CARACTÈRES GÉMÉRAUX DES TUMEURS CANCÉREUSES
Si Ton voulait présenter dans ce chapitre une étude générale et complète du cancer, il faudrait reproduire bien des questions que nous aTons déjà traitées; nous devons nous borner à faire ressortir les caractères les plus essentiels des tumeurs camcéreuses considérées d'une façon générale et fournir les preuves de leurs relations anatomiques et cliniques.
Anatomie PATHOLOGIQUE. — Au poiut de vue anatomo'pathologique seul, les tumeurs cancéreuses constituent un groupe peu naturel ; cependant, malgré la diversité de leur texture, nous pensons qu'on peut trouver dans la composition élémentaire de ces productions, dans l'origine et la disposition de leurs éléments, etc., certains caractères généraux que nous allons rapidement passer en revue.
1" Composition élémentaire des tissus cancéreux. — Tous les cancers, à peu d'exceptions près, sont constitués par des tissus mal développés, ébauchés, composés de cellules, et tendent à conserver un état d'organisation peu élevée. Les éléments de ces tumeurs peuvent être rattachés, par d'étroites analogies, à ceux de l'organisme normal ; et c'est en prenant cette texture intime comme base d'une classification anatomique, que nous rangerons toutes ces productions en trois groupes principaux :
a. Cancers où l'élément principal est analogue à la cellule épithéliale (Êpithéliomey de Ch. Robin) :
Cancer encéphaloïde;
Cancer squirrheux;
Cancer épithélial (cancroïde).
b. Cancers où l'élément fondamental est analogue aux tissus de substance conjonctive :
Cancer fibro-plastique ou fibroïde; Cancer chondroïdé.
c. Cancers qui doivent leur apparence spéciale à l'addition d'éléments accessoires :
Cancer colloïde;
Cancer mélanoïde ou mélanique;
Cancer glaucoïde (chloroma) ;
Cancer ostéoïde.
Ou à une disposition particulière des éléments :
Cancer hétéradénique ;
Cancer villeux.
On conçoit qu'îî la rigueur ce troisième groupe pourrait être considérablement restreint ; il suffirait de faire rentrer dans les espèces précédemment signalées toutes celles, où un élément accessoire s'ajoute au tissu morbide. Toutefois je pense que cette classe importante mérite d'être conservée ; je me fonde en particulier sur cette double considération que chacune de ces espèces semble avoir une marche spéciale et que chacune d'elles récidive et se multiplie sous la même forme anatomique. 2^ Origine et nature des éléments du cancer. — Le phénomène in-
CANCER. CABACTàlIBS GéMilUUX DES TUMEURS CANCEfiEUSBS. iH
'dme qui donne naissance aux tumeurs cancéreuses est une des questions les plus controversées, et aujourd'hui encore tous les anatomo-patholo- ^'stes ne sont pas d'accord sur la solution qu'elle doit recevoir. On a avec raison comparé jusqu'à un certain point le développement des tissus cancéreux à celui des tissus normaux ; aussi les théories qui ont été faites au sujet du développement de ces derniers sont précisément celles qu'on a invoquées pour expliquer l'origine des éléments du canc^> Ces théories sont au nombre de trois : on les désigne sous les noms de théorie du blastème, théorie de la substitution et théorie du développement continu. Dans Tétat actuel de la science, il est impossible d'ignorer ^n quoi consistent ces doctrines, aussi nous en dirons quelques mots.
La théorie du blastème^ adoptée par la plupart des représentants de Fécole française, admet qu'un liquide amorphe, d'une nature toute spéeîale, épanché et infitré dans les tissus, est le point de départ des éléments de la tumeur. Dans ce liquide, qu'on a appelé blastème ou cytoblastème, se formeraient directement, par précipitation, les éléments cancéreux.
La théorie de la substitution est due au professeur Ch. Robin. D'après cet auteur, chez Tembryon,- les cellules embryonnaires se dissolvent, et dans ie blastème qui résulte de cette liquéfaction naissent les éléments définitifs. On voit que, dans cette doctrine, le mécanisme du développement se compose de deux phases, dont la seconde est analogue à ce qu'on admet dans la théorie du blastème. D'après Robin, quand une tumeur se développe, il y a également substitution : les éléments normaux de la région disparaissent graduellement et sont remplacés par les éléments constitutifs du nouveau tissu. La différence qui existe avec ce qui se passe chez Tembryon, c'est que le blastème qui résulte de la dissolution des cellules embryonnaires est visible, tandis que, dans les cas pathologiques, «c le blastème n'existe qu'à Tétat virtuel, les éléments se substituant à la place des |)remier8, au fur et à mesure de leur disparition. »
Enfin la théorie du développement continu^ soutenue avec beaucoup de talent par Virchow et adoptée sans restriction par Morel (de Strasbourg), ne reconnaît d'autre origine aux éléments du cancer que les cellules normales de la r^ou malade. Dans cette théorie, les cellules plasmatiques (corpuscules du tissu conjonctif) jouent un rôle fort important, car Virchow établit que toujours elles sont le point de départ du cancer. D'après ce micrographe, elles peuvent se multiplier par deux mécanismes difiTérents :
a. La cellule augmente de volume sous l'influence d'un excès de nutrition ; son noyau se divise, et ultérieurement la membrane cellulaire ellemême se subdivise pour constituer des cellules secondaires : c'est la gêné* ration par fissiparité;
b. Ou bien dans une cellule apparaît un espace clair, sphéroîdal (espace générateur de Virchow), dans lequel se développe une cellule pourvue de noyau : c'est ce qu'on appelle génération endogène.
Le premier mode de génération est très-fréquent, tandis qu'il y a peu de néoplasies pathologiques qui tirent leur origine d'une formation endogène*
172 CANCER. — CABACTÈRES GillÉAAUX des tumeurs CANCéUBUSI»', .
Voilà en peu de mots comment on explique, dans la théorie du développement continu, la multiplication des éléments qui vont fiiire partie de la tumeur; c'est, pour employer le terme de Virchow, une ht/perplasie. Ajoutons que les éléments qui se multiplient de la sorte subissent fréquemment des modifications profondes dans leurs caractères physiques, ce qui mène à l'hétérologie, et qu'une fois constituée, la tumeur continue de s'accroître par la succession non interrompue de phénomènes semblables à ceux qui en ont marqué le début, et qui se produisent, soit dans les cellules plasmatiques qui environnent la tumeur, soit dans les éléments qui déjà en font partie.
Maintenant que nous savons en quoi consistent ces théories, nous est-îl possible d'en apprécier la valeur? Remarquons que les deux premières^ reconnaissant la formation de toutes pièces des éléments cancéreux, peuvent être collectivement opposées à la troisième, qui nie d'une manière absolue la possibilité d'un pareil phénomène.
L'esprit et les limites d'un article de dictionnaire nous interdisent de discuter longuement ces questions difficiles, sur lesquelles des hommes éminents restent divisés; mais avec l'impartialité qui doit présider à toute recherche scientifique, nous devons demander à l'examen direct des tumeurs cancéreuses quelques éclaircissements pour la solution du problème.
C'est dans les tumeurs encéphaloïdes et squirrheuses, où la puissance de végétation est portée au plus haut point, qu'il doit être plus facile d'observer les phénomènes d'origine et d'accroissement. Toutefois, les propositions que nous allons formuler sont applicables aux autres productions cancéreuses.
Nous devons tout d'abord répéter ici ce que nous avons dit plus haut : l'opinion de Yirchow, qui consiste à regarder Thyperplasie des cellules plasmatiques comme le point de départ constant du cancer, est évidemment beaucoup trop exclusive, puisque dans le cancer de certains oi^anes, celui de la mamelle, par exemple, il est souvent facile de reconnaître que le mal débute par les cellules épithéliales des culs-de-sacs glandulaires. Cette réserve faite, voyons si la tumeur cancéreuse peut s'expliquer par un développement continu des cellules normales de la région (cellules épithéUales ou corpuscules de tissu conjonctif), ou bien si les éléments du cancer naissent de toutes pièces dans un liquide amorphe d'une nature particulière (blastème).
a. 11 est certain que, dans beaucoup de tumeurs cancéreuses, on peut trouver des éléments cellulaires, et même des noyaux libres, offrant à divers degrés le phénomène de la fissiparité; en outre, on rencontre trèssouvent un certain nombre de cellules avec génération endogène (cellulesmères). Ces deux modes de génération des cellules sont faciles à constater, et personne sans doute ne songe sérieusement à en nier la réalité.
b. Mais tout à fait au début, lorsque la tumeur n'a qu'un très-petit volume, ou sur les confins d'un cancer déjà volumineux, il n'est pas toujours facile de saisir la multiplication des cellules plasmatiques ou épithéliales par le mécanisme invoqué par Virchovr.
CANCER. — CARACTÈRES GéHiRAITX DBS TOMBURS CANCEREUSES. i73
c. Comme la génération endogène n'est guère de nature à multiplier les éléments de la tumeur, puisque généralement une cellule est, dans ce cas, remplacée par une seule cellule, la fissiparité serait à peu près seule chargée de l'augmentation du nombre des cléments. Or les cellules sur lesquelles on peut constater le phénomène de la scission sont toujours en très-petit nombre, de sorte qu'il est dirficile de rapporter à cette seule cause le rapide déyeloppement de certaines tumeurs.
d. Les cancers qui s'accroissent le plus vite devraient être ceux où les phénomènes de génération de cellules par des cellules seraient le plus facilement constatés; or c'est ce qui n'a pas lieu. Ces tumeurs à marche rapide sont souvent remarquables par leurs cellules petites, mal développées, à un seul noyau.
e. Enfin, si Ton rejette la naissance d'une cellule dans un blastème interposé entre les éléments, il faut htkn admettre cependant qu'une production semblable peut avoir lieu dans le liquide contenu dans une cellule, puisque nous voyons dans les espaces générateurs de Yirchow des cellules et des noyaux se constituer sous nos yeux par un phénomène autre que celui de la scission.
f. D'un autre côté, cependant, on peut objecter à la théorie du blastème que ce liquide n'a pas été vu, à moins qu*on ne considère comme tel tout ou partie du liquide qui imprègne les tumeurs cancéreuses; que la formation libre des éléments n'y peut être matériellement prouvée, et que cette genèse répugne presque autant à l'esprit que la génération spontanée des infusoires ; que les noyaux de petit volume rencontrés dans le suc cancéreux peuvent aussi bien passer pour des noyaux avortés, échappés de cellules, que pour des noyaux en voie de développement, etc., etc.; tout cela est malheureusement aussi difficile à réfuter qu'à prouver. Peut-être* ces granulations moléculaires qu'on remarque dans les cellules ont-elles plus d*importance qu'on ne se l'imagine, et jouent-elles, après la rupture des cellules, le rôle de véritables germes, pour donner naissance à de Nouveaux éléments.
En résumé, comme on le voit, il reste beaucoup à faire sur le mécanisme qui préside «^ la formation des éléments. Nous trouvons, en faveur de la théorie du développement continu, telle qu'on la comprend aujourd'hui, ie» faits acquis incontestables, ayant dès lors une immense va* leur; — et contre elle, des objections sérieuses mais insuffisantes pour la renverser. Nons pensons qu'en un tel état de choses il est sage de s abstenir de toute conclusion et qu'on doit attendre de l'avenir de nouveaux éclaircissements qui ne peuvent manquer de se produire un jour. Nous partageons, sous ce rapport, la réserve de Comil, qui dans son mémoire ne se prononce pas sur le mode de formation des éléments du cancer.
Quoi qu'il en soit, nous admettons comme phénomène initial du développement du cancer une multiplication des éléments normaux de la région, quel que soit le mécanisme de cette multiplication : ce sont surtout les cellules épithéliales et plasmatiques qui présentent ce phénomène;
174 CANCER. — caractères géréraux des tomeors cancéreuses.
à propos de l'eocéphaioïde, j^avais admis ce principe que nous pouvons étendre à toutes les espèces de cancers.
Pendant que les éléments de la région se multiplient, ils offrent ordinairement une augmentation de Tolume, de sorte qu'ils sont frappés à la fois à'hyperplasie et d'hypertrophie. — Ils peu?ent en outre suivre deux Toies différentes : ou bien ils conservent à peu de choses près le type de Torgane où la tumeur se développe, et alors il y a homologie; ou bien leurs caractères se modifient, et cette modification éloigne les éléments nouveaux des types rencontrés normalement dans l'organe où ils prennent naissance, ce qui constitue l'hétérotopie, c'est-à-dire une des formes de Vhétérologie. Les cancers peuvent donc être homologues ou hétérologues.
C^est dans cette acception que l'on doit, avec Yirchow, comprendre rhétérologie, car en réalité les éléments de tous les cancers peuvent, comme l'indique la classification^ donnée plus haut, se rattacher à des types que Ton trouve dans l'organisme en dehors de la diathèse cancéreuse. Nous avons précédemment décrit (page 135) les caractères de ce qu'on a appelé les éléments cancéreux. Nous savons que ceux-ci se font remarquer par le volume considérable des cellules, des noyaux et des nucléoles eux-mêmes ; par l'irrégularité des contours de la cellule, la multiplicité des noyaux et des nucléoles. Or que prouvent la plupart de ces caractères? Une force de végétation excessive, qui peut avoir pour conséquence la subdivision de la cellule multinucléée, ou la destruction rapide de cette cellule et peut-être la formation ultérieure de cellules nouvelles autour de chaque noyau devenu libre, ou enfin la transformation des noyaux eux-mêmes en cellules nouvelles, par suite d'un travail
d'hypertrophie. Par conséquent, toutes
^^i.^ w«^ V Aàk* ^^® ^^** ^^*^ '*^**^ normal ou patholo-
^WM^JL M^. ?î?u^ ^^^ éléments devront se former
WHHHHA C^^ ^^^^ ^^^ conditions semblables de dé-
^^^^■^^ veloppement, on pourra observer des
cellules analogues à celles qu'on a appelées cancéreuses; c'est ainsi que dans les uretères et dans la vessie , l'épithélium se reproduisant fréquemment et «^ d'une façon irrégulière, les cellules qui
FiG. 37. — Épithéiium transitoire de la ves- le constituent présentent souveut Cette
sic— a, Cellule volumineuse déchiquetée irrégularité dcs COUtOUrs et Cette mul-
8ur ses bords. — b, Cellules analogues. La ......ri , j r
plus volumineuse a deux noyaux. - c, tiplicite dcs noyaux qu'on a regardées Cellule plus volumineuse encore, irréguliè- comme Spéciales aux tissus cancéreux
rement quadrUatère. avec quatre noyaux, /g j^v . ^ j j
— d, Cellule analogue, avec deux noyaux V o* '' ^ , ^"^^*^ « v,o«o^ «lo ^«»
et neur fossettes vues de face» répondant tendances végétatives que des cellulcs aux dépressions du bord (Virchow). ayant les caractères des macrocytes ont
été trouvées dans les bronches enflammées et dans les tissus fongueux qui avoisinaient une carie du calcaneum (Yelpeau). Donc, la cellule dite cancéreuse, se retrouvant ailleurs que dans les cancers, ne peut être regardée comme spécifique.
CANCER. CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES TUMEURS CARCiREUSES. 475
En outre nous savons, par rétude que nous ayons faite des diverses formes de cancers, que plusieurs de ces tumeurs ne contiennent pas la cellule cancéreuse, bien qu'elles soient d'une évidente malignité : tel est le iibro-plastique ; tels sont même certains cancers encéphaloîdes et squirrbeux où Ton ne trouve guère que de petites cellules et des noyaux peu volumineux. Voilà un motif de plus pour nier la spécificité de la cellule cancéreuse.
Cependant n'exagérons rien. Il ne faut pas déprécier outre mesure les enseignements du microscope, car tout en donnant à cette question de spécificité une réponse négative, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu't/ n'y a, ni à Vétat normal^ ni à F état pathologique^ aucune espèce de tissu oU la cellule dite cancéreuse se montre aussi développée et ausH abondante que dans certains cancers; de sorte que, en présence d'une de ces tumeurs, un micrographe exercé ne saurait conserver le moindre doute, quand il pourra étudier, non quelques cellules prises en particulier, mais toute l'étendue d'une préparation et même plusieurs préparations empruntées à différentes parties de la même tumeur. Cette nécessité de ne pas se borner à l'examen de quelques cellules isolées avait été parbitement appréciée, il y a déjà longtemps, par Yogel. Avec cette précaution, il est le plus souvent possible de se prononcer non-seulement sur la nature cancéreuse du produit, mais encore sur l'espèce de cancer à laquelle on a affaire, alors même que les éléments sont mal caractérisés et peu nombreux. — Ainsi, malgré l'absence de cellules multinucléées , quand la plupart des éléments sont très-irrégulicrs et granuleux, quand les noyaux et les nucléoles sont volumineux, il est très-probable qu'il s'agit d'une tumeur squirrheuse ou encéphaloïde. — D'un autre côté, l'existence de quelques macrocytes dans un tissu ne doit pas faire conclure à l'existence d'un cancer.
Ces explications suffisent pour faire comprendre quelles réserves on doit faire dans les cas douteux, et pourquoi il peut être nécessaire de se baser sur les caractères cliniques pour apprécier la nature d'un tissu morbide.
Si nous avons assez longuement insisté sur ce qui se rattache aux éléments du cancer, l'importance du sujet et les divergences d'opinion qui régnent encore sur ce point d'anatomie pathologique, entre des hommes d'une compétence incontestable, justifient les détails dans lesquels nous sommes entrés.
Quant au processus qui s'accomplit dans la tumeur, depuis son origine jusqu'à ce qu'elle soit constituée à l'état adulte, nous ne pouvons l'envisager d'une façon générale. Il en a été question pour les principales espèces de cancers; on comprend les aspects variés que peuvent prendre les tumeurs suivant que la multiplication porte plus spécialement sur les éléments conjonctifs ou épithéliaux et suivant le type que prennent les cellules de nouvelle formation.
3"* Groupement et disposition des éléments du cancer. — En général, les cancers sont remarquables par la disposition désordonnée des éléments
176 CANCER. — car\ctères généraux des tumeitrs cakcéredses.
anatomiques qui les constituent, et presque toujours ce désordre de tex* ture est en rapport direct avec le degré de malignité de la tumeur, de sorte que son importance est aussi grande que la forme des éléments considérés en eux-mêmes et indépendamment de leurs connexions mutuelles.
Dans les cancers épithélioïdes, par exemple, les cellules sont accumulées dans des alvéoles creusées au milieu du tissu, ce qui ne se retrouve point à Fétat normal. Les autres groupes de cancers n'oflrent pas tous cette apparence, mais il n'en est pas moins vrai que le tissu de toutes ces tumeurs, même celui des hétéradénomes, ne ressemble pas aux tissus naturels. L'enchondrome mou, par exemple, ressemble si peu au cartilage normal, que bien souvent on Ta pris pour de Tencéphaloïde. Ainsi donc, bien que les éléments des cancers ressemblent à certains éléments normaux, les tissus qu'ils constituent s'éloignent beaucoup de tous les tissus qu'on trouve à Tétat normal.
Pour être juste, on doit avouer que certaines tumeurs bénignes sont également très-différentes des tissus de l'organisme; cependant il est rare qu'elles s'en éloignent autant que les cancers.
4^ Accroissement des tumeurs cancéreuses ; action sur les tissus vmsins. — La tumeur cancéreuse, une fois formée, subit un accroissement graduel et indéfini ; mais en général elle entraine la mort avant d'avoir acquis un volume considérable.
Cet accroissement reconnaît deux causes : 1** une multiplication des éléments propres de la tumeur, c'est-à-dire de ceux qui font déjà partie du tissu morbide ; 2^ l'envahissement de nouveaux tissus au voisinage et sur les confins de la tumeur. L'accroissement se fait donc par deux mécanismes : par une sorte A*intussusception et ipSir juxtaposition. Que le premier mode prédomine, et Ton aura une tumeur mieux^circonscrite, tendant à prendre la forme sphéroïdale et à se constituer une enveloppe cellulo-fibreuse, une sorte de kyste, par refoulement et tassement du tissa conjonctif voisin. Si au contraire la tumeur s'accroît principalement par juxtaposition ou envahissement des tissus voisins, on aura plutôt la forme par infiltration du ti^u morbide. Voilà, je crois, la véritable cause déterminante des formes enkystée ou infiltrée, dont sans cela on ne peut guère se rendre compte; la même cause explique également pourquoi, dans les formes enkystées, le tissu morbide est généralement plus mou, puisque la multiplication excessive des éléments cellulaires ^ dû avoir pour conséquence de détruire la trame de la tumeur.
Dans son accroissement périphérique ou par envahissement, le tisso morbide est remarquable par son action sur les tissus voisins. Ceux-ci sont tous détruits de proche en proche ; si quelques-uns, tels que les aponévroses et les autres tissus fibreux résistent pendant quelque temps, ils finissent par être englobés dans le tissu morbide. Les os eux-mêmes sont atteints, usés et infiltrés. D'une façon générale, cependant, on peut dire que les tissus les plus mous, et en particulier le tissu conjonctif, sont bien plus promptement envahis.
CANCER. C\R.iCTÈRES GÉKÉRADX DES TUMEURS CANCÉREUSES. 177
Cette tendance des tumeurs cancéreuses à envahir tous les tissu8, sans aucune distinction, est un des traits les plus caractéristiques de leur histoire.
C'est en vertu de cette propriété que les vaisseaux et nerfs de la région sont altérés. Nous ne décrirons pas en détail les désordres qui en sont la conséquence, parce qu'ils ont été indiqués à propos de Tencéphaloïde, inais nous devons revenir sur les lésions veineuses, qui sont d'une importance considérable.
On se rappelle en quoi consistent ces altérations des veines, parfaitement décrites parBroca. La veine devient d'abord adhérente au tissu morbide, de telle sorte que, coupée en travers, elle reste béante. Plus tard, ses parois sont envahies et finissent par céder; le tissu cancéreux, après avoir détruit la tunique externe, fait en quelque sorte hernie dans la cavité du vaisseau, en refoulant devant lui la tunique interne. Cela constitue le - premier degré de Taltération. Au second degré, la tunique interne est détruite, mais la circulation continue encore. La production morbide se trouve en contact direct ayec le sang, et pousse dans la cavité de la veine un prolongement sous forme de champignon, qui continue de végéter et peut prendre un accroissement assez considérable. Au troisième degré, enfin, la veine, complètement obstruée, devient imperméable au sang.
C'est au deuxième degré de cette altération des veines que des fragments de cancer plus ou moins considérables peuvent se détacher, devenir flottants et être transportés dans la direction du courant sanguin, à une distance plus ou moins considérable. Ce sont ces débris que, faute d observation rigoureuse , on avait pris pour des masses développées de toutes pièces dans le liquide sanguin lui-même, et que pour ce motif on avait appelés cancers du sang. On sait aujourd'hui qu'un pareil mode de développement est impossible et que, lorsque des fragments de cancer «ont trouvés flottants dans la circulation, ils y ont toujours pénétré à U £aveur d'une perforation des parois vasculaires. Il ne faut pas, du reste, confondre ces débris avec des caillots fibrineux décolorés, plus ou moins ramollis, résultant de ces phlébites coagulantes, qu'il n'est pas rare d'observer à une époque avancée de la cachexie cancéreuse.
Enfin, cette pénétration du cancer au travers des parois veineuses défoncées prouve, comme nous l'avons déjà dit, que les éléments microscopiques du cancer peuvent être directement introduits dans la circulation, €t que transportés par le sang lui-même à de grandes distances, ils peuvent infecter l'économie entière et devenir la cause directe de la formation des tumeurs consécutives qu'il est si commun de rencontrer aune époque avancée de la cachexie, et que nous avons fait connaître sous le nom de cancers par infection. Ce qui prouve que les cancers par infection peuvent avoir cette origine, c'est le résultat d'expériences faites sur des animaux vivants. Ces expériences ont prouvé, en effet, que du suc cancéreux injecté dans les veines jugulaires d'un chien, peut déterminer la formation de petits noyaux cancéreux dans les poumons de l'animal. Deux tentatives
HOOT. DICT. M£d. BT CHIB, TT. — 12
178 CANCER. — caractères cÉNiRAUx des tomeurs cakcéreuses.
de cette nature, faites par Langenbeck et Folliu, ont été couronnées de succès.
Il est probable, bien que ce fait ne soit pas encore démontré d*une manière certaine, que toutes les variétés de cancer sont susceptibles de pénétrer ainsi dans la cavité des veines après avoir détruit leurs parois; mais ce sont ceux dont le tissu est mou et présente peu de cohésion qui offrent surtout cette tendance. Sous ce rapport, Tencéphaloïde vient en première ligne et en a fourni les premiers exemples, mais on l'a constaté depuis pour les tumeurs iibro-plastiques et cartilagineuses molles.
5° Modifications ultérieures des tissus cancéreux, — En général, les tissus cancéreux tendent à se ramollir. Ce caractère a de Timportance, bien qu'il ne soit pas absolu, puisque certains cancers ne se ramollissent pas, Tostéoide, par exemple, et que le squirrhe atrophique, loin de se ramollir, semble se condenser de plus en plus.
Le ramollissement est généralement en rapport avec la prédominance des éléments cellulaires sur la trame, aussi c'est dans Tencéphaloïde qu'il se montre au plus haut degré. Comme il en a été question à propos dé ce cancer, nous n'avons rien à y ajouter.
Un autre caractère des tumeurs cancéreuses, c'est leur tendance à s'ulcérer. L'ulcération, il est vrai, peut se montrer dans quelques cas de tumeurs bénignes, mais elle ne survient alors que fort tard, quand la peaa a été distendue outre mesure. Dans le cancer, Tulcération se produit au contraire avant que la tumeur ait acquis un très-gros volume, par infiltration des éléments dans l'épaisseur du derme.
6* Influence du milieu oîi le cancer s est développé sur la structure de la tumeur. — Cette question est une des plus intéressantes de celles qui se rattachent à l'anatomie pathologique. Les tumeurs cancéreuses, malgré les modifications qu'éprouvent leurs éléments, sont assez disposées à revêtir Tapparence des tissus dans lesquels elles se sont développées. Il y a, en un mot, tendance à la formation de tissus analogues. Celle particularité, qui cependant souffre des exceptions, est rendue frappante par les quelques remarques qui suivent :
a. Lorsque la diathèse cancéreuse se localise dans les téguments externe ou interne, elle tend à y revêtir l'apparence du cancroïde ou cancer épithélial, c'est-à-dire que la lésion est constituée par des éléments épi- ' éliaux ou épidermiques qui s'éloignent peu du type normal. Aussi lyor est-il tenté de regarder le cancroïde comme la forme spéciale sous [uelle se montre le cancer des téguments. Ceci a quelque chose de li, mais il faut admettre une autre condition, celle d'une diathèse peu tive, ainsi que le démontre, la marche essentiellement chronique du ncer épithélial. La preuve que la question de siège n'a pas une imporice exclusive» c'est que d'une part on peut trouver le cancroïde dans us les organes, et que d'un autre côté les cancers les plus malins et à acrocytes ne sont pas rares à la surface des téguments où ils conservent urs caractères de malignité.