‹ Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiquesChapitre 46 sur 75 · CAROTIDES. — LIGATURE · texte numérisé non relu

CAROTIDES. — LIGATURE

braies, qui le versent dans une sorte de réservoir commun, le cercle artériel de Willis ou hexagone artériel. De là il est distribué par les artères secondaires qui en émanent dans les divers départements de l'encéphale. Cette disposition anatomique a évidemment un double but : d*abord de modérer l'impulsion trop directe du sang sur la pulpe cérébrale ; puis et surtout de répartir uniformément le liquide nourricier dans les centres nerveux et d'en assurer aussi également que possible la répartition.

Supposons maintenant que, par suite de la brusque oblitération d'un des affluents du cercle ou réservoir artériel commun, d'une carotide par exemple, la quantité de sang projetée dans le crâne soit diminuée d'une quantité déterminée, d'un tiers, je suppose, qu arrivera-t-il? Est-ce un des lobes du cerveau seulement, celui par exemple qui est alimenté directement par les ramifications de la carotide oblitérée, qui seul va recevoir un tiers moins de sang, ou est-ce la totalité de l'encéphale? Si l'on invoque, pour résoudre cette question, les lois qui régissent l'hydraulique, en ne considérant les artères que comme de simples tuyaux de conduite sans action sur leur contenu, la réponse ne saurait être douteuse; il est clair que c'est tout l'encéphale et non pas seulement une partie qui recevra moins de sang, puisque le cercle artériel ou réservoir commun, qui en régularise la répartition, fonctionnera après comme avant Topération dans les mêmes conditions physiques, et seulement sous une pression moindre mais égale partout. Or c'est là, selon toute probabilité, ce qui arrive dans les premiers mom£nts qui suivent la ligature d'une des carotides, alors que les effets de la paralysie de la contractilité artérielle n'ont pas encore pu se faire sentir, et ainsi s'expliquent ces phénomènes généraux immédiats qui frappent tout l'organisme, tels que les étourdissemcnts, les éblouissements, les syncopes et les convulsions.

Mais, lorsqu'il s'agit d'expliquer les phénomènes consécutifs tardifs, rhémipicgie par exemple, dépendant d'une lésion du lobe cérébral correspondant à l'artère liée, la même solution n'est plus acceptable; c'est qu'alors intervient un autre élément dont il importe actuellement de rechercher l'influence, je veux parler de la contractilité des artères^ dont jusqu'ici on a négligé de tenir compte dans l'examen de cette question.

Les artères, en effet, ne doivent pas être considérées comme de simples tuyaux de conduite, inertes et sans action sur leur contenu ; bien au contraire, elles sont douées d'une contractilité et d'une élasticité placées sous la dépendance du système nerveux, et s'il faut tenir toujours et partout un très-grand compte de cette intervention active dans les phénomènes hydrauliques de la circulation en général, c'est surtout dans l'étude de ceux qui se passent dans la pulpe cérébrale qu'il faut les prendre en considération, là où les vaisseaux ne sont plus protégés et soutenus, comme partout ailleurs, par des tissus parfois contractiles, toujours fermes et résistants. Au surplus, c'est la physiologie expérimentale qui va nous fournir les données nécessaires pour résoudre cette question, car, comme dans tous les cas oii il s'agit de phénomènes dépendant du sys-

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tème nerveux, c'est à l'expérimentation d'abord qu'il faut s'adresser aTanl d'avoir recours aux raisonnements.

Les parois artérielles, auxquelles quelques chirurgiens semblent vouloir presque dénier la vitalité, puisqu'ils les déclarent incapables de subir les phénomènes inflammatoires, sont, au contraire, abondamment pourvues de vaisseaux artério-veineux dits vasa-vasorum. De plus, elles reçoivent des nerfs, qui non-seulement leur apportent cette exquise sensibilité si connue de tous les chirurgiens qui ont lié des artères, mais encore tiennent sous leur dépendance immédiate la contractilité dont elles sont douées ; ces nerfs ont reçu le nom caractéristique de vaso-moteurs ; ils tirent, pour la plus grande partie, leur origine du grand sympathique.

Ce sont les expériences de Claude Bernard, d'abord, celles confirmatives de Martin-Magron, de SchiiT et de beaucoup d'autres physiologistes qui ont démontré l'influence considérable que ces nerfs exercent sur la contractilité des parois artérielles, sur la circulation capillaire et sur tous les phénomènes qui en dérivent : calorifîcation, nutrition, etc. Quand ces nerfs sont coupés ou altérés, les artères perdent peu à peu leur contractilité, elles se laissent dilater par le sang qui les parcourt, et par suite la circulation capillaire devient languissante et se trouve pour ainsi dire paralysée ; d*où des engorgements, des épanchements dans les mailles do tissu cellulaire, ou dans les cavités séreuses, ainsi que l'ont démontré les vivisections.

Je citerai en les résumant quelques-unes de ces expériences. E. Goujoa, sans idée préconçue autre que celle d'expérimenter sur la circulation, lie à quatre jours d'intervalle les deux carotides sur un chien jeune et vigoureux. Dix jours après la dernière Ugature l'animal est pris de convulsions, de contractures, d'hyperesthésie, puis de dyspnée et de coma^ et enfin il meurt sept ou huit heures après Tapparitiou des premiers accidents. A l'autopsie on trouve des adhérences des méninges, des épanchements séro-sanguins entre l'arachnoïde et la pie-mère ; le cerveau trèsinjecté, mais non ramolli, et du pus autour de la moelle. Les carotides étaient oblitérées, dit l'auteur, par un caillot résistant, sans entrer dans d'autres détails. Alors soupçonnant, d'après les recherches de Cl. Bernard sur le grand sympathique, que cette méxiingo-encéphaUte était peut-être le résultat de l'irritation et de la section des filets de ces nerfs qui rampent sur les carotides, il procède à d'autres expériences dans lesquelles il se borne à couper les deux filets cervicaux du grand sympfaatique au cou, sans toucher aux carotides. Sur un lapin, animal choisi de prtférence au chien, parce que chez lui le pneumo-gastrique peut être facilement séparé de la carotide sans crainte de la léser, cette section amène la mort au bout de cinq jours, et on retrouve exactement les mêmes phénomènes que chez le chien précédemment cité, c'est-à-dire du pus dans les méninges avec des adhérences. L'expérience répétée sur un cabiais le fait périr en trente-six heures, et Ton constate seulement une vive injection des centres nerveux et de leurs enveloppes.

Rapprochant ces expériences de celles de Cl. Bernard, qui détermine,

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par rirritation ou la section du ganglion cervical inférieur du grand sympathique, des épanchements pleurétiques chez les animaux, Pautcur n'hésite pas à attribuer les phénomènes observés chez le chien auquel il a lié les deux carotides, à la section des filets de ce nerf qui accompagnent l'artère. Pour mon compte, j'adopte complètement cette conclusion; seulement je dois faire remarquer qu'il est à regretter que l'auteur n'ait pas donné des détails plus circonstanciés sur l'état des plaies de la double ligature à Tautopsie; qu'il n^ait pas dit, par exemple, si les troncs euxmêmes du pneumogastrique et du sympathique étaient ou n'étaient pas intacts, ce qui laisse planer un certain doute sur les nerfs lésés dans cette première expérience.

Quant aux deux autres, elles ne laissent rien à désirer; elles sont confirmatives des expériences de Claude Bernard, en général, sur Tinfluence des nerfs vaso-moteurs, et établissent parfaitement que les lésions du nerf grand sympathique au cou déterminent des accidents analogues à ceux qui suivent la ligature des vaisseaux carotidicns. D'où il est permis de conclure qu'une grande part doit être (aite, dans la production de ces accidents chez l'homme, à la section des filets vaso-moteurs qui accompagnent Tarière carotide, et c'est ce qu'il s'agit actuellement de déterminer.

Un des premiers phénomènes observés dans les artères privées de leur contractilité par la section de leurs nerfs vaso-moteurs, c'est donc la dilatation ; elles ne peuvent plus résister à la pression que le sang exerce sur leurs parois, elles en retiennent donc une plus grande quantité. Ce fait se traduit sur les parties accessibles à la vue, l'oreille des lapins, par exemple, par une sorte de turgescence, et, en même temps, une élévation de température (Martin-Magron). D'autre part, comme elles ne peuvent non plus réagir sur leur contenu, il en résulte un ralentissement notable dans la circulation capillaire, une sorte de stase, bientôt suivie d'épanchements séro-purulents dans les mailles du tissu cellulaire et à la surface des séreuses, comme dans les expériences de Claude Bernard et de E. Goujon.

Or les phénomènes observés chez l'homme à la suite de la ligature du tronc carotidien et les autopsies s'accordent à démontrer que les choses se passent de la même manière. Par suite de la perte de leurs facultés contractiles, les artères cérébrales qui font suite à la carotide liée restent dilatées et paralysées ; la circulation dans la département qui leur est confié languit ; c'est alors que peuvent survenir ces engorgements, ces congestions passives qui, pendant la vie, ont pu être prises pour des congestions actives, et nécessiter plusieurs saignées, auxquelles le chirurgien, comme dans le cas de Décès (de Reims), n'hésite pas à attribuer le succès de son opération.

D'autre part, Normann Chevers a signalé dans plusieurs autopsies, non-seulement la réalité de ces engorgements et de ces congestions, mais de véritables infiltrations, et Abernethy, Nunneley, ont même noté à un degré plus avancé d la maladie des taches ecchymotiques et de

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petits foyers d'apoplexie capillaire dans le lobe correspondant à rarière liée. Plus tard, enfin, succède à cet état un véritable ramollissement de la pulpe cérébrale, signalé par plusieurs observateurs, parmi lesquels il faut citer Packard, Stanley et Maisonneiive, qui lui a donné le nom de sphacèle du cerveau. Un point important à noter, c'est que, dans le fait de Maisonneuve, on trouva le nerf grand sympathique saisi dans la ligature, ce qui explique la rapidité plus grande des accidents du côté du cerveau, et la mort, survenue trois jours après l'opération.

Il y a loin de là à Tanémie cérébrale imaginée par les auteurs et qui reste encore à démontrer. Aussi, lisant dans le compte rendu d'une société savante qu'à Tautopsie de son premier opéré, A. Cooper avait trouvé le lobe cérébral correspondant à Fartère, exsangue, de telle sorte qu'en le pressant il n'en sortait qu'un liquide blanchâtre, je crus enfin avoir trouvé un exemple d'anémie ; je m'empressai donc de recourir au mémoire de A. Cooper, et j'y lus que, n'ayant pu obtenir la pennissioD d'ouvrir la tète, il ne lui avait pas été possible de reconnaître quelle était la cause de cette tardive paralysie, survenue après le huitième jour.

Ceci bien établi, la plupart des phénomènes observés reçoivent une explication rationnelle et qui découle tout naturellement des faits anatomo-pathologiques. On comprend maintenant pourquoi. un seul lobe du cerveau, celui qui correspond à l'artère liée, est le siège constant des altérations pathologiques ; pourquoi l'hémiplégie siège toujours du côté opposé à la ligature; pourquoi elle offre de grandes variations dans l'époque de son apparition, suivant que la circulation capillaire qui s'a- ^ languit sous une influence paralytique et non active s'embarrasse plus ou moins rapidement. Ainsi s'expliquent encore ces taches ecchymotiques, ces apoplexies capillaires, ces sphacèles ou ramollissements cérébraux qui ne sont que la conséquence des troubles nutritifs qu'entraîne la paralysie des capillaires, et qui se traduisent pendant la vie par ces symptômes divers de contracture, de convulsions épileptiformes, d'accidents variés du côté de la vision, de l'audition et d'autres organes.

Peut-être serait-on tenté d'objecter qu'il est singulier que de pareilles altérations se manifestent dans la nutrition du cerveau à la suite de la ligature d'une seule de ses artères nourricières, quand l'expérience de tous les jours démontre que la ligature de l'artère principale d'un membre, par exemple, donne si rarement lieu à des accidents, qui n'ont d'ailleurs avec ceux-là que des rapports éloignés? La réponse à cette objection se trouve d'abord dans les faits. Mais d'ailleurs ne voit-on pas que les capillaires qui émanent de la carotide et se distribuent dans la pulpe cérébrale, se trouvent placés, ainsi que je l'ai fait déjà pressentir, dans d& conditions tout autres que celles des capillaires en général? La substance du cerveau qui les entoure, loin de les soutenir, est soutenue par eux, de telle sorte que quant ils ont perdu leur tonicité propre, rien ne s*oppose plus à leur dilatation passive, et, par suite, à leur rupture. Telle est sans nul doute la raison pour laquelle, de tous les organes, le cerveau est le plus exposé aux hémorrhagies dites spontanées.

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