II. Sur le cœur de nos frère
m. Sur le cœur de Dieu lui-même.
I" P. La douceur nous rend maîtres de notre propre cœur. Si le premier devoir d'un homme qui se respecte est de se posséder lui-même, c'est aussi la première condition à remplir pour être heureux. Le bonheur n'est en quelque sorte qu'une même chose avec la paix. Mais quelle vertu exerce sur notre àme assez d'empire pour en bannir le trouble, et la conserver dans une tranquiUité inaltérable ? C'est la douceur. Celui en qui elle règne gouverne à son gré toutes ses passions ; d'abord parce qu'il en observe sans peine les divers mouvements , voyant toujours en lui ce qui s'y passe ; ensuite parce qu'il dirige contre elles, pour les vaincre, quand il le faut, toutes les forces que la raison, la foi et la prière mettent, pour ainsi dire, à sa disposition.
Est-ce l'indignation qui veut s'emparer de lui à la vue d'une chose contraire au bon ordre? Il la retient dans de justes bornes et rempêche de dégénérer en aigreur. Est-ce son
zèle qui s'enflauinie en présence «l'un outrage fait à Dieu? Il modère cette ardeur, d'ailleurs si louable , de peur qu'elle ne devienne emportement, et n'augmente le mal, loin d'y porter remède. Sent-il naître en lui un mouvement moins pur et plus violent, à l'occasion d'une injure qui vient l'attaquer personnellement? Ici, il n'y a plus à modérer ni à régler ; il étouffe sur-le-champ cette étincelle de vengeance. Il défend à sa bouche de prononcer une parole qui ne soit bienveillante, à son visage de laisser paraître le moindre signe d'impatience... Il n'est pas insensible cependant , le coup l'a blessé; mais, par devoir, il se contient : il se tait, ou parle avec calme, quand la nature voudrait qu'il éclatât... N'est-ce pas là un beau triomphe remporté parla douceur? Sous une apparence de faiblesse, quelle force, quelle magnanimité dans cette vertu !
Elle soumet l'homme tout entier ; ehe règne sur l'extérieur, et descend jusqu'au centre de l'àme pour y réprimer les saillies d'un zèle trop impétueux , de l'indignation , ou du ressentiment. Saint Jean Climaque la définit : Une assiette immuable de l'esprit, qui demeure toujours le même dans l'honneur et le mépris, la souffrance et le plaisir. Il compare l'homme doux à un rocher qui, étant élevé au-dessus de la mer, brise tous les flots qui viennent se heurti'i' cniiirc lui, sans èlre jamais ébranlé. Peu de
vertus nous paraîtront plus héroïques , surtout si nous considérons que son exercice est de tous les moments? Mais aussi, quel heureux empire elle nous donne, et sur nous-mêmes et sur tous ceux avec qui nous avons quelque rapport !
11^ P. La douceur nous rend rruiitres du cœur de nos frères. Si l'on cherche d'abord à se défendre de ses atlraits, on linit presque toujours par s'y rendre. Elle apprivoise les animaux les plus féroces ; on ne doit pas s'étonner qu'elle triomphe du cœur de l'homme. Peut-on refuser longtemps son affection à celui qui ne se venge que par des bienfaits, qui ne répond aux injures que par des paroles d'estime et par de bons procédés , qui s'abstient même de soutenir la vérité avec trop de chaleur, de peur d'offenser la charité? Tout le monde veut être au-dessous de celui qui se met au-dessous des autres ; on aime mieux souffrir que de le contrister. Tandis que la sévérité, comme une bise glaciale, resserre les cœurs : la douceur, comme un soleil vivifiant, les ouvre, les échauffe et les féconde. Si elle ne convertit pas toujours, elle prépare les conversions, en faisant aimer ce qu'on n'a pas encore le courage de pratiquer. Elle dissipe les préventions, fait tomber les répugnances ; elle ordonne on priant, corrige en conjurant... Sachant rendre l'autorilé paternelle, elle rend l'obéissance agréable : Non dura
ihi necessitate servitur, uhi diligitur qiwd jubetur. (S. Léo.) La brebis écoule volontiers la voix du pasteur qu'elle aime.
Oh! que la douceur a de pouvoir en chaire, au confessionnal, auprès des malades ! Il est peu d'àmes si dures* qu'elle n'attendrisse, peu de volontés si rebelles qu'elle ne fléchisse. Aussi, pour soumettre le monde ta la loi crucifiante de l'Évangile , ce n'est pas un lion que demandaient les prophètes, mais un agneau : Emilte cignum, Domine^ dominatorem terne. (Is. 16. i.) Voilà bien la domination sur les cœurs et la conquête des âmes attribuées à la puissance de la douceur. En effet, Jésus s'est montré aux hommes, cachant les splendeurs de sa gloire sous le voile de la plus aimable bénignité : Apparuit henignitas et humaiiitas Salvatoris nostri Del; il leur a dit : « Venez à moi, vous tous qui avez des peines, mon joug est doux et mon fardeau léger... » Et le genre humain, se confiant à celte parole d'amour, s'est jeté dans les bras de son Sauveur.
Les succès des hommes apostoliques ont toujours été en proportion de leur douceur. Saint Paul avait appris au troisième cic^ l'art de gouverner les âmes ; con ment s'y prend-il? Il prie, il conjure, Per modestiam et mansuetudinem Clïîisti. De quels noms se sert-il en parlant aux fidèles? Il les appelle ses frères, ses enfants, ses bien-aimés, sa joie, sa cou-