‹ Nouveau dictionnaire de médecine de chirurgie pratiques, illustré de figures intercalées dans le texte, sous la direction du Dr Jaccoud. Tome 40. supplChapitre 11 sur 531 · L. Robert · texte numérisé non relu

L. Robert

[SüppiéuektJ ŒDRON. — histoire naturelle, compos. chimique. 121

CÉDROM. — Sous les noms de cédron, de noix de cédron, on confond souTent deux fruits qui sont fournis par deux espèces végétales différentes, et qui sont regardés par les habitants de leur pays d’origine, la Colombie, comme doués d’une action tonique, alexipharmaque, antirabique et antipériodique. De ces propriétés, la dernière seule mérite d’être retenue, et suffit à nécessiter la connaissance de la plante qui en est douée.

Histoire naturelle. — Les deux espèces dont il s’agit appartiennent à la famille des Simarubées. Ce sont le Simaba cédron ou cédron proprement dit, et le Picrolemma Waldivia, plus simplement connu sous le nom de Waldivia.

I. Le cédron {Sim. cédron PI. ; Quassia cédron Baill.) est un arbre de 6 à 10 mètres de hauteur, dont le tronc non ramifié est couronné d’un bouquet de feuilles composées imparipennées, à nombreuses folioles acuminées; fleurs en grappes, blanchâtres, couvertes de poils brunâtres; 5 sépales; 5 pétales; 10 étamines à anthères biloculaires, introrses; ovaire uniloculaire, ovule ascendant; fruit formé de plusieurs drupes, dont une seule se développe entièrement; semence apérispermée, mince, fragile, brunâtre, pourvue de cotylédons volumineux longs de o à 5 centimètres, charnus et blancs à l’état frais, d’un jaune foncé à l’état sec r c’est dans cette graine que résident les propriétés médicinales du cédron, ce sont surtout les cotylédons qui contiennent sa partie active.

II. Le AValdivia {Picr. Waldiwia G. PI.) ressemble au précédent par sa hauteur, son port et la disposition de ses feuilles. Les fleurs, en grappes ramifiées, jaunes verdâtres avant l’épanouissement, deviennent ensuite blanchâtres et prennent une odeur de jasmin. Calice persistant, à 5 divisions. Corolle à 5 pétales, plus longs que les sépales. 5 étamines hypogynes, à grosses anthères biloculaires. Fruit drupacé, ordinairement unique. Graines à téguments minces et fragiles. Cotylédons très-gros, semi-ovoïdes, blanchâtres, très-amers. Comme dans le cédron, la substance active paraît principalement contenue dans la graine, surtout dans les cotylédons; cependant la grande amertume des autres parties de la plante fait supposer que cette substance s’y trouve aussi (Restrepo).

Composition chimique. — I. Stan. Martin a retiré du cédron une matière dont il fait un alcaloïde sous le nom de cédrine. Lewy a décrit sous le même nom un produit neutre, très-amer, cristallisable en aiguilles blanches, solubles dans l’eau bouillante et l’éther, qu’il aurait extrait de la même plante. Or Cloëz et Tanret n’ont pas trouvé la substance cristallisable ni l’alcaloïde annoncés. En revanche, une analyse récente de Tanret montre que le cédron renferme de son poids d’une matière grasse assez soluble dans l’alcool, et en outre une substance neutre et incristallisable, qui est la véritable cédrine, et qui se présente sous forme d’un vernis jaune, très-soluble dans l’eau, qui le ramollit avant de le dissoudre, doué d’une forte amertume que les alcalis ne lui font perdre qu’en partie. Le caractère distinctif de la cédrine est la superbe fluorés-

122 CÉDRON. — EFFETS physiologiques . et thérapeutiques. [Supplémekt] cence vert jaunâtre que présentent ses solutions, même très -étendues.

II. Du Waldivia ïanret a isolé une substance neutre, la waldivine qui cristallise en prismes hexagonaux. Chauffée, elle perd son eau de cristallisation, puis fond vers 250“ ; elle n’est pas volatile. Elle se dissout dans 600 parties d’eau froide, dans 30 parties d’eau bouillante ; les acides et les sels augmentent beaucoup sa solubilité ; la solution précipite par le tannin et l’acétate de plomb ammoniacal. A froid, il faut pour la dissoudre 60 parties d’alcool à 70“, 100 parties d’alcool ubsolu. Elle est très-soluble dans le chloroforme, insoluble dans l’éther. Les acides sulfurique et azotique la dissolvent à froid sans altération sensible. Les alcalis la décomposent très-facilement ; avec les alcalis caustiques elle perd presque instantanément son amertume ; la décomposition -est plus lente avec l’ammoniaque et les carbonates alcalins, et surtout avec les bicarbonates ; les produits de décomposition réduisent la liqueur de Fehling, et dévient à droite la lumière polarisée sur laquelle la waldiyine elle-même est sans action.

Effets physiologiques et thérapeutiques. — I. Le D' Posada-Arango, professeur à Medellin (Colombie) , rapporte que depuis deux siècles environ les Colombiens connaissent les propriétés médicinales du cédron, ■qu’ils exagèrent du reste considérablement. En France, Rayer les mit pour la première fois à l’épreuve en 1852. Récemment Dujardin-Beaumetz et Restrepo les ont expérimentées de nouveau, et c’est à ces deux observateurs que nous empruntons les renseignements qui suivent. Ingéré, le cédi’on donne une sensation d’amertume d’abord peu prononcée, mais qui acquiert en quelques instants une intensité égale à celle de la strychnine, puis une dose thérapeutique (50 centigr. à 1 gramme) détermine un malaise général plus ou moins intense, localisé surtout à l’hypogastre, et suivi de nausées, de vomissements et de diarrhée ; toutefois, si on a soin d’associer au médicament une petite quantité d’opium, la tolérance gastro-intestinale s’établit assez bien. Dans quelques cas, ce malaise s’est accompagné de vertiges. Là se borne l’action physiologique ■du cédron : quant aux propriétés éminemment toxiques qu’il posséderait, d’après certains auteurs, elles n’ont pu lui être attribuées que par suite d’une confusion avec le waldivia ; Purple (de New-York) a pu en faire prendre 1 gramme toutes les 4 heures sans accidents.

Son effet thérapeutique le plus certain résulte de son action anli périodique. C’est contre la hèvre intermittente que Rayer en a fait usage à la Charité : la guérison aurait été constante, avec une dose quotidienne de 50 centigr. répétée pendant 15 jours. Le D' Purple lui reconnaît aussi de sérieuses propriétés antipériodiques. Le D' Saffray dit avoir obtenu en Colombie de bons résultats dans le traitement prophylactique et curatif des Bèvres intermittentes nerveuses. Le D" Posada-Arango aurait réussi dans 80 0/0 des cas. Par contre, le D’’ Burdel a échoué en Sologne : il le regarde plutôt comme un tonique et un antidiarrhéique.

Dumont en 1868, Dujardin-Beaumetz et Restrepo en 1880, l’ont cxpé-

[Supplémekt] CÉÜROlV. — effeis physiologiques et thérapeotiqdes. d25 rimenté à la ménagerie du Jardin des Plantes contre les morsures des serpents : les résultats ont été négatifs.

En résumé, le cédron, quoique moins actif que le sulfate de quinine, paraît avoir réellement une vertu fébrifuge, que son prix inférieur à celui du quinquina engage à mettre à profit dans les pays pauvres où la fièvre intermittente est endémique.

11. La cédrine, principe actif du cédron, a les mêmes propriétés. Elle est fébrifuge, à un degré moindre que la quinine ; elle n’est pas alexipharmaque ; elle est beaucoup moins toxique que la waldivine : un lapin de 2 kilogr., auquel on a injecté 5 milligr. de cette substance, n’éprouvait aucun trouble au bout de 48 heures; le même lapin, à la suite d’une injection de 8 milligr., a commencé à présenter des convulsions violentes après 24 heures, et est mort en une demi-heure après plusieurs accès convulsifs. Un homme atteint de fièvre intermittente, et auquel une injection de 4 milligr. était pratiquée chaque jour, a éprouvé des vertiges.

ni. Le Waldivia, et son principe actif la waldivine, sont beaucoup plus toxiques que le cédron et la cédrine. 2 milligr. de waldivine suffisent pour tuer un lapin de petite taille; 3 ou 4 milligr., pour un lapin de grande taille : pendant les premières heures, l’animal paraît en bonne santé, puis il manifeste une tristesse, un affaissement, une somnolence, dont une forte excitation peut seule le faire sortir, et seulement pour quelques instants ; la mort survient lentement, sans convulsions, et l’autopsie montre toujours les poumons congestionnés, parfois une hémorrhagie à la surface du cerveau.

Un chien de forte taille présente les mêmes symptômes, les mêmes lésions, après une injection de 6 milligrammes.

Les grenouilles résistent mieux à l’action toxique.

L’homme n’éprouve pas de troubles appréciables avec des doses de 1 a 2 milligr. Lorsqu’il prend 4 milligr. par la voie gastrique, il a ordinairement des vomissements ; une injection hypodermique de la même dose provoque les vomissements moins vite et moins constamment. Les battements du cœur sont parfois ralentis, tandis qu’ils sont constamment accélérés chez les animaux.

En thérapeutique, le waldivia et la waldivine ne paraissent pas avoir d’effets satisfaisants. Le D' Aquilar dit bien avoir obtenu, dans la fièvre intermittente, ta guérison de 3 malades sur 5, avec une dose quotidienne de 60 centigr. de waldivia en poudre ; mais la waldivine a donné des résultats négatifs dans deux cas de fièvre quarte, et n’a pas mieux réussi contre les morsures de serpents en injection hypodermique (Restrepo).

Pas plus que la cédrine, la waldivine ne guérit la rage : cependant des injections hypodermiques de 4 milligr. de cette substance ont calmé d’une façon très-notable les phénomènes convulsifs de plusieurs chiens enragés entre les mains de Nocart (d’Alfort) .

Modes d’adjunistration et doses. — Le cédron se donne, comme fébrifuge, sous forme de poudre, dans du pain azyme ou en cachets. On pourrait également l’administrer en pilules ou en teinture : celte dernière

124 CIILORAL. [Supplément]

préparation serait peut-être la meilleure d’après Restrepo, mais son extrême amertume la fera rarement accepter.

La dose pour un adulte est de 50 centigr. à 2 grammes, 1 gramme en moyenne. Deux enfants de 7 et 9 ans ont facilement supporté des doses de 40 et 60 centigrammes.

Quant à la cédrine, son meilleur mode d’administration est l’injection hypodermique : 2 à 4 milligr. par jour.

Ch. Taxret, De la walJivine et do la cédrine [Bull. gén. de thérap., 1880, p. 504). — Res-

TEEPO, Étude du cédron, du waldivia et de leurs principes actifs, la cédrine et la waldivine,

thèse de Paris, 1881, n» 125.

Ch. d’Ivors.

CHIiORAIi. — Syn. : Aldéhyde irichloré; Trichloraldéhyde ; Trichlorure d’aldéhyde ; Hydi'ure de trichloracétyle.

En 1832, Liebig, faisant agir le chlore sur l’alcool, découvrit un corps auquel il donna le nom abréviatif de chloral, qui rappelle celui de ses deux principes constituants. Peu de temps après, Dumas l’étudiait à son tour, et lui assignait sa véritable place dans le cadre de la chimie organique. Les recherches de Stœdeler, Kopp, Wurtz, Personne, Byasson et Follet, etc., ont successivement complété nos connaissances sur sa préparation et ses propriétés physico-chimiques.

C’est O. Liebreich qui, en 1869, introduisit le chloral en thérapeutique, guidé par cette idée que le milieu alcalin, que celui-ci rencontrerait dans le sang après absorption, serait favorable à sa transformation en chloroforme, telle qu’elle se passe dans les expériences de laboratoire, et qu’on obtiendrait ainsi une insensibilité égale à celle que produit ce dernier agent, mais beaucoup plus lente et exempte de dangers. L’expérience n’a pas conhrmé ces présomptions théoriques, en ce sens que l’anesthésie chloralique est ou trop faible à doses physiologiques pour mériter la préférence sur les autres agents de même sorte, ou trop dangereuse à doses élevées pour être utilisée dans la pratique journalière. Aussi n’est-ce pas à titre d’anesthésique général que le chloral a conquis le rang important et très-légitime qu’il occupe en thérapeutique : c’est comme hypnotique et acinétique. qu’il est surtout employé chaque jour, et qu’il trouve à remplir des indications auxquelles ne satisfont pas l’opium et le chloroforme. C’est ce qu’ont mis en évidence les travaux de Demarquay, Gubler, Giraldès, Bouchut, E. Labbée, Dujardin-Beaumetz, Richardson, Crichton Browne, Manning, Steiner, Verneuil, etc.

Chiihe. — Le chloral a pour formule : C*HCPO^ C’est de l’aldéhyde (C*H‘0-) dont 3 équivalents d’hydrogène sont remplacés par 3 équivalents de chlore : d’où les synonymes d’aldéhyde trichloré, etc. On peut encore, admettant le radical hypothétique trichloracétyle, dont le chloral serait l’hydrure, écrire : C*CPO^.H.

Pratiquement, le chloral représente un des produits ultimes de l’action du chlore sur l’alcool, ou sur certains corps capables de se saccha-

[Supplémest] CHLORAL. — chimie. 125

rifier, tels que l’amidon, et sur le sucre (Stœdeler). Dans les laboratoires, on le prépare à l’état pur et anhydre en faisant passer dans de l’alcool absolu, jusqu’à saturation, un courant de chlore sec : on opère d’abord à froid, puis on élève la température du liquide jusqu’au voisinage de l’ébullition. Il se forme deux couches : on sépare l’inférieure, et on agite avec une grande quantité d’acide sulfurique ; le chloral pur surnage. Pour le rectifier, on le redistille sur l’acide sulfui’ique qui s’empare de l’alcool en excès et de l’eau qu’il peut encore renfermer, puis sur la chaux vive, qui, avec l’ébullition, le débarrasse des dernières traces d’acide chlorhydrique : on recueille seulement le produit qui passe entre 94“ et 99“.

Ainsi obtenu, le chloral anhydre est un liquide incolore, fluide, gras au toucher, fumant à l’air ; d’odeur éthérée, vive et irritante ; de saveur âcre et caustique ; formant sur le papier une tache grasse peu stable. Sa densité à -|-18“ est de 1.502; celle de sa vapeur est de 5,13. Il bout et distille sans altération à 94“,4 (Dumas); à 99“,6 d’après Kopp.

Très-soluble dans l’eau, soluble dans l’alcool et dans l’éther, il dissout le chlore, le brome, l’iode, le soufre et le phosphore ; ces deux derniers surtout à chaud.

Il peut être distillé sur les bases caustiques sans s’altérer. L’acide nitrique ne l’attaque pas davantage, même à chaud.

Sa réaction caractéristique est la suivante : en présence de la potasse et de la soude, il se dédouble en chloroforme et en formiate alcalin, dans la proportion de 81 de chloroforme formé pour 100 de chloral primitif. Ce dédoublement a lieu non-seulement avec les alcalis forts, mais encore avec les alcalis faibles, les bicarbonates alcalins, les liquides alcalins animaux comme le sang et le blanc d’œuf quand le mélange est porté à 40“. De plus, d’après Personne, les matières albuminoïdes formeraient avec le chloral une véritable combinaison, qui prendrait naissance aussi bien dans l’organisme vivant qu’in vitro, et constituerait en quelque façon une sorte de réservoir de chloroforme, lequel ne se dégagerait qu’avec lenteur ; selon Byasson le chloral, sans se combiner avec l’albumine, la coagule simplement et, après avoir été mécaniquement fixé par elle, peut lui être enlevé par l’alcool.

Hydrate de chloral. — Le chloral anhydre est très-avide d’eau, et en ajoutant peu à peu ce liquide on obtient, après échauffement de la masse, une combinaison bien définie, l'hydrate de chloral (C'HGPO'-)- 2HO), qui représente le produit médicinal le plus usité. Cet hydrate cristallise en lames rhomboidales, blanches, déliquescentes, solubles dans leur poids d’eau, solubles dans l’alcool et l’éther, d’une saveur caustique. 11 est volatil à la température ordinaire, fond à 46“, bout à 97“ sans décomposition. Sa solution aqueuse est légèrement acide. Au contact des alcalis, il se dédouble comme le chloral anhydre en chloroforme (72 0/0) et formiate alcalin.

Âlcoolale de chloral. — En ajoutant peu à peu de l’alcool absolu au

126 CHLÜRAL. — toxicoujcie. [SüpplémestJ

chloral anhydre, on observe, comme avec l’eau, une élévation de température et la formation d’un nouveau composé, Valcoolate de chloral : C'HCPO%C*IPO- (Roussin et Personne). Cristallisable, de saveur brûlante, ce corps est soluble dans l’alcool et l’éther, moins soluble dans l’eau que l’hydrate, non déliquescent : sa solution aqueuse est neutre au tournesol. Même dédoublement que les précédents en présence des alcalis.

Méta-cliloral. — Modification isomérique, et insoluble dans l’eau, du chloral, qui se forme quand on conserve celui-ci en tubes scellés en présence de l’acide sulfurique ou d’une petite quantité d’eau. C’est une poudre blanche, volatile, d’odeur faiblement éthérée, insoluble dans l’alcool et l’éther comme dans l’eau. Il a les mêmes réactions que le chloral soluble, qu’il régénère lorsqu’on le chauffe entre 180° et 200“ (Régnault), et, comme lui, il fournit du chloroforme au contact des alcalis.

Croton-chloral. — Sous ce nom, et sous celui de chloral crotonique, on connaît en médecine un corps qui, en réalité, est de l’aldéhyde butylique (et non crotonique) trichloré (C*HCPO). C’est un liquide oléagineux, queKramer et Piiiner ont obtenu en faisant passer un courant de chlore dans de l’aldéhyde refroidi à 0“, laissant la température du mélange s’élever, puis le chauffant doucement : au bout de 24 heures, on recueille la couche inférieure, brune, qui est le croton-chloral, on la distille, on la rectifie sur l’acide sulfurique, et dans une nouvelle distillation on recueille le produit qui passe entre 165“ et 165“. L’addition d’un équivalent d’eau le transforme en un hydrate, qui seul est employé en médecine : c’est une substance blanche, cristallisée en paillettes brillantes, d’odeur plus forte que celle du chloral ordinaire, de saveur plus désagréable. Il est soluble seulement dans 25 à 30 fois son poids d’eau pure ; davantage dans l’eau additionnée de glycérine et dans l’alcool. JÎêmes propriétés chimiques que le chloral.

Toxicologie. — En cas d’empoisonnement par le chloral, la recherche chimique offre souvent de grandes difficultés. Les procédés techniques sont semblables à ceux décrits pour la recherche du chloroforme (t. YII, p. 292) : mais, l’agent toxique isolé, il est difficile d’affirmer que l’empoisonnement est dû à l’un ou à l’autre de ces deux corps: car en raison du dédoublement, au moins partiel, en chloroforme et formiates, qui s’opère dans le sang après l’absorption du chloral, les réactions observées par le toxicologue ne peuvent être considérées comme l’indice certain d’une intoxication chloralique. Cette difficulté, créée par l’état actuel de nos connaissances, est moindre dans le cas où, le dédoublement du chloral ne s’étant pas achevé dans l’économie, les organes digestifs en renferment une quantité suffisante pour que ses propriétés physico-chimiques, odeur, saveur, solubilité dans l’eau, réaction en présence des alcalis, etc., puissent être déterminées.

Une dernière ressource se trouve dans l’analyse physiologique, ressource importante, puisque les phénomènes locaux et généraux produits chez les

[Sopplément] CHLORAL. — pharmacologie. 127

animaux par les injections sous-cutanées diffèrent suivant qu’elles sont faites avec le chloral ou avec le chloroforme.

Pharmacologie. — I. V hydrate de chloral peut revêtir un grand nombre de formes pharmaceutiques. Toutefois son hygrométricité et sa grande volatilité empêchent de l’administrer en pilules. D’autre part^ lorsqu’on le prescrit en potion ou en sirop, à prendre par la voie gastrique, il est nécessaire de donner au véhicule une masse suffisante pour n’avoir pas à redouter l’irritation de la gorge, de l’estomac et de l’intestin, que déterminent ses solutions concentrées : aussi, bien qu’il soit soluble dans son poids d’eau, devra-t-on l’étendre de 20 fois au moins^ son poids de liquide.

Pour l’usage interne, on le prescrit :

1° En solution dans l’eau, 1 gramme de chloral pour 20 grammes d’eau sucrée ;

2° En potion, qu’il est nécessaire d’édulcorer avec un sirop, acidulé de préférence, pour masquer la saveur désagréable de la substance active :

Chloral hydraté . 2à4 grammes

Sirop de groseilles ou de frambroises. . 50 —

Potion gommeuse ou eau de tilleul. . . 120 —

5° En sirop. Le sirop de Follet contient un gramme de chloral hydraté par cuillerée à bouche ou 20 grammes de sirop ;

4° En lavement :

Chloral hydraté . 2à4 grammes

Eau distillée ou eau de guimauve. . . 200 —

5° En suppositoires. Mayet a proposé la formule suivante :

Hydrate de chloral . 5 grammes

Beurre de cacao . 3 —

Blanc de baleine . 2 —

Outre qu’ils sont trop volumineux, ces suppositoires, contenant plusd’un tiers de chloral, brûlent fortement l’anus et le rectum.

Les proportions suivantes sont suffisantes ;

Hydrate de chloral . 6 grammes

Beurre do cacao . 11 —

Cire blauclie . 7 —

F. s. a. 6 suppositoires.

6“ En perles et en capsules. Sous le nom de chloral perlé, Limousin a préparé des capsules contenant 25 centigrammes d’hydrate de chloral,' qui occasionnent de l’irritation gastrique lorsqu’on ne fait pas immédiatement suivre leur ingestion de celle de quelques gorgées d’eau. — Les perles de Follet, qui renferment 15 centigrammes de chloral hydraté dissous dans l’éther, ont l’inconvénient de produire un effet complexe.

128 CHLORAL. — effets physiologiques. [Supplément]

Pour Vusage externe, les effets antiseptiques, caustiques, parasiticides, du chloral hydraté, ont été mis à profit à l’aide de solutions aqueuses dont le titre varie suivant l’action cherchée.

II. Valcoolate de chloral, de saveur et d’odeur moins désagréables que le précédent, aussi actif et même plus efficace chez certains sujets» selon Blaclie et Gubler, se prête aux mêmes modes d’emploi.

ni. Le méta-chloral a été employé par Dujardin-Baumetz et Féréol dans la proportion de 1/10 de substance active pour 9/10 de paraffine ou de poudre de lycopode. On prépare ainsi des crayons caustiques qui peuvent remplacer ceux de nitrate d’argent.

IV. Le croton-chloral a un goût plus difficile encore à dissimuler que celui de l’hydrate de chloral. On le prescrit :

1" En potion (Weill) :

Croton-chloral. . .

Glycérine chaude. .

Extrait de réglisse. .

^ ââ

Sirop de sucre J

2“ En pilules (Weill) :

Croton-chloral 1

Poudre de réglisse >ââ.. . 1 gramme

Pour 20 pilules.

Effets physiologiques. — Nous étudierons successivement les effets locaux et généraux, les propriétés antiseptiques, le mode d’action et l’élimination de l’hydrate de chloral , puis nous dirons un mot de l’action physiologique du croton-chloral.

I. Effets locaux. — Solideou en solution concentrée, le chloral hydraté est un irritant local. Appliqué sur la peau intacte, il détermine une irritation plus ou moins forte, depuis la fluxion sanguine, avec rougeur et douleur, jusqu’à la production de phlyctènes et ï’escharificatiori. Ces phénomènes sont plus marqués lorsqu’on l’emploie en injections sous-cutanées, dissous seulement dans 2 à 4 fois son poids d’eau : même avec les solutions au 5” ou au 10®, ou a observé des phlegmons, des abcès, plus rarement la gangrène.

Introduit en poudre dans une plaie, il donne lieu à une douleur vive, mais passagère, et à la formation d’une fausse membrane grisâtre, peu adhérente.

Il mortifie l’épithélium des muqueuses et arrête les mouvements des cils vibratiles lorsqu’elles en sont pourvues (E. Magnaud).

Placé sur les muscles, il excite leur contractilité et détermine leur rigidité. Au contact des nerfs, il diminue d’abord, puis détruit la neurilité (Gubler).

Injecté dans les' veines, il ne paraît pas irriter leur membrane interne,

2 grammes

[Sdpplémekt] CHLORÂL. — effets physiologiques. 129

sans doute parce que le liquide sanguin étend immédiatement et considérablement la solution injectée.

Ingéré sous forme de solution concentrée, il provoque de la chaleur, parfois même de la douleur de la bouché et de la gorge, et une salivation réflexe abondante ; arrivée dans l’estomac, cette solution détermine de la chaleur à l’épigastre, une douleur plus ou moins vive dans le même point, et, si l’irritabilité gastro-intestinale est excessive, des nausées, des vomissements et des coliques. Ces phénomènes, fréquents avec la solution au 15% sont assez rares avec les solutions au 25® et audessus : ils persistent cependant, quelle que soit la dose, chez certains sujets, pour lesquels il faut recourir aux lavements ou aux suppositoires, en se rappelant que ceux-ci peuvent produire de la douleur anale, du ténesme rectal et même vésical, quand la proportion de choral est trop élevée.

IL Effets généraux. — Après diffusion dans l’économie, le chloral' produit des effets généraux, qui varient suivant les doses administrées.

A dose faible (1 à 2 grammes étendus de 25 à 50 fois leur poids d’eau), il produit au bout d’une demi-heure environ un sommeil calme, qui dure de 5 à 6 heures consécutives suivant la quantité absorbée, qui ne laisse aucun malaise au réveil, mais qui est assez léger pour être troublé par un bruit peu intense ou par un attouchement. Pendant ce sommeil, la sensibilité est diminuée, mais non abolie ; il y a une résolution musculaire marquée ; le pouls et la respiration sont ralentis, la température est inférieure à la normale; le globe de l’œil est injecté, la pupille est rétrécie.

Si les doses sont fortes (6 à 12 grammes), on observe d’abord de l’excitation, avec accélération, intermittence et irrégularités du pouls, accélération des mouvements respiratoires ; accroissement delà calorification, puis un sommeil qui tend à la stupeur, avec pâleur de la face, refroidissement périphérique, anesthésie profonde, affaiblissement des pulsations cardiaques, abaissement de la température. Enfin, si la dose est toxique, le cœur cesse de battre, et la moi't survient, parfois brusquement ; à l’autopsie, on trouve les lésions propres à l’asphyxie ou à la syncope.

A. Système nerveux. — Le chloral agit comme hypnotique, anesthésique et hypocinétique ; de plus, il détermine quelques autres effets dus à son action sur le grand sympathique, les nerfs vaso-moteurs, etc.

1“ Sommeil chloralique. — Il est à peu près identique au sommeil ordinaire, physiologique. Parfois il est précédé d’une légère excitation ébrieuse, ordinairement fugace et peu accusée (Rougeot, Mauriac); le plus souvent le sujet n’éprouve que de l’engourdissement, des bâillements, de la somnolence, qui le conduisent graduellement au sommeil véritable; celui-ci survient quelquefois brusquement, pendant la marche ou la station debout; il se produit chez l’homme sain comme chez le malade. Rarement il s’accompagne de cauchemars, de rêves ou d’hallucinations. Au réveil, on a observé, surtout chez des enfants, une légère

son». B’CT. ji£d. et cura. XL — 9

150 CHLOIiAL. — EFFETS physiologiques. [Supplément]

ivresse, semblable à celle du début (Giraldès) ; mai.s il se fait naturellement dans le plus grand nombre des cas, sans laisser la céphalalgie, la sécheresse de la bouche, les troubles digestifs, que cause fréquemment l’usage de l’opium.

La profondeur et la durée du sommeil sont subordonnées aux doses absorbées, et aussi aux forces du malade. Plus accusé chez un individu faible ou débilité, il survient au bout d’une demi-heure, dans les autres circonstances, avec une dose de 1 gramme 50 à 3 grammes (Liebreich). L’application d’un courant électrique le fait toujours cesser, à moins que la dose du médicament soit excessive (Oré).

Les théories émises au sujet des causes du sommeil chloralique varient avec les idées de leurs auteurs sur l’état de la vascularisation du cerveau auquel il est lié : les uns prétendent avec Hammond que l’anémie cérébrale paraît en même temps que la narcose ; les autres soutiennent, avec Gubler et Langlet, que celle-ci s’accompagne d’une légère hyperémie du cerveau. Contentons-nous de renvoyer, pour l’exposé de la discussion de ces théories, à ce qui a été dit par Mathias Duval à propos du sommeil physiologique (t. XXXIII, p. 268), auquel l’hypnotisme déterminé par le chloral est absolument comparable.

2“ Anesthésie. — La possibilité d’obtenir l’anesthésie et l’analgésie à l’aide du chloral est hors de doute ; elle a été constatée par Bouchut, Richardson, Spencer Wells, Labbé et Goujon, etc. : mais des réserves doivent être faites au sujet des services thérapeutiques qu’on peut en attendre.

Elle est beaucoup moins prononcée que celle qui est obtenue à l’aide du chloroforme. En potion ou en lavement, les faibles doses émoussent la sensibilité ; les fortes doses la diminuent considérablement ; seules, les doses toxiques ont amené chez les animaux une anesthésie complète. U est à remarquer que la sensibilité de la muqueuse nasale persiste sur la sous-cloison alors que la sensibilité générale est complète (Jastrowilz et W’illième) et que la cornée cesse d’être sensible longtemps avant la peau (Gubler).

Autre remarque importante, faite et mise à profit par Bouchut : les enfants supportent aussi bien le chloral qu’ils tolèrent mal l’opium, et chez eux l’anesthésie, obtenue plus facilement que chez l’adulte, est suffisante pour permettre la pratique d’opérations rapides, dont on peut ainsi leur épargner la douleur.

Chez l’adulte, l’anesthésie complète ne serait obtenue, avec le chloral introduit par les voies ordinaires, qu’avec des doses dangereuses, toxiques même : aussi n’a-t-il pu remplacer le chloroforme comme anesthésique général dans les grandes opérations. Oré a montré, il est vrai, que les injections intra-veineuses de doses relativement faibles (5 à 7 grammes de chloral) produisaient, chez l’homme comme chez les animaux, une insensibilité chirurgicale suffisante : le chirurgien de Bordeaux a employé un certain nombre de fois son procédé; nous verrons plus loin les objections qui ont été faites à ce procédé et qui, jointes

[Supi'léuestJ CHLORAL. — effets physiologiques. loi

aux accidents déjà observés, l’ont empêché jusqu’ici de passer dans la pratique.

L’association du chloral à la morphine (Faucon, Trélat), ou au chloroforme, lie serait pas exempte de dangers, d’après Dolbeau et Demarquay.

En résumé, ce n’est qu’une anesthésie incomplète qu’il faut demander au chloral, en l’administrant par la voie gastro-intestinale, et en le prescrivant à une dose double de la dose hypnotique (3 à 6 gramm.).

C’est à la façon du chloroforme que parait ici agir le chloral, c’est-àdire en modifiant l’état dynamique des éléments nervo-sensitifs, et peutêtre en modifiant leur milieu (Cl. Bernard) ; ce à quoi il faudrait joindre l’anémie momentanée des centres nerveux, qui coïnciderait avec l’anesthésie comme avec l’hypnotisme.

3“ Acinésie. — Pour amener la résolution musculaire, des doses plus fortes encore que pour l’anesthésie sont nécessaires (6, 12 gramm. et plus) ; et comme elles sont rarement administrées chez l’homme, on a pu considérer celui-ci comme plus réfractaire que les animaux à l’effet paralysant moteur du chloral. Au contraire, Demarquay en a fait l’agent de résolution musculaire le plus puissant, et l’expérience clinique (tétanos) a montré que le fait était vrai. Sans doute, elle n’est complète qu’au prix d’accidents toxiques à éviter : mais, à doses moindres, non dangereuses, elle est assez prononcée pour être souvent utilisée. Ainsi 7 à 8 grammes suffisent à rendre les membres flasques, la mâchoire inférieure pendante, la tête aussi mobile que dans l’ivresse (Jastrov?itz). Cette résolution des muscles est ordinairement précédée d’incoordination des mouvements. On a vu l’ acinésie être remplacée par de l’hypercinésie, de l’exaltation du pouvoir musculaire, dans des cas rares fournis par des alcooliques ou des aliénés : E. Magnaud et Richardson ont aussi constaté des convulsions chez les animaux.

On attribue généralement les phénomènes paralytiques qui précèdent à une action du chloral sur la protubérance, d’où incoordination des mouvements, et sur la moelle, qui perdrait son pouvoir excito-moteur.

Les muscles de la vie organique, excités par de faibles doses, éprouvent la même action hypocinétique des doses élevées. Tandis que les contractions utérines paraissent activées par une petite quantité de chloral (Bourdon), des doses élevées ont pu enrayer des avortements (Besnier et Martineau).

11 en est de même pour les mouvements réflexes : une faible dose de chloral semble les exciter d’abord ; une dose élevée les paralyse du premier coup (Demarquay, Rajewski).

4" Action sur le grand sympathique, les nerfs vaso-moteurs, etc. — C’est à une action paralysante du chloral sur le nerf grand sympathique qu’il faut rapporter certains phénomènes observés du côté de l’œil. Les fibres radiées de l’iris étant paralysées, la pupille est dans un état d’atrésie qui augmente progressivement pendant le sommeil (Richardson, Hammond, Gubler, Bouchut, etc.), mais qu’on peut faire cesser ou même

132 GHLORAL. — effets physiologiqües. [Supplémest]

remplacer par la dilatation pupillaire en irritant fortement la peau ou poussant un cri près de l’oreille (Van Lair). En même temps, la paralysie du sympathique cervical explique la congestion du globe oculaire ; celle de la branche ophthalmique du trijumeau détermine l’insensibilité rapide de la conjonctive.

L’excitabilité des centres vaso-moteurs est diminuée (Rokitansky). Les nerfs vaso-moteurs subissent, à la suite de l’emploi prolongé du chloral, une influence paralysante qui explique l’état congestif de la tête, la rougeur et la tuméfaction du visage, des paupières et du cou, l’injection et les éruptions (érythème, papules, pétéchies, purpura) observées à la face d’où elles s’étendent à la poitrine et parfois à tout le corps (Arndt, Brown-Séquard) : cette paralysie temporaire des organes vaso-moteurs de la tête et du cou semble, si l’usage du médicament est continué, s’étendre à toute l’étendue du cordon médullaire, et déterminer la faiblesse des membres inférieurs, pouvant aller jusqu’à la paralysie, qu’on a notée dans quelques cas (Crichton-Browne).

Vulpian a noté chez le lapin quelques phénomènes de défaut d’équilibration fort intéressants. Versant dans une oreille de l’animal quelques gouttes d’une solution aqueuse de chloral hydraté, il a observé au bout de 12 à 15 minutes de la titubation, de l’oscillation de la tête, puis sa rotation autour de l’axe du cou, la joue du côté opéré étant tournée vers le sol. L’instillation dans les deux oreilles détermine de la tendance à renverser la tête en arrière et à marcher à reculons. A l’autopsie, les cavités de l’oreille interne étaient fortement enflammées : le chloral avait donc traversé par imbibition la membrane du tympan, et était arrivé aux canaux demi-circulaires et au limaçon.

Enfin, pour en finir avec les phénomènes nerveux, signalons une observation de Kirn, montrant un homme asthmatique qui, à la suite d’une ingestion quotidienne de 8 grammes de chloral, présentait de l’insomnie, de l’affaiblissement moral, la perte de la volonté, des hallucinations auditives de nature terrifiante.

B. Circulation. — L’action dépressive du chloral sur le cœur est certaine. Elle est peu marquée, si les doses sont faibles : tout se borne à un faible ralentissement du pouls, sans altération de sa forme, et à une légère diminution de la tension artérielle avec pâleur de la face, pendant le sommeil (Offret, Bouchut). A haute dose, il agit comme poison du cœur (Gubler) : après l’avoir excité, il arrête brusquement ses mouvements, et tue par syncope. D’après Liebreich, le chloi’al agirait d’abord sur le cerveau et la moelle, et les ganglions nerveux intra-cardiaques ne seraient atteints qu’en dernier lieu. Ces ganglions seraient au contraire primitivement et immédiatement paralysés, d’après Rokitansky. Enfin Labbée pense que le bulbe a une influence sur l’arrêt du cœur, et la transmet par l’intermédiaire du pneumogastrique.

Nous avons déjà parlé de l’action paralysante exercée par le chloral sur les circulations locales, par l’intermédiaire des nerfs vaso-moteurs. Outre l’injection de la conjonctive, Demarquay a constaté celle des

[Suppléuest] CIILORAL. — effets physiologiques. 153

oreilles, du mésentère, de la trachée, etc. Les éruptions observées, le rash rubéolique et scarlatineux, témoignent aussi de cette action.

G. Sang. — Mêlé au sang fluide, le chloral en détermine la coagulation, en même temps qu’il communique au caillot le ton gris-brun du cuir de Cordoue (Gubler) : les hématies sont déchiquetées, racornies, granuleuses. C’est ainsi du moins qu’il agit à haute dose, et dans l’organisme même quand une solution forte est injectée dans les veines (L. Porta). A petite dose, au contraire, il retarde la coagulation du sang et le rend imputrescible (Richardson).

A la suite d’une chloralisation mortelle, Lawr. Turnbull a constaté la présence de corpuscules amyloïdes dans le sang et dans l’urine.

Feltz et Ritter, analysant le sang aux diverses périodes de la chloralisation, ont trouvé de nombreux cristaux d’hémoglobine sur le champ du microscope. Les mêmes observateurs, agitant le sang artériel d’un chien avec de l’oxygène, ont constaté qu’il en dégageait 250 centimètres cubes pour 1000 avant la chloralisation et 175 seulement au moment de la mort : la capacité d’absorption du sang pour l’oxygène avait donc diminué d’un tiers environ.

Tanret, remarquant que le chloral en solution alcaline est décomposé par le permanganate de potasse en oxyde de carbone, acide carbonique, acide formique et chlorure alcalin, et se basant sur la possibilité d’une semblable décomposition dans les phénomènes d’oxydation dont le globule sanguin est l’agent, ainsi que sur l’alcalinité du sang, a pensé que l’anesthésie chloralique serait le résultat de ce dégagement d’oxyde de carbone, qui se fixerait sur les globules, d’autant plus que l’abaissement de température, indiqué par Cl. Bernard dans l’empoisonnement par l’oxyde de carbone, se retrouve après l’administration du chloral : cette théorie n’est pas démontrée par les analyses du sang d’animaux chloralisés, lequel devrait contenir de l’hémoglobine oxycarbonée (Math. Duval).

D. Respiration. — Le chloral diminue l’excitabilité des centres moteurs des muscles respiratoires (Rokitansky), paralyse l’influence motrice du bulbe et de la moelle, ce qui trouble ou suppi'ime les mouvements respiratoires (Labbée) ; le ralentissement de la circulation agit secondairement sur la respiration, mais, quand on injecte une solution concentrée de chloral dans une artère, de façon qu’elle atteigne les capillaires avant le cœur, les mouvements respiratoires s’arrêtent avant ceux du cœur.

Les doses faibles ont une action insignifiante sur la l’espiration ; avec les fortes doses, celle-ci diminue de force et de régularité, devient plus superficielle et parfois haletante : elle peut même se supprimer.

E. Calorification. — Chez les animaux intoxiqués, la température subit un abaissement progressif, rapide et considérable.

Chez l’homme, pendant le sommeil chloralique, Demarquay a vu le thermomètre descendre de quelques dixièmes de degré; en cas d’empoisonnement, la chute de la température est beaucoup plus mar-

134 CHLORAL. — effets phtsiologiqües. [Sdpplémbst]

quée. Elle paraît plus faible chez le fébricitant que dans l’état physiologique.

F. Sécrétions. — Vurine d’un animal chloralisé augmente de quantité (Demarquay, Labbé et Goujon, Personne), d’acidité (Tuke), de densité (Tuke, Bouchut) : celle-ci atteint 1,032. Elle contient une plus grande quantité de chlorures alcalins (Liebreich, Byasson). Bouchut a montré qu’elle réduit la liqueur cupro-potassique, ce qui n’est pas dû, comme il le croyait, au chloral en nature dont l’existence n’a pu être montrée dans l’urine, mais bien à un corps acide, cristallisable en étoiles, Yacide urochloralique, formé par la combinaison du chloral avec une substance tirée de l’organisme : cet acide serait au chloral ce que l’acide hippurique est à l’acide benzoïque (Musculus et de Mermé).

Vulpian a observé deux fois l’hématurie chez le chien, à la suite d’injections intra-veineuses de chloral.

Nous avons déjà dit qu’un flux de salive a lieu par action réflexe après l’ingestion de chloral.

Quant à la sueur, sa quantité n’est pas sensiblement augmentée par les doses ordinaires : elle est profuse en cas d’empoisonnement.

III. Effets antiseptiques. — Signalés dès 1869 par Richardson, qui conserva plusieurs mois du sang dans une solution chloralée, utilisés en

1871 par Pavesi (de Mortara) pour la conservation des graines, farines, étoffes, etc., les effets antiseptiques du chloral ont été expérimentés en

1872 par Hirne et Dujardin-Beaumetz, qui lui reconnurent la propriété d’empêcher la putréfaction des matières organiques, telles que viande, lait, urine, etc. Personne, renouvelant ces expériences (1874), injecta dans la carotide d’un chien une solution de chloral au 10% et put conserver le cadavre pendant plus de deux mois sans altération ; de plus, il montra qu’un morceau de muscle plongé dans la même solution pâlit peu à peu, et peut, après quelques heures d’immersion, être abandonné à une température de -|-15“ à -1-20'’ : alors, au lieu de se putréfier, il se dessèche, prend une teinte plus vive, et devient assez friable pour être pulvérisé. Nous avons vu que, d’après Personne, il y a combinaison du chloral avec les matières albuminoïdes, tandis que, selon Byasson, il y a simplement mélange.

Quoi qu’il en soit, le chloral empêche les fermentations; il paraît même les arrêter : une solution à 1 ou 2 pour 100 retarde le début de la fermentation alcoolique de la glycose, une solution à 3 ou 4 pour 100 arrête la fermentation commencée (Lissonde).

IV. Mode d’action. — La théorie de l’action pharmaco-dynamique du chloral a été diversement interprétée par les observateurs, et, malgré les nombreux travaux auxquels a donné lieu le débat, celui-ci n’a pas encore été clos par des arguments péremptoires qui permettent de conclure dans un sens ou dans l’autre.

En introduisant le chloral dans la thérapeutique, Liebreich pensait que ses effets étaient ceux « de la chloroformisation la plus lente qu’on puisse imaginer, » en raison de son dédoublement présumé en formiate

[Supplément] CHLORAL. — effets physiologiques. 135

de soude et chloroforme au contact du bicarbonate de soude du sang. Cette idée fut partagée par Richardson, Personne, Roussin, Byasson, Rabuteau, etc., qui se basent sur l’odeur de chloroforme exhalée par l’haleine après l’administration du chloral (Richardson), et sur la présence de ses produits de dédoublement dans le sang (Personne). Quant au sort réservé à ces produits, il n’est pas compris de la même [façon par tous les partisans de cette tliéoiic : d’après Rabuteau, le formiate qui a pris naissance se transforme en bicarbonate de soude qui est rendu au liquide sanguin, de sorte qu’en définitive il n’y a bientôt de nouveau dans le sang que le chloroforme ; Byasson et Follet, au contraire, soutiennent que le formiate de soude a des effets anesthésiques qu’il joindrait à ceux du chloroforme, et cette opinion est partagée par Lawr. Turnbull et Lissonde, bien que l’action de l’acide formique soit encore peu connue. En tout cas, le dédoublement total et nécessaire du chloral est admis par ces auteurs.

Contre cette théorie se sont élevés Gubler, Demarquay, Vulpian, Labbé et Goujon, Arndt, Heidenhain, etc., qui pensent que le chloral agit directement et par lui-même. Gubler a mis en contact de l’hydrate de chloral avec du sérum sanguin, avec le sang de saignées locales et générales, avec de l’eau de Vichy naturelle ou artificielle, sans jamais percevoir d’odeur de chloroforme dans le mélange, non plus que dans l’haleine des malades ou des animaux chloralisés. Il ne faudrait pourtant pas conclure de là que le dédoublement du chloral n’a pas lieu dans le sang, il a été suffisamment démontré par l’expérience suivante de Personne ; ce chimiste dirige un courant d’air dans le sang provenant d’un chien qui a reçu une injection de chloral, et fait passer cet air à travers un tube de porcelaine chauffé au rouge, puis dans une solution de nitrate d’argent : il obtient un précipité de chlorure d’argent, qui indique qu’il s’est dégagé du courant d’air, lequel a été décomposé par la chaleur en fournissant du chlore; la réaction d’ailleurs n’est pas due au chloral qui aurait été entraîné par le chloroforme. Ce dédoublement a été aussi prouvé par les expériences de Roussin, de Byasson et Follet. Mais alors Gubler fait observer que la proportion de chloroforme formé est insignifiante, que la transformation même est extrêmement lente eu égard à la rapidité d’action du chloral. Enfin, fait capital, il vérifie expérimentalement sur les animaux la différence d’effets des deux substances, le chloral déterminant le sommeil en quelques minutes, abolissant la sensibilité de la cornée avant d’atteindre la sensibilité tactile et générale, laquelle n’est abolie qu’avec des doses toxiques, le chloroforme abolissant très-vite la sensibilité et les mouvements volontaires et réflexes, avec conservation de la sensibilité cornéale , l’un agissant en somme comme hypnotique, l’autre comme anesthésique.

En résumé, il nous paraît impossible de ne pas admettre le dédoublement du chloral dans l’économie, suffisamment prouvé par les expériences des chimistes. Mais le clinicien, considérant les effets thérapeutiques spéciaux produits par le chloral, ne lui attribuera pas moins une

156 CHLORAL. — effets physiologiques. [Supplément]

part au moins d’action dans ces effets, tout en reconnaissant que la petite proportion de chloroforme formée à ses dépens dans le milieu sanguin sert à les compléter.

V. Élimination. — Après un séjour passager dans l’économie, le chloral s’en échappe par plusieurs issues. Il s’élimine par les voies respiratoires, ainsi que l’indique l’odeur de l’air expiré par les malades soumis à la médication chloralée, odeur qui est celle du chloroforme (Richardson, Personne, etc.), quoi qu’en ait dit Gubler.

L’urticaire constatée par plusieurs observateurs après l’emploi prolongé du chloral semble prouver que celui-ci s’échappe aussi par la surface cutanée.

Il s’élimine, en outre, par les reins, quoique Personne n’ait trouvé dans les urines ni chloral en nature, ni chloroforme. Byasson a retrouvé dans l’urine le second produit de dédoublement du chloral, le formiate de soude. De plus, une certaine partie sort de l’économie, comme nous l’avons déjà dit, à l’état d’acide urochloralique. Cette altération du chloral éliminé ne prouve rien, du reste, contre la théorie qui lui reconnaît la possibilité de produire ses effets par lui-même, pas plus qu’on ne mettra l’action de l’alcool sur le compte de l’aldéhyde ou de l’acide carbonique qui peuvent en dériver (Gubler) .

VI. Action du croton-chloral. — Liebreich, qui le premier a expérimenté le croton-chloral, annonçait que ce corps diminuait ou abolissait la sensibilité de la surface de la tête, en laissant intacte celle du reste du corps ainsi que la motilité ; de plus, il provoquerait le sommeil et ne porterait pas atteinte aux fonctions du cœur. A Weill est arrivé aux mêmes conclusions, mais a signalé des nausées, des vomissements, de la diarrhée, à la suite de l’absorption de cet agent, dont la saveur trèsdésagréable en rend l’ingestion très pénible ; de plus, la fréquence de la respiration serait diminuée, sans que le cœur manifestât moins de force dans ses battements.

D’autres observateurs, cherchant à compléter ces résultats, les ont infirmés sur plusieurs points. J. Worms n’a obtenu aucun effet hypnotique chez 5 femmes auxquelles il avait fait prendre à l’intérieur ou injecté sous la peau 50 à 50 centigr. de croton-chloral. Chez 3 hommes, les doses de 50 centigr. à 1 gramme ont provoqué le sommeil, mais moins sûrement que le chloral ordinaire, et au prix d’un état d’ivresse, avec maux de tête et hébétude, au moment du réveil : dans presque tous les cas il y a eu des vomissements.

Mering a vu le nombre des mouvements respiratoires diminuer avant même l’apparition du sommeil ; celui-ci obtenu, la respiration diminuait encore de moitié ; l’action du croton-chloral sur les mouvements du cœur des grenouilles serait analogue à celle du chloral. Chez l’homme, une dose forte abaisserait la pression sanguine d’une façon continue, augmenterait d’abord, puis diminuerait la fréquence du pouls, enfin arrêterait brusquement les mouvements du cœur, tandis que cet arrêt est progressif avec le chloral ordinaire.

[Sdpplément]. CHLORAL. — empoisomkememt par le chloral. 137

Enfin le croton-chloral est un irritant local. Au niveau des piqûres, en cas d'injections hypodermiques, on a constaté une douleur vive, de la rougeur et de la tuméfaction, et même une petite eschare dans un cas. Ingéré, il détermine des phénomènes d’intolérance gastro-intestinale.

Empoisonnement par le chloral. — I. Chloralisme aigu. — On connaît un certain nombre de cas de mort survenue à la suite de l’injection du chloral (Meldola, Smallmann, Haddon, Sinclair Coghill, etc.) : le plus souvent les sujets étaient atteints d’affections organiques du cœur, d’altérations chroniques du rein ; parfois aussi l’état morbide qui avait fait recourir au médicament était très-léger. Ordinairement, la mort est brusque par arrêt du cœur ; quelquefois la terminaison funeste tarde plusieurs heures, et est alors précédée de contraction des pupilles, d’élévation de la température, d’accélération de la respiration, de coma.

A l’autopsie, Islington a trouvé les ventricules du cœur vides, l’auricule droite remplie de sang fluide, le cerveau sain ; Crichton-Browne, le cœur dilaté, le poumon congestionné, de l’hyperémie de la rate et des reins, de l’anémie cérébrale ; Hunt et Watkins, de l’hyperémie des méninges, de la pâleur des circonvolutions.

II. Chloralisme chronique. — A la suite de l’emploi prolongé du chloral, divers accidents ont été constatés.

Smith (de Baltimore) a observé des troubles trophiques consistant en desquamation des doigts, ulcérations superficielles du bord des ongles; une hyperesthésie douloureuse généralisée ; une diminution de force avec augmentation du nombre des battements cardiaques ; de l’anasarque et de l’albuminurie.

Arndt a vu le pouls mou et dicrote, ou dur et spasmodique ; les pieds gonflés par l’œdème; l’intelligence affaiblie; l’anesthésie de la peau, avec fourmillements ou picotements, l’ictère, la rétention d’urine, des eschares du sacrum.

Liebreich, Erlenrneyer, Ci’ichton-Browne, J. Manning, ont aussi constaté de la faiblesse des membres inférieurs allant jusqu’à la paralysie, accompagnée parfois d’un abaissement général de la température.

Nous avons déjà parlé, à propos de l’action paralysante exercée par le chloral sur les nerfs vaso-moteurs, des exanthèmes qu’on s’accorde à rattacher à cette action, ainsi que des bouffées congestives à la face et au cou.

Outre cette influence sur les vaso-moteurs, le chloral modifie à la longue la structure des centres nerveux et la composition du sang : de plus, altérant les organes par lesquels il sort de l’économie, il peut déterminer des bronchites et des dermatoses (E. Labbée).

Indications thérapeutiques. — Les propriétés hypnotiques, anesthésiques, hypocinétiques, caustiques, coagulantes du sang, et antiseptiques du chloral, sont utilisées par le chirurgien, le médecine! l’accoucheur.

I. Emploi chirurgical. — A. Action antiseptique et parasiticide. — Burgræve paraît avoir été le premier à utiliser cette action

158 CHLORAL. — indicatioss thérap. emploi chirurgical. [Soppémekt] pour le pansement des plaies, en même temps que Fr. Accetella l’appliquait au traitement topique des ulcères syphilitiques (1871) : elle avait été indiquée, du reste, par G. Pavesi, avant que les travaux de Diijardin- Beaumetz et de Hirne (1875) et ceux de Personne (1874) l’eussent mise en pleine lumière. C’est surtout dans le pansement des plaies envenimées, putrides, gangréneuses (Richardson, Dujardin-Beaumetz, Martineau), dans les plaies scrofuleuses des enfants (M. Sée), des ulcères vénériens, gangréneux, cancéreux, que le chloral est employé, sous forme de solution au centième dont on imbibe des tampons d’ouate ou de charpie, ou qu’on injecte dans les trajets fistuleux, dans les clapiers purulents : sous cette influence, les surfaces suppurantes se détergent, ont une sécrétion moins abondante et moins odorante, présentent une tendance marquée à la cicatrisation.

La même solution a été prescrite contre la métrite, la vaginite simple ou blennorrhagique.

Une solution plus concentrée (au 25®) tue les parasites végétaux, favorise la guérison du pityriasis versicolor et de la teigne décalvante. Le chloral tue même l’acarus de la gale, mais à un état de concentration qui le rend irritant.

B. Action caustique et coagulante. — En solution au 1 2®, le chloral devient astringent et caustique. On peut en faire usage à ce titre dans la diphthérie, dans les ulcères atoniques et trajets fistuleux, pour réprimer les bourgeons charnus exubérants. Alors, au lieu de solutions, on peut employer le chloral en crayons, incorporé à la paraffine, ou en flèches.

L’action coagulante du chloral l’a fait appliquer au traitement des hémorrhagies en nappe, des écoulements sanguins provenant d’un cancer de l’utérus (G. Giattaglia, Gréquy, G. Paul), et à la cure des varices (H. Porta), des hémorrhoïdes et des varices anévrysmatiques (Valerani) ; les chirurgiens italiens injectent dans les vaisseaux variqueux une solution à parties égales d’eau et d’hydrate de chloral.

G. Action anesthésique et sédative. — En faisant connaître les propriétés thérapeutiques du chloral, Liebreich avait pensé en faire un rival, moins dangereux, des anesthésiques jusqu’ici connus. Gependant Giraldès, Demarquay, L. Labbé et la plupart des chirurgiens français, avaient renoncé à son administration faite à l’intérieur, en vue d’anéantir la douleur causée par les grandes opérations; Nussbaum n’avait pas été plus heureux, puisque, sur 20 cas, un seul avait offert une véritable insensibilité opératoire, sur une femme débilitée, lorsque Oré (de Bordeaux) annonça que le chloral injecté dans les veines d’un chien est le plus puissant des anesthésiques et produit une insensibilité de cadavre. En 1874, ce chirurgien fit une première opération, précédée d’injection de chloral dans les veines, sur un homme auquel il avait à extraire un séquestre de l’astragale ; la même année, il fit, après l’anesthésie par le même procédé, l’ablation d’un testicule cancéreux : l’insensibilité fut complète, aucun accident ne se manifesta. Deneffe

[Suppléue.m] CHLORAL. — ikdicatioss thérap. emploi chirurgical. 159' et Van Vetter eurent le même résultat : mais il avait fallu trois quarts d’heure pour insensibiliser le malade. Les principales objections faites à la méthode d’Oré sont que la solution chloralée peut coaguler le sang dans les veines, d’où possibilité de caillots migrateurs ; irriter la paroi des veines, d’où phlébite; exposer à la syncope par action dépressive sur le cœur. 11 est vrai que le chirurgien de Bordeaux prétend écarter tout accident de coagulation et de phlébite en injectant une solution qui est seulement au quart (10 gramm. de chloral pour 30 d’eau) ; et toute menace de syncope, en poussant lentement l’injection (4 gramm. de solution, c’est-à-dire 1 gramme de chloral, chaque minute, jusqu’à la 5® minute, puis 2 gramm. de solution par minute, jusqu’à ce que l’insensibilité soit complète, ce qui arrive ordinairement avec 7 gramm. de chloral au total). Mais on ne se trouve pas moins en présence des mêmes dangers qu’avec la chloroformisation, sans avantage bien évident : ce qui explique l’abandon dans lequel est déjà tombée celte méthode.

Toutefois chez les enfants l’ingestion de chloral donne une insensibilité plus facile à obtenir que chez l’adulte, et suffisante pour certaines explorations douloureuses ou opérations de courte durée. Avec des dosesde-S à 4 gramm., chez des enfants de 6 à 12 ans, Bouchut a pu ouvrir un abcès, inciser un panaris ou un furoncle, arracher une dent ou un ongle incarné, cathétériser un calculeux, fléchir une articulation à moitié ankylosée, etc., sans que le petit malade manifestât de douleur.

Horand et Puech ont obtenu une anesthésie locale manifeste en introduisant dans les plaies un gramme d’hydrate de chloral en poudre : em même temps, le repos et le sommeil étaient assurés au patient. On a dé même fait cesser les douleurs produites par les affections cancéreuses de l’utérus. De là on peut conclure que, dans le pansement des plaies, cette substance a une action anesthésique locale, en même temps qu’antiseptique et détersive.

Dans le délire traumatique, délire des opérés, dans lequel la plaie est le point de départ de l’excitation nerveuse observée, le chloral donne lesommeil, calme l’agitation et les douleurs. ,

D. Action hypocinétique. — Le chloral employé seul, ou associé au chloroforme, au bromure de potassium, à la morphine, à l’électricité, s’est montré très-efficace dans le tétanos spontané ; le tétanos traumatique lui-même a fourni des guérisons en assez grand nombre.

C’est Langenbeck qui en a fait le premier cette application; la même année, Verneuil la renouvela : les deux malades guérirent (1870). Depuis cette époque, Dufour (de Lausanne), Dubreuil, A. Guérin, Boinet, Delsol, Spencer IfVatson, G. Thompson, P. Bertrand, Ballantyne, Trastour, etc., ont eu des succès. Toutefois, dans l’appréciation de ces observations heureuses, il ne faut pas oublier qu’il s’agissait le plus souvent de tétanos à marche lente, de ceux dont l’évolution met plus de 15 jours à se faire, et qu’on a vus guérir par d’autres moyens, de ceux enfin dont la gravité est modérée. Lorsqu’au contraire le tétanos est aigu, suit une marche rapide, évolue en quelques jours, l’action du chloral est beau-

l40 CHLORAL. — INDICATIONS thérap. emploi médical. [Scppléuekt] coup moins puissante, les guérisons sont plus rares ; aussi Guyon, Boinet, Bouchut, Demarquay, Giraldès, Mollière, Cliauvel, Duplay, etc., ont-ils vu cet agent échouer. Il n’en reste pas moins digne d’être employé dès les premiers symptômes de la maladie, et les doses doivent dès le début être élevées : il faut administrer 6 à 12 grammes par jour (on a donné jusqu’à 20 gramm.), en lavement de préférence, les injections intra-veineuses n’ayant pas donné de meilleurs résultats, et les injections hypodermiques étant trop irritantes.

II. Emploi médical. — A. Action hypnotique et sédative. — L’insomnie, les délires, plusieurs formes d’aliénation mentale, sont tributaires de cette action.

L'insomnie, quelle qu’en soit la cause, cède au chloral, qui, administré à la dose de 2 à 3 grammes, donne le sommeil sans déterminer les accidents dyspeptiques, céphalalgiques, et autres, produits par l’opium. Dans les pyrexies, les états typhoïdiques, etc., on obtient ainsi une sédation universelle : Lasègue a réussi avec une dose quotidienne de 9 grammes dans un cas de méningite rhumatismale; Desnos a eu le même succès chez un malade atteint de congestion méningo-spinale à frigore. L’insomnie de cause nerveuse disparaîtra toujours pour un temps plus ou moins long.

Dans le délire rhumatismal, Vulpian a eu 3 guérisons, et Bouchut I , par l’emploi du chloral, dont l’effet sédatif s’est montré dans ces cas égal à celui de l’eau froide.

Dans le delirium tremens, le chloral parait supérieur à l’opium par sa rapidité et sa sûreté d’action. Au réveil, l’alcoolique est souvent guéri, en tout cas il est calmé, et, si le délire et l’agitation reparaissent, on peut sans danger administrer de nouvelles doses ; les lavements sont en ce cas le meilleur mode d’administration. Liebreich, Panas, Langenbeck, Jastrowitz, Barnes, Balfour, Siredey, Trélat, etc., ont publié des observations à l’appui de cette médication.

Dans le délire maniaque, la manie avec excitation, le chloral administré en lavement, à la dose de 3 à 5 grammes, endort l’aliéné, le calme pendant quelques heures (parfois définitivement, si la maladie est récente), et lui permet, ainsi qu’à son entourage, de prendre un repos nécessaire. B. Simmons a calmé un accès de manie aiguë avec 20 gouttes d’une solution d’hydrate de chloral et de camphre, à parties égales.

La manie hystérique a été moins améliorée (Rougeot),

Dans la mélancolie, le chloral réussit parfois à procurer le sommeil et la sédation mentale. Toutefois, dans les folies à forme dépressive, le chloral est ordinairement peu utile, parfois même dangereux, étant par lui-même un agent de dépression énergique.

B. Action hypocinétique. — Dans la imge, on a obtenu la diminution et même la cessation des convulsions, mais non la guérison. Tels sont les résultats observés par Henri W. T. Ellis (1871); par Bucquoy, dans le service duquel des injections intra-veineuses de 13 et 20 grammes furent faites à un hydrophobe; par G. Paul, qui administra, en plusieurs

[SdppiæmiiktJ CHLORAL. — ikdicatioks thérap. emploi médical. laTements, des doses de 25 grammes le premier jour, de 15 grammes le second. Sédation précieuse, prolongation de la Tie, mais mort inévitable : tel est jusqu’ici le bilan de cette médication. Liouville n’a même pas obtenu de sédation. Quant aux deux seuls exemples de guérison, d’origine anglaise, qui ont été rapportés (Nicholson, Sainter), ils consistent en hydrophobie symptomatique et non rabique.

Les effets du chloral dans la chlorée sont diversement interprétés. D’après Rougeot, Lorain et Barthez ont observé que la durée de la maladie était moindre avec ce médicament qu’avec le bromure de potassium ; Canlani, Garenthers, W. Hammond, reconnaissent qu’il calme les mouvements désordonnés ; 'J. Russel, Charpentier, Bouchut, Verdalie, Briesse, ont eu des cas de guérison complète et rapide. Mais Moutard- Martin a échoué ; Steiner n’a eu aucun résultat favorable ; Hassewicz, Althaus, ont trouvé le chloral inférieur aux autres agents antichoréiques. Le D'' Noir (de Brioude) a vu son influence exagérer les mouvements. Roger enfin et Gubler pensent qu’il n’apporte du soulagement que par le sommeil qu’il procure.

Le chloral a été employé dans les diverses variétés à' éclampsie.

Dans Véclampsie puerpérale, il a rendu de grands services. Depuis les succès rapportés par Rabl-Bückard (de Berlin) et Lecacheur (1870), des statistiques favorables ont été publiées par Lambert (d’Edimbourg), Russol, Bourdon, Portai, Maurice Raynaud, Seydewitz, Campbell, Fauny, Toucoulat, etc. ; souvent le chloral a réussi là où les saignées, le chloroforme, la morphine, avaient échoué ; il a presque toujours amené le calme d’abord, puis la guérison (C. Paul). Toutefois des insuccès ont été observés par Depaul, Tarnier, Philipps, Dujardin-Beaumetz, Guéniot. Malgré cela, le chloral reste un des meilleurs moyens de combattre l’éclampsie puerpérale : il faut, en général, administrer par la bouche ou le rectum 3 à 4 grammes d’un coup, et donner plusieurs autres doses de 1 à 2 grammes jusqu’à production du sommeil.

Dans Véclampsie albuminurique, Seydewitz (de Bâle) a employé avec avantage le chloral chez un enfant brightique.

Dans Véclampsie infantile, convulsions des enfants, le chloral a amené plusieurs guérisons (Rougeot).

Dans Vépilepsie, le chloral peut calmer momentanément les convulsions, mais ne produit pas la guérison.

Dans V hystérie, il est inefficace (Liebreich, C. Paul).

Dans la coqueluche, il diminuerait le nombre et l’intensité des quintes, d’après Ferrand, Rougeot, Karl Lorrey, Walter Ridgen. Mais Steiner, qui l’a expérimenté sur 22 enfants, ne lui a trouvé aucun effet sur la marche et la durée de la maladie, et même sur la fréquence ou la force des quintes ; il serait aussi impuissant à combattre ou prévenir les complications. Il est contre-indiqué, selon Monté, quand la muqueuse bronchique, le poumon ou le cœur, sont intéressés, et en cas d’anémie.

Dans les vomissements nerveux, dans le mal de mer surtout, Pritchard-

442 CHLORAL. — indications thérap. emploi obstétrical. [Süpplément] €t Giraldès onl constaté l’effet sédatif, et même préventif, de l’administration de 3 grammes de chloral au moment de l’embarquement.

L’incontinence nocturne d’urine (W. Thompson, Vogel, Léonard!) et la spermatorrhée (Davreux, Bradbury) sont justiciables du chloral, seulement lorsqu’elles sont de nature spasmodique, et non atonique.

Le chloral a encore été employé dans le choléra par Blumenthal et Reichard (de Riga), par A. Hall et par Higginson. Ces médecins ont vu le plus souvent la réaction s’établir, en même temps que les crampes -et les vomissements cessaient.

Dans le strychnisme, si voisin du tétanos, Liebreich et Oré regardent le chloral comme le meilleur agent à employer ; il empêcherait la mort, à la condition que la dose de strychnine ne soit pas exagérée, que le chloral soit administré très-près de la strychnine, qu’on n’ait pas à en donner des doses léthifères. Les docteurs Faucon et Debierre ont rapporté une -observation qui confirme ces présomptions ; toutefois Sinclair Coghill dénie au chloral cette propriété d’annihiler l’effet de la strychnine.

Enfin les propriétés hypocinétiques du chloral ont été utilisées dans le hoquet persistant par Leawitt et Verneuil, et dans la hernie étranglée par Caro (de New- York) : le taxis et la réduction, dans ce dernier cas, ■auraient été facilités par l’administration d’une dose modérée (1 gr. 60).

C. Action anesthésique et analgésique. — Le chloral rend des services dans les affections douloureuses, à la dose de 2 à 4 grammes en une fois : non pas qu’il guérisse la maladie, mais parce qu’il modère «on élément capital, la douleur.

C’est dans les névralgies, particulièrement dans celles dont l’origine -est congestive, qu’il réussit le mieux : inférieur en général à la morphine, il a parfois réussi là où celle-ci avait échoué. Les névralgies faciales (Liouville, Spencer Wells), intercostales (C. Paul, Gombault), «ciatiques, thoraco-brachiales d’origine traumatique (Verneuil), ont cédé à cette administration.

Les coliques hépatique (Liebreich, Giraldès, Pugliese) et néphrétique {Bouchut, Canadax), la gastralgie (Offret), ont été également soulagées.

Les névralgies et myosalgies des hystériques (Simpson), les douleurs ■de la dysménorrhée, celles de \’ ataxie locomotrice (Liebreich), les douleurs symptomatiques de la syphilis (Mauriac), du cancer de l’utérus, du sein, du rectum (Weeden Cooke, Willème, G. Paul), sont calmées par le chloral.

Tandis que dans les arthralgies goutteuses il a donné des résultats «atisfaisants (Bergeret de Saint-Léger), ses effets sont à peu près nuis Hans le rhumatisme articulaire.

III. Emploi obstétrical. — Appliqué d’abord à l’obstétrique par More Madden (de Dublin), puis par Lambert (d’Edimbourg), par de Saint-Germain, Lecacheur, Bourdon, Pelissier, Gerson da Cunha, Tarnier, Polaillon, etc., le chloral rend des services dans les accouchements normaux, mais douloureux, dans lesquels la résistance ne tient ni à l'étroitesse des diamètres pelviens, ni à la position du fœtus. Il sup-

[Supplément] GIILORAL. — indications tiiébap. empl. du choton chloral. 145 prime les douleurs de l’enfantement sans entraver la régularité et la rapidité du travail : les contractions seraient régularisées quand elles se répètent à intervalles trop rapprochés; les suites de couches seraient plus favorables pour la mère; le danger est nul pour l’enfant (Chouppe). Bourdon et Lambert croient même que les contractions sont augmentées d’intensité ; G. Paul les croit seulement plus efficaces, en ce qu’elles ne sont pas contrariées par la résistance que la douleur détermine de la part des autres organes. Le moment le plus opportun pour l’administration du médicament est celui où les douleurs expulsives commencent : un lavement contenant 2 à 4 grammes est le meilleur mode d’emploi.

Le chloral paraît indiqué :

1° Dans l’accouchement le plus normal, lorsque la femme est primipare, indocile, excitable, hystérique, et peut compromettre par ses mouvements sa propre santé et la vie de l’enfant (Lambert, Bourdon, Chouppe, Lecacheur) ;

2“ Lorsque le travail est rendu irrégulier par la rigidité du col utérin, la résistance anormale du périnée, ou le caractère spasmodique des contractions (More Madden, Lambert) ;

3' Lorsque l’accouchement est rendu douloureux par la rupture prématurée des membranes et la perte des eaux (Lecacheur, Bourdon, Lambert) ;

4° A la fin du travail, pour atténuer les douleurs, calmer l’agitation consécutive.

Enfin, dans le cours de la grossesse, il a réussi à arrêter le travail d’avortement, lorsque celui-ci paraît résulter principalement de contractions utérines (Martineau, Besnier, G. Paul).

IV. Emploi du croton-chlonal. — Le croton-chloral a, nous l’avons dit, une action hypnotique, mais elle est moins sûre que celle du chloral ordinaire, qui lui reste préférable.

Son principal effet est l’analgésie qu’il procure, particulièrement dans les douleurs névralgiques ayant leur siège dans la cinquième paire crânienne : de là l’emploi qui en a été fait, avec des succès divers, dans la névralgie faciale, par Lennox Brown, G. M. Durrand,0. Berger (de Breslau), Wickham Leeg.

L. Lewis a obtenu du soulagement dans 3 cas de dysménorrhée douloureuse, avec des doses de 30 centigr. répétées deux fois chaque jour. J. Worms a obtenu le même effet dans un cas d’épithélioma du col utérin et dans deux cas de névralgie ovarienne d’origine hystérique.

CoHTRE-iHDiCATioNS. — E. Labbée signale comme contre-indiquant l’emploi du chloral : les lésions cardiaques et la plupart des lésions cérébrales ou médullaires, à cause de son action dépressive sur le cœur et l’innervation en général; — les affections inflammatoires, ulcéreuses, cancéreuses, de l’estomac et de l’intestin, à cause de son action irritante sur le tube digestif; — l’alcoolisme chronique, dans lequel les reins, le foie et le cerveau fonctionnent mal ; — les affections oculaires, à cause

CHLORAL. — MODES d’admisistration et doses. [Supplément] des poussées congestives qu’il détermine vers l’œil; — • les dermatoses aiguës, à cause des poussées qu’il provoque vers la peau; — enfin les états de faiblesse, de chloro-anémie, parce qu’il passe pour appauvrir le sang.

Modes d’administration et doses. — I. Par la bouche, le chloral s’administre en potion, en solution aqueuse, ou en sirop, à des doses variables suivant l'âge du sujet et l’effet cherché.

Aux nouveau-nés, jusqu’à un an, on donnera de 15 à 40 centigrammes; de 1 à 2 ans, 50 à 80 centigrammes; de 2 à 4 ans, 1 gramme; de 5 à 15 ans, 1 à 3 grammes.

Chez l’adulte, on le donne comme hypnotique à la dose de 1 à 3 grammes (2 en moyenne), en 1 ou 2 fois; — 'comme analgésique et anesthésique, on double la dose, 2 à 6 grammes (4 en moyenne), en 1 ou 2 fois très-rapprochées; — comme hypocinétiqué, 6 à 12 grammes (8 en moyenne), qu’on divise en prises de 1 gramme, de façon à avoir la sédation du mouvement toute la journée.

Les sujets vigoureux, les alcooliques, les aliénés, supportent de fortes doses. Chez les sujets faibles et les femmes nerveuses, les doses doivent être faibles (E. Labbée).

Il ne faut pas oublier d’étendre le chloral, pris par la bouche, de 20 à 25 fois au moins son poids d’eau, pour éviter l’irritation digestive : c’est ce qui rend les perles, dragées, capsules, inférieures aux solutions.

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