LES MUSCLES
simples mouvements d’ambulation qui pourraient faire croire qu’on se trouve en face d’un autre animal; la grenouille prend tout à fait la manière de marcher du crapaud (Prévost). Cette lenteur dans les mouvements donne à la grenouille un aspect étrange, presque pénible, on croirait assister à une transformation subite de tous ses muscles striés en muscles lisses (Nothnagel et Rossbach).
Si l'on analyse la courbe d’une contraction simple ainsi modifiée, on voit que la période de l’excitation latente présente une durée normale, avec cette différence cependant qu’elle se trouve raccourcie lorsqu’on excite le muscle complètement relâché (Mendelssohn). La ligne d’ascension est brusque et son maximum est atteint dans une période aussi courte que celle d’un muscle à l’état normal, mais la ligne de descente, au lieu d’être brusque également, ne revient que lentement à son niveau de départ, qui est la ligne de repos; elle est 40 à 60 fois plus longue que celle d’un muscle sain (Prévost, von Bezold, Fick et Bôhm). La ligne de descente s’allonge de plus en plus,' à mesure que s’accroissent les symptômes d’empoisonnement, et le levier reste soulevé pendant un temps de plus en plus long.
Les excitations indirectes, c'est-à-dire celles pratiquées par l’intermédiaire du nerf, produisent ce tracé si spécial aussi bien que les excitations portées directement sur le muscle.
Cette forme de la secousse est la plus fréquente, c’est elle qui a frappé plus particulièrement les observateurs, mais il peut y avoir quelques variations dans le tracé de la courbe ; d’après Mendelssohn, il arrive parfois qu’à la suite de l’ascension brusque signalée précédemment il y a une descente également rapide, mais interrompue par un relâchement devenant subitement très-lent. D’autres fois la modification porte sur la période de raccourcissement qui, brusque d’abord, devient ensuite progressif, puis est suivi du relâchement lent accoutumé.
Depuis les travaux de Rossbach et de ses élèves on sait que les muscles imprégnés de vératrine présentent des contractions plus intenses, plus énergiques. Sur la planche jointe à leur travail, on peut voir que la ligne qui correspond à la période de raccourcissement présente une hauteur double, triple de celle présentée par le tracé d’un muscle normal, soumis à une excitation de même nature et de même intensité. Pareille exagération d’énergie s’observe aussi sur les animaux curarisés et chez lesquels les extrémités périphériques des nerfs moteurs sont paralysés; l’excitation directe du muscle donne une courbe triple, comme hauteur, de celle qu’il offrait avant l’action de l’alcaloïde, en outre cette courbe ne forme pas un angle aigu dans sa partie la plus élevée, comme c’est le cas pour une contraction simple, mais les deux lignes d’ascension et de descente sont réunies par une horizontale et forment avec celle-ci un plateau quelque peu allongé.
Les mêmes observateurs ont vu également qu’un muscle épuisé par des milliers d’excitations excessives peut se rétablir sous l’influence de faibles doses de vératrine. Ainsi sur un jeune chien âgé d’un an, et chez
YÉRATRINË. — action sür les mdscles.
lequel un muscle épuisé par 23.000 secousses présentait une ligne d’ascension de 9 millimètres, on injecta deux milligrammes de vératrine. Bientôt cette ligne s’éleva à 48 millimètres, c’est-à-dire au double de ce qu’elle présentait avant l’intervention de l’alcoloïde. Ce rétablissement du muscle dure souvent un temps assez long: ainsi, dans l’expérience que je viens de rappeler, le surcroit d’énergie persista pendant 5000 contractions : ce n’est donc qu’aprèsun intervalle assez prolongé que la hauteur de la courbe s’abaisse au point où l’avaient laissée des excitations si nombreuses et si répétées.
Bezold, Rossbach et Mendelssohn ont montré que dés excitations excessives et fréquemment répétées exercent une influence très-évidente sur le muscle intoxiqué, à l’état normal, c’est-à-dire en dehors de toute fatigue antérieure, et qu’elles arrivent à faire disparaître graduellement et complètement les effets de l’alcaloïde; on voit alors la courbe de la contraction reprendre peu à peu sa forme normale, les secousses deviennent rapides et la ligne de descente se rapproche de la ligne d’ascension ; mais après un repos l’état antérieur se rétablit jusqu’à cequ’ enfin la contractilité disparaisse.
D’après Mendelssohn, cette influence des excitations répétées est proportionnelle à leur nombre et à la fréquence avec laquelle elles se succèdent. Le nombre des excitations nécessaires pour diminuer l’effet -de la vératrine sur le muscle correspond au nombre d’excitations qui produit l’effet de la fatigue se traduisant par la diminution de l’amplitude de la courbe, de sorte que dans ce cas la diminution de l’effet de la vératrine sur le muscle se manifeste simultanément avec l’effet de la fatigiie.
L’arrêt de la circulation (ligature de l’artère du membre), la section du nerf moteur, l’augmentation de la charge, enfin la mort graduelle du muscle, diminuent également l’influence de l’alcaloïde sur ce dernier (Mendelssohn).
Brunton et Cash ont vu que la prolongation si remarquable de la contraction musculaire n’a lieu qu’avec des températures moyennes et qu’elle disparaît dès qu’il y a augmentation ou diminution marquée de la chaleur ou du froid, mais que cette influence modificatrice est seulement passagère, car on voit réapparaître l’action de la vératrine dès que le muscle est de nouveau soumis à une température normale.
De même, toute modification de la couche disparaît et la paralysie est complète lorsqu’on emploie des doses trop élevées (0,003 — 0,005 milligrammes).
Il est difficile d’expliquer le mécanisme d’après lequel la vératrine manifeste son action sur le système musculaire. 11 ne s’agit nullement d’un tétanos physiologique, on ne peut admettre que la lenteur de la décontraction résulte de la fusion d’un certain nombre de secousses simples dont la rapidité d’apparition se traduirait seulement par les ondulations de la ligne de descente, car il est impossible de constater la nature oscillatoire de ce tétanos supposé, ni par le téléphone (Mendelssohn), ni
VÉRATRINE. — action sur les sécrétions.
parla patte galvanoscopique. Un muscle vératrinisé appliqué sur les nerfs intacts d’une cuisse de grenouille est incapable de développer un tétanos secondaire, la contraction induite est simple, comme celle qui lui a donné naissance, Fick et Bôhm l’ont démontré par leurs nombreuses tentatives. Pour ces derniers, l’action de l’alcaloïde favorise le premier acte du processus chimique qui détermine la contraction, si bien que la substance raccourcissante se formerait en plus grande quantité. Ce qui donne un certain poids à cette théorie, c’est tout d’abord l’énergie extrême de la contraction qui reste constante dans les muscles vératrinisés, c’est aussi le fait que cette contraction donne beaucoup plus de chaleur que la contraction des muscles à l’état normal (Fick et Bôhm).
Quant à Mendelssohn, il regarde cet état comme une contracture transitoire, dans le sens que Tiegel et Ranvier donnent à ce mot. Il fait observer fort justement que la courbe myographique du muscle vératrinisé montre nettement que le muscle ne reste pas plus longtemps au maximum de son raccourcissement qu’un muscle normal, mais qu’il accuse une tendance très-évidente à se relâcher, quoique avec une plus grande lenteur qu’avant l’empoisonnement.
C’est surtout chez certaines espèces de grenouilles, la Rana temporaria (Prévost), que l’on observe à leur summum les troubles musculaires caractéristiques : il survient d’abord des contractions tétaniques, puis à la suite apparaissent la difficulté et la lenteur de la marche, suivies bientôt d’une paralysie persistante.
Chez les animaux à sang chaud, la mort survient habituellement avant ■que les modifications musculaires aient atteint un degré élevé; sans doute ■les modifications simples de la courbe de contraction se manifestent, même avec des doses minimes, comme on l’a vu plus haut, mais c’est l’exception que, chez eux, l’intoxication se manifeste par des convulsions nombreuses et répétées.
De même chez l’homme, dans les rares empoisonnements que l’on trouve signalés, on ne rencontre pas de secousses tétaniques ; cependant on sait qu’avec des doses thérapeutiques il y a déjà un état de faiblesse musculaire assez intense qui, avec des doses toxiques, persiste pendant une longue période, lorsque tout danger est écarté.
Action sur les sécrétions. — C’est plus particulièrement la sécrétion salivaire qui est influencée, quelle que soit la voie d’introduction de la vératrine; Magendie constatait déjà cette hypersécrétion, et après lui Gebhort, Faivre et Leblanc, Ollivier et Bergeron, etc.
La salivation s’établit très-vite, souvent en une minute, arrive rapidement à son maximum, puis décroît et disparaît quelquefois, mais presque toujours d’une façon passagère, quand se montrent les phénomènes gastro-intestinaux (Urpar).
Des sueurs copieuses ont été signalées par Gebhort, qui les regarde seulement comme une conséquence des symptômes nerveux ; c’est également l’opinion de Gubler, qui croit possible qu’elles soient accrues, ainsi que les urines, à la faveur de l’état nauséeux et des modifications du
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système nerveux se traduisant par la lenteur et rarement par la tension
du pouls.
Relativement aux urines, on sait qu’elles sont augmentées et que, d’après Prévost, elles servent à l’élimination de l’alcaloïde, puisque l’urine d’un chien empoisonné a pu, par simple évaporation, donner un résidu qui a produit chez plusieurs grenouilles des symptômes de l’intoxication par cette substance. Prévost ajoute même : « Ce fait n’est pas inutile au point de vue de la médecine légale, car dans un cas où l’on soupçonnerait un empoisonnement par la vératrine on pourrait arriver par une expérience analogue à celle que je rapporte à prouver la présence de la vératrine dans les urines, en se servant de la grenouille comme d’un vrai réactif physiologique. »
Enfin la sécrétion biliaire paraît plus abondante. Urpar a trouvé la vésicule biliaire distendue, dans toutes les autopsies qu’il a pratiquées : ce qu’il rapporte vraisemblablement à l’irritation du tube intestinal et à la congestion constante du foie et peut-être aussi, au moins en partie, aux grands efforts respiratoires exécutés par l’animal, qui en secouant et en pressant le foie doivent favoriser l’arrivée de la bile dans la vésicule.
Le Veratrum viride présente avec la vératrine la plus grande analogie dans son action, si bien que plusieurs- auteurs rapportent exclusivement à la présence de cet alcaloïde les effets produits par la teinture de cette colchicacée.
D’après Binz, les rhizomes du veratrum viride et du veratrum album ne contiennent pas de vératrine, qui n’existerait que dans les semences des Sabadilla officinalis, mais tous deux renferment deux autres alcaloïdes, la Jervine ((7° H46 N2 O3) et la Vératroïdine (G24 N37 NO7), dont l’action sur le cœur offrirait la plus grande ressemblance avec celle de la vératrine.
Les expériences d’Oulmont l’ont conduit à des conclusions analogues, il croit que le principe actif des Veratrum ne paraît pas être cet alcaloïde, car, s’ils exercent sur le tube digestif respiratoire et circulatoire une action jusqu’à un certain point analogue à celle de la vératrine, ils en diffèrent essentiellement en ce que jamais ils ne produisent aucun phénomène du côté du système musculaire, jamais ils ne déterminent chez les animaux à sang froid et à sang chaud ces raideurs, ces contractions, ces convulsions provoquées ou spontanées qui existent constamment avec l’emploi de l’alcaloïde de la cévadille.
Oulmont caractérise ainsi l’action du Veratrum viride sur les animaux et sur l’homme, à l’état sain :
1° Il détermine rapidement des nausées, des vomissements violents qui durent quelquefois quinze à vingt heures, et de la diarrhée.
2° La respiration est profondément modifiée ; elle devient inégale, irré gulière ; tantôt très-rapide, tantôt d’une lenteur telle qu’elle tombe à un et même à deux mouvements respiratoires par minute ; quelquefois, chez les grenouilles, elle se suspend complètement.
3° La circulation se ralentit aussi très-rapidement ; le pouls baisse, au bout d’un quart d’heure ou d’une demi-heure, de 20,40 et 60 pulsations.