POUDRES ALIMENTAIRES
[Supplément]
raetz administrait aussi 150 grammes de viande crue et 4 œufs (jaune et blanc compris) qu’il délayait dans un litre de lait. Ces mélanges, purs ou additionnés de sel marin, de peptones artificielles, etc., étaient introduits dans l’estomac, avec ou sans lavage préalable. Rarement homogènes, difficiles à faire arriver en totalité à leur destination, exigeant l’emploi d’un tube œsophagien de fort volume, ces mélanges sont abandonnés depuis que Debove leur substitua les poudres alimentaires, d’un emploi beaucoup plus commode.
Parmi ces poudres, celle de viande est la plus usitée. Pour la préparer, on prend de la viande de bœuf, on la débarrasse autant que possible de sa graisse et de ses tendons ; à l’aide d’un petit hâchoir, on la réduit en menus fragments, on en fait une pâte grossière qu’on étale sur des plaques de fer étamé, et qu’on dessèche à l’étuve à une température de 90° ; quand la dessiccation a été assez prolongée pour que la viande soit dure et cassante, on la pulvérise au mortier ou au moulin et on la passe au tamis de soie. Ainsi préparée, la poudre de viande de bœuf est impalpable, a une couleur jaunâtre, une odeur fade, une saveur de viande fortement rôtie (odeur et saveur faciles à dissimuler en aromatisant le véhicule quand on n’a pas recours à la sonde) ; sa conservation est parfaite; elle renferme, en moyenne, un peu plus de 14 pour 100 d’azote. Son principal inconvénient consiste dans son prix élevé, à cause duquel on a cherché à lui substituer la viande de cheval, qui ne lui est guère inférieure par ses qualités nutritives (elle renferme 13 pour 100 d’azote), mais a une odeur et un goût plus désagréables. Quant à la poudre de sang de bœuf, recommandée par Guerder en raison aussi de son bon marché, elle n’a pas donné de bons résultats à Dujardin-Beaumetz et à Debove, qui la qualifient de « boudin indigeste ».
Les poudres de viande n’ont pas seulement sur la viande crue l’avantage de passer plus facilement par le tube en cas d’alimentation artificielle, et de moins rebuter le malade lorsque l’administration est faite par déglutition : elles sont aussi plus vite et plus complètement digérées. Debove a montré qu’une des conditions importantes de la digestibilité des aliments est leur grande division : l’état impalpable des poudres multiplie leurs surfaces de contact avec les sucs digestifs, et facilite leur peptonisation qui est trois fois plus rapide que celle de la viande crue (Adrian et L. Robin) ; de plus, ces poudres fournissent sous un très-petit volume un aliment très-riche en azote, si bien qu’on peut les regarder comme trois à quatre fois plus nutritives que la viande hachée (il faut 100 kilogr. de celle-ci pour avoir 25 kilogr. de poudre) ; enfin l’usage des poudres met à l’abri de tout danger d’introduction du tænia.
En même temps que les poudres de viande, ou indépendamment d’elles, on peut administrer des poudres féculentes, parmi lesquelles Xol poudre de lentilles tient le premier rang. De toutes les légumineuses, c’est la lentille en effet qui contient le plus d’azote et de fer : ce dernier élément y est même deux fois plus abondant que dans un poids égal de viande crue. Mais pour avoir de bons effets, c’est la poudre de lentilles cuites, et
424 POUDRES ALIMENTAIRES. — modes d’emploi et doses. [Sdppléhent] non crues, qu’il faut employer ; on la prépare en plaçant les lentilles par couches sur des disques percés de trous que renferme un cylindre en fer étamé dans lequel on fait arriver un courant de vapeur d’eau qui gonfle et cuit les lentilles; la pulpe obtenue est séchée dans des étuves et réduite à l’état de poudre qui a l’odeur foncée et le goût des lentilles cuites. Rien de plus facile que d’associer cette poudre à celle de viande, et de faire pénétrer le mélange dans l’estomac avec du lait ou du bouillon'.
Enfin Debove, remarquant la répugnance et même les accidents qui résultent, pour un malade atteint d’ulcère de l’estomac, de l’ingestion quotidienne de plusieurs litres de lait (sueurs, lassitude, travail continu de l’estomac), a cherché les moyens de prescrire le régime lacté sous un petit volume ; après avoir fait usage d’un lait concentré représentant deux litres de liquide sous le volume d’un seul, et avoir reconnu que cette préparation trop sucrée est d’une digestibilité très-imparfaite, il a eu l’idée de fabriquer des poudres de lait de la façon suivante. Il écréme du lait frais en le battant dans une baratte, le filtre sur un linge, et expose au bain-marie le liquide débarrassé de sa crème qui serait d’une digestion difficile ; la matière solide qui reste s’attache à la paroi ; pour éviter cette adhérence, il précipite le lait par l’acide acétique et l’évapore ; l’acide se volatilise par la chaleur, et il reste une substance facile à pulvériser, représentant un mélange de caséine, de lactose et de sels. Pour l’employer on jette 120 grammes de cette poudre (répondant à peu près à un litre de lait) à un litre de lait frais, dans lequel elle se dissout en partie (sels et lactose) et reste partiellement en suspension (caséine) . La poudre de lait est blanc jaunâtre et de saveur fade, légèrement sucrée.
Mode d’emploi et doses des poudres alimentaires. — Tantôt, avonsnous dit, on introduit ces poudres dans l’estomac à l’aide d’une sonde; tantôt on les fait simplement avaler au malade.
Dans le premier cas, qui constitue à proprement parler l’alimentation artificielle ou gavage, le procédé d’administration est analogue au procédé usité pour le lavage de l’estomac et déjà décrit (t. XL, p. 207). Souvent d’ailleurs ce lavage précède l’introduction des matières alimentaires, si bien qu’on s’est demandé si ce n’était pas à lui qu’on devait rapporter la meilleure part de l’amélioration observée : il n’en est rien cependant, comme l’a montré Debove, qui ne lave pas l’estomac dans tous les cas, et qui pourtant a toujours recueilli les mêmes bénéfices de sa méthode. On peut se servir de l’appareil de Debove ou du tube souple de Faucher (t. XL, p. 208 et 210) plus ou moins modifié : ainsi Dujardin- Beaumetz, prenant en considération cette observation d’Orlille (de Lille) que les substances nutritives peuvent passer dans l’estomac sans que le tube plonge dans le ventricule, à condition seulement que son extrémité atteigne la partie supérieure de l’œsophage, et ayant reconnu que le mélange contenant les poudres peut passer par un tube de très-petit diamètre, surtout s’il est soumis à une certaine pression, a fait construire un appareil dans lequel le tube souple, réduit de moitié dans tous les sens, communique avec un flacon en verre qui renferme le mélange alimentaire, et
[Supplément] POUDRES ALIMENTAIRES. — mode d’emploi et doses. 425 où la pression suffisante est fournie par une poire en caoutchouc terminant un tube de même substance adapté à la tubulure supérieure du flacon. Le tube oesophagien étant introduit dans le canal digestif jusqu’à ce qu’un disque placé sur son trajet vienne au contact des lèvres du malade, et étant mis d’autre part en communication avec la partie inférieure du flacon, le malade n’a qu’à presser sur la poire de caoutchouc et à faire quelques mouvements de déglutition pour faire pénétrer dans son estomac le mélange dont le flacon a été préalablement chargé.
Il ne faut pas se dissimuler que le gavage n’est pas applicable chez tous les sujets. D’abord les phthisiques présentent parfois des ulcérations de l’épiglotte et du larynx qui rendent très-douloureuse, impossible même, l’introduction de la sonde. En second lieu, Desnos a signalé, d’après son expérience personnelle et plusieurs observations de Variot, des cas d’intolérance gastrique et de spasmes toujours douloureux, parfois même dangereux (un malade fut pris, pendant l’opération, de vomissements, d’une dyspnée considérable, et mourut de bronchopneumonie au bout de 36 heures, ce qui d’ailleurs avança seulement de quelques jours sa fin inévitable). Les spasmes pharyngés peuvent au moins être atténués par l’administration préalable du bromure de potassium et par le badigeonnage de l’arrière-gorge avec un collutoire à la cocaïne. Quant à l’intolérance gastrique, on peut le plus souvent en triompher à l’aide de certaines précautions, notamment celle qui consiste à introduire le liquide alimentaire lentement, avec des temps d’arrêt, avec doses minimes au début (Desnos) .
Mais il reste un certain nombre de malades chez lesquels il faut totalement renoncer à l’alimentation artificielle, soit qu’ils se refusent obstinément à l’introduction du tube œsophagien, soit que l’intolérance de l’estomac reste absolue, quoi qu’on fasse. C’est dans ces cas que l’on eut d’abord recours à l’alimentation par la poudre de viande avalée et déglutie à la façon de toute autre substance, alimentation q^irend de jour en jour plus d’extension. Bien que ces poudres soient durees d’une odeur et d’une saveur peu prononcées, il esyiécessaire, pour les faire accepter par un malade dont la répugnance pour tout aliment est déjà très-prononcée, d’aider leur ingestion et de prévenir l’empâtement de la bouche que pourrait produire leur déglutition, à l’aide d’un véhicule approprié au goût du sujet. Tandis que la poudre de viande de cheval, à cause de ses propriétés organoleptiques accusées, ne peut être donnée qu’additionnée de cacao, de vanille, etc., pulvérisés, celle de viande de bœuf est facilement acceptée délayée dans du bouillon chaud et dégraissé, ou mélangée à des œufs brouillés, ou simplement mise en suspension dans de l’eau froide, sucrée, et aromatisée, suivant les cas, avec une petite quantité d’essence de menthe, de rhum, d’eau distillée de laurier-cerise, etc., ou encore dans du lait édulcoré avec du sucre vanillé.
L’expérience a montré les inconvénients de l’habitude qu’on avait, au début de celte pratique, d’administrer dès les premier temps de fortes
426 POUDRES ALIMENTAIRES. — ixdic. et késult. de l’alim. artif. [sdppi.] doses de poudres, 1 00 à 1 50 grammes par jour. Il est facile de comprendre que les vomissements et la diarrhée qu’on observait souvent alors résultaient de ce qu’un tube digestif habitué depuis plus ou moins longtemps à ne rien digérer ne pouvait brusquement tolérer ces quantités massives. Pour éviter ces accidents, on débutera par de faibles doses quotidiennes, 25 à 40 grammes au maximum, et ce n’est que lentement et progressivement qu’on arrivera à faire prendre chaque jour 2 à 400 grammes de poudre, représentant 8 à 1(500 grammes environ de viande crue ; grâce à ces précautions, ces doses relativement considérables, qui constituent, on en conviendra, une vraie suralimentation, seront en général bien supportées.
Indications et résultats de l’alimentation artificielle et de la suralimentation. — « L’appétit et le pouvoir digestif des viscères, qui marchent parallèlement à l’état physiologique, peuvent être dissociés à l’état pathologique, c’est-à-dire qu’un malade qui n’a aucun appétit peut avoir un estomac qui digère bien, ou au moins qui ait conservé un certain pouvoir digestif que ne faisait pas supposer l’anorexie. Il est encore possible que chez un pareil malade le dégoût violent qui accompagne Tingestion des aliments trouble les phénomènes digestifs et devienne une cause de vomissements. » Telles sont les raisons qui ont conduit Debove à pratiquer V alimentation artificielle « dans laquelle on se propose de nourrir un malade et de prévenir ainsi les suites fâcheuses de l’anorexie ou des vomissements, » et de là à la suralimentation « qui a pour but d’introduire dans l’économie des quantités considérables d’aliments, d’augmenter les combustions organiques et de modifier pour ainsi dire le milieu intérieur du malade. » Ce but est atteint dans la grande majorité des cas, comme le montrent les observations de Debove, de Dujardin- Beaumetz, de Sevestre, Quinquaud, Hamon, L. Robin, etc.
La phthisie ■pulmonaire^ maladie à tendance dénutritive par excellence, a été le Mtemier terrain d’expériences du gavage, et reste sa principale indicati* Chez les phthisiques, en effet, on trouve souvent réunis Taffaiblissernent général, le dégoût des aliments, les vomissements, qui indiquent particulièr.emeat remploi de la nouvelle méthode et nécessitent l’introduction, naturelle ou par la sonde, de grandes quantités de substances nutritives. Or, sous l’influence de la suralimentation, on voit non-seulement les vomissements cesser et les forces renaître, mais encore on constate que les symptômes propres à cette terrible affection s’amendent dans une large proportion : le poids des malades augmente et la quantité d’urée excrétée s’élève, ce qui montre clairement que les matières alimentaires sont, quoi qu’on ait dit, digérées et absorbées; les sueurs diminuent ou cessent, ce qui est le corollaire de la disparition de l’atonie générale; le sommeil revient, le malade accuse une sensation de bien-être qu’il n’éprouvait plus depuis longtemps ; la toux et l’expectoration tendent à disparaître; les signes physiques eux-mêmes montrent que les lésions locales sont en voie d’amélioration, ceux qui tiennent à la sécrétion pulmonaire ne sont plus perçus, ceux qui sont dus à une indura-
[sDppL.] POUDRES ALIMENTAIRES. — indic. et résult. de l’alim. artip. 427 tien du poumon ou à des cavernes subsistent : cependant, mêniie quand ces lésions sont très-avancées, on peut espérer prolonger l'existence grâce à la suralimentation, mais on ne saurait espérer davantage. La méthode n’est pas seulement applicable au début de la phtbisie pulmonaire : des malades qui portaient des cavernes ont pu être remis sur pied; le point important à apprécier étant l’étendue de la lésion et non son intensité sur un point déterminé, on aura des chances de succès, quel que soit l’état des sommets, si les deux tiers inférieurs du poumon respirent encore suffisamment (Debove).
Debove explique les bons effets de sa méthode par la modification du terrain sur lequel se développe la tuberculose, et qui devient impropre à la culture de son parasite spécial. Il ajoute, et nous croyons que c’est là la meilleure explication, que la suralimentation donne aux malades la force de résister à leur maladie, car « elle est le procédé inverse de celui par lequel un grand nombre de sujets deviennent tuberculeux. »
Un grand nombre d’etats pathologiques à tendance dénutritive^ tels que la chloro-anémie, les diverses variétés d’adynamie, l’albuminurie, et autres processus susceptibles d’amener la cachexie, sont justiciables de la suralimentation. Mais elle est contre-indiquée, d’une façon générale, par l’existence d’un affection aiguë et d’un état fébrile persistant : il est clair que dans ces conditions de grandes quantités de substances alimentaires ne pourraient être assimilées, et que leur ingestion serait plus nuisible qu’utile. Il faut toutefois faire une exception en faveur delà fièvre qui se présente seulement sous la forme d’accès vespéraux, telle qu’on la rencontre aux premières périodes de la phthisie pulmonaire : car alors, loin d’être une contre-indication, elle peut disparaître sous^ l’influence du traitement.
Jusqu’ici nous avons eu surtout en vue la suralimentation. Mais, sansavoirrecours à de grandes quantités d’aliments, on peut remMier à plusieurs affections graves à l’aide de doses ordinaires introduites par la sonde, c’est-à-dire par l’alimentation artificielle simple : tels sont certains troubles^ du tube digestif, idiopathiques ou symptomatiques, et en particulier \’anorexie essentielle, l’anorexie et les vomissements incoercibles si fréquents dans Vhystérie et dans Vataxie locomotrice, dans la dyspepsie simple ou catarrhale, Vulcère simple de V estomac, la dysenterie chronique, etc. Dans tous ces cas, il est remarquable que les malades ne vomissent pas les aliments introduits par la sonde, alors qu’ils rejettent tout ce qu’ils mangent : il est certain que, comme le fait remarquer Debove, le dégoût ayant une grande part dans les vomissements, ceux-ci doivent cesser quand la répugnance n’existe plus, grâce au mode d’ingestion ; mais cette explication est évidemment insuffisante, puisque des substances d’un goût répugnant ne sont pas tolérées par l’estomac même lorsqu’elles sont administrées sous la forme de capsules ou de cachets qui empêchent d’en sentir la saveur. Mais, si peu expliqué qu’il soit, le fait existe ; non-seulement l’alimentation artificielle fait cesser les vo-
RÉSORCINE. — CHIMIE.
[Süpplémest|
missements et régularise les digestions, mais encore on voit sous son influence l’appétit revenir au bout d’un certain temps.
Les résultats obtenus sont-ils définitifs? Il peuvent l’être dans la plupart des cas (sauf dans la tuberculose pulmonaire très-avancée), à une seule condition : c’est de ne pas se contenter des premiers effets observés pour proclamer une guérison complète et suspendre tout traitement. Outre que les conditions d’hygiène, régime, repos, etc., devront être pendant longtemps observées par les phthisiques, sous peine de rechute à échéance plus ou moins éloignée, il est nécesaire de lie pas renoncer à l’emploi de la sonde, en cas de vomissements incoercibles, le jour même où ceux-ci ont cessé ; il faut, comme pour le lavage stomacal, continuer le traitement au delà du terme où les fonctions du tube digestif ont en apparence recouvré leur intégrité. A cette condition, on peut dire que la suralimentation et l’alimentation artificielle, surtout à l’aide des poudres de viande, sont appelées à rendre des services beaucoup plus considérables que les inconvénients qui leur ont été attribués et qui d’ailleurs peuvent disparaître avec les précautions que nous avons fait connaître.
Debove, Du trait, de la phthis. pulm. p. l’aliin. tore. {Un. méd., 1881, p. 840, 835); Rech. s. l’alim. artif., la suralim. et l’empl. des poudr. alim. {Un. méd., 1882, p. 146, 157); Rem. s. le trait, de l’ulc. simple de l’estom. (Un. méd., 1882, p. 1081). — Dcjardik-Beaometz, De l’alim. fore. ch. les phthis. [hull. gén. de thérap., 1881, t. CI, p. 381); De la prépar. des poudr. de rriande [Bull. gén. de thérap., 1882, t. Cil, p. 401); Dict. de thérap., t. II, art. Gavage. — Sevestre, Le lavage de l’estom. et l’alim. fore, au moyen de la sonde gastrique [Progrès méd., 24 déc. 1881). — Desnos, De quelq. inconv. ou accid. de l’aliin. fore, chez les phthis. (Bull. gén. de thérap., 1882, t. ClI). — Ballet, Deux cas de vomiss. nerv. traités avec succès p. l’alim. actif. (Progr. méd., 17 juin 1882). — Dent, Du trait, de la phthis. pulm. p. l’alim. artif. et la suralim. (Semaine méd., 16 nov. 1882). — Hamon, .liim. artif. voient, chez les phthis. à l’aide du tube de Faucher, th. de Paris, 1882, n° 323. — Roblt (U), De l’alim. artif. et des poudr. alim., th. de Paris, 1882, n” 339. — l Am-anieux, De la poudr. de viande, son administr. directe, ses effets, th. de Paris. 1883, n” 150. — Yvon, S. les poudr. de viande [Bull. gén. de thérap., 1884, t. CVI, p. 3).
RÉSOÎtCEXE. — La résorcine (C‘^H®0*) est un corps homologue de Porcine, isomère de la pyrocatéchiue et de l’hydroquinone. Découverte vers 1860 par Hlasiwetz et Barth (de Vienne), étudiée après eux au point de vue chimique par Koerner, Oppenheim et G. Vogt, au point de vue thérapeutique par Justus Andeer (de Wurtzbourg), Baumann, Lichteim (de Berne), O. Kahler, et en France par Dujardin-Beaumelz et Hipp. Callias, Desnos, Péradon, Audhoui, Besnier, Leblond, etc., cette substance ne paraît pas mériter la réputation d’antipyrétique qui lui a été faite à l’étranger, mais elle possède des propriétés antiseptiques qui, comme sa constitution chimique, la rapprochent de l’acide phénique, qu’elle peut remplacer pour l’usage externe dans bien des cas.
Chimie. — Hlasiwetz et Barth ont préparé d’abord la résorcine en fondant le galbanum avec la potasse ; elle est fournie aussi par fusion avec cet alcali de Basa fœtida, de la gomme ammoniaque, du sagapenum, etc.
Kœrner la produit synthétiquement par fusion du paraiodophénol avec la potasse ; Oppenheim et G. Vogt, à l’aide de l’acide chloroxyphénylsul-
[Sdppléme.nt] RÉSORGINE. — propr. astifermektescibles et antipotr. 429 fureux. Enfin Monnet (de Genève) l’obtient chimiquement pure en se basant sur la méthode générale indiquée par Wurtz pour la préparation des phénols ; l’opération comprend alors quatre temps : préparation du phénylénédisulfite de sodium; — fusion de ce sel avec la potasse; — iraitement par l’éther, qui, évaporé au bain-marie, laisse un résidu solide; — purification par sublimation et lavage des cristaux par la benzine pure.
Tel est le mode de préparation de la résorcine employée en médecine : elle est cristallisée en aiguilles fines et longues, d’un blanc éclatant, ne se colorant pas à l’air et à la lumière, contrairement aux espèces commerciales; d’odeur faible rappelant celle de l’acide phénique; de saveur sucrée, un peu amère, aromatique; neutres aux réactifs colorés; fusibles à 99°, bouillant à 270°, se sublimant à 500°; très-solubles dans l’eau, l’alcool, l’éther, la glycérine, la vaseline, insolubles dans le sulfure de carbone et le chloroforme ; ses solulions aqueuses donnent avec le perchlorure de fer une solution violet foncé, et avec le chlorure de chaux une coloration violette très-peu stable.
Elle est douée d’une phosphorescence assez marquée dans l’obscurité; fournit plusieurs matières colorantes ; donne un grand nombre de dérivés avec le chlore, le brome, les acides azotique et azoteux ; se dissout dans l’acide sulfurique fumant avec une coloration jaune orange qui passe d’abord au vert, puis au bout de 20 à 30 minutes à un beau bleu qui à 100° vire au pourpre : cette solution, neutralisée par la soude, devient rouge carmin et présente une fluorescence très-marquée (S. Kopp).
Enfin la résorcine coagule l’albumine et la fibrine du sang : aussi peut-elle être utilisée à titre d’hémostatique en cas d’hémorrhagie capillaire.
Propriétés antifermentescibles et antiputrides. — Ces propriétés sont mises hors de doute par les expériences de Brieger et de Dujardin-Beaumetz. Ajoutée dans de faibles proportions, peu supérieures à 1 "/o? ^ des substances susceptibles de présenter les fermentations alcoolique et lactique, non-seulement elle empêche l’apparition ou arrête l’évolution de ces phénomènes quand elle est commencée, mais elle en entrave définitivement le développement, c’est-à-dire qu’elle agit sur les ferments figurés de façon à détruire leur pouvoir de reproduction aussi bien que leur existence, que c’est un puissant antifermentescible.
Elle agit aussi bien sur la putréfaction que sur les fermentations. Dujardin-Beaumetz et Callias ont conservé assez longtemps dans des solutions de résorcine à 1 “/o fies morceaux fie rate ou de pancréas de malades morts de fièvre typhoïde, et presque indéfiniment dans des solutions à 1,50 7o> sans trace de putréfaction; dans l’eau simple de semblables fragments se putréfiaient très-vite, mais l’addition à ce liquide de 1,50 7o fie résorcine faisait diminuer et disparaître en quelques jours l’odeur et les microbes que l’on constatait d’abord.
Dans l’urine, 50 centigrammes de résorcine pour 100 centimètres cubes suffisent à retarder jusqu’au quinzième jour l’apparition de la fer-
430 RÉSORCINE. — propriétés phïsiologiqdes. [SopplémestI
mentation ammoniacale, et à diminuer au bout de ce temps la rapidité ■de son évolution ; elle est empêchée définitivement par l’addition d’un gramme par 100 centimètres cubes d’urine.
Ces propriétés antifermentcscibles et antiputrides, les mieux établis des effets de la résorcine, classent cette substance à côté de l’acide phénique et des autres benzols, et suffisent à lui faire prendre un rang honorable en thérapeutique.
Propriétés physiologiques. — La résorcine a une action locale irritante, peu marquée avec les solutions au quinzième ou au-dessous, qui, injectées dans le tissu cellulaire sous-cutané, ne provoquent qu’une légère infiltration séreuse et une inflammation peu intense et passagère; les phénomènes inflammatoires sont plus accusés, peuvent aller jusqu’au sphacèle, mais disparaissent assez vite avec les solutions au quart ou à la moitié.
Les phénomènes consécutifs à l’absorption sont presque nuis, à petite dose, aussi bien chez les animaux que chez l’homme (Dujardin-Beaumetz et Callias), mais à partir de 50 centigr. par kilogramme du poids total ces auteurs ont constaté un frissonnement qui va rapidement jusqu’au tremblement général ; des troubles de la motilité consistant d’abord en contractions fibrillaires très-fréquentes dans les muscles, lesquels aboutissent en quelques minutes à des convulsions cloniques, épileptiformes, généralisées, mais plus marquées aux membres qu’au tronc et à la face, augmentant progressivement de force et d'étendue, durant une à deux heures au plus. Quand la dose administrée est mortelle (90 centigr. à 1 gramme par kilogramme), les convulsions ont un développement plus rapide, une fréquence et une intensité plus grandes. La sensibilité générale, conservée avec les premières doses, diminue et disparaît à l’approche de la mort, qui survient en trente minutes environ : la respiration, d’abord accélérée, anxieuse, saccadée, finit par diminuer d’ampleur et de fréquence, et s’arrête avant les contractions cardiaques, dont l’accélération est rapide, considérable, et persiste jusqu’à la mort.
Les convulsions n’ayant pas lieu dans le membre d’une grenouille dont on a sectionné le nerf sciatique, et le sang ne présentant d’altération ni dans la constitution de ses globules, ni dans son aspect, ni dans son pouvoir d’absorption de l’oxygène, la l’ésorcine agit évidemment sur le système nerveux central ; à dose moyenne, elle excite la partie inférieure de la moelle épinière, stimule son pouvoir excito-moteur, ce qui explique l’apparition des convulsions, et, quand l’excitabilité nerveuse est diminuée, survient un affaiblissement de la motricité qui ne va jamais jusqu’à la paralysie complète; à dose mortelle, le segment supérieur de la moelle et le cerveau sont atteints à leur tour par l’action excitante de la résorcine.
J. Andeer et Péradon ont, chacun de son côté, fait connaître les effets physiologiques que possède cette substance sur l’homme sain.
Andeer prit d’abord chaque jour, à jeun, 1 à 2 grammes de résorcine ; au bout d’une semaine, il présenta de la pâleur au visage et de la dépres-
[Scpplémest] RÉSORGINE. — emploi thékapeutique. 451
sion des forces qui disparurent rapidement. A la dose de 3 à 5 grammes, prise à jeun (l’action est plus accusée à Jeun qu’après le repas), il eut quelques bourdonnements d’oreilles, sans troubles calorifiques, cardiaques ou respiratoires; 10 grammes pris en 12 heures ont provoqué de ta céphalalgie et de l’anorexie; la même dose en 6 heures a déterminé de la dureté de l’ouïe, des vertiges, de la fatigue, sans hallucinations ni autres troubles de l’intelligence et des autres fonctions; prise en 2 heures, elle a procuré un sommeil calme et profond; absorbée en un quart d’heure, elle a déterminé l’apparition de mouches volantes, la diminution de l’acuité visuelle, la lourdeur des paupières, la dureté de l’ouïe, la perte de l’odorat et du goût, des convulsions, une respiration sifflante, la contraction des extrémités, la perte passagère du sentiment : tous ces symptômes avaient disparu au bout de 5 heures.
Tandis qu’Andeer n’a jamais observé de diminution de la chaleur animale, Peradon a toujours constaté sur lui-même, après absorption de résorcine, un abaissement de température plus ou moins prononcé, pouvant atteindre près de 2 degrés, se manifestant très vite, et persistant pendant 1 à 4 heures, après lesquelles le thermomètre revient à son degré primitif. Le pouls, en général peu modifié, présente seulement un ralentissement peu considérable ; les fortes doses peuvent parfois augmenter le ralentissement, et diminuent alors l’ampleur des pulsations sans produire les irrégularités signalées par Lichtheim ; quelquefois pourtant des alternatives de rougeur et de pâleur de la face traduisent les troubles passagers qui ont lieu dans la circulation périphérique. La respiration est aussi peu influencée, rarement accélérée, plus souvent ralentie, jamais altérée dans son rhythme.
Dn côté du système nervo-musculaire, on observe, comme avec l’acide salicylique, d’abord des fourmillements dans les extrémités ; puis, si on augmente les doses, de l’incertitude dans la marche, de la titubation, de l’agitation, des vertiges, des hallucinations, un peu de délire ; des phénomènes de collapsus peuvent apparaître. Les doses massives seules provoquent des troubles de la vue et de l’ouïe, moins prononcés qu’avec le sulfate de quinine, plus rapides dans leur développement comme dans leur disparition.
L’ingestion de la résorcine n’a jamais donné lieu à des troubles appréciables du côté du tube digestif : les digestions restent bonnes, il n’y a ni maux d’estomac, ni vomissements, ni coliques, ni diarrhée (Péradon).
Avec des doses de 1 à 3 grammes, prises en une fois, on observe constamment une transpiration abondante avec laquelle coïncide l’abaissement maximum de la température. Mais c’est par les urines que la résorcine s’élimine, sinon en totalité, au moins pour la plus grande partie. L’élimination commence très-vite, et celte rapidité explique que cette substance ne s’accumule pas dans l’organisme et présente une grande fugacité dans ses effets physiologiques comme dans les phénomènes toxiques qu’elle provoque : au bout d’une heure, plus tôt encore si elle a été directement portée dans le torrent circulatoire, on peut
432 RÉSORCINE. — emploi thérapeutique. [Süpplémëkt]
constater sa présence dans l’urine par la coloration violette, plus ou moins foncée, que prend ce liquide quand on y verse quelques gouttes de perchlorure de fer ; mais, pour que cette coloration apparaisse, il .faut que les urines soient neutres ou légèrement acides, et ne contiennent pas d’albumine; albumineuses ou ammoniacales, elles ne prennent pas la couleur caractéristique.
Emploi thérapeutique. — En thérapeutique, la résorcine a été utilisée tantôt comme antiputride et antifermentescible, tantôt comme antithermique, souvent à cause de ces deux propriétés à la fois : mais, si la première est acceptée par tout le monde, il n’en est pas de même de la seconde, et l’action de cette substance sur la chaleur du fébricitant a été niée comme son action sur la température de l’homme sain. 11 est probable’ qu’il faut ici tenir compte des choses prescrites : tandis que les Allemands administrent en une seule fois 2 à 4 grammes du médicament, on n’a donné en France que 50 centigr. à 2 grammes par jour.
Ainsi dans la fièvre typhoïde, Lichtheim annonce un abaissement très-marqué de la température, pouvant aller jusqu’à 3“ centigrades, mais fugace, persistant à peine 1 à 2 heures, tandis que Dujardin-Beaumetz n’a pas vu de modification dans la chaleur fébrile. 11 est certain qu’une chute notable du thermomètre peut être obtenue ; mais la question est de savoir si les avantages obtenus par cet abaissement momentané sont suffisants pour compenser les inconvénients ou les dangers qui surgissent, tels que les sueurs profuses et affaiblissantes, le collapsus possible, etc. ; nous ne croyons pas que la compensation existe. Du reste, de l’aveu unanime, la marche de la maladie n’est pas favorablement influencée par le médicament, dont l’usage dans la dothiénentérie est, croyons-nous, définitivement condamné.
Il en est de même pour la phthisie pulmonaire, dans laquelle aucun effet n’a été constaté.
Dans le rhumatisme articulaire aigu, les heureux résultats primitivement annoncés par Dujardin -Beaumetz et Callias (disparition assez rapide des douleurs, résorption très-rapide de l’épanchement articulaire, abaissement graduel de la température, diminution du nombre des pulsations) n’ont pas été confirmés : la résorcine est loin d’atteindre à la promptitude et à la puissance d’action du salicylate de soude.
Dans la fièvre intermittente, Lichtheim aurait observé, avec une dose de 2 à 5 grammes, une diaphorèse abondante au bout de 10 à 15 minutes, puis une défervescence très-rapide, avec un rapport constant entre les deux phénomènes. Avec la même dose, 0. Kahler aurait guéri 3 cas de fièvre intermittente : une faible quantité, prise au début de l’accès, l’atténuerait rapidement à cause de la facilité d’absorption de l’agent médicamenteux. Ces observations devront être corroborées par d’autres expérimentateurs avant que leurs résultats soient définitivement acquis.
Jusqu’ici nous avons eu en vue les propriétés antithermiques de la résorcine ; voyons maintenant les applications de ses propriétés antiputrides.
[Supplément] RÉSORGINE. — emploi thérapeütique. 455
Dans les affections catarrhales chroniques des voies urinaires, on pourra l’employer, en injection ou par ingestion, surtout dans les cas où des accidents sérieux pourraient 'résulter du séjour et de l’altération de d’urine dans la vessie (Dujardin-Beaumetz).
Certaines affections zymotiques ou putrides du tube digestif peuvent être améliorées par son emploi. Andeer l’a utilisée dans un grand nombre de cas de maladies de V estomac caractérisées par l’altération des liquides gastriques, particulièrement dans le catarrhe et la dilatation du ventricule, à l’aide de lavages pratiqués avec une solution à —7! sans cautériser la muqueuse, ces lavages l’irritent assez pour qu’il n’y ait pas lieu de recommander cette application.
Dans le choléra infantile, Soltmann a vu, avec des doseg.de 10 à aO centigrammes chez des enfants au-dessous de 13 ans, les vomissements et la diarrhée s’arrêter, et les fonctions digestives redevenir normales.
Dans le catarrhe aigu ou chronique de Vinleslm, Rigbi a vu 14 fois les évacuations alvines et les douleurs intestinales diminuer, puis la guérison survenir, par l’emploi de la résorcine.
Une heureuse application des propriétés antiseptiques de la résorcine a été faite par Leblond, J. Besnier, Fraigniaud, au traitement de V angine diphthéritique, sous forme[de badigeonnages sur les parties atteintes avec un mélange au 15' de glycérine et de substance active et de pulvérisations avec la solution au 50' répétées plusieurs fois dans la journée. Les succès obtenus sont-ils uniquement dus à la modification locale imprimée par cet agent? Une réserve est à faire à cause de la rapidité avec laquelle il est absorbé par l’économie, qui pourrait en ressentir une influence générale.
C’est en se fondant sur la nature parasitaire attribuée à la coqueluche que le D' Moncorvo (de Rio Janeiro) a eu l’idée de traiter cette affection par des attouchements répétés de la muqueuse laryngée avec la solution de résorcine à 1 pour 100; les quintes diminueraient rapidement de nombre et d’intensité, et la durée de la maladie serait notablement abrégée.
C’est surtout la chirurgie qui nous paraît devoir retirer de grands avantages de l’emploi de la résorcine en applications externes, en raison de ses propriétés antifermentescihles, antiseptiques et antiputrides. Les applications quotidiennes de solutions étendues de cette substance impriment une stimulation active et favorable à la marche des plaies et ulcérations qui, en l’absence de traitement, restent pâles, atones, sans tendance marquée vers la cicatrisation, quelle que soit d’ailleurs l’origine de la solution de continuité.
Leblond et Fissiaux , expérimentant comparativement la résorcine et l’iodoforrae dans le traitement du chancre mou chez la femme, ont obtenu avec le premier agent en 20 à 25 jours Une guérison qui avec le second se fait attendre un à deux mois.
.Lndeer a traité avec succès un anthrax du bras en couvrant les plaques