II. Comment nous devons nous on préserver
r^^ p. Monter en chaire par des vues de vanité^ quel est ce désordre, et combien nous devons le détester? C'est outrager Dieu dans une fonction qui avait précisément sa gloii^e pour objet, c'est manquer au prochain, et se nuire à soi-même.
1" C'est outrager Dieu. Le prédicateur est l'ambassadeur de Jésus-Christ, envoyé pour soumettre à sa loi, ou ramener à son obéissance, des âmes qui avaient secoué son joug et refusaient de le servir. Mais que fait-il? S'il écoute les inspirations de la vaine gloire et s'il cède au désir d'être loué, il se révolte lui-mêiTie contre son souverain Seigneur. 11 le supplante
en quelque sorte, et veut se mettre à sa place dans l'estime des créatures. Semblable à Judas qui, dans l'exercice de sou apostolat, se proposait un gain sordide, lui, se propose l'intérêt non moins vil de son orgueil. Plus jaloux de conquérir une brillante renommée, que d'enrôler des âmes sous l'étendard de la croix, il profane la sainteté delà chaire, en faisant du' trône de l'Évangile le siège de sa vanité, le piédestal de son ambition. « Il avilit sa dignité, » dit Bossuet, (( jusqu'à faire servir au désir de plaire le ministère d'instruire ; il ne rougit pas d'acheter des paroles de flatterie par la parole de vérité ; des louanges, vains aliments d'un esprit léger , par la nourriture solide et substantielle que Dieu a préparée à ses enfants; quelle indignité! Est-ce ainsi qu'on fait parler Jésus-Christ? »
N'est-ce point Là corrompre la divine parole, l'employant, non à donner à Dieu des enfants spirituels, mais à se donner à soi-même des admirateurs et des louangeurs? Adultérantes verbum Dei. Jl. Cor. 4. 2.) — Âdulterare verhum Dei est, ex eo non spirituales fructus qiiœrere, sed adiilterinos fructus taudis humanœ. (S. Greg. Moral. L. 16. j Saint Jérôme dit d'un pareil prédicateur : Nomen Dei despicit, panem polluit doctrinarum, et in ipsuni Deuni jacit contumelias. (In Malach. proph. c. \.)
2** C'est manquer au prochain. Qu'on se figure un père accouru pour sauver ses enfants Je
— i(jy —
quelque grand péril ; que dirait-on, si, moins occupé de leur délivrance que du jugement des spectateurs sur le plus ou le moins de grâce qu'il déploie dans ses manières, il se consolait de l'inutilité de ses eiïorts, pourvu qu'on applaudît à son adresse? 11 n'y aurait qu'un cri contre cette froide cruauté. Telle est cependant la conduite inqualifiable du prédicateur vaniteux. Père de son peuple, envoyé pour arracher ses enfants à l'horreur d'un supplice éternel, il sonse moins à les ijarantir de cet affreux malheur, qu'à se mirer avec complaisance daiis l'éclat de ses talents. Où est la charité? Où est la simple compassion? Quelle nourriture y a-t-il pour les âmes, dans des discours où tout est préparé pour servir de pâture à l'orgueil?
La seule prédication utile est celle que le Seigneur bénit, et le Seigneur n'a que 'des malédictions pour les superbes : Adimpkbitur maledidis. Eccli. 10. 15. Du moment qu'un prédicateur préfère l'estime des hommes h celle de Dieu, il ne cherche, ni dans son sujet, ni dans la manière de le traiter, ce qui serait de nature à instruire et h toucher,. mais plutôt ce qui le fera briller. 11 ne sera pas compris de la multitude? que lui importe? Non illos appétit erudire, sed se ostendere; nec intuetur quàm justi qui audiunt fiant, sed ipse quàm dodus, cùm auditiir, appareat. (S. Greg. Moral, l. 24.) Saint Isidore résume ainsi les qualités de la bonne
prédication : Sermo débet esse purus, si?nplex, apertus, plenus gravitatis et honestalis, plenus suai'itatis et gvatiœ. •Offic. l. 2. c. 5.; Le prédicateur vain subordonne toutes ces règles au but qu'il se propose, être admiré. Loin d'édifier, il détruit. Sa vanité perce de toutes parts ; on se scandalise, et on se demande s'il prend au sérieux ce qu'il prêche.
3o C'est se nuire à soi-même. Dans la pensée de l'Écriture et des Pères, les prédicateurs sont les semeurs de l'éternité : Satores œternitatis. En jetant dans les cœurs la crainte de Dieu et en y allumant le désir des biens célestes, ils y déposent les germes de l'éternité bienheureuse, et par l'excellente charité qu'ils pratiquent, ils se préparent à eux-mêmes la plus magnifique moisson ; mais si, au lieu de se laisser guider par les vues de la foi, ils cherchent la gloire humaine, que recueillent-ils de toutes leurs peines? Encore s'il n'y avait là qu'un travail inutile et des mérites perdus! mais il y a un effrayant danger pour le salut : Prœdicaior qui sibi plaasum quœrit, non couver sionempopuli .. , damnabitur ; tûm quia prœdicationis officio ad laudem, non Del, sed suam, abusas est; tiim quia vanam gloriam sibi finem ultimum iirœfixit; tûm quia salutem tôt animarum sibi creditani impcdivit et evertit. (Comel. à Lap. /n Luc. c. 6.) Concluons donc avec saint Laurent Justinien : Odibilis planr Deo res est ex sermonihus
sacris vidgarem famam appetere, Christoque neglecto, in affectihus mortalhim se velle imprimère. Talls... adulter est, sai comlitoris raptor fjloriœ, et animœ suce crudelissimiis interemptor. (De instit. et regim. Praelat. c. 7.; Oh ! qu'il doit y avoir de remords, aux approches du jugement, dans la conscience d'un pareil prédicateur î
LP P. Comment nous devons combattre la recherche de nous-mêmes dans la prédication.
'P Soyons d'abord convaincus que cette tentation est séduisante, et que les plus saints prêtres y sont fort exposés. Jésus-Christ est effrayé pour ses disciples, lorsqu'il les voit, contents d'eux-mêmes, venir lui raconter avec trop d'empressement les succès de leurs premiers travaux ^ Saint Grégoire-le-Grand dit de lui-même au dernier chapitre de ses Morales : (( Si je rentre «lans mon cœur, pour examiner l'intention qui m'a porté à composer ce livre, je vois que je l'ai entrepris dans la vue de plaire à Dieu; mais je reconnais en même temps qu'il se mêle quelquefois à cette première intention, d'autres vues moins pures et un certain désir de gloire humaine qui s'empare de mon esprit,
' Reveisi sunt sepluagiiita duo cum gaudio, dicentes : Domine, etiam dœmonia subjiciuntur nobis in noraine tuo. Et ait illis : Videbam Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem. Lur. 10. 17. l!^.
comme un voleur qui se jette à l'improviste sur le voyageur au milieu de son chemin. )) Oh! qu'il est rare qu'on s'efface entièrement soi-même, pour ne laisser apercevoir que Jésus-Christ dans son ministre, que le prêtre dans l'homme, que Tapôtre dans le prédicateur ! "20 Méditons les avis de saint François Xavier au père Barzée : i( Comme j'entends de toutes parts faire l'éloge de vos prédications, je tremble qu'à force de plaire à tout le monde, vous ne cessiez de vous déplaire à vous-même... Rien ne vous appartient dans votre ministère, sinon les fautes que vous y commettez. Croyez que si Dieu donne à vos discours force et lumière, quoique vous en soyez indigne, c'est une faveur accordée, non à vos mérites, mais aux prières de l'Égise et à la piété du peuple. N'oubliez pas que vous rendrez à Dieu un compte trèssévère de ce don, qui vous a été conlié pour l'avantage des autres... Comparez le fruit de vos prédications avec le fruit bien plus abondant qui en résulterait, si vous ne mettiez point obstacle par vos fautes aux desseins de la divine bonté... Rappelez-vous tant de prédicateurs, qui, après avoir prêché les autres, sont devenus des réprouvés, par cela seul qu'ils manquaient d'humilité; ils prêchaient éloquemmont, admirablement.. , et ils ont clé précipités dans les feux éternels, parce qu'ils se sont attribué une gloire qui n'était du'^ qu'à Dieu. •
S" Il faut donc veiller continuellement sur soi, renouveler souvent son intention, afin de ne pas se permettre un mouvement, une phrase, un mot, pour se faire remarquer et provoquer l'admiration. Loin de rechercher des éloges, humiliez-vous de ceux qu'on vous donne, car c'est souvent une preuve que vous avez manqué le but de la prédication, qui est l'amendement des auditeurs. S'ils étaient vraiment touchés et convertis, ils songeraient à autre chose qu'à la beauté de vos discours : LacDjmœaucUentîuin plausus sint tui\ ?. Hier, ad Nep.)
Saint Paul ne craignait pas un démenti quand il écrivait aux Corinthiens : Non nos prœdicamus,sed Jesum Christum. Ma manière de parler en chaire m'a-t-elle toujours autorisé à tenir ce langage? N'ai-je jamais fait naître cette pensée dans l'esprit de ceux qui m'entendaient : a Voilà un prêtre qui se prêche lui-même, ou qui du moins ne s'oublie pas assez ; non, ce n'est pas uniquement la gloire de Dieu et notre salut qu'il cherche? »
Drns quelques instants, ô mon àme, nous serons le tabernacle de Jésus. Quand les anges
> S. Jean-Chrysostôme raconte qu'un jour, étant rentré chez lui après le sermon, pensant devant Dieu aux applaudissements dont on l'avait fatigué, et qui avaient ôté aux auditeurs le désir de profiter de la divine parole, il se mit à pleurer et à gémir comme ayant P'»rrlu son temps.