Certes, M. l'abbé Naudeta une singulière façon de rassurer ses lecteurs sur son ortliodoxie.

Quel est donc l'état d'esprit du « jeune clergé n si dételles déclarations n'inquiètent pas sa conscience?

D'ailleurs la « manière » de M. l'abbé Naudel vaut autant la peine d'être étudiée que sa doctrine. A la fin du carême prêché par lui, en 1900, à la cathédrale de Pau, M. l'abbé Naudet donna

au théâtre de cette nirme ville une conférence dont il n'a jamais parlé dans son journal mais que le Patriote des Pijrénées a reproduite, sans s'attirer, de la part de l'orateur, aucune rectilication.

Sur ce théâtre où il se sentait « dans son rôle » M. l'abbé Naudet s'est exprimé ainsi :

« N'est-ce pas, mes amis, que je fais bien d'être ici, que je suis dans mon rôle; et que^ ce soir, au théâtre, comme hier à l'église, pour Dieu et pour vous, je sers la Vérité. » {Oui, oui, longues acclamations '. )

Sur ce théâtre où il sert la Vérité « comme y l'éf^lise », M. l'abbé Naudet — qui n'a jamais soutenu les idées du P. Hecker — a dit cependant des choses qui s'en rapprochent singulièrement, sans parler d'autres qui égalent au moins en hardiesse lestiiéories du « fiancé de l'avenir. »

« Durant trois siècles, sous les auspices des dynasties et des classes supérieures, l'Eglise et le peuple furent persécutés... Or, voici que l'Église avec l'aide du peuple, elle peuple avec l'aide de l'Église, vont reprendre leur rôle, et puissamment intervenir surla scène où se joue le drame du destin de l'humanité.

Depuis le seisièîne siècle, recueillie, l'Eglise travaillait silencieusement à sa réforme intérieure, mais voici qu'elle reprend son œuvre interrompue... elle reprend son rôle et, ouvrant l'Évangile, et sentant que l'heure est venue d'en

tirer les conséquences jusqu'ici négligées, elle nionlro à ses iils que là se trouve le remède au mal social. »

Décidément, M. l'abbé Naudet, à l'exemple du P. Ilecker, en veut obstinément aux trois derniers siècles de l'Église.

En revanche, il se montre dune extrême indulgence pour le siècle, ce grand siècle, qui fascine tous les écrivains et tous les conférenciers du parti. Ce n'est pas un petit contraste que cette sévérité en face de cette indulgence, suivant qu'on considère le dix-neuvième siècle comme le troisième de TÉglise (depuis le Concile de Trente) ou le premier de la Révolution.

Ecoutons M. Naudet :

« Jadis, il était de mode d'en parler mal de ce siècle. Et c'était injuste, car notre siècle, est un grand siècle chrétien. A son aurore l'Eglise était en ruines et le saint-siège abattu. Le dix-neuvième siècle a rétabli les choses en leur état. Négligez les détails qui nous arrêtent trop et regardez l'ensemble, vous comprendrez que j'ai raison. Le dix-neuvième siècle a tiré l'Eglise de l'enceinte de la conscience individuelle de telle sorte que son intervention dans le domaine public et social n'étonne plus que ((n lains catholiques attardés.

» Il a eu trois grands amours, ce siècle : amour de la science, amour de lajustice et de laUberté ; dans le culte qu'il leur a rendu, souventes fois

[VRESSE DU VERBE 351

nous l'avons vu dévier, mais il n'en est pas moins certain que le progrès est énorme depuis cent ans. La science est plus chrétienne ou, si on le veut, les savants sont moins impies qu'il y a cent ans; la justice est plus éclatante, moins individuelle, plus sociale ; la liberté a fait des conquêtes sur lescjuelles on ne reviendra pas. »

On le voit, M. lahbé Naudet a largement pratiqué le conseil de négliger les détails. Il néglige notamment de rappeler à ses auditeurs que, si le dix-neuvième siècle a quelque chose de bon, c'est à l'Eglise qu'il le doit. 11 dit même le contraire. Mais il faut se souvenir que l'orateur, l'auditoire, le théâtre, tout enfin est méridional et que, par conséquent, il ne faut pas être trop exigeant sur la valeur des mots.

Les « catholiques attardés », les «. réfractaires », — il y en a même dans le Midi — feraient sans doute observer à 31. l'abbé Naudet que si, à l'aurore de ce siècle, « FEglisc était en ruines et le saint-siège abattu », la Révolution avait fait le mal, et qu'elle est en passe de recommencer.

Mais M. Naudet n'a pas sur la Révolution l'opinion qu'un vain peuple pense Pour lui, la Révolution et le christianisme se confondent :

« La Révolution française a commencé une ère nouvelle... D'aucuns disent, et je suis de ceuxlà, que son aube s'est levée il y a bien près de deux mille ans.

Le Patriote des Pyrénées ne dit pas si cette phrase fut « longuement acclamée » mais c'est, évidemment, modestie pure.

Apprenons maintenant ce que c'est que l'Evangile et quelle est la « bonne nouvelle » que le Sauveur des hommes est venu apporter au monde :

« Les pauvres sont évangélisés, la bonne nouvelle est annoncée aux malheureux.

« Et quelle est-elle, dites, cette bonne nouvelle? Est-ce à dire que les pauvres ont des devoirs ? Sans doute, elle vient les confirmer, mais ces devoirs, les lois pouvaient suffire à les rappeler comme le gibet à en maintenir le salutaire respect. Non, la bonne nouvelle c'est que lespauvres, les petits, les malheureux ont des droits; la bonne nouvelle c'est qu'on ne leur parle plus seulement d'obéissance, mais aussi de charité, de justice et de liberté, d'égahté et de fraternité .»

Ainsi, l'Incarnation, la Rédemption étaient inutiles pour rappeler aux pauvres — c'est-à-dire k la majorité des hommes, — leurs devoirs ; « les lois » et « le gibet » y suffisaient ; mais il fallait que le Fils de Dieu se fît homme pour nous parler, non plus « seulement d'obéissance » mais de la devise maçonnique : liberté, égalité, fraternité !

Quant à la charité que, par habitude^ M. l'abbé Naudet a mentionnée dans son énumération des

rer(H>i actives que « le g-ibct » ne suffit pas à inculquer aux lionimes, voici comment il en parle :

« Nous ne demandons pas, sous prétexte de d«*mocratie, l'abaissement de ceux qui possèdent ; mais nous ne croyons pas davantage que la démocratie doive être satisfaite lorsque sur les épaules de la pauvresse, la duchesse a jeté une de ses vieilles robes ou un de ses vieux manteaux.

De la dé)nocratie cela, de l'égalité, allons donc ! c'est DE l'abaissement ! (Applaudissements.) »

On voit que M. l'abbé Xaudel se fuit l'écho des diatribes de nos intellectuels contre l'aumône.

L'un des plus notables, M. Paul Desjardins, n'écrivait-il pas, en 1896. dans son opuscule: Le devoir présent.

« Les économistes ont sagement montré la nullité des effets pratiques de Faumône... Les effets moraux n'en sont pas meilleurs : elle n'est (|u'un déplacement d'égoïsme, sans que celui-ci baisse dans l'ensemble ; elle le développerait plutôt... »

Mais, rassurons-nous, il n'y aura bientôt plus de « duchesses » pour développer l'égoïsme par le procédé que saint Martin pratiqua avant le " grand siècle » où. nous sommes.

C'est l'EgHse, — l'Eglise des droits de l'homme — qui procurera ce bienfait au monde.

Ramenée par le dix-neuvième siècle à sa voca-

354 IVRESSE DU VERBK

lion première, « elle met ses énergies religieuses au service des masses... Abandonnant cette ancienne dlrlsion enc/assesi ou catégories pourvues de privilèges spéciaux t/ui n'est p/us quun souvenir, elle demande ses points d'appui aux collectivités div erses dont elle fait de v éritables corps sociaux »,

Ne discutons pas sur l'efficacité bienfaisuntf des « collectivités diverses » dont l'Eglise ferait des « corps sociaux », et faisons seulement observer au méridional orateur que son opinion est expressément condamnée par Léon XIII dans l'encyclique Rerum Novarum, dans cette encyclique dont M. l'abbé Naudet se réclame à temps et à contre-temps !

(( L'erreur capitale dans la question présente, dit l'Encyclique, c'est de croire que les deux classes sont ennemies-nées l'une de l'autre... Dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s'unir harmonieusement... Quelles que soient les vicissitudes par lesquelles les formes du gouvernement sont appelées à passer, il y aura toujours entre les citoyens ces inégalités de conditions sans lesquelles une société ne peut ni exister ni être conçue. »

Voilà ce que pense le Pape de cette « division en classes » qui, pour M. l'abbé Naudet, « n'est plus qu'un souvenir. »

Il semble que, pour l'orateur de Pau, l'encyclique Rerum Novarum est moins encore.

Le fougueux abbé se livre, dans le slylc bibh'- <jue cher à Cornély, à rirnprovisation suivante :

« Les peuples respirent un vent de bonheur que leur apporte l'avenir.

« Ils ont soif de paix.

» Ils entrevoient l'époque oii la misère sera atténuée :

" Où la lijjerté, moyen sublime, conduira à l'égalité, sous le regard de Dieu.

)) Ils ont conquis la force physique et Font appliquée au progrès matériel ;

» Les voilà qui entrent dans la science sociale;

» Un développement nouveau de la conscience informée par V Evangile travaille nos; sociétés.

... Xoifs sommes à une heure solennelle. Un cycle se ferme et une pthase nouvelle va commencer. »

Evidemment, M, Naudet, s'est abandonné^ au théâtre de Pau, a ce qu'il a lui-môme appelé : <' l'ivresse du verbe ».

xu

UiN CATHOLICISME ACCEPTABLE

Chaque jour voit éclore une idée, ou plutôt une formule, dans limagination féconde de ceux que le Pape Léon XIII a si bien désig'nés du nom de « novateurs ».

Nous devons à M. l'abbé Gayraud l'existence d'une démocratie chrétienne et pourtant non confessîon7ielle.

A son tour, 31. l'abbé Garnier, le premier né des abbés démocrates, nous révèle le programme de catholiques d'un nouveau g-enre. Ce sont, d'après lui, des catholiques non confessionnels. (Le Peuple Français, A^ mai 1899.)

Les gens attardés qui s'en tiennent aux « routines vieillotes » s'étonneront peut-être de cet assemblage de mots dont le rapprochement heurte le bon sens ; les railleurs prétendront

l'\ CATHOLICISME ACCEPTABLE 3S7

qu'il s'agit des catholiques qui ne vont pas à confesse...

M. l'abbé Garnier a des vues plus hautes; nous allons essayer d'en pénétrer le mystère et, pour n'être pas accusés d'avoir mal présenté sa thèse, nous citerons ses propres paroles.

« Les catholiques non-confessionnels, dit-il, sont ceux qui agissent, électoralement et politiquement , comme les autres citoyens (?) qui mettent en avant le bien du pays en général, la iléfense de l'Ame Française, les améliorations ouvrières, agricoles, économiques, sociales et nationales. »

Cette définition paraîtra peut-être un peu vague au lecteur qui chercliait une idée aussi nouvelle que l'expression dont M. l'abbé Garnier se fait ainsi le créateur. Quel est, en effet, le catholique digne de ce nom qui ne prend pas la défense du bien du pays et ne réclame pas des « améliorations ouvrières, agricoles, économiques, sociales et nationales » ?

Les « catholiques non-confessionnels » de M. l'abbé Garnier ne sauraient s'en tenir là : leur titre doit signifier autre chose, et nous en trouvons la preuve dans les lignes qui suivent :

« Ceux-là, — ce sont les catholiques non-confessionnels, — ceux-là pensent que, si les francs-maçons ne se révèlent pas comme tels pour entraîner les populations à leur suite, les catholiques pourraient v mettre la même habi-

358 LN CATIIOLIGISJIE ACCEPTABLE

leto ; 7nais, sans dissimuler leurs convictions, ils veulent prouver (jue le patriotisme est une .deS^ premières revendications de leur religion... »

Il est diflicilc de saisir avec précisionla pensée de l'auteur, dans cette prose oij des idées contradictoires sont rendues plus confuses encore par l'allure incertaine de la phrase.

Comment des catholiques, a sans dissimuler leurs convictions », pourraient-ils entraîner les populations « avec la môme habileté » que les francs-maçons qui parviennent à ce résultat parce qu'ils « ne se révèlent pas comme tels ? /)

Voilà ce que M. l'alibé Garnier aurait sans doute quelque peine à expliquer.

Peut-être comprendrons-nous mieux, en étudiant la définition des catholiques queM. Garnier appelle « confessionnels » et qui seraient plus clairement désignés par le mot de cafholif/ues sans aucune épithète :

« Par confessionnels on entend ceux qui veulent ne se présenter que comme catholiques, n'agir que comme catholiques au point de vue politique; ceux qui ne font porter leurs revendications que sur les lois opposées h. la liberté religieuse et aux intérêts de la religion. »

Où donc M. l'abbé Garnier a-t-il rencontré des catholiques qui se soient placés^ dans l'action politique, sur un terrain aussi exclusivement religieux^ nous dirions même sur un terrain si ecclésiastique?

UN CATHOLICISME ACCEPTABLE 3o9

Tous les catholiques militants, à toutes les «'poques, ont uni aux revendications religieuses la défense des intérêts du pays et le souci des classes populaires.

Ces classilications impropres et défectueuses, ces appellations nouvelles et équivoques, ces épithètes quotidiennement accolées au beau nom de catholique, n'aboutissent en somme qu'à un résultat : troui)ler, diviser, jeter la confusion dans les esprits, paralyser les forces des défenseurs de l'Eglise ; tels des signaux multipliés et contradictoires réduiraient à liinpuissance une tlotte bien armée.

Cette manie des épithètes, ce besoin de faire chaque jour un plan de campagne, est à la fois le signe et la cause de notre alfaiblisscment. Qui sait si nous ne verrons pas un jour des prêtres non-confessionnels ?

C'est incontestablement le terme où doivent aboutir les tendances des « jeunes » de notre clergé, de ceux dont le cardinal Parocchi disait spirituellement qu'ils « raccourcissent leur soutane et allongent leur pantalon ».

Mais il est bon d'examiner de quel esprit procède cette tendance à tout séculariser.

L'idée do fonder des œuvres ayant un certain (Caractère religieux sans être co7ifesslon}ielles n'est pas particuUère aux démocrates chrétiens et aux partisans du « catholicisme américain », elle est aussi, elle est surtout protestante.

360 UN CATHOLICISME ACGEPTAIÎLE

Les protestants ont conçu, d'après ce programme, tout un plan de campagne qu'ils réalisent à la faveur du mouvement d'idées créé par l'affaire Dreyfus.

M. Wilfred Monod, pasteur à Rouen, a inauguré dans cette ville, en 1900, une « solidarité » — sorte de cercle populaire — conçue dans cet esprit de christianisme non confessionnel. Voici en quels termes M. Auguste Sabatier, doyen de la faculté de théologie protestante, définissait le caractère de l'œuvre :

« Elle veut être profondément chrétienne sans être confessionnelle; elle fait abstraction du dogme comme des liturgies. Sous la bannière où le Christ a inscrit ce commandement : « A-imez-vous les uns les autres », elle appelle, sans écarter personne, tous ceux qui veulent travailler au triomphe de la justice et au règne de l'amour, en particulier les membres de la Ligue des Droits de l'homme et les socialistes idéalistes de la nuance Jaurès. »

Ainsi, l'alliance des socialistes avec les protestants et les juifs, alliance commencée sur le terrain politique et social, à propos de l'agitation dreyfusiste, paraît devoir s'étendre au terrain religieux. Mais il ne faut pas se hâter de conclure à un retour du socialisme vers des idées plus spiritualistes et inconsciemment chrétiennes.

Quelques-uns des révolutionnaires présents à

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