‹ Nouveau dictionnaire de médecine de chirurgie pratiques, illustré de figures intercalées dans le texte, sous la direction du Dr Jaccoud. Tome 28 (volume 5)Chapitre 27 sur 155 · ARRACHEMENT · texte numérisé non relu

ARRACHEMENT

téguments sont quelquefois coupés circulairement et avec netteté. Les muscles cèdent plus facilement dans leur masse charnue que dans leur partie fibreuse, et la portion du membre qui a été détachée entraîne avec elle de longs bouts de tendons accompagnés parfois de quelques fibres musculaires. Ce fait est constant lorsqu’il s’agit de la main, des doigts ou des orteils. Les portions tendineuses ont, dans ce cas, de vingt à trente centimètres de longueur. Dans un fait rapporté à la Société de Chirurgie par H. Larrey, le tendon fléchisseur de l’index gauche attenant à la troisième phalange mesurait trente-trois centimètres. Les nerfs présentent souvent la même disposition. Huguier a rapporté une observation dans laquelle la main, arrachée par une machine, avait entraîné vingt centimètres du nerf médian, mais la partie détachée allait s’amincissant jusqu’à son extrémité et ne contenait guère que du névrilème. Dans le fait d’arrachement de l’avant-bras que nous avons cité, tous les nerfs du plexus brachial avaient été détachés à une assez grande hauteur au-dessus du plan général de la section. Il en est de même des artères dont le bout inférieur fait saillie à la surface du tronçon, tandis que le bout supérieur se rétracte fortement vers la racine du membre et que son extrémité se ferme de manière à mettre obstacle à l’écoulement du sang. Ce phénomène remarquable tient à la manière dont les différentes tuniques se comportent lorsquelles cèdent à la traction. L’interne et la moyenne, plus fragiles, se rompent les premières et se recroquevillent à l’intérieur du vaisseau; la celluleuse s’allonge, se distend, finit par céder en s’effilant, comme le fait un tube de verre devant la lampe d’émailleur, et coiffe les extrémités rétractées des deux autres. Le sâng qui vient se heurter contre cet obstacle s’arrête, se coagule, le caillot ainsi formé s’affermit et s’oppose d’une manière définitive à l’hémorrhagie. Le même phénomène se produit, à plus forte raison, dans les vaisseaux de petit calibre et dans les capillaires.

La plupart des auteurs et notamment ceux du Compendium de Chirurgie ont avancé que la séparation s’opérait toujours dans une jointure. Le fait n’est pas complètement exact. La fracture des os est signalée dans la plupart des observations que nous avons consultées. L’omoplate était rompue en travers chez Samuel Wood ; la plupart des os du carpe étaient brisés, dans l’observation citée par Huguier ; chez la femme dont l’avantbras avait été arraché pendant les efforts de réduction, la partie supérieure de l’olécrane était restée appendue au tendon du triceps, tandis que la moitié postérieure du condyle de l’humérus, l’épicondyle et une portion de l’épitrochlée, adhéraient aux muscles de l’avant-bras. Les malléoles sont le plus souvent arrachées avec le pied, et, lorsqu’il s’agit des doigts, les phalanges sont souvent fracturées.

Les plaies par arrachement ne sont pas douloureuses : Samuel Wood ne s’aperçut qu’il avait perdu le bras qu’en le voyant passer dans la roue de son moulin; l’enfant cité par Benomont n’était préoccupé que de la crainte d’encourir les reproches de ses parents ; les cavaliers qui ont les doigts arrachés par la bride de leur cheval ne s’en aperçoivent pas tou-

jours au premier moment, mais, lorsque de longs bouts de tendons ont accompagné la phalange, le blessé ressent souvent une douleur très-vive au point où la séparation a eu lieu. Ces blessures ne saignent pas. Tous les observateurs en ont fait la remarque, et nous en avons indiqué les raisons. Il ne faudrait cependant pas croire à l’impossibilité d’une hémorrhagie, en pareille circonstance. Dans une des observations que nous avons citées, au moment où l’avant-bras se détacha, un flot de sang couvrit le chirurgien, qui s’empressa de lier l’artère.

Le pronostic des plaies par arrachement n’est pas aussi redoutable qu’on pourrait le croire. En général, elles guérissent plus vite et sont suivies de moins d’accidents que les amputations pratiquées au même point. On attribue cette bénignité relative à la rétraction des vaisseaux, qui empêche l’écoulement du sang et son infiltration dans les tissus ; quelques chirurgiens ont même proposé d’ériger l’arrachement en méthode opératoire et de l’appliquer partout où la structure des parties peut s’y prêter. Nous n’avons pas à nous occuper de cette question, mais, tout en reconnaissant que les suites de ces blessures sont le plus souvent bénignes, nous rappellerons que Billroth a vu succomber rapidement un garçon de 14 ans qui avait eu le bras droit arraché par une roue de machine, que la femme dont l’avant-bras s’était détaché sous l’effort de tractions chirurgicales est morte, au bout de douze jours, d’infection purulente, et qu’il n’est pas rare de voir survenir des accidents du côté de l’avant-bras et de lamain, chez les gens qui ont eu des doigts arrachés avec leurs tendons. L’inflammation remonte souvent le long des gaines vides et donne lieu à des abcès; qui retardent notablement la guérison.

L’indication que présentent ces blessures est simple. Elle consiste à régulariser la section que la cause vulnérante a produite. Si les os sont brisés comme cela arrive souvent aux phalanges, on en pratique la désarticulation dans la jointure la plus voisine. S’il s’agit d’une extrémité articulaire qui dépasse le niveau des parties molles, on en fait la résection à une hauteur suffisante ; on coupe les bouts de tendons qui dépassent et on régularise/si cela est nécessaire, les lambeaux cutanés. Quant aux artères, il est inutile de s’en préoccuper, puisqu’elles se sont retirées au milieu des chairs et que la disposition de leurs tuniques s’oppose à l’hémorrhagie. Cela fait, on procède au pansement, comme s’il s’agissait d’une amputation.

Y. Plaies empoisonnées. — Nous désignerons sous ce nom toutes les plaies compliquées de l’inoculation d’un agent toxique, que ce soit un venin, un virus ou un poison. Ces blessures sont essentiellement caractérisées par ce fait que la plaie, en elle-même, est sans importance, et qu’elle n’a pas plus d’influence sur les accidents graves et souvent mortels qui vont se produire que la piqûre de l’aiguille tubulée dans une injection hypodermique.

Ces accidents diffèrent suivant la nature de l’agent toxique et sont toujours semblables lorsqu’ils sont produits par le même agent, quelle que soit d’ailleurs l’étendue de la plaie. Les blessures dont nous allons nous

occuper peuvent donc se ranger dans trois catégories : celles qui résultent de la morsure ou de la piqûre des animaux venimeux, celles qui sont produites par l’inoculation d’un virus, celles qui sont faites par des armes ou des intruments imprégnés d’un poison proprement dit. Nous n’avons pas à parler ici des plaies appartenant aux deux premières catégories, parce que leur étude se rattache à celle des agents toxiques qui leur donnent leurs caractères spéciaux ( Voy . Charbon, Morve, Rage, Vipère, etc.).

Nous nous bornerons à dire un mot des plaies faites par les armes empoisonnées et des blessures des anatomistes, ces sujets rentrant plus particulièrement dans notre cadre et n’ayant pas été traités ailleurs.

A. Plaies faites par les armes empoisonnées. — La coutume d’empoisonner les armes de chasse ou de guerre a régné de tout temps chez les peuples barbares, et de tout temps aussi cette coutume a été entourée de pratiques superstitieuses dans lesquelles l’imagination a toujours eu sa bonne part. Dans un travail rempli d’érudition qu’il a lu, le 2 novembre 1877, à l’Institut, Lagneau a retracé l’histoire de ce passé toxicologique depuis les temps préhistoriques jusqu’à nos jours; nous ne le suivrons pas dans cette étude rétrospective et nous nous bornerons à aborder la question telle qu’elle se présente aujourd’hui.

On ne trouve plus d’armes empoisonnées qu’entre les mains de quelques peuplades sauvages. La plupart d’entre elles s’entourent, pour leur préparation, d’un mystère qui laisse planer les plus grands doutes sur la nature des substances employées. C’est le plus souvent au suc de plantes vénéneuses qu’elles ont recours, et beaucoup de celles dont on cite les noms sont trop peu actives pour déterminer la mort par une inoculation de cette espèce. D’autres font séjourner leurs flèches dans des cadavres putréfiés, ce qui ne peut avoir d’autre effet que de leur communiquer les propriétés septiques de nos instruments d’amphithéâtre ; il en est enfin qui ont recours au venin des serpents ou à l’exsudation cutanée de quelques espèces de batraciens. Si i’histoire de ces poisons est entourée d’obscurité, celle de leurs effets sur l’homme l’est bien davantage encore; toutefois, il est bien démontré, pour nous, que ces armes sont plus redoutables par la terreur qu’elles inspirent que par les blessures qu’elles font. Le fait est assez important pour que nous n’hésitions pas à entrer dans quelques détails, afin de le bien établir.

Parmi les peuplades de l’Afrique qui ont conservé l’habitude d’empoisonner leurs flèches, on cite les Boschimans, les Hottentots et les Pahouins. Les premiers se servent, dit-on, de la chair de la Vipère à cornes , qu’ils pilent jusqu’à en retirer un suc visqueux ; les seconds, d’un liquide extrait des bulbes de quelques Amarillidacées ou de certaines Euphorbes ; les derniers, des graines de l’inée ou Onaye, plante de la famille des Apocynées. Des expériences physiologiques ont été faites par Polaillon et Carville sur ce dernier poison, à l’aide de graines qui leur avaient été apportées du Gabon par le docteur Vincent, médecin de première classe de la marine. Ils se sont servis de l’extrait alcoolique et ils ont déterminé la mort chez les batraciens, les poissons, les oiseaux et même chez

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les petits mammifères, à l’aide d’injections contenant de 5 à 10 milligrammes de cet extrait. Il est douteux qu’en trempant la pointe de leurs flèches dans le suc de ces graines grossièrement broyées les Pahouins réussissent à leur communiquer des propriétés vénéneuses bien redoutables, mais il est certain que, depuis plus de trente ans que nous occupons le Gabon, jamais nos médecins n’ont eu l’occasion d’observer une seule blessure empoisonnée de cette façon. Les Anglais du Cap et de Port-Natal, qui ont souvent des engagements avec les Hottentots et les Boschimans, n’en ont pas vu davantage.

Certains peuples de l’Inde empoisonnent; dit-on, leurs flèches avec le suc d’uné plante de la famille des Moracées. En Cochinchine, les Mois trempent les leurs dans un extrait végétal qu’on dit assez actif, lorsqu’il est récemment préparé, pour tuer un éléphant. Richaud, qui rapporte ce fait, s’empresse d’ajouter que les blessures faites à nos soldats avec ces prétendues (lèches empoisonnées n’ont amené aucun accident et ont guéri comme de simples plaies par instruments piquants.

Les sauvages de l’Océanie sont ceux dont les armes sont le plus redoutées. Les indigènes de Java et de Sumatra, ceux des Nouvelles-Hébrides, des îles Santa-Cruz et Vanikoroo, ont à cet égard une réputation bien établie. Les Javanais emploient Yupas antiar, qui provient de Yantiaris toxicaria, famille des Urticées ortocarpées, et Yupas tieuté, fourni par une espèce de strychnos. La récolte de ces poisons a donné lieu à des légendes effrayantes, mais les Hollandais, qui ont eu de . fréquents démêlés avec les Javanais, n’ont jamais observé de blessures empoisonnées à la suite de ces engagements, et on ne trouve pas un mot qui y soit relatif dans les travaux publiés par leurs médecins sur cette colonie. A Sumatra, tous les habitants sont armés de poignards dont les lames sont presque toutes creusées de rainures longitudinales. Nous avons eu l’occasion d’examiner sur les lieux un grand nombre de ces armes, et nous n’avons jamais trouvé de trace de poison au fond de ces rainures, ni entendu parler d’accidents particuliers survenus à la suite des blessures faites par ces poignards. Enfin, dans leur guerre contre l’empire d’Atjeh, où ils se sont maintes fois battus à l’arme blanche et où ils ont eu pins de sept cents blessés, les Hollandais n’ont pas signalé un seul cas de blessure empoisonnée.

Les flèches des indigènes des Nouvelles-Hébrides, de Santa-Cruz et de Vanikoroo, ne sont pas plus redoutables, au dire du docteur A. B. Messer, médecin de la frégate anglaise la Pearl. Il s’est livré à de longues recherches sur ce sujet, pendant sa station dans l’Océan Pacifique, et il n’avait pu se procurer aucun renseignement de quelque intérêt, lorsque les circonstances lui permirent d’apprécier par lui-même la valeur des croyances qui régnent à cet égard. Le commodore Goodenough, un officier et six hommes de la Pearl, furent attaqués à Santa-Cruz par les naturels et blessés par leurs flèches. Tous les hommes de l’équipage étaient convaincus que les plaies faites par ces armes étaient mortelles et que tous ceux qui en étaient atteints devaient mourir du tétanos. Le commodore

lui-même, malgré la trempe solide de son caractère, ne pouvait se soustraire à l’obsession de cette pensée, et l’événement parut lui donner raison, car il fut atteint du tétanos le cinquième jour, et mourut le huitième. Deux de ses marins eurent le même sort : les accidents tétaniques se montrèrent chez eux le sixième jour. Ainsi, sur huit blessés, trois succombèrent à cette redoutable complication, mais, ainsi que le fait observer le docteur Messer, elle est extrêmement commune dans l’Océanie, et il est impossible d’admettre que le poison y soit pour quelque chose, car il n’est pas de substance toxique dont les effets attendent cinq ou six jours avant de se manifester. 3

Pour terminer cette rapide revue, il ne nous reste plus qu’à parler des peuplades de l’Amérique méridionale qui habitent sur les bords de l’Amazone et de l’Orénoque. C’est de là que nous vient le curare, ce poison redoutable qui a été, de la part de Claude Bernard, l’objet de travaux si remarquables ( Voy . Curare, t. X, p. 548). A l’époque ou l’éminent physiologiste poursuivait ses recherches, on ne connaissait pas d’une manière exacte la composition de ce produit. On se demandait encore s’il ne devait pas son activité au venin de quelque animal. On est aujourd’hui bien fixé sur ce point. Gubler a publié dans le Journal de thérapeutique du 25 avril 1879 un important article dans lequel il démontre, à l’aide de documents récents, que le curare est un poison végétal, et le docteur Crevaux, médecin de première classe de la marine, qui explore, en ce moment, les bords de l’Amazone, a écrit le 10 mars 1879 au gouverneur de la Guyane qu’il avait découvert le mode de préparation du curare et le végétal auquel il doit ses propriétés toxiques : c’est une' liane très-élevée qu’il a pu voir en fleur et dont il a envoyé la photographie à Cayenne. En faisant macérer l’écorce de sa racine dans l’alcool et en injectant lè liquide à une poule, on la fait périr en trente secondes. On comprend que des flèches imprégnées d’un pareil poison puissent donner la mort à de petits animaux ; le fait est d’ailleurs incontestable. Il est logique d’admettre qu’il en arriverait autant chez l’homme, s’il était atteint par un nombre suffisant de ces flèches et que leurs pointes vinssent à se briser dans la plaie. Le fait est vraisemblable, mais il n’est pas démontré. Nous n’avons pas pu, du moins, en trouver une seule observation concluante, car nous ne pouvons pas donner ce nom à celles qui ont été publiées par le docteur Ferreira de Lemos (1867). II y est question de voyageurs attaqués sur les bords de l’Amazone par une bande de sauvages. Sept d’entre eux furent blessés par leurs flèches. L’un succomba au bout de quelques heures, mais il avait reçu trois blessures à l’abdomen. Cinq autres ne ressentirent aucun symptôme particulier, et l’auteur attribue cette immunité à ce qu’ils burent de l’eau salée et en lavèrent leurs plaies. Le dernier éprouva des accidents bizarres dans le détail desquels nous ne pouvons entrer, mais qui sont tout à fait différents de ceux du curare, et il finit par guérir après avoir subi l’amputation de la cuisse nécessitée par des hémorrhagies incoercibles dues' à ce que l’une des flèches avait lésé simultanément l’artère tibiale postérieure gau-

cheet l’une de ses veines satellites. Ces observations n’ont rien de concluant, et l’auteur avoue lui-même qu’elles n’ont pas toute la rigueur scientifique désirable.

Les sauvages du Choco empoisonnent leurs flèches avec le venin sécrété par la peau d’une grenouille particulière au pays. A. Posada Arango, qui a publié, en 1871, un travail très-savant sur ce sujet, la désigne sous le nom de Phyllobates Chocoensis. Il a analysé le poison avec le plus grand soin ; il l’a expérimenté sur des coqs, des poules, des canards, des chats et des cochons d’Inde, et tous ceux qu’il a piqués avec les flèche? des Indiens du Choco sont morts en moins d’un quart d’heure. Ces sauvages, dit-il, sont d’un naturel essentiellement pacifique et ne se servent de leurs flèches que pour la chasse et pour se défendre contre les bêtes féroces, mais ils en craignent tellement les effets que, lorsqu’ils se blessent accidentellement, ils n’hésitent pas à couper immédiatement la partie qui a été atteinte, quand cette opération est possible. Les informations manquent donc complètement de ce côté comme des autres.

En résumé, nous sommes loin de révoquer en doute les effets que peuvent produire sur l’homme les armes empoisonnées. Nous pensons que de pareilles blessures peuvent occasionner des accidents graves et même amener la mort ; mais toutes les recherches que nous avons pu faire pour en trouver des observations sérieuses et authentiques ont abouti à un résultat complètement négatif. Les médecins des autres nations n’ont pas été plus heureux que nous, et ce fait valait la peine d’être constaté, parce qu’il est de nature à diminuer les craintes exagérées que les armes des sauvages inspirent à ceux qui sont exposés à en subir les atteintes.

Le traitement à opposer à ces blessures, dans le cas où on viendrait à en observer, est celui de toutes les plaies empoisonnées. Il consiste à appliquer immédiatement une ligature entre le cœur et la partie lésée, à inciser la plaie pour en mettre tout le trajet à découvert, à la laver à grande eau et à la cautériser soit avec un caustique liquide, tel que le nitrate acide de mercure ou l’acide nitrique, soit avec le fer rouge, suivant qu’on a l’un ou l’autre de ces moyens à sa disposition. On peut aussi opérer la succion à l’aide de ventouses, ce qui permet d’attendre qu’on se soit procuré les moyens d’agir plus énergiquement. Il ne faut pas se hâter d’enlever la ligature. Claude Bernard a donné à cet égard un excellent conseil. Il faudra, dit-il, relâcher la ligature pendant un instant pour la renouer aussitôt qu’apparaîtra le premier symptôme d’empoisonnement nouveau, et ainsi de suite. La dose de curare ainsi fractionnée pourra sans occasionner la mort traverser toute l’économie et s'éliminer ou se détruire. Enfin, si, malgré l’emploi de ces moyens, l’issue fatale semblait imminente, il faut savoir, dit Paul Bert, que le danger peut être combattu par la respiration artificielle et par elle seule, mais il faut bien insister sur ce fait que cette pratique a besoin d’être prolongée fort longtemps. Ces conseils n’ont été donnés qu’en vue du curare, mais il ne pourrait y avoir que de l’avantage à y recourir dans le cas de blessure empoisonnée par une autre substance.

120 PLAIE. - P. DES AHATOMISTES.

B. Plaies des Anatomistes. — Il n’est guère de médecin qui ne se soit blessé, dans le cours de ses études anatomiques, et qui n’ait éprouvé quelques accidents à la suite de celte blessure. Les scalpels, les érignes, les épingles, les ciseaux, sont jetés au hasard sur les tables d’amphithéâtre, et ceux qui s’en servent sont à chaque instant exposés à se piquer. Dans les manœuvres opératoires, la scie s’échappe parfois de sa voie et vient blesser le pouce de la main gauche qui sert à la lui tracer. Souvent aussi c’est une esquille osseuse, un fragment de côte, par exemple, qui cause la blessure. Enfin, il arrive souvent aux anatomistes de plonger leurs mains dans des liquides cadavériques, sans se préoccuper des plaies insignifiantes qu’elles peuvent présenter et qui se trouvent ainsi en contact avec le principe septique. Les érosions de la peau sont plus souvent suivies d’accidents que les piqûres nettes faites par la pointe des. scalpels. D’après Billroth, les petites écorchures non saignantes sont plus dangereuses, au point de vue de l’infection, que les .incisions profondes, par la raison anatomique que les réseaux de lymphatiques dont le pouvoir absorbant est le plus considérable se trouvent précisément répandus dans la couche la plus superficielle du derme.

Il est à remarquer que les cadavres frais offrent plus de danger que ceux qui sont en pleine putréfaction. Cette observation, que Colles (de Dublin) a faite le premier, a depuis été vérifiée par la plupart des anatomistes. On prétend même que les intoxications les plus graves, celles qui sont suivies de mort au bout de quelques jours, surviennent, le plus souvent, à la suite des blessures faites en pratiquant l’autopsie de cadavres encore chauds, et Billroth se demande si, dans ce cas, le médecin ne s’est pas inoculé une humeur pathologique formée antérieurement dans l’orga-' nisme vivant, plutôt qu’un virus cadavérique. Ce qui est certain, c’est que les corps des femmes mortes de fièvre puerpérale, ceux des sujets qui ont succombé à la suite d’une opération de hernie étranglée, sont particulièrement à redouter. Il faut tenir compte aussi des prédispositions individuelles. 11 est des gens qui semblent jouir d’une véritable immunité et qui peuvent impunément se blesser, dans le cours de leurs dissections, tandis qu’il en est d’autres qui ne peuvent se faire la plus légère piqûre sans voir survenir des accidents. Billroth fait observer, avec raison, que des infections répétées semblent plutôt augmenter que diminuer cette réceptivité.

Les accidents qui se produisent à la suite des plaies d’amphithéâtre diffèrent essentiellement, sous le rapport de la gravité, suivant qu’ils res- ' tent bornés à la partie blessée, qu’ils s’étendent aux membres tout entiers en suivant la chaîne des lymphatiques et des glanglions, ou que le principe toxique pénètre d’emblée dans le torrent circulatoire et s’attaque à l’économie tout entière. Dans le premier cas, tout se borne parfois au développement d’un bouton inflammatoire semblable à celui de la fausse vaccine et qui se termine par la guérison, après avoir fourni une gouttelette de pus. Souvent il se forme une croûte sous laquelle la suppuration s’amasse et qui se renouvelle aussitôt qu’on l’enlève ; le point blessé reste

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