TANNIN. — ACTION PHYSIOLOGIQUE
Action physiologique. — Effets locaux. — Bien que très-employé en médecine, le tannin n’a pas une action physiologique incontestablement établie. Tandis que presque tous les auteurs, se basant sans doute sur les résultats thérapeutiques du tannin appliqué à des muqueuses en état d’hyperémie et d’hypersécrétion, attribuent au médicament qui nous occupe un effet d’astriction, de durcissement et de dessèchement avec décoloration des tissus, Rosenstiern et Rossbach affirment que « l’acide tannique, loin de faire contracter les vaisseaux sanguins, les fait, au contraire, dilater, et que veines, artères, capillaires, éprouvent, sous son influence, une dilatation qui peut aller jusqu’au double du diamètre primitif; ils n’ont pas davantage vu les solutions d’acide tannique faire diminuer les sécrétions qui devenaient, au contraire, plus abondantes, bien qu’il se manifestât, en même temps, une sensation subjective de sécheresse. Enfin les points touchés par le médicament devenaient le siège d’une anesthésie assez prononcée : le sens du goût, par exemple, disparaissait presque totalement et ne pouvait être réveillé que par les corps fortement sapides, l’excitabilité du pharynx, d’ailleurs très-marquée, s’éteignait entièrement au moins pour les excitants ordinaires ».
Nous avons tenu à citer textuellement les principales affirmations des auteurs allemands, tant elles nous paraissent en contradiction avec les faits. Que la diminution du calibre vasculaire provoquée par le tannin soit peu prononcée à l’état physiologique, cela ne nous surprend point, car l’effet astrictif est d’autant plus apparent qu’il se produit sur des vaisseaux auparavant plus dilatés; mais qu’il n’ait pas lieu et soit remplacé par une action opposée, accompagnée, d’une augmentation des sécrétions, c’est ce qui nous étonne fort, surtout quand les auteurs ajoutent que ces phénomènes coïncidaient avec une diminution de la sensibilité. Celle-ci se rencontre d’ordinaire avec l’anémie et non avec l’hyperémie des parties : ne pourrions-nous supposer que la première phase de l’action exercée par l’acide tannique, phase de rétrécissement vasculaire, a passé inaperçue et a été rapidement remplacée par un état inverse plus persistant, phénomène réactionnel qui est fréquent après de courtes applications (Trousseau et Pidoux ; médication tonique astringente) et durant lequel l’anesthésie continuait néanmoins à régner, l’alfaiblissement de l’excitabilité nerveuse ayant une durée plus longue que la contraction vasculaire? Sauf ces auteurs, en effet, tous ceux qui ont décrit l’action physiologique du tannin attribuent à cette substance la propriété de flétrir, durcir, décolorer la peau ou les muqueuses sur lesquelles on l’applique, de diminuer la sécrétion des liquides qm normalement lubrifient la muqueuse ou que celle-ci, en état de catarrhe, sécrète d’une manière exagérée. Sur une plaie il se forme, grâce au tannin, un léger coagulum albumineux, l’hémorrhagie s’arrête, la suppuration diminue, devient plus épaisse, en même temps que les ferments qui pouvaient s’y trouver sont détruits.
Tous ces effets s’expliquent par les propriétés chimiques du tannin qui s’unit, en les durcissant, les épaississant, aux principes albuminoïdes et gélatigènes (c’est le fait du tannage des cuirs) : les solides se froncent.
120 TANNIN. — ACTION sdr la digestion et sür le système circulatoire. se resserrent, les liquides s’épaississent 'ou se coagulent, suivant la proportion de tannin employée. D’ailleurs les recherches de Hennig, Mitscherlich, Schroff, ont prouvé que les tissus absorbent de l’acide tannique, quand celui-ci est mis à leur contact en solution concentrée, et qu’il se produit, dans l’intérieur des cellules, des modifications qui ressemblent à celles déterminées par le tannage des peaux. Mais sur les parties vivantes le médicament exerce aussi une action de resserrement par excitation de la contractilité organique (irritabilité), mécanisme qui vient en aide à l’action chimique et explique la stimulation circulatoire produite par le taunin, ce qui favorise la résorption des liquides épanchés et fait, de l’agent astringent, un moyen résolutif.
Action sur la digestion. — On ne saurait douter de ces effets astrictifs que possède le tannin lorsqu’on examine les phénomènes qu’engendre l’ingestion d’une faible dose de cet acide. Saveur acerbe, sensation de sécheresse, de resserrement, de rudesse, qui, analogue à celle qu’il fait naître sur les autres muqueuses, est ici beaucoup plus prononcée, au point que, d’après Trousseau et Pidoux, la sensation de rétrécissement va jusqu’à donner l’illusion que la cavité buccale est presque complètement revenue sur elle-même et oblitérée. La déglutition est difficile et se fait avec effort, par suite de la sécheresse des parties ; c’est pendant ce temps que la sensibilité gustative est amoindrie.
Ingéré à jeun et rais ainsi directement en contact avec la muqueuse gastrique, le tannin diminue l’appétit, donne lieu à des éructations, produit une certaine chaleur à l’estomac, une sensation de pincement, de constriction stomacale, cardialgie, crampes, nausées et quelquefois vomissements. Enfin, si la dose a été considérable, il peut y avoir des coliques et de la diarrhée. Mais les effets du côté du tube digestif sont bien différents quand l’acide tannique est donné à de faibles doses et surtout ingéré, même à forte dose (2 à 5 grammes), avec les aliments qui, offerts à la combinaison tannique, diminuent l’action de l’agent sur nos tissus ; il ne provoque alors aucun symptôme d’irritation locale, tout au plus un peu de stimulation se traduisant par l’accroissement de l’appétit, l’activité de la digestion, la régularisation des déjections alvines (Barrai, Bayes). Par des doses excessives et continuées pendant assez longtemps (I à 5 grammes par jour chez les lapins) Schroff a observé de la constipation attribuable à une diminution des sécrétions intestinales et à la formation de masses fécales dures : au contact de ces matières durcies l’intestin s’ulcère, et les fèces sortent couvertes de sang et de pus.
Action sur le système circulatoire. — Le tannin, dissous dans le tube digestif grâce à un grand excès d’albumine (Mialhe), est absorbé et passe dans le torrent vasculaire par l’intermédiaire duquel ses effets vont s’étendre à la totalité de l’économie. C’est en vain que Nothnagel et Rossbach accumulent les arguments pour démontrer que le tannin ne peut pénétrer en nature dans le sang et que les symptômes généraux qu’il devrait provoquer, symptômes généraux consistant dans les effets de la coagulation du fluide nourricier, n’ont jamais été observés après l’ingestion.
TANMN. — ACTION SDR LA RESPIRATION.
tandis qu’ils se produisent quand on injecte directement du tannin dans le sang. Ily a une grande différence entre cette injection ella pénétration, relativement lente et progressive, de l’acide tannique déjà dissous par un grand excès d’albumine : introduit dans une veine, il coagule l’albumine du sang, et ce caillot occasionne les phénomènes ordinaires des thromboses veineuses; ingéré dans l’estomac, le tannin coagule l’albuminedes sucs digestifs, mais, en présence de ces sucs constamment sécrétés et de l’excès d’albumine qu’ils apportent, le coagulum se redissout et le tannin peut désormais pénétrer impunément dans le torrent circulatoire, il n’y provoquera aucune coagulation nouvelle. D’ailleurs, on a trouvé du tannin pur dans le sang et ce n’est qu’à la traversée des organes que cet agent se transforme, graduellement, en acide gallique, que l’on retrouve dans les urines. Sous son influence le sang devient plus rouge, plus visqueux, plus consistant ; il se produit là non-seulement un effet chimique, mais une action stimulante sur la nutrition, car Seott-Alison a constaté, ce qui concorde avec l’accroissement de rutilance et de plasticité de ce liquide, que les globules rouges devenaient plus nombreux, et cet auteur considère les tanniques comme les stimulants intimes des parois vasculaires, accroissant l’hématopoèse. Peut-être le tannin se bornet-il à restreindre la destruction des globules existants, tant en diminuant les oxydations par la moindre alcalinité qu’il confère au milieu intérieur (on sait que les alcalins activent les combustions organiques... Chevreul, Magnus Huss) qu’en rendant ce liquide plus apte à résister aux causes de transformation. En effet, la putrescibilité du sang est diminuée, ainsi que cela a été constaté chez dés chevaux à la suite de l’ingestion d’une centaine de grammes de tannin en cinq jours (Bouley, Gubler).
Sous l’influence de trop fortes doses le pouls devient petit, filiforme ; la face pâlit, il y a des vertiges, des bourdonnements d’oreilles (Bayes) ; enfin la circulation est ralentie : mais, si cela est vrai pour la fonction circulatoire dans son ensemble et à l’état normal, insistons sur ce fait que, dans les parties où le sang est stagnant par défaut de tonicité des vaisseaux (congestions passives), l’action du tannin amène un résultat tout à fait inverse, c’est-à-dire active la circulation, ainsi que nous l’avons signalé à propos des effets topiques sur les tissus engorgés.
Action sur la respiration et la température. — Peu d’influence sur la respiration ; de hautes doses auraient produit du malaise, avec bâillements, efforts de respiration et sensation pénible de resserrement de la poitrine. Les sécrétions bronchiques seraient diminuées.
On signale aussi l’abaissement delà température qu’expliquent le ralen tissement circulatoire, la diminution des oxydations due non-seulement à la moindre alcalinité du sang, mais aussi à la difficulté des échanges dans un plasma plus visqueux, et sans doute aussi le resserrement des capillaires cutanés.
Action sur l’innervation. — Des phénomènes nerveux suivent l’ingestion du tannin et peut-être est-ce à eux, en fin de compte, qu’il y aurait lieu d’attribuer les effets astringents qui s’opèrent loin du point
TANNIN. — ACTIOK SDK LES SÉCRÉTIONS, d’application. Sous l’influence del’àpre saveur du tannin, sous celle de l’action qu’il exerce sur l’estomac, c’est-à-dire grâce à l’excitation spéciale qu’éprouvent les extrémités gastriques du nerf vague ainsi que celles du lingual et du glosso -pharyngien, tous nerfs originaires du bulbe, il se manifeste non-seulement un retrait des parties touchées par le médicament, mais aussi un retrait général, d’origine réflexe et donnant lieu à un frisson plus ou moins marqué avec horrijiilation. Enfin, épaississant le sang et excitant la production des hématies, le tannin participe des pléthorisants, outre qu’il l’est indirectement eu diminuant les oxydations par les mécanismes multiples que j’ai indiqués, et il occasionne parfois des lourdeurs de tête, de la tendance au sommeil.
Action sur les sécrétions. — Du côté des sécrétions nous devons signaler, comme l’un des effets les mieux notés du tannin, la diminution des sueurs, surtout lorsqu’elles ont lieu avec excès et sont dues à l’atonie de l’organisme.
On n’est point d’accord relativement aux phénomènes provoqués par le tannin agissant sur la sécrétion urinaire ; c’est par là qu’il s’élimine à l’état d’acide gallique et, en moindre partie, de pyrogallol ; transformation et élimination s’opèrent très-rapidement : vingt-quatre heures après l’ingestion on n’en retrouverait plus aucune trace. L’opinion de Mitscherlich et celle de Rabuteau sont en faveur d’une diminution des urines qui, d’après le premier de ces observateurs, contiendraient néanmoins plus d’acide urique et plus d’acide phosphorique que normalement ; mais, selon Schroff, l’urine des herbivores est restée très-alcaline malgré l’emploi de fortes doses de tannin. Ici encore nous devons tenir compte de l’état dans lequel le médicament trouve l’organe uropoétique : que la sécrétion soit diminuée chez l’homme sain, -cela s’explique par les effets qu’exerce l’acide tannique sur le sang et la circulation ; mais, dans les affections rénales s’accompagnant de stase sanguine, d’accroissement de la tension veineuse avec distension des capillaires (et c’est ce qui a lieu au début des néphrites), l’action styptique favorise l’acte sécréteur ainsi que l’a constaté Garnier ; si telle est l’action du tannin qui vient au contact du rein comme de tous les autres organes de l’économie, n’ou blions pas que l’acide gallique, résultat de sa transformation, s’élimine par la glande rénale et y exerce un effet de même ordre. Mais cet acide gallique, dépourvu de toute propriété antifermentescible et antiputride, ne saurait s’opposer aux processus de fermentation de l’urine qui l’élimine ; c’est ce qui fait que le tannin, agent antiseptique précieux sur les plaies et même, ainsi que nous l’avons vu, dans le sang, ne peut remplir le même rôle dans l’urine.
En somme, les modifications qu’éprouvent toutes les fonctions, sous l’influence du tannin, nous prouvent qu’il agit à l’inverse des alcalins et qu’au lieu de favoriser les oxydations il les entrave à un degré quelconque: de là viennent le ralentissement de la circulation, l’abaissement de la température et de l’hématose et peut-être, secondairement, l’accroissement du nombre des globules sanguins qui ne serait qu’un phénomène
TANNIN. - EMPLOI THÉRAPEDTIQOE. DSAGE EXTERNE. 125
d’épargne, d’amoindrissement de la dénutrition. Enfin de là aussi l’accroissement du chiffre de l’acide urique et la diminution de celui de l’urée. Poussés à un degré plus élevé ces effets portent une atteinte sérieuse à la nutrition et se traduisent par une cachexie acide dont les phénomènes intimes, opposés à ceux de la cachexie alcaline (sang plus dense, gravelle urique et hépatique) et dus à l’entrave apportée aux combustions organiques, se traduisent « par la dyspepsie, la suspension des sécrétions, la réduction et la petitesse des battements du cœur, l’amaigrissement et l’atrophie » (Trousseau et Pidoux).
Emploi thérapeotiqde. — Les applications thérapeutiques du tannin ont trait à ses usages internes et à son emploi externe ou topique : nous commencerons par l’étude de ce dernier.
Le tannin est un hémostatique puissant et qui agit en coagulant l’albumine, le coagulum pouvant concourir mécaniquement à l’arrêt de l’hémorrhagie. Nous examinerons, à propos de son emploi contre les hémorrhagies internes, s’il ne possède pas une autre propriété et si, à cet effet tout chimique, ne s’ajoute pas une action dynamique spéciale.
Appliqué sur un ulcère il agit de la même façon et le coagulum albumineux constitue, à la fois, un composé susceptible de résister aux processus de fermentation et une couche protectrice plus ou moins solide au-dessous de laquelle les phénomènes de la cicatrisation s’opèrent en toute sûreté. Il convient surtout au traitement des plaies atoniques, très-humides, parce qu’en même temps il chasse l’excès de liquides qui encombrait les tissus avoisinants et en diminuait la vitalité : tonique astringent de Trousseau et Pidoux. On emploie le tannin pour saupoudrer les ulcères gangréneux.
C’est aussi contre les maladies cutanées chroniques avec hypersécrétion que conviennent les applications de tannin ; A. Cazenave les employait contre l’eczéma. L’acide tannique est très-efficace dans le traitement des affections dartreuses rebelles. Même utilité contre les affections de la peau qui, quoique ne s’accompagnant pas d’hypersécrétion, se caractérisent par une hyperémie prononcée : Delioux dit que l’application d’une solution de tannin modifie la couperose et les éphélides ; les nævi sont avantageusement combattus par le même moyen qui amène lentement la résolution de la tumeur vasculaire. Trousseau conseille de badigeonner les parties atteintes d’érysipèle avec une solution de tannin et de camphre dans l’éther (tannin 10 grammes, camphre 20 grammes, éther 50 grammes) ; « l’éther, en se volatilisant, laisse sur la peau une poussière de tannin et de camphre qui agit comme sédatif et résolutif. » D’après Homolle on prévient les cicatrices de la variole en déposant, à l’aide d’un pinceau , une gouttelette de solution de tannin dans la teinture de benjoin (1 gramme de tannin pour 20 grammes de teinture de benjoin) sur chaque pustule de la face qui s’affaisse et dont le contenu disparaît en ne laissant très-souvent aucune trace.
Citons encore les lotions au tannin pour prévenir ou guérir les gerçures du mamelon qui surviennent chez les nourrices; même action