W CALENTURE
En 1693, Oliver, embarqué sur le vaisseau VAlbermale alors dans la baie de Biscaye, observe un fait qu'il nomme calenture. Hais ici les symptômes diffèrent de ceux que Ton trouve dans les observations de Stubbes : le délire est plus violent, plus tenace; la peau est chaude, le pouls est d^^g/^ sans présenter aucune vibration distincte; le malade voulait se précipiter à la mer, il en fut empêché par ses camarades ; ce fait a servi à Sauvages pour établir sa deuxième [espèce de calenture qu'il range dans, les phrénésies, ordre des phlegmasies membraneuses ; dans la noie que cet auteur consacre à cette nouvelle forme, il fait mention des tentatives que font les malades pour se jeter à la mer et il ajoute que cela arrive aussi dans la tritœophie bilieuse et dans la fièvre ardente (hoc accidit in tritœophya biliosa et causo).
Dans cette note, Sauvage cite Pringle : le premier fait, probablement relatif à la calenture rapporté par le docteur Stedman, chirurgien-major des dragons de Grey, a trait à des hommes qui entraient soudainement en délire sans avoir auparavant ressenti des douleurs et qui se seraient jetés par les fenêtres ou dans Teau si on ne les en eût empêchés ; le second qui appartient au docteur Lander, chirurgien du régiment d'Inskiling, fait mention de deux soldats qui furent si subitement en proie à la phrénésie qu^ils se précipitèrent dans Peau de dessus des chariots, s'imaginant qu'ils allaient nager jusqu*à leurs quartiers ; ces faits ont été recueillis en juillet 1748, dans les plaines inondées du Brabant Hollandais (Pringle).
Ces observations ne présentent aucun caractère qui puisse servir à édifier une individualité morbide particulière; le seul symptôme commun est le délire et personne n'ignore quelles formes nombreuses le délire peut revêtir.
Néanmoins, malgré le peu de précision que nous remarquons dans le cas relaté par Oliver, il a constitué la base de toutes les descriptions de la calenture publiées jusqu'à notre époque.
James, se borne à rapporter l'observation d'Oliver et il explique la brièveté des détails qu'il consacre à cette maladie en faisant remarquer qu'il ne l'a jamais observée et que personne de sa profession n'a pu lui en doimer une description exacte : « Quelques-uns des chirurgiens, dit-il, qui ont été dans les dernières expéditions aux Indes occidentales contre Carthagène m'ont assuré qu'ils n'avaient jamais vu auctme maladie accompagnée de symptômes attribués à la calenture et qu'ils croyaient qu'on n'entendait par cette maladie qu'une fièvre violente accompagnée d'un délire subit. » Aveu précieux et que personne depuis n'a songé à transcrire.
Fournier rapporte aussi le cas d'Oliver ; mais alors que ses devanciers n'avaient pas conclu ou s'étaient tenus dans un doute prudent, cet auteur devient plus explicite. Il admet que la calenture est une maladie particulière aux marins voyageant dans les climats tropicaux et de plus qu'elle peut se manifester sous forme épidémique. Pour étayer cette singulière assertion, il cite une histoire racontée par Gaultier : c( Trente hommes
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embarqués sur un navire qui devait remonter le Sénégal furent tonSy matelots et chirurgien, frappés par la calenture, tous se précipitèrent dans le fleuve où ils périrent; » c'est sur ce fait resté sans témoins que l'on a établi Texistence d'une calenture épidémique ! On est véritablement surpris, en faisant l'analyse de cette maladie, de rencontrer une crédulité aussi grande chez des médecins qui pour d'autres circonstances auraient demandé une plus grande précision dans les faits et critiqué sévèrement les auteurs qui les auraient admis sans réserve.
C'est pourtant sur des documents si incomplets et si peu avouables que la' calenture prend droit de cité dans le cadre nosologique, la seule observation d'Oliver suffit, et néanmoins FAlbermale naviguait dans la baie de Biscaye, pairage appartenant à la zone tempérée.
Cette question a été de nos jours soumise à une critique éclairée qui a mis en relief les exagérations dont elle était entachée. Le Roy de Méricourt a apprécié avec beaucoup de soin le travail de Beisser, et nous ne saurions mieux faire que de prendre pour guide sur ce sujet notre savant collègue.
Beisser, chirurgien de deuxième classe de la marine, embarqué en 1823, sur le brick le Lynx en croisière devant Cadix, avait traité plusieurs matelots atteints d'une maladie qu'il avait caractérisée par le nom de fièvre inflammatoire ataxique : en i 829, embarqué en qualité de second chirurgien sur le vaisseau le Duquesne^ en station au Brésil, Beisser dit avoir observé une maladie identique, offrant comme symptôme dominant un déUre singulier pendant lequel les malades cherchaient à se jeter à la mer et se développant sous l'influence d'une haute température. Sur la Diane^ Beisser ne rencontre aucun cas de sa maladie de prédilection qui devait cependant trouver des influences productrices dans les mers des Antilles où stationnait le navire : une seule fois il crut être en présence d'une calenture, mais bientôt la marche de l'affection lui démontra qu'il ne s'agissait que d'une fièvre rémittente délirante.
Le Roy de Méricourt désirant avoir des renseignements plus précis sur les faits avancés par Beisser, a consulté la collection des rapports des campagnes qui existent dans les bibliothèques médicales de nos ports ; il a trouvé à Brest le rapport de Lehelloco, chirurgien-major du Duquesne, et celui de Beisser, chirurgien-major de la Diane. « Notre étonnement a été grand, nous l'avouons, dit de Méricourt, en reconnaissant que non-seulement le mot de calenture n'était écrit ni dans Tun ni dans l'autre de ces rapports, mais qu'il n'était même pas mention une seule fois qu'un seul homme atteint de délire eût cherché à se jeter à la mer. »
Pendant son séjour au Brésil, Lehelloco ne signale dans son rapport comme maladie ayant sévi épidémiquement sur son équipage qu'une fièvre inflammatoire de courte durée et sans gravité; serait-ce cette épidémie que le second chirurgien aurait plus tard considérée comme appartenant à la calenture?
Quant au rapport de la Diane^ rédigé par Beisser lui-même, on n'y trouve nulle part le mot de calenture; l'auteur n'indique comme cas
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important qu'une fièvre pernicieuse délirante heureusement traitée par le sulfate de quinine.
Le rapport médical de la campagne du Lynx n*a pas été retrouvé.
Il résulte des recherehes de Le Roy de Méricourt qu'au moment où ces maladies diverses ont été observées sur ces bâtiments, on était loin de leur reconnaître des i^apports avec la calenture ; si le moindre rapprochement eût été possible entre celte prétendue affection et la fièvre inflammatoire du DuquesnCj un observateur tel que Lehelloco qui a laissé de très-bons souvenirs dans la marine n'aurait pas manqué de le faire ressortir; or, il se borne simplement à relater les faits tels qu'ils se sont passés, les caractérisant tels qu'ils devaient l'être, bien loin de prévoir alors l'appréciation étrange qu'en ferait plus tard son second chirurgien.
Forget exprime des doutes sur l'existence de cette maladie ; il la rattache aux irritations encéphaliques et la compare aux hallucinations éprouvées sur leur radeau par les naufragés de la Méduse.
Falret (1839) conclut que celte maladie n'est qu'un délire aigu auquel les circonstances peuvent bien imprimer quelques particularités, mais qui rentre directement dans le tableau des affections fébriles, idiopathiques, sympathiques ou symptomatiques qu'on trouve décrites sous différents noms.
Ce même auteur (1864), après avoir énuméré les divers symptômes que l'on a attribué à la calenture, formule dans les mêmes termes les conclusions qu'il avait déjà posées quin/^e ans auparavant.
Les auteurs du Compendium de médecine après avoir analysé et résumé les travaux antérieurement publiés sur la calenture, l'attribuent à une hyperémie cérébrale passagère, ils reconnaissent certains rapports entre cette maladie et les faits observés par Payen lors de l'expédition de Tlemcen; les soldats sous l'influence d'une grande chaleur solaire se figuraient entendre des voix aériennes et des chants partant du ciel; d'autres, comme des gens en délire, poussaient des plaintes et des cris; d'autres enfin, en proie à une excitation délirante plus intense, s'emparaient de leurs fusils et se donnèrent la mort. Des faits de ce genre ont été observés par les médecins de Tarmée de terre lors de la malheureuse affaire de laMacta. L'hallucination du désert ou Ragle^ si bien décrite par d'Escayrac de Laulure (1855), pourrait sous quelques rapports être rapprochée de la calenture.
Brierre de Boismont, assimile cette maladie aux hallucinations et aux illusions que l'on rencontre dans certaines maladies mentales.
Maisonneuve (de Bochefort) consacre quelques lignes à la calenture dans sa thèse. Il se borne à analyser le travail de Beisser, sans émettre aucune opinion personnelle, preuve certaine qu'il n'avait observé rien de semblable dans ses voyages sur mer.
Fonssagrives, après avoir exposé brièvement les symptômes que Beisser attribue à la calenture et la nature supposée de cette maladie, termine en disant : a Nous nous attendions, en arrivant sur les côtes d'Afrique à observer des cas de calenture et nous nous proposions d'étudier cette atfec-