L. Robert
DROSERA. — Genre de plantes de la famille des Deoséracées, dont deux espèces indigènes, les Dr. rotundifolia L. et Dr. longifolia L., offrent un certain intérêt en raison des phénomènes de digestion dont leurs feuilles paraissent être le siège, et des recherches faites à diverses époques au sujet de leurs propriétés thérapeutiques.
Histoire naturelle. — Le Dr. rotundifolia, encore appelé rorelle, Ros solis, rosée du soleil, herbe à la rosée, tire ces derniers noms de ce que la surface des feuilles est parsemée de gouttes larges, étincelantes au soleil, que nous verrons être le produit de sécrétion de glandes spéciales. Son habitat ordinaire se trouve dans les tourbières, les prairies humides. C’est là que paraissent, au mois de juillet, ses petites fleurs blanches, disposées en grappes terminales.
A la racine, verticale, peu développée, fait suite une tige haute de 10 à 15 centimètres, qui naît du centre de la rosette que forment les feuilles, lesquelles sont radicales, et présentent un limbe orbiculaire, se rétrécissant brusquement pour former le pétiole. Les fleurs, hermaphodites, à préfloraison en crosse (comme la préfoliation), ont un calice gamosépale, régulier et persistant, dont les 5 divisions alternent avec les 5 pétales libres et marcescents de la corolle ; les étamines, au nombre de 10, sont hypogynes, à anthères extrorses. Le fruit est une capsule, dont la déhiscence loculicide se fait par 3 valves, et qui contient un grand nombre de très-petites graines ; au moment de la déhiscence, les placentas sont opposés aux valves. L’embryon est droit et pourvu d’un périsperme charnu.
Le Dr. longifolia ne diffère du précédent que par la forme linéaire, à extrémité obtuse, du limbe de ses feuilles, qui se continue insensiblement avec un pétiole allongé.
Dans ces deux espèces, les feuilles présentent des appendices filiformes auxquels Darwin, qui les a particulièrement étudiés sur le Dr. rotundifolia, donne le nom de tentacules. Ces appendices, au nombre de 150 à 260 par feuille, sont courts et verdâtres à la partie centrale du limbe, longs et de couleur pourprée sur les bords : ce sont des poils glandulaires, de nature épidermique, qui se composent de plusieurs rangées de cellules allongées, et dont chacun porte à son extrémité une glande à
176 DROSERA. — modvemests provoqués, fokct. digestives. [Supplément] cellules également allongées. Les cellules des poils et des glandes renferment un liquide pourpre, visqueux, ou matière granulaire.
Composition cHimoDE. — S. Lugan (de Caen), après avoir fait macérer pendant 8 jours les feuilles fraîches de Dr. rotundifolia dans l’éther, a observé dans le flacon la formation de deux couches distinctes. La couche inférieure, aqueuse, rouge de sang, de saveur aigrelette et un peu sucrée, réduit la liqueur de Fehling, ne renferme aucun alcaloïde, mais présente une acidité marquée, qu’on peut saturer à l’aide du carbonate de baryte, et que, en décomposant par l’acide sulfurique le sel formé, on reconnaît due à la présence d’un acide organique particulier.
La couche supérieure, éthérée, verte, renferme des petits cristaux semblables à ceux de cet acide, et une résine verte, soluble dans le chloroforme, d’odeur forte, très-irritante pour la peau.
De son analyse l’auteur conclut que le Drosera renferme de la chlorophylle, une substance albuminoïde, une matière colorante jaune, de la cire, une résine âcre, de la glycose, des sels, enfin un acide organique libre. Il n’a trouvé ni dans les gouttes visqueuses que portent les tentacules des feuilles, ni dans le reste de la plante, l’acide formique dont la présence avait élé signalée par Reiss et H. Well.
Mouvements provoqués, fonctions digestives. — Un certain nombre de plantes, Dionæa, Sarracenia, Nepenthes, Ulricularia, etc., rapprochent brusquement et appliquent l’une contre l’autre les deux moitiés du limbe de leurs feuilles sous l’influence de l’excitation déterminée par le contact d’un corps étranger, vivant surtout, tel qu’un insecte; les anciens naturalistes, témoins de ce fait, pensaient que l’animal était digéré, servait à la nourriture de la plante : d’où le nom d’insectivores, de carnivores, donné par Ellis et Curtis aux végétaux qui présentent ces phénomènes.
Après un oubli prolongé, cette opinion a été ressuscitée et brillamment soutenue par Darwin, dont les expériences ont porté surtout sur le Dr. rotundifolia, qui peut servir de type à cet ordre de plantes. Voici le résumé des résultats annoncés par l’illustre savant.
Lorsque la feuille est impressionnée par une excitation extrinsèque, les tentacules ou poils glandulaires les plus rapprochés du point excité se recourbent les premiers vers le centre du limbe, puis, ce mouvement se propageant aux appendices voisins d’abord, aux plus éloignés ensuite, tous les tentacules finissent par présenter la même incurvation. Celle-ci se fait avec lenteur, dans un temps qui varie d’ailleurs avec la température ambiante et avec la nature de l’e.xcitant : les mouvements des feuilles sont plus rapides pendant la chaleur que pendant le froid, mais une température de 54°, 5 les paralyse momentanément ; à 65°, 5 ils sont anéantis. Les excitations mécaniques directes provoquent ces mouvements, mais ils sont alors limités et peu durables. Le contact d’un insecte vivant, au contraire, détermine une vive irritation, qui se produit non-seulement par l’inflexion des tentacules marginaux et centraux, mais encore par une incurvation du limbe lui-même, qui se creuse au point touché ; l’incli-
[Supplémemt] DROSERA. — mouvements provoqués, fobct. digestives. 177 naison se prolonge jusqu’à ce que l’insecte saisi ait cessé de s’agiter et de vivre. D’après Burdon Sanderson, les feuilles sont parcourues, pendant que s’exécutent ces divers mouvements, par des courants électriques dont l’intensité varie avec leur étendue.
En même temps que se manifeste celte mobilité spéciale, l’humeur visqueuse, transparente, brillante au soleil, que nous avons vue sécrétée par les glandes qui terminent les appendices mobiles, présente, sous l’influence de l’excitation, une notable augmentation de quantité, et subit des modifications subordonnées, comme l’étendue des mouvements, à la nature de l’excitant. Le corps saisi par le Drosera est-il assimilable? est-ce un insecte, par exemple, l’humeur devient acide, en même temps que plus abondante; Frankland attribue cette acidité au développement d’un acide gras (butyrique ou valérique) ; d’après lui, ce suc modifié prendrait, lorsqu’on le traite par l’acide sulfurique, une odeur analogue à celle de la pepsine. Cette humeur est assez épaisse pour engluer l’insecte, qui, immobilisé par elle et par les tentacules, est tué dans l’espace d’un quart d’heure.
Le corps n’est-il pas assimilable, le suc est toujours sécrété plus abondamment qu’en l’absence d’excitation, mais il ne devient pas acide, reste inactif.
Il est encore inactif lorsqu’on le recueille sur une plaque de verre, parce que, dit Darwin, le ferment qui lui est propre n’est sécrété par la plante qu’après absorption par elle d’une petite quantité de matière azotée agissant comme stimulant. Mais, si on le met, sur la feuille ellemême, en contact avec des substances azotées, on le voit doué d’une action très-manifeste : il dissout alors complètement l’albumine, la fibrine, la gélatine, la chondrine, la caséine, l’osséine, les tissus conjonctif et musculaire, le gluten préalablement traité par l’acide chlorhydrique, tandis que les productions épidermiques, le tissu élastique, la mucine, la pepsine, l’urée, la chitine, la cellulose, l’amidon, l’huile, restent inattaqués. Ces observations de Darwin sont d’autant plus intéressantes que le suc gastrique pi’ésente la même action élective, attaquant les substances du premier groupe, laissant les autres insolubles. Si on en rapproche l’affirmation de Gorup-Besanez, qui prétend obtenir aussi facilement des peptones avec le produit de sécrétion du Drosera qu’avec le suc gastrique, on comprendra le parallèle, l’analogie même, qui ont été établis entre les deux liquides, et on acceptera l’épithète àHnsectivore donnée à celte plante.
Toutefois certaines objections se dressent encore contre cette opinion et la font repousser par certains auteurs.
En premier lieu, J. Duval-Jouve a signalé la présence des glandes de même nature que celles des feuilles sur d’autres parties du Drosera et autres plantes dites carnivores : or, d’après Darwin et ses adhérents, les feuilles seules seraient douées de la faculté digestive.
D’autre part, nous admettons et comprenons bien la dissolution des matières albuminoïdes : mais le sort ultérieur de ces substances, la