LES EMPBBBUBS CHRÉTIENS. — CONSTANCE
autrefois appartenu à son frère. Sa tyrannie et ses cruautés finirent par soulever dans les Gaules une révolte formidable; Magnence, Franc d'origine, fut proclamé empereur à Autun, et Constant, qui s'enfuyait dans les Pyrénées, fut tué par un émissaire de l'usurpateur. Magnence se dirigea aussitôt vers l'Italie, défit et tua un autre usurpateur, Népotien, neveu de Constantin le Grand, qui ne régna que vingt-trois jours, et se prépara à faire la guerre à Constance, qui refusait de le reconnaître (350).
Sapor ou Chahpour II , roi des Perses, occupait Constance en Orient. Ce roi s'était débarrassé, à l'âge de seize ans, des Arabes, qui avaient envahi ses États pendant sa minorité ; plus tard il soutint en Arménie la fraction opposée au roi Chosroès, et imposa un tribut à ce prince (338) ; enfin il tourna ses armes contre les Romains, qu'il vainquit dans huit grandes batailles. Sapor persécutait violemment les chrétiens dans son royaume , sous prétexte qu'ils étaient amis des Romains; en renversant Tempire romain, il voulait renverser le christianisme lui-même. Vainqueur à Singare, en Mésopotamie (348), dans une grande bataille , il vint mettre le siège devant Nisibe, avec une armée innombrable de Perses et d'Indiens auxiliaires. Cette ville lui avait déjà résisté une première fois, en 339. Encouragée par saint Jacques, leur évêque, les habitants de Nisibe se préparèrent à une vigoureuse résistance. En vain Sapor mit en œuvre toutes ses machines, combla une partie du fossé, battit les murailles à coups de bélier, creusa des mines, et détourna le fleuve Mygdonius pour réduire les habitants par la soif; au bout de soixante-dix jours, il n'était pas plus avancé que le premier jour. Alors il imagina un moyen inusité. Il arrêta le fleuve au-dessus de la ville ^ • par nne digue entre deux montagnes, el, a\\-(\e^%o\xs>., \!v
166 EMPIIB AOMAIN.
éleva une seconde digue plus considérable encore. Quand Peau fut arrivée derrière la première, à une grande hauteur, il fit abattre subitement la digue ; Peau s'échappa avec une impétuosité terrible, et, battant les mitrailles de la ville, elle y fit une large brèche. Les Pe^ ses, remplis de joie, remirent l'assaut au lendemain^ parce que l'inondation les empêchait d'approcher. Mais, le lendemain, ils trouvèrent, à leur grande surprise^ que la brèche était réparée. Les habitants de Nisibe avaient travaillé avec une ardeur extraordinaire, pendant que saint Jacques priait dans son église. Sapor, s'avançant en personne, crut voir sur le rempart un homme qui avait tout l'extérieur d'un roi, et dont la pourpre et le diadème jetaient un éclat extraordinaire ; il pensa que c'était l'empereur Constance, et menaça de mort ceux qui lui avaient dit que ce prince était dans une autre partie de son empire. On l'assura que Constance était absent. Convaincu alor» que le ciel combattait pour ses ennemis, il lança une flèche en l'air, comme pour se ven* ger du Dieu qui prenait parti contre lui, et fit mourir plusieurs satrapes qui lui avaient promis un facile triomphe. .
Dieu sembla avoir accepté le défi de ce prince impie. Saint Éphrem, disciple de saint Jacques, se trouvait à Nisibe. Il pria saint Jacques d'aller sur le rempart, et de demander à Dieu la défaite des infidèles. Le vénérable vieillard monta sur le haut d'une tour, d'où il aperçut la plaine toute couverte d'hommes et d'animaux; le visage tourné vers l'ennemi , il fit à Dieu cette prière : « Seigneur, qui pouvez par les plus faibles moyens humilier l'orgueil de vos ennemis, confondez cette multitude par une armée de moucherons. » A peine avaitril achevé cette prière, qu'une effroyable multitude de moucberonSf comme on en voit quelquefois eu Orient, vint
LES BHPEBEURS CHBlÊTIBIfS. •— CONSTANCE. f67
toTtâtë fitit lèaf troupes de Sapor. Ces înâeefes pénétraient dans la trortipe des éléphants , dans les naseaux et les oreilles des chevaux et des bétes de somme, qui entraient en foreur, renversaient les cavaliers, rompaient h» rangs des escadrons et fuyaient , emportant toujours atec étfx létifs insaisissables ennemis. Sapor fut obligé dé S'avcmei' vaincu; il leva honteusement le siège au bortl de trois mois. Une invasion de Barbares le força en inémé temps de tourner ses armes d'un autre côté, et permit à Cionstance de diriger toutes ses forces contre Hagnencè (850).
Constance êml (^-361).
Constance avait en face de lui deux adversaires divisés entre eux : Magnence y qui était maître de presque tout ^Occident, et VétranUm, gouverneur de Pannonie^ que leâ légions avaient élevé à l'empire malgré lui, à la mort de Constant, quoiqu'il ne sût ni lire ni écrire. Constance vint tacilement à bout de Vétranion, dont il débaucha l6S légions^ et à qui il accorda une pension avec laquelle eet empereur de quelques mois alla vivre obscurément à Prose en Bitbynie (350). Magnence n'était pas aussi biàle à renverser. Vaincu à Murse, en Pannonie, après im combat long et furieux où son armée fut partie taillée en pièce ^ partie précipitée dans la Drave, il s'enfuit dans les Gaules jusqu'à Lyon. Battu de nouveau^ désespéré, abandonné de ses soldats^ il égorgea tout ce qu'il avait d'amis et de parents, tua sa propre mère et se tua ensuite lui-même. On eût dit que les plus mauvais temps de l'empire païen étaient revenus (353).
Constance, maître de tout l'empire, faisait triompher avec lui l'arianisme; une violente persécution éclata contre les catholiques ; saint Âtbanase îvxl ^nco^^ wsl^
16S £MP»£ BOMAIN.
fois obligé d'abandonner son siège, et prit le chemin de l'exil; le pape Libère, parce qu'il ne voulut souscrire ni à la condamnation d'Âthanase, ni aux formules de foi proposées par les ariens, fut lui-même exilé, et Constance fit sacrer un anti-pape èvéque de Rome (1). L'exil de Libère dura deux ans. Fort contre les pasteurs de l'Église, Constance se sentait impuissant contre les ennemis extérieurs. Pour alléger le fardeau trop lourd pour^ ses faibles épaules, il proclama césar Gallus j frère de Julien. Gallus fut envoyé contre les Perses, qui avaient recommencé les hostilités : il les vainquit .(351) et gouverna rOrient au nom de Constance, mais, cédant aux conseils de sa femme, qui était fille de Constance, il affecta bientôt Tindépendance , prit le titre d'auguste, et mit à mort les officiers envoyés par l'empereur. Constance rappela alors à une entrevue, et le fit tuer à Poliy en Istrie (354). Julien fut épargné, à cause de sa jeunesse. Constance se contenta de le réléguer d'abord loin de la cour, puis, rassuré par le penchant que le jeune prince montrait pour la philosophie, il lui permit d'étudier à Constantinople et à Athènes, où saint Basile, son condisciple, prévit son impiété future ; enfin il le rappela à Milan, le fit césar, lui donna sa sœur en mariage et lui confia le gouvernement des Gaules, où il devait combattre les Francs et les Allemands , qui s'étaient établis dans tout le pays arrosé par la Meuse (357). Constance se chargea de la guerre contre les Perses, et n'éprouva guère que des défaites. Julien fut plus heureux. Il rétablit l'ordre dans les provinces et la discipline dans les armées; il repoussa les Francs et les Al-
(1) La critique liistorique la plus saine rejette la prétendue cliute du pape Libère, dont la fermeté et le courage ne se dénnentirent pas plus que la foi. Voir, dans notre Uist. pop, des PapeSf saint Sylvesfn et l'arianisme.
JUUEN L*APOSTAT. tC9
lemands au delà du Rhin , et les contraignit à demander la paix. Vainqueur des Barbares, aimé de Tarmée, dont il partageait les fatigues, et des peuples, dont il avait diminué les charges, il devait nécessairement exciter la jalousie de Constance. L'empereur, qui était malheureux en Orient, lui envoya l'ordre de faire marcher une partie de ses légions contre les Perses; mais les soldats de Julien, dévoués à leur général, refusèrent de le quitter; ils se mutinèrent, et le proclamèrent empereur à Lutèce (Paris), dont Julien faisait son séjour de prédilection. Julien accepta, après quelques semblants de résistance; c'était pour obéir, dit-il, à la volonté de Jupiter, qui lui était apparu en songe. Dès lors il abjurait le christianisme , qu'il n'avait jamais professé de bonne foi; son hypocrisie religieuse cessait pour faire place à l'hypocrisie politique (361).
Constance, en apprenant la révolte de Julien, se hâta de conclure la paix avec les Perses et se mit en devoir de marcher contre l'usurpateur, qui voulut entrer en négociation, mais qui ne fut pas écouté. La guerre civile allait éclater, lorsque la mort surprit Constance à Mopsucrène , en Cilicie. Il désigna Julien pour son successeur, et l'Apostat devint seul maître de Tempire, sans avoir eu une seule bataille à livrer.
Jolien TApostat (36I-3S3).
Julien (Flavius Claudius Julianus), fils de Jules Constance, frère du grand Constantin, avait été lié avec saint Grégoire de Naziance et avec saint Basile , et il avait, dans sa jeunSsse , affecté un grand zèle pour la religion ; mais, possédé d'un immense orgueil, doué d'une imagination bizarre qu'il ne sut pas réprimer, et d'un caractère porté aux plus extravagantes suçeTç^WWows» ^ *^ ^^
170 BM1»TB^ ROMAIN.
laissa circonvenir par les ennemis du nom chrétien, par des magiciens et des philosophes, qui firent briller à ses yeux la gloire de restaurer l'antique religion de l'empire. L'orgueil le conduisit à l'apostasie, l'apostasie en fit un fanatique, et le fanatisme l'entratna dans la persécution. Restaurer le paganisme , anéantir le christianisme, tel fut le double but qu'il poursuivit; persuadé d'ailleurs de l'inutilité des persécutions sanglantes, dont une expérience de trois siècles avait démontré l'impuissance, il rejeta les tortures et se proposa d'étouffer la religion du Galiléen , c'est ainsi qu'il appelait Notre-Seignetir Jésus-Christ, dans un cercle savant de restrictions et de difficultés , en même temps qu'il employait tous les moyens possibles de séduction, l'or, les honneurs et les plaisirs. Restaurer le paganisme et le réformer pour le mettre en état de supporter là comparaison avec le christianisme, n'était pas chose facile. La restauration ne pouvait se faire sans bouleverser tous les intérêts, la réforme était impossible. Aussitôt que la mort de Constance lui eut assuré l'empire, Julien lança un premier édit de tolérance , qui mit fin à l'exil des évoques catholiques , mais qui rétablissait en même temps le culte des idoles et les dignités de sacrificateurs, d'aruspices et d'augures dans toutes les villes. Tous les temples détruits»par Constantin devaient être relevés de leurs ruines et dotés de leurs anciens revenus; les chrétiens étaient tenus de restaurer à leurs frais ceux qu'ils avaient eux-mêmes abattus, et de leur rendre toutes les dotations que Constantin avaient attribuées aux églises. Marc, évoque d'Aréthuse , trop pauvre pour restituer la valeur d'un temple qu'il avait renversé quelques années auparavant, fut saisi en vertu de la loi romaine qui livrait au créancier le débiteur insolvable ; le saint vieillard fat battu de verges, ot\\\xv atta^Yi^i VxW^V^^ ou le
JUMBlf l'apostat. 171
frotta de iipel et on le suspendit nu dans un filet où il fut exposé , sous les rayons d'un soleil ardent , à la piqûre des mouches. C'était Marc qui avait autrefois dérobé Julien enfant au massacre de sa famille et aux fureurs de Constance ; telle ^(ait la reconnaissance de l'Apostat.
L-édit de Julien transforma tout à coup la cour impériale. On vit aussitôt accourir, dit saint Cbrysostôme, de toutes les parties du monde , les magiciens, les enchanteurs, les devins, les augures et tous ceux qui faisaient métier d'imposture et d'illusion, de sorte que le palais se trouvait plein de gens sans honneur et de vagabonds, Ceux qui depuis longtemps étaient réduits à la dernière misère , ceux qui, pour leurs sorcelleries et leurs maléfices, avaient langui dans les prisons et dans les mines, ceux qui traînaient à peine une misérable vie dans les emplois les plus vils et les plus honteux, tous ces gens, érigés en prêtres et en pontifes , se trouvaient en un instant comblés d'honneurs. L'empereur, laissant là les généraux et les magistrats, ne daignant pas seulement leur parler, menait avec lui, par toute la ville, des jeunes gens perdus de débauche et des courtisanes. Le cheval de l'empereur et ses gardes ne le suivaient que de fort loin, pendant que cette vile multitude environnait sa personne, et paraissait avec le premier rang d'honneur au milieu des places publiques , disant et faisant tout ce qu'on pouvait attendre de gens de cette profession. C'était là la qour de Julien.
L'édit de tolérance n'avait eu pour but que de fomenter les divisions entre les catholiques et les ariens, de les affaiblir les uns par les autres et de les écraser enfin tous sous le mépris public. Julien ne laissait aux chrétiens qu'une apparence de liberté , car il prodiguait toutes les faveurs aux païens , tandis que les chrétiens n'éprouvaient de sa part que dédains, vexatvou^ ei dvv-
172 EMPIBB HOHAIN.
grâces. Il ôta aux ecclésiastiques tous leurs privilèges, afin d'avilir le clergé; il supprima les pensions destinées à la subsistance des clercs et des vierges consacrées à Dieu : « Leur admirable loi, disait-il, leur enjoint de renoncer aux biens de la terre , afin d'arriver au royaume des cieux; et nous, voulant gracieusement leur faciliter le voyage, nous ordonnons qu'ils soient soulagés du poids de leurs biens. » Il ne connaissait que ces cruelles plaisanteries lorsqu'il s'agissait de rendre justice aux chrétiens. Quand ceux-ci osaient se plaindre, il disait : a La vocation d'un chrétien n'estr-elle pas de souffrir? » Poursuivant son système de sourde et hypocrite persécution, il publia un autre édit pour défendre aux professeurs chrétiens d'enseigner, et aux enfants chrétiens d'étudier la littérature grecque et latine : a Ou n'expliquez point, disait-il aux chrétiens, les écrivains profanes, si vous condamnez leurs doctrines ; ou, si vous les expliquez, approuvez leurs sentiments. Vous croyez qu'Homère , Hésiode et leurs semblables sont dans l'erreur ; allez expliquer Mathieu et Luc dans les églises des Galiléens. » Ainsi, après avoir enlevé aux chrétiens l'accès aux honneurs, après les avoir dépouillés des biens destinés aux églises, aux vierges et aux pauvres, l'Apostat voulait leur enlever l'étude des lettres, afin de les rendre de plus en plus méprisables. Mais les maîtres chrétiens, privés des chaires d'éloquence et de belleslettres , surent échapper aux tyranniques prescriptions de Julien, en composant, sur des' thèmes de morale et de théologie, et sur des sujets tirés de l'histoire sainte, des hymnes, des idylles, des élégies, des odes et des tragédies. Julien avait espéré anéantir la littérature chrétienne , il lui fit prendre un nouvel essor ; les cheffrd'œuvre d'éloquence et de poésie se multiplièrent, et J'édit de proscription aurait subsisté , c\uc les chrétiens
JULIEN l'apostat. 173
n'auraient pas pour cela manqué de sublimes modèles à étudier.
L'Apostat imagina enfin de donner aux saintes Écritures un démenti qui devait, selon lui, achever de détruire le christianisme ; il résolut de rebâtir le temple de Jérusalem. Voici comment un historien païen , Ammien-Marcellin, raconte l'issue de cette entreprise : c Julien, pour éterniser la gloire de son règne par une œuvre magnifique, résolut de rétablir à grands frais le fameux temple de Jérusalem, qui avait été pris et détruit par Titus Yespasianus. Il confia la conduite des travaux à Alypius. Pendant que celui-ci les dirigeait avec la plus grande sollicitude, d'effrayants tourbillons de feu, qui s'élançaient continuellement des cavités contiguês aux fondements, brûlèrent les ouvriers et rendirent cet endroit inabordable. La persistance de ce phénomène destructeur força d'abandonner l'entreprise. » Le récit de l'historien païen ne peut être suspect. On a l'aveu de Julien lui-môme, dans une de ses lettres. Les historiens chrétiens , et parmi eux saint Grégoire de Nazianze, donnent plus de détails. Saint Cyrille était évéque de Jérusalem. A la vue du grand nombre de païens et de Juifs accourus pour rebâtir le temple, et de l'empressement qu'ils y mettaient, les chrétiens s'alarmèrent, mais Cyrille affirma tranquillement que tous ces efforts tourneraient à la confusion des ennemis de Jésus-Christ. On avait assemblé une quantité prodigieuse.de matériaux; on travaillait jour et nuit à nettoyer l'emplacement de l'ancien temple et à démolir les vieux fondements. Quand cette démolition fut achevée, et qu'on eut accompli dans sa dernière rigueur la parole de Jésus-Christ, qu'il ne resterait pas pierre si^r pierre , Dieu se montra à son tour. La nuit qui précéda le jour où, les fondements étant déjà tout prêts, l'on devait commencer l'ouvrage , un grand
174 BMPIBB BOMAIN.
tremblement de terre jeta à des distances considérables les pierres qui étaient dans les fondements et renversa même la plupart des édifices d'alentour. Les galeries publiques où s'étaient retirés un grand nombre de Juifs poup veiller aux ouvrages, tombèrent avec fracas et ensevelirent sous leurs ruines toutes les personnes qui s'y trouvèrent. Des tourbillons de veqt emportèrent le sablOt la chaux et les autres matériaux. Le feu consuma les outils qu'on avait serrés dans un édifice souterrain, «a bas du temple. Le jour venu, comme les Juifs étaient accourus pour voir le désastre de la nuit, il sortit de ce bâtiment un torrent de feu qui s'étendit par le milieu de la place et qui continua de courir çà et là après avoir brûlé et tué les Juifs qui s'y rencontrèrent. Ce feu recommença plusieurs fois pendant la journée. La nuit suivante y ils virent sur leurs habits des croix lumineuses qu'ils ne pouvaient effacer, il parut aussi une croix lumineuse dans le ciel. Les Juifs s'obstinèrent pourtant à recommencer le travail; le feu les repoussa toujours. Eo apprenant ces prodiges, Julien ordonna de discontinuer les travaux. Le Galiléen venait de remporter sur lui une première victoire.
Enfin, à la gloire de restaurer le paganisme et d'anéantir le christianisme, Julien voulut joindre celle des armes. Il prétendait, comme un autre Alexandre, porter ses armes victorieuses jusque dans l'Inde. La guerre contre les Perses lui parut une magnifique occasion. Sapor, depuis la mort de Constance, avait pénétré jusqu'en Syrie. Julien le repoussa au delà de l'Euphrate, s'empara de la Mésopotamie, passa le Tigre et prit Ctésiphon. Les païens triomphaient de ces rapides victoires. Libanius, fameux rhéteur de ce temps, rencontrant à Antioche^un chrétien de sa connaissance : « Eh bien! }m dit-il, que fait maintenant le fils du charpentier? —
JULIBN l'àPOSTÀT. 175
Un cercueil pour Julien,» répliqua le chrétien. Enef-' fet l'imprudence de Julien changea bientôt les succès en revers. La flotte, qui l'avait suivi par l'Ëuphrate, avait pu passer dans le Tigre au moyen d'un ancien canal que l'empereur fit déboucher et nettoyer. Mais le roi d'Arménie, qui était chrétien, l'abandonna tout à coup, et un faux transfuge lui persuada que la flotte ne pourrait jamais vaincre la rapidité du Tigre; quil valait mieux la brûler et s'avancer vers l'Orient dans le pays ennemi. Julien se laissa prendre à ce perfide conseil, et prit la route qu'on lui avait indiquée. Mais les vivres manquèrent bientôt; les Perses avaient eux-mêmes tout ravagé, et les Romains se trouvèrent engagés dans un désert aride et brûlant. Sapor crut pouvoir alors les attaquer, et fut vaincu. La faim était plus terrible que les Perses; il fallut songer à la retraite. Le 26 juin 363, Julien voit son arrière-garde brusquement attaquée par l'armée de Sapor ; il y vole sans prendre le temps de mettre sa cuirasse. Pendant qu'il donne des ordres et qu'il parcourt le champ de bataille , un dard , lancé par un cavalier inconnu , lui perça les côtes et pénétra dans le foie. Théodoret (i) dit qu'en cet instant Julien , portant la main à sa blessure , l'emplit de sang qu'il lança vers le ciel en disant: «Tu as vaincu, Galiléen!» Les auteurs païens disent, au contraire, que l'Apostat mourut en s'entretenant avec ses amis de l'immortalité promise à l'âme du .juste. Il n'avait que trente-deux ans , et n'avait régné que vingt et un mois (363). Avec lui finit la seconde famille flavienne, dont Constance Chlore était la tige.
On a jugé bien diversement Julien , qui présentait en lui un mélange bizarre des qualités et des défauts les
(1) Évoque de Cyr, en Syrie, contemporaiu de JuVleu VK^^^VaX.
170 KMPIRE BOMAIN.
plus divers. Il affectait une simplicilô antique et toutes les vertus, même le cynisme d'un rigide stoïcien, mais il ne craignait pas de s'entourer d'hommes perdus de vices; il affichait la clémence et la tolérance, et il persécutait ou laissait persécuter, môme jusqu'au sang, les chrétiens les plus vertueux. On le vit clément en une circonstance : il se contenta de se venger des habitants d'Antioche , qui l'avaient insulté, en écrivant contre eux une satire, le Misopogon (1), mais la vanité du sophiste y trouvait sans doute son compte. Une seule chose explique ce caractère singulier : l'orgueil ; un seul mot convient pour le peindre : l'hypocrisie. Les ennemis du christianisme , anciens et modernes , en ont fait un grand homme; l'histoire ne peut que conserver le jugement de ses contemporains et de la postérité , qui a rendu le surnom d'Apostat inséparable de son nom.
Jovien (363-364).
Julien n'avait pas voulu désigner son successeur ; l'armée proclama Jovien (Flavius Claudius Jovianus), capitaine des gardes , qui s'était distingué par son attachement à la foi chrétienne. Avant d'accepter, Jovien déclara qu'il ne consentirait jamais à commander à des idolâtres ; l'armée entière répondit d'une voix unanime qu'elle était chrétienne. Le nouvel empereur fut obligé de se soumettre à de pénibles sacrifices . pour sauver l'armée et l'empire : il abandonna à Sapor la suprématie sur l'Arménie et l'Ibéric, renonça aux cinq provinces situées au delà dii Tigre, et livra plusieurs places fortes, entre autres Nisibc et Singare. Il s'appliqua ensuite à réparer les maux causés par le paganisme de Julien , se montra le ferme défenseur de l'orthodoxie , et l'on com-
0) Venuemi de la barbe.
LES EMP£aBUi\S CflRETIENS. — YÀLENlIiSIEN. 177
racnçait à espérer un règne heureux, lorsqu'il mourut en Bithynîe, avant d'avoir fait son entrée à Constantinople, étouffé par la vapeur du charbon qu'on avait allumé dans sa chambre pour la chauffer (février 364).
Yalenttaien I*' et Valens (364-375).
Après la mort de Jovien, l'armée proclama ValentimsN, fils de Gratien, comte d'Afrique, et né à Gibales, en Pannonie. Valentinien avait servi avec distinction dans les Gaules et contre les Perses, et il avait encouru la disgrâce de Julien, à cause de son zèle pour le christianisme. Un jour que l'Apostat entrait dans un temple d'idoles , précédé de Valentinien , alors capitaine de ses purdes, le prêtre ayant jeté de l'eau lustrale sur l'empereur et sur sa suite, il en tomba quelques gouttes sur les habits de Valentinien. Celui-ci , saisi d'indignation , déchira l'endroit que l'eau avait mouillé, et, sous les yeux de Julien , il donna un soufflet au ministre païen. Cette action, qui témoignait plus de sa foi que de sa modération, lui valut l'exil; elle pouvait faire présager ce que serait son règne , favorable à l'orthodoxie, mais marqué par des actes d'une sévérité qui dégénérait souvent en cruauté. On dit que cet empereur avait dans des cages , près de sa chambre à coucher, deux ourses qui dévoraient les condamnés. Peu de jours après son arrivée à Constantinople, sur la demande de l'armée qui le pressait de se choisir un collègue, il s'associa son frère Va- UENS, qui avait aussi de belles qualités, des mœurs pures, mais qui ignorait l'art du gouvernement, qui était lent et paresseux, et qui ne montra d'énergie que pour soutenir l'arianisme, qu'il avait embrassé : « Prince, avait dit à Valentinien un de ses conseillers , qu'il consultait sur le choix à faire, si vous aimeiNO\xe \^\sS\^^
178 EMPIRI EOMÀIN.
VOUS avez un frère; si vous aimez l'État, cherchez le plus digne. » Valentinien eut tort de ne pas suivre ce courageux avis.
Les deux frères se partagèrent l'empire : Valens resta en Orient, Valentinien se chargea de l'Occident, et fixa sa résidence tantôt à Trêves, tantôt à Milan, afin d'être plus à même de veiller sur les frontières. Les différentes tribus germaines les attaquaient de tous les côtés à la fois. Les Saxons ravageaient les côtes de la Grande-Bretagne et du nord de la Gaule; les Francs, les Allemands , les Burgondes ou Bourguignons avaient passé le Rhin et pénétré dans la Gaule centrale; les Ma^ comans et les Quades attaquaient la Pannonie. Valentinien eut l'habileté de semer la division parmi les Barbares; il opposa les Burgondes aux Allemands, vainquit les ennemis près de Salzbach (368), releva les fortifications qui gardaient les passages du Rhin, imposa la paix aux Allemands , et entra en triomphe à Trêves avec son fils Gratien, pendant que le comte Théodose, père de Théodose le Grand, délivrait les Bretons du pillage des Pietés, et réprimait en Afrique la révolte du Maure Firmus. L'empire respirait sous cette administration vigoureuse; une nouvelle invasion des Quades en Illyrie fut repoussée victorieusement par Valentinien lui-même; mais ces nouvelles victoires amenèrent sa mort. Les Quades vaincus lui envoyèrent les principaux d'entre eux pour demander grâce. Choqué de la mauvaise mine de ces ambassadeurs , il s'écria qu'il était vraiment mal- , heureux d'avoir à traiter avec de pareilles gens ; puis il parla avec tant d'emportement et de colère, qu'il se rompit un vaisseau dans la poitrine, et tomba demimort , jetant le sang par la bouche. Il expira au bout de quelques heures, laissant, pour lui succéder, son fils Gmatieh, associé à l'empire depuis 367, et qui s'associa
LES EMPEBEUBS GHBÉTIBNS. — YALENS. 179
son jeune frère Valentinien II , alors âgé de quatre ans seulement (375).
Valens, Yalentinien II et Gratien (876^378).
Valens avait eu, dès la deuxième année de son règne, ^ combattre la révolte de Procope, cousin de Julien. Effrayé un moment des succès de ce compétiteur à l'empire, il voulait abdiquer ; ses ministres l'encouragèrent à résister; Procope fut vaincu et décapité (366). Valens se mit ensuite à persécuter les magiciens ou ceux qui les consultaient, età favoriser l'arianisme ; saint Athanase fut exïcoTe une fois exilé, et les autres évéques catholiques fiirent presque tous chassés de leurs sièges. Une invasion des Visigoths (Goths de l'Ouest) dans la Mésie le força de se mettre à la tète de ses troupes ; il les défit, et conclut avec eux un traité à la suite duquel ils embrassèrent en grande partie l'arianisme, grâce au zèle de l'évoque Ulphilas, qui traduisit la Bible en langue gothique (369).
Mais un nouveau danger s'approchait. L'année même où mourut Yalentinien , commença la grande invasion des JBarbares. Les Huns, nation mongole ou tartare, qui s'étaient emparés de la Chine au second siècle avant l'ère Ghrétienne , en avaient été chassés vers la fin du premier siècle après Jésus-Christ ; ils parcoururent toute l'Asie depuis les frontières de la Chine jusqu'aux monts Ourals, chassant devant eux d'autres tribus. En 375, ils franchirent les monts et arrivèrent sûr les bords du Volga. Les Alains, qui étaient établis dans ces contrées, furent vaincus, et forcés de les suivre dans leur marche vers l'Occident. Les Huns se Jetèrent ensuite sur l'empire des Goths , qui s'étendait alors de la Theiss au Don et de la Baltique à la mer Noire, partagé entre le^ tto\&
180 EUPIBE BOMAIN.
grandes factions gothiques, les Ostrogoths (Goths de TEst) à rOrient, les Visigoths en Dacie, et lesGépides au Nord. Les Ostrogoths vaincus, les Visigoths se sentirent incapables de résister, et ils demandèrent à Valens la permission de passer le Danube et de s'établir dans la Thrace et dans laMésie, comme sujets de Pempire. Valons, flatté dans son orgueil, eut Timprudence d'accueillir cette nation, qui comptait deux cent mille combattants (37G). Les Visigoths ne restèrent pas longtemps tranquilles; irrités des exactions des gouverneurs romains qui leur vendaient des vivres à des prix trop élevés, ils prirent les armes et se mirent à dévaster le pays. Valens, attaqué par Fritigern, leur chef, essuya près d'Andrinople une défaite plus désastreuse que celle de Cannes; les deux tiers de son armée périrent; lui-môme, blessé d'une flèche, se retira dans une cabane où les vainqueurs mirent le feu, et il périt au milieu des flammes (9 août 378). Les Barbares s'avancèrent jusqu'aux portes de Gonstantinoplc, qui ne fut sauvée que par quelques troupes de Sarrasins appelés d'Asie. Gratien, occupé dans une guerre contre les Allemands, qu'il battit près de Golmar, n'avait pu venir au secours de Valens ; devenu seul maître de l'empire, car son jeune frère n'était empereur que de nom , il se hâta de confier une partie du fardeau à TiiioDOSE, qui fut chargé de la défense de l'Orient (379).
S lU. — Théodose le Grand et ses collègues (379-395). Théodose, Gratien et Valentinien II (370-383).
Théodose, flls du comte Théodosc, vainqueur des
Pietés et du Maure Firmus, et victime de Valens, qui
J'nvnit fait mourir parce qu'xAWo \)TW\eUm\ îvuuonçait
LBS EMPEBEUBS CHRÉTIENS. — THÉODOSE. 181
que l'empire passerait à un homme dont le nom commençait par Théody s'était retiré dans l'Espagne , sa patrie, après la mort de son père (376). Gratien le mit à la tête de l'armée contre les Goths, après la défaite de Valens. Théodose accourut; il refit une armée, releva le courage des soldats, en leur fournissant l'occasion de livrer de petits combats où l'avantage devait nécessairement leur rester. En même temps il avait soin de ne laisser tomber au pouvoir de l'ennemi aucune place forte ; la défection de plusieurs de celles que les Visigoihs possédaient augmenta ses forces, et il parvint ainsi, sans avoir eu besoin de livrer une grande bataille, à amener l'ennemi à traiter. Il accorda aux Visigoths ce qu'ils avaient d'abord demandé, en les établissant dans la Thrace et dans la Mésie ; mais il leur imposa la charge de défendre le passage du Danube et de lui fournir quarante mille hommes de troupes. Ces mesures, nécessaires peut-être, pouvaient réussir avec un empereur aussi énergique que lui : on ne vit que trop, sous ses faibles successeurs, que les plus belles provinces de Tempire étaient ainsi ouvertes à l'invasion (382).
Gratien eût pu, en Occident, acquérir une gloire égale à celle de Théodose ; il avait vaincu les Allemands et montré qu'il était digne de régner ; mais il s'abandonna tout à coup à l'oisiveté, passa tout son temps à la chasse, et, ce qui combla le mécontentement des soldats, il fit enlever du sénat la statue de la Victoire , seule divinité païenne qu'on eût jusque là respectée. L'esprit superstitieux de l'armée fut frappé de ce fait; Maxime, général qui commandait en Bretagne , profita de cette circonstance pour se faire proclamer empereur; Gratien, qui voulut marcher contre lui, fut abandonné, et tué à Lyon par les ordres de l'usurpateur (25 août 383).
Tt)é(M)ose e( Yalentinieu 11 (ass-a^:)).
Maxime fut d'abord reconnu par Théodose etparW lentinieii II, cl resta maître de la préfecture des Gaules (Gaule, E.spçignc, Grande-Bretagne). Mais son ambition voulait davantage. Justine, mère de Vîilentinien , ayant excité des troubles en Italie par son zèle pour Tarianisnuî, Maxime crut l'occasion favorable; il passa les Alpes, et força le jeune Valentinien à s'enfuir à Thessalonique, auprès (le Théodose (3S7). Théodose, qui s'était déjà hautement prononcé contre les ariens, hésita quelque temps à soutenir la cause d'un prince qui leur était favorable. \\ se décida lorsque Valentinien eut al)juré Tgrianisme, et qu'il eut appris que Maxime soulevait contre lui toute l'Italie par hi dureté de son gouvernement. 11 marcha donc contre l'usurpateur, et le défit à Sisoia, sur la Save. Maxime , livré quelque temps après par ses propres soldats , fut mis ii mort à Aquilée, malgré la répugnance qu'é[)rouvait Théodose à accoipplir cet aclc de rigueur (388). Le généreux vainqueur ne garda rien de sa conquête, qu'il abandonnai Valentinien. ^ais, pqur affermir le pouvoir du jjeune prince, à qui il avait donné sa sœur en mariage, il demeura trois ans dans les provinces de rOccidenl.
C'est vers ce temps qu'arrivèrent deux faits également honorables pour Théodosc, quoique par des motifs différents. Le premier précéda son expédition contre Maxime, le second est postérieur de deux ans au premier. Un jour, les habitants d'Antioche, oubliant les bienfaits dont ce prince avait comblé leur ville, se soulevèrent conlre un nouvel impôt qu'on venait d'établir, et, dans leur emportement, les séditieux allèrent jusqu'à outrager et briser les statues de l'empereur, celles de i'i/ïî/^éralrice et du père de Théodose. Les magistrats
LKS BMPEBEUBS CBBETIEMS. — THÉODOSE. 183
punirent sévèrement les principaux chefs de la sédition ; mais Théodose , irrité , envoya deux commissaires spéciaux avec ordre de condamner à mort tous les coupables, d'ôter à Antiocbe tous ses privilèges, et de réduire à la condition d'un simple village cette superbe capitale de l'Orient. L'arrivée des commissaires répandit la consternation dans la ville; ce n'étaient que pleurs, que plaintes et lamentations. Les coupables allaient être exécutés, lorsque les évéques des villes voisines et les solitaires, qui étaient accourus à Antioche, obtinrent, à force de prières, que le supplice fût différé. Flavien, évoque d' Antioche, était parti pour Constantinople, tandis que le prêtre Jean, que l'on surnomma plus tard Chrysostome, restait pour consoler et encourager le peuple. Dès que Flavien parut devant l'empereur, il se tint éloigné dans un morne silence et les yeux baissés. Théodose, touché de la douleur de ce vénérable vieillard, s'approcha de lui et se mit à rappeler tout ce qu'il avait fait pour Antioche et comment cette ville avait reconnu ses bienfaits. Flavien ne dissimula ni la noirceur du crime , ni la justice de la punition , mais il releva d'une iqanière touchante les avantages de la clémence et de Poublides injures. «Ona renversé vos statues, dit-il, mais il vous est facile d'en ériger de plus précieuses dans le cœur de vos sujets, et d'avoir autant de statues qu'il y aura d'hommes sur la terre. On avait jeté des pierres à l'image de Constantin ; ses courtisans l'excitèrent à la vengeance. Portant la main à la tête, il leur dit en souriant : Rassurez-vous, je ne suis point blessé! On a oublié les victoires de cet empereur, majs on n'oubliera jamais cette parole. » Théodose, vaincu, s'écria, en mêlant ses larmes h celles du saint vieillard, qu'il pardonnait à l'exemple de Jésus-Christ priant pour ses bourreaux, et Antiocbe fut sauvée (388) .
184 EMPIBE fiOMÀlN.
La religion ne n^iissit pas aussi bien, dans la seconde circonstance, à prévenir une autre catastrophe, mais elle en adoucit les suites et en prévint peut-être de plus nombreuses en usant de toute la sévérité de sa discipline à l'égard du coupable. En 390, pendant que Théodose était en Italie, la ville de Thessalonique se mutina comme celle d'Antioche, et la multitude se porta aux plus horribles excès. Théodose , excité par ses courtisans , ordonna une vengeance éclatante. Pendant que le peuple était assemblé pour regarder les jeux du cirque, un ordre fut donné aux soldats, et ceux-ci, pendant trois heures, massacrèrent tout ce qu'ils rencontrèrent devant eux , sans distinction de citoyen ou d'étranger, d'âge ou de sexe, de crime ou d'innocence. La nouvelle de ce massacre étant arrivée à Milan , où Théodose devait se rendre quelque jours après, saint Ambroise, alors évoque de cette ville, écrivit aussitôt une lettre h l'empereur pour lui rappeler son emportement et lui représenter la grandeur de sa faute : « Je n'ose, lui dit-il, offrir le sacrifice, si vous y assistez. » Théodose voulut cependant se présenter à l'église, selon sa coutume. Ambroise alla au-devant de lui jusqu'à la porte : « Comment, lui dit-il, pourrez-vous élever vers le Seigneur des mains qui dégouttent encore du sang injustement répandu? Retirezvous d'ici, et n'aggravez pas votre crime par un autre. » Théodose voulait s'excuser en alléguant l'exemple de David. « Puisque vous l'avez imité dans son péché, répliqua saint Ambroise, imitez-le aussi dans sa pénitence. » Théodose se soumit. Il se relira dans son palais et pleura son péché. Huit mois s'étaient passés; la fête de Noël approchait , et l'empereur s'affligeait h la pensée de ne pouvoir la célébrer avec les chrétiens. Il vint supplier Ambroise de lever l'excommunication portée contre Jui: a Mais, dit Ambroise , quelle ç<Sw\le\\ç.e avez- vous
LES EMPBBEUBS CHBETIEISS. — THÉODOSE. 185
donc faite après un tel .péché? — C'est à vous , dit l'empereur, à m'apprenclre ce que je dois faire, et à moi de l'exécuter. » Saint Ambroise , lui faisant remarquer que la colère avait été l'occasion de sa faute , lui dit qu'il devait pour toujours imposer un frein à cette passion, et ordonner par une loi que les sentences de mort et de confiscation n'auraient leur effet qu'au bout de trente jours, pour laisser à la raison le temps de revenir et de réformer un jugement trop précipité. Théodose fit la loi, et la signa de sa propre main. Cet exemple de soumission, loin d'abaisser Théodose aux yeux de ses sujets, ne fit que le relever dans leur estime : en sachant se vaincre lui-même , il se montrait plus grand qu'à la tête de ses armées (390).
Quand l'Occident fut entièrement pacifié, il quitta Valentinien, à qui il donna pour principal ministre le Franc Arbogasie^ qui s'était distingué à son service dans la guerre contre Maxime , et qui avait délivré la Gaule des Germains. Arbogaste remplit de Barbares tous les of- IBces civils et militaires, et devint bientôt insupportable à Valentinien. à qui cette espèce de tutelle ne pouvait que déplaire; mais, comme le jeune empereur songeait à retirer à son ipinistre tous ses emplois , on le trouva mort dans son lit. Arbogaste s'en était débarrassé (392),
Théodose, seul empereur (392-395).
Arbogaste n'osa pas se revêtir lui-même de la pourpre impériale; il la jeta sur les épaules d'un de ses secrétaires, le rhéteur Evgène, Arbogaste était païen, Eugène était chrétien, mais tous deux étaient avant tout ambitieux. Arbogaste essaya de rallier à sa cause ce qui restait encore de païens ; il souleva ainsi contre lui tous les chrétiens, qui firent des vœux pour le triomi^lie dft
Tliéodoso. Celui-ci fit de grands préparatifs, traversa toute nilyrie, et arriva aux Alpes, dont.il força les passages. En descendant ces montagnes, il rencontra Tarmée des rebelles , beaucoup plus nombreuse que la sienne. Dans Tune envoyait l'image d'Hercule; dans Tautre brillait l'étendard de la croix; le paganisme se rencontrait encore une fois avec le christianisme pour être définitivement vaincu. La bataille se donna prés d'AqUilée. Le premier jour, les troupes de Théodose eurent du dessous, et les ennemis passèrent la nuit suivante dans la joie et la débauche. Théodose la passa en prières, et reçut dans une vision l'assurance de la victoire. Au point du jour, il prend sa cuirasse et son bouclier, et s'armant du signe de la croix, il le donne pour signal à ses soldats. A peine est-on à la portée du trait, que le ciel se déclare pour sa cause. Il s'élève d'affreux tourbillon^ qui rompent les rangs des ennemis. Les traits qu'ils lancent retournent sur eux-mômes , ceux de l'armée de Théodose reçoivent du vent une nouvelle force. Les soldats d'Eugène, aveuglés par la poussière, et vivement pressés par ceux de Théodose , fuient et se précipitent dans une rivière voisine. Arbogaste, voyant tout perdu, s'abandonne au désespoir et se tue de deux coups d*épée. Eugène , saisi par ses propres soldats , est traîné aux pieds du vainqueur, d'où il est bientôt arraché pour subir le dernier supplice. Les vaincus eux-mêmes célèbrent par des cris de joie leur défaite; ils obtiennent leur pardon, et les deux armées réunies acclament théodose comme l'empereur chéri du ciel et digne de régner seul surtout Tempire (394). Théodose ne survécut que quelques mois à cette dernière victoire ; il mourut à Milan, entre les bras de saint Ambroise.
Pendant tout son règne, ce prince fit les plus grands efforts pour amener le IfiomçVve corcvçVel d\i ctvrlstîa-
nisme et de l'orthodoxie. Le deuxième concile œcuménique, assemblé à Gonstantinople (381), condamna de nouveau Thérésie d'Arius, et Théodose ôta aux hérétiques, avec le droit d'arriver aux honneurs, celui de disposer par testament de leurs biens. Le polythéisme avait été toléré par les empereurs précédents; Théodose pensa que le tenips élait venu db proscrire entièrement le culte des idoles. Lorsqu'il fut devenu seul maître de l'empire, il défendit sous des peines sévères le culte de ces faux dieux, et ordonna la destruction de tous les temples païens, entre autres du Sérapion d'Alexandrie , qui était un des plus célèbreSi L'idolâtrie, chassée des ritles, se réfugia dans les villages [pagi) , d'où ses sectateurs reçurent le nom de païens [pagani). On a blâmé tes rigueurs déployées en cette circonstance par Théodose , et saint Jean Chrysostome lui-même demandait à l'empereur d'user d'une plus grande douceur à l'égard des païens ; sans doute Théodose crut devoir sévir, en voyant qu'Eugène et Arbogaste avaient cherché à s'appuyer sur le paganisme, et l'on ne comprend que trop, sans prétendre l'exciiser, la conduite des chrétiens qui exécutèrent, en les outrepassant , les édits lancés contre lés restes de i'idolàtr}e. tl ne faiit pas oublier que Thébdose se monti*a digne du trône par toutes lés vertus qui font les grands souverains ; de nombreux et sages règlements prouvent que sa continuelle préoccupation était de guérir les maux qui travaillaient la société romaine expirante : « Il ne pouvait y réussir, dit un historien , parce que le mal était incurable; du moins honora-t-il lès derniers jours de l'empire en montrant sur le trôné des vertus que les peuples avaient eu rarement à y respecter (1). » On lui a aussi reproché comme une faute d'avoir
(\) btiruy, Uist. ancienne.
188 EMPIRE ROMAm.
partagé l'empire entre ses deux fils, Honoeius et Ana- Dius; les dangers qui menaçaient Tempire de toutes parts rendaient ce partage presque nécessaire , et ce fut peut- (Hre le salut de Tempire d'Orient, qui put survivre dix siècles à la chute de celui d'Occident.
§ IV. — État de VEmpire à la mort de Théodose (395).
Géographie politique.
 la mort de Théodose le Grand , l'empire romain conservait encore à peu près les mêmes limites que sous^ Auguste. Les deux grandes divisions de l'Orient et de l'Occident étaient séparées, en Europe par le Drin, affluent de la Save, qui se jette dans le Danube, et parla Barbana(auj. Bojana),qui se jette dans le lacLabéatis (auj. Scutari), et en Afrique, par la grande Syrte elles déserts qui s'étendent au sud de ce golfe. L'empire d'Occident était borné au nord et au nord-est par le Rhin et le Danube , au nord-ouest et à l'ouest par les mers qui le séparaient de la Grande-Bretagne et par l'Océan Atlantique , au sud par les montagnes de l'Atlas. L'île de Bretagne, dans sa partie méridionale, appartenait aussi aux Romains. L'empire d'Orient avait pour bornes, au nord le Danube, le Poni^Euxin et le Caucase, à' l'est l'Euphrate inférieur et le Tigre supérieur, au sud les déserts de l'Arabie et de l'Afrique ; les villes maritimes de la Tauride en étaient considérées comme des dépendances.
L'empire d'Occident, dont la capitale nominale était Rome, tandis que Milan, et plus tard Ravenne, était le séjour habituel de l'empereur, se divisait en deux préfectures : celle des Gaules et celle d'Italie. La préfecture des Gaules, qui embrassait la Gaule , l'Espagne , les îles Britanniques et une partie de l'Afrique, se divis^ait en
trois diocèses et vingt-neuf provinces; elle avait pour capitale Arles, qui avait, fini par ôtre préférée h Trêves. Les trois diocèses portaient le nom de diocèse de Bretagne, capitale Éboracum (York); diocèse des Gaules, capitale Trêves; diocèse d'Espagne, capitale Tarragone, — La Bretagne formait cinq provinces, qui étaient, du Bordau sud, la Valentic, la Grande Césarienne, la Bretagne seconde, la Bretagne première et laFlavic Césarienne. — Le diocèse des Gaules était divisé en dix-sept provinces, savoir, du nord au sud : la Germanie seconde (Cologne), la Germanie première (Mayence), la Belgique seconde (Reims), la Belgique première (Trêves), la Grande Séquanaise (Besançon), la Lyonnaise seconde (Rouen) , la Lyonnaise troisième (Tours) , la Lyonnaise quatrième ou Sénonie (Sens), la Lyonnaise première (Lyon), l'Aquitaine seconde (Bordeaux), l'Aquitaine première (Bourges), la Novempopulanie (Eause, Elusa)^ la Narbonnaise première (Narbonne), la Narbonnaise seconde (Aix), la Viennoise (Vienne), dont on démembra bientôt la Viennoise seconde (Arles), les Alpes Pennines et Grées ou Grecques [Dareniasia, Tarantaise), et les Alpes maritines (Embrun). — Le diocèse d'Espagne, qui comprenait la Mauritanie en Afrique , se divisait en sept provinces, qui étaient, du nord-est au sud-ouest : la Tarraconaise (Tarragone), la Galice (Braga), la Carthaginoise (Carthagène), les îles Baléares (Palma), la Lusitanîe (Mérida), la Bétique (Hispalis, Séville), et laTingitane (Tanger).
La préfecture dltalie comprenait quatre diocèses, subdivisés en vingt-neuf provinces. Les trois diocèses étaient ceux dllalie proprement dit , de Rome, d'Afrique et dillyrie occidentale. Le diocèse d'Italie se composait de la partie septentrionale de la péninsule et de la Rhétie. Il se subdivisait en sept provinces dvte,?»^ vLw
190 EMPIBB BOMUN.
nord au sud : Rhétie seconde, ancienne Vindélicîe (Augsbourg), Rhétie première (Coirc), Mpes Contiennes (5c^w5io, Suze), la Ligurie (Milan), la Vénélie (Aquiléc), rKmilie( Plaisance), et la Flamînic, ancienne Ombrie (Ravenne). — Le diocèse de Rome cotaprenalt ritalie centrale, litalie méridionale et les tles à l'ouest; les dix provinces qu'il formait étaient, du nord au sud : la Toscane, ancienne Étrurie (Florence), le Picénum (Spolètc), la Valérie, portion de Tancienne Ombrie et ancienne Sabine (Amiterne), le Samnium (Corfliiium), le Campanie (Naples), TApulie avec laCalabre ( Lucérie), laLucanie avec le Bruttium ( Comentia^ Gosenza), laf Sicile (Syracuse), la Sardaigne ( Caralis, Gagliari), et la Corse (Alérie). — Le diocèse d'Afrique, dont Garthage était la capitale, se divisait en six provinces, qui étaient, de l'ouest à l'est: la Mauritanie Césarienne (Césarée auj. Ghcrchell), la Mauritanie Sitifienne (Sétif), la Numidie (Constantine), l'Afrique propre ou proconsulaire (Garthage), la Bysacène (Adrumète), et la Tripolitaine (Leptîsla Grande, auj. Tripoli). — Le diocèse dlllyrie occidentale, dont la capitale était Sirmium, formait les six provinces du Norique riverain, du Norique intérieur, de la Pannonie première, de la Pannonie seconde, de la Servie et de la Dalmatie. Dans la Servie se trouvaient les villes de Siscia, de Sirmium, de Cibalis et de Murse; la métropole (1) de la Dalmatie était Salone.
L'empire d'Orient, dont la capitale était Constant!nople, comprenait deux préfectures, celles d'Illyric et d'Orient, sept diocèses et soixante provinces. La préfecture d'Illyric, ou Illyrie orientale, comprenait presque tout le territoire européen de cet empire, déjà envahi en
(0 On nommait métropole j\dL cap\la\e de cWc^viiÇi \yv«^*vcv^^'
partie par les Visigotlis ; Sardiquo en était la capitale. Elle Comprenait deux diocèses, celui de Dacie et celui de Macédoine. La Dacie se divisait en cinq provinces : la Mésie supérieure ou première, la Dacie riVerâilie, la Efâcie intérieure (Sardique), la Dardanie et la Prévalitânè {Scodra, Scutari). — Le diocèse de Mâtédoîhe contenait six provinces, qui étaient, du nord au sud : la Macédoine, proprement dite (Thessalonique), l'Épire nouvelle (Dyrrachium), TÉpire ancienne (Nicopolis), la ThessalicfLarisse), TAchaïe (Corinthe), et l'île de Crète (Gorty ne). La préfecture d'Orient se divisait en cinq diocèses : de Thrace, d'Asie, duî^ont, d'Orient et d'Egypte. Le diocèse de Thrace avait pour capitale Héraclée ; il se divisait en six provinces, qui étaient, du nord au sud : la Mcsie inférieure ou seconde (Marcianopolis ) la petite Scythic (Tomes), la Thrace proprement dite (Philippopolis), l'Hémimont (Andrinople), le Rhodope (Trajanopolis), et l'Europe (Héraclée). — Le diocèse d'Asie, dont Éphèse était la capitale, se divisait en onze provinces, savoir, du notdouest au sud-est : l'Hellespont (Cyzique), l'Asie proprement dite (Éphèse) , La Lydie (Sardes) , la Carie (Aphrodisias, qui avaitsuccédéàflalicarnasse), leslles (Rhodes), laPhrygie salutaire (Synnada), la Phrygie Pacatîane (Laodicée), la Lycie (Myre); la Pamphylie (Perge ), la Pisidie (Antioche de Pisidie), et la Lycaonie (Tconium). — Le diocèse du Pont avait pour capitale Nicomédie, ancienne résidence de Dioclétien, et renfermait onze provinces, qui étaient, du nord-ouest au sud-est : la feithyfiîe (Nlcée), l'Honoriade, ainsi nommé en l'honneur d'Honorius (Claudiopolis), la Paphlagonie (Gangra), la Galatie première (Ancyre, auj. Angora), la Galatie seconde ou salutaire, ainsi nommée à cause de ses eaux thermales (Pessinonte), l'Hélénoponl, ainsi nommée en l'honneur âe sainte Hélène, mère de Conslantm i^kma'àfe^V^^^^'^
192 EMPIBB BOMAIN.
Polémoniaque, ainsi nommé de ses anciens rois (Néocésarée), laCappadoce première (Gésarée du mont Ârgée, ancienne Mazaca), la Cap padoce seconde (Tyane), l'Arménie première (Sébaste, auj. Sivas), et T Arménie seconde (Mélitène). — Le diocèse d'Orîent, gouverné par le comte d'Orient , qui résidait à Antioche, se divisait en quinze provinces, qui étaient, du nord-ouest au sudouest : risaurie (Séleucie Trachée], la Cilicie première (Tarse), la Cilicie seconde (Anazarbe), TEuphratène (Hiérapolis ou Bombyce), la Mésopotamie (Amide, auj. Diarbékir), rOshroène (Édesse), la Syrie première (Antioche), la Syrie seconde ou salutaire (Apamée), la Phônicie libanique, anciennes Célésyrie et Palmyrène (Damas), la Phénicie maritime (Tyr), la Palestine première (Césarée), qui renfermait Jérusalem, la Palestine seconde (Scythopolis ouBethsan), la Palestine troisième ou salutaire (Pétra), l'Arabie (Bostra), et Tile deCypre (Constance, ancienne Salamine). — Le diocèse d'Egypte renfermait, outre l'Egypte, la Libye maritime et la Cyrénaïque; la capitale, Alexandrie, était la résidence du préfet augustal, titre que portait le gouverneur du diocèse. Les cinq provinces étaient, de Test à l'ouest : l'Augustamnique (Péluse), l'Egypte propre (Alexandrie), TArcadie, ainsi nommée en l'honneur d'Arcadius (Memphis), laThébaïde (Arsinoé), dont les déserts étaient habités par des milliers de solitaires chrétiens; la Libye inférieure (Panœtonium), et la Libye supérieure, ancienne Cyrénaïque ( Cyrène).
Administration civile.
L'administration romaine était fort compliquée et savante; elle avait réalisé la perfection de la centralisation gouvernementale; au-dessous de l'empereur se dévelop^
paît une interminable hiérarchie de fonctionnaires qui l'endait l'autorité présente jusque dans les dernières bourgades de l'empire. On a déjà vu (1) que le pouvoir militaire avait été séparé du pouvoir civil, et qu'imlUédiatement au-dessous de Pempereur se plaçaient les sept grands officiers, auxquels il faut ajouter, pour avoir Tidée de l'administration centrale, une foule innombrable d'huissiers, de pages (Pœdagogia), d'espions et d'eunuques « plus nombreux, dit le rhéteur Libanius, que les mouches qui volent en été. o Les préfets de Rome et de Constantinople étaient plus spécialement chargés de maintenir l'ordre et l'abondance dans ces deux grandes cités; les quatre préfets du prétoire étaient chargés des hautes fonctions administratives et judiciaires; ils interprétaient et appliquaient les lois. Afin de faciliter l'administration de la justice dans toute l'étendue de leur juridiction, ils se transportaient de temps en temps dans les principales villes, et y tenaient des assises, conventus, où étaient portées les causes d'appel. C'est devant eux qu'avaient lieu les affranchissements, les adoptions, les émancipations et tous les actes solennels. Ils étaient d'ailleurs suppléés dans chaque diocèse , commeonl'avu, pardes vtcm're^, qui recevaieni les appels des affaires dont connaissaient lespr^«î£/e;i?s des provinces.
Les préfectures et les provinces étaient unies entre elles par des routes nombreuses, qui rendaient possibles des communications rapides. Les postes étaient établies, mais seulement au profit de l'administration publique. Il y avait sur toutes les routes principales deux sortes de stations : les unes étaient de simples relais, appelés mutations, pourvus de chevaux, d'attelages de
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194 EBIPIRE SOBIAIN.
mules, (le voitures, etc.; les autres, appelées 7nansions{\]^ embrassaient dans leurs dépendances des hôtelleries commodes , des magasins de vivres et de fourrages. On avait d'ailleurs organisé , à côté de ces moyens de communication rapide, un service de roulage pesant, composé de chariots attelés chacun de deux paires de bœufs, pour le transport des contributions en nature et des produits des manufactures impériales (2).
L'administration des finances formait Tun des objets les plus importants des fonctions du préfet. Il y avait, chez les Romains, comme chez nous, des impôts directs et des impôts indirects. Les impôts directs se composaient de la contribution foncière ou indiction (3), qiil portait sur les propriétés, et de la contribution personnelle, ou capitation, qui atteignait tous les individus, et plus particulièrement les habitants des villes non propriétaires, les colons et les esclaves. Les impôts md!trects, vfr%û/m, étaient réguliers ou casuels; ceux de la premiète catégorie se composaient du monopole ou produit de la vente du sel , que les empereurs se réservaient, des droits de douanes, quW affermait sur enchères, des droits de passage ou péages sur les fleuves, sur les canaux, des droits sur les marchés, des droits d'octroi, duchrysargyre (impôt sur l'industrie), etc.; ceux de la seconde catégorie comprenaient les confiscations , les amendes, les dons gratuits ou réputés tels, comme le coronarium payé chaque année à Tempereur, les successions vacantes, les corvées pour l'entretien des routes, etc.
(1) D^où est Tenu le mot maison,
(2) Nandet, Administration des postes chez les Romains.
(3) LMndiction répondaK aa budget moderne, Timpôt se préfetralt d'après un cadastre dressé tous les quinze ans.
LES EMPEREUBS CHRÉTIENS. — TIIBODOSE. 195
L'armée.
L'administration militaire avait ses fonctionnaires spéûauXy comme on Ta vu (1). Les légions romaines se composaient de provinciaux et de barbares; elles étaient recrutées par des engagements volontaires ou forcés. Le régime de servitude et de privilège existait à l'armée comme dans le reste de Tempire, et en écartait tout tiomme de valeur. Il n*y avait pas de conscription; les ^nds propriétaires devaient fournir un nombre d'hommes proportionné à leur fortune , et les armées se trouiraient ainsi recrutées d'un ramas d'hommes sans emploi, sans fortune et sans travail. Il fallut des Barbares pour combler les vides, et pour remplacer par leur courage la valeur et la discipline qui manquaient; ces Barbares 06 tardèrent pas à faire là loi aux empereurs ; ils finirent par être plus maîtres que le prince, et l'invasion se fit par le dedans avant de se faire par le dehors.
£tat des personnes.
On distinguait, dans l'empire, les habitants des deux capitales, des habitants des villes de province, et ceux-ci, des habitants de la campagne. Les habitants des deux capitales avaient leur pféfet particulier [prœfectus annonœ), veillant à l'approvisionnement qui était à la charge des provinces. Les rangs étaient toujours distincts : il y avait des sénateurs, des chevaliers et le peuple; mais les distinctions, fort multipHées, n'étaient plus qu'honorifiques. Le peuple se formait en corporations, comme celui des autres villes. Du reste , la populace de Rome et de Constantinople, que les empereurs se chargeaient de
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nourrir, avait rhabitudc de l'oisiveté. Il lui fallait des jeux et du pain, sinon des émeutes éclataient.
Los habitants des villes de provinces formaient quatre classes principales : les sénateurs, les curialesy les hommes libres et les esclaves. Les deux dernières classes formaient ce qu'on appelait le peuple; les deux premières formaient la noblesse. Le titre de sénateur n'était plus qu'un titre honorifique donnant droit à quelques privilèges, comme celui d'être jugé par un tribunal spécial, d'être exempt de la torture, etc., et imposant aussi des charges particulières : les sénateurs étaient les grands propriétaires de l'empire. Les curiales ou décuriom étaient des propriétaires possédant au moins vingt-cinq arpents de terre, et faisant partie de la curie ou sénat de la ville, sur les affaires de laquelle ils délibéraient en commun. Mais, à mesure que les besoins du gouvernement central devinrent plus pressants , la condition des curiales empira; ils étaient chargé^ non-seulement de percevoir eux-mêmes les impôts, mais encore d'en garantir l'intégrité, de sorte que les malheurs de l'empire les ruinèrent. L'exemption de la torture et de quelques peines infamantes n'était qu'un fiûble dédommagement à cette situation; aussi les curiales cherchaient-ils à se réfugier dans les corps privilégiés , comme l'armée et le clergé, et fallut-il les retenir de force pour en empêcher la totale disparition.
La classe des hommes libres comprenait tous ceux qui possédaient moins de vingt-cinq arpents, les petits propriétaires, les artisans et les marchands. Cette classe n'était pas moins opprimée que la seconde , et les co^ porations, destinées dans le principe à en protéger les membres, ne servirent plus, sous le régime impérial, qu'à rendre l'oppression plus sensible. Les corporations f/c métiers avaient commencé ^l Wo\v\^ ^vi^ Vvi \ft.m^s de
LES £MPEBEURS CHRETIE1S&. — THÉODOSË. 197
Numa; sous l'empire, elles s'étendirent des corporations de métiers aux professions d'un ordre plus relevé. Ainsi, à côté des corporations des fournisseurs de vivres [frumentarii) y des boulangers [pistores)^ des mineurs [meiallarii)y des monnayeurs [moneiarii), etc., s'étaient formées celles des banquiers (argentarii) , des percepteurs [sttëcepiores)y des notaires [tabellarii], etc. Les membres d'une corporation [eorporati ou collegiati) jouissaient de certains droits particuliers : ils obtenaient les secours de la société dans leur détresse; ils pouvaient, dans les contestations judiciaires, décliner la compétence des magistrats inférieurs et porter directement leur cause devant le préfet. Mais ces privilèges étaient bien compensés par des servitudes multipliées. Ainsi, il était absolument interdit aux membres d'une corporation d'en sortir pour exercer aucune fonction publique ; le notaire qui quittait son étude, ou le boulanger sa boutique, y étaient ramenés de force; leurs enfants, leurs femmes même, quand cela était possible, devaient s'attacher à la même profession ; la naissance décidait irrévocablement quel serait le métier de l'enfant, comme elle décidait s'il était citoyen et s'il était libre. C'était presque le régime des castes qui se rétablissait dans l'empire ; l'Église eut longtemps à lutter pour empêcher les conséquences excessives de ces institutions.
La quatrième classe, celle des esclaves, qui était devenue de plus en plus nombreuse pendant les trois premiers siècles, commença à diminuer à partir du quatrième, grâce à l'esprit chrétien qui pénétrait de plus en plus la législation et qui multipliait les affranchissements.
Les habitants des campagnes se composaient de grands propriétaires libres ou sénateurs, de petits propriétaires libres, de serfs et d'esclaves, \*es ^eXÀXs ^\<^-
198 EMPIRE fiOMAIN.
priétaircs, dépouillés par les violences ou les ruses des grands, ou bien par les invasions des Barbares, furent réduits, à partir du quatrième siècle surtout, à se faiw cultivateurs au service des riches ; ils devenaient ainsi colons, espèces de serfs attachés à la glèbe , c'est-à-dire à la culture d'une terre déterminée, libres selon la loi, mais en réalité soumis à toutes les volontés d'un mattre) capables de contracter mariage , d'avoir une famille légitime, mais non d'avoir une propriété; ne pouvant être vendus individuellement comme les esclaves, mais pouvant être aliénés avec le domaine dont ils dépendaient.
Tel était l'état des personnes à la fin du quatrième siècle dans toute l'étendue de l'empire. Les corps privilégiés , la noblesse , le clergé , l'armée et les principaux fonctionnaires étaient exempts d'impôts; mais les cur riales, qui formaient comme la bourgeoisie de cette époque, était accablés, le peuple des villes et celui des campagnes souffraient du régime fiscal qui les atteignait plus ou moins directement. Lorsque les Barbares arrivèrent, toutes les classes étaient désaffectionnées; plusieurs provinces , la Gaule en particulier, voyaient presque en eux des libérateurs; les institutions de l'empire n'offraient pas assez d'avantages pour qu'on songeât à les défendre contre eux.
Le régime municipal.
Une seule ihstitution, en dehors de l'Église, avait conservé une certaine vitalité : c'était le régime municipal, qui résista môme à l'invasion. Sous Tempire, les colonies et les autres villes prirent peu à peu la forme des municipes, et, au quatrième siècle, il n'existait plus que des municipes^ ayant chacun lexxt ?>6tvv5i qw evitie. Le
LES EMPEREUBS CHUÉTIEIVS. — TBËODOSE. t99
curiales nommaient annuellement les dxiumvirs, qui représentaient les consuls; dans quelques villes, on nommait des quatuorvirs (quatre hommes); en beaucoup d'endroits, il finit par n'y avoir plus qu'un dunirtifir, qui prenait le nom de Principal; il présidait la curie, administrait les affaires de la cité et jugeait les procès de peu de valeur. Au-dessous de ce principal fonctionnaire étaient un édile, un curateur ou économe de la cité, un percepteur, des irénarques ou commissaires de police, des scribes et des tabellions ou notaires. Au quatrième siècle, on institua les défenseurs^ sortes de tribuns du peuple élus par les cités pour les défendre contre Farbitraire municipal ou impérial ; la plupart du temps, c'était l'évêque du lieu qui était élu défenseur , et c'est ainsi que grandit l'influence temporelle de l'épiscopat catholique dans les provinces de l'empire. Les défenseurs, qui n'étaient d'abord que des avocats temporaires des villes, devinrent permanents sous Valentinien (365) ; on leur confia une juridiction à peu près semblable à celle de nos juges de paix et le soin d'instruire les affaires criminelles : seuls de tous les magistrats municipaux à cette époque , ils étaient élus par le peuple tout entier.
Voilà donc quelle était la situation politique et administrative de l'empire romain à la mort de Théodose le Grand : deux villes privilégiées comme capitales, quatre grandes préfectures subdivisées en diocèses, lesquels étaient eux-mêmes subdivisées en provinces égales à des royaumes. L'Église avait adapté ses principales divisions à celles de l'empire. Il y avait un archevêque dans chaque métropole, et un évêque dans chaque cité. La cité formait le centre d'une subdivision de la province, que Pon appelait région; la région se subdivisait elle-même en cantons ou pa^i. Tout était parfaitemeti\.ot%^\vv^fe\\^
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hiérarchie administrative fouctiounait admirablement; mais cette régularité ne pouvait remplacer le patriotisme éteint; elle ne faisait que rendre l'oppression plus étendue et plus insupportable : les Barbares pouvaient venir.