ADVERBES
Nous considérerons dans cette section 1® la sjmonymie des adverbes formés par l'addition de la terminaison ment à un adjectif, avec cet adjectif lui-même employé adverbialement; 2«la synonymie des adverbes et des locutions adverbiales.
Adverbes terminés en ment et adjectifs pris adverbialement.
60. — « Ménage >uge que ment est l'ablatif latin mente uni à l'adjectif. Ovide dit forti mente; l'auteur de la Thébaïde, honestd mente; Valérius Flaccus, magnd mente; Tibulle, tacitd mente, etc. Les langues qui tiennent le plus au latin ont cette terminaison adverbiale. Les Espagnols, lorsqu'ils ont deux adverbes à mettre de suite, n'appliquent qu'au dernier la terminaison mente : segura y libramente, sûrement et librement; blanda y tiememente, agréablement et tendrement , etc. » ( Roubaud. )
M. Génin, dans sa lettre à M. Ultré sur la prononciation du vieux français, dit aussi que la terminaison adverbiale ment vient da mente, ablatif de mens, esprit.
Un fait que nous remarquerons d'abord et qui semblerait confirmer cette étynologie, c'est que, lorsqu'il s'agit d'une opération de l'esprit
INTRODUCTIOIf. 19
on d'an sentiment^ d'an acte iiitéiieur, on fait généralement usage de l'adTSibe terminé en ment plutôt que de l'adjectif employé comme ad» verbe : « Je persiste fermement dans ma résolution ; il juge droitement n ( Acad. ) ; c'est-à-dire je persiste d'nn esprit ferme : il juge avec un esprit droit. On ne dirait pas: a Je persiste fenne dans ma résolution; U juge droit 9; mais on dira fort bien : « Je lui ai parlé ferme; aller droit devant soi » , parce qu'il ne s'agit pas ici d'une opération de l'esprit, mais d'une action ou d'un acte extérieur.
On dit, il est vrai , « je crois fort, et je crois fortement ». Mais il faut remarquer premièrement que ces mots ne sont pas pris ici dans leur sens ordinaire de vigoureusement, qu'ils ne renferment pas dans leur signification l'idée de force; secondement, que les locutions /e crois fort, je crois fortement, ne sont pas du tout synonymes. 11 suffit, pour s'en convaincre, de comparer les deux pbrases suivantes :
« Je crois fort qu'il pleuvra ce soir. »
« Je crois fjrtement qu'il y a un Dieu. »
Celle-ci exprime la croyance ferme> la certitude; la première n*est que l'énoncé d'une chose que l'on prévoit, que l'on présume devoir être : l'adverbe fort n'est dans cette phrase que l'équivalent de l'adverbe bien , et l'on pourrait exprimer la même pens^ en disant : « Je crois bien qu'il pleuvra ce soir » ; par ces deux locutions , en effet , on veut faire entendre que l'on présume, que Ton estime qu'il pleuvra ^
Ces premières considérations générales vont nous servir bientôt dans l'examen des adverbes synonymes : il nous reste encore à en voir quelques-unes qui ne nous seront p«is moins utiles.
« Le latin mens, dit Roubaud, signifie esprit, âme, intelligence, pensée, dessein, intention , etc.; mais il ne faut pas borner à ce sens rigoureux la valeur de la terminaison adverbiale ment. MM. Beauzée et Lebeau ont fort bien remarqué les rapports des terminaisons men , mentum,ment, avec le verbe mineo, païaître, se montrer, et qui tient à la même racine que moneo, montrer, avertir. En général man, men, annonce ce qui sert à désigner, à montrer, à faire voir la main comme l'esprit, la manière ou façon d'agir comme la pensée*. Le propre de la terminaison adverbiale est de marquer, de distinguer, d'expliquer la manière, la façon particulière d'être ou d'agir du verbe. Ainsi, tous les vocabulistes expliquent par le mot de manière, la valeur propre de la plupart des adverbes terminés en ment : prudemment, d'une
1 . Pascal a dit : « J'en croU fort des témoins qni se font égorger ; » mais na ei-oiré qcelqa*nn c'est pas synonyme de crot>« quelque chose : cette Locntioo Mgoifie s'en rapporter au témoignage de quelqu'un ; et cela ne vent pas dire que l'on croit fermement ^ mais qae l'on cousidère le témoignage de la personne comme fortt comme ayant une grande autorité.
2. Le rapport de manut à ment, de la main à l'esprit, de la manière dont se ralt l'action à l'intelligence, principe de celte action , est le même que celui qni existé entre Vaciwn et Vacte intérieur. Voyez l'article Acte, Action.
roainiôre prudente; naïvement, d'une manière naïve; régulièrement, d'une façon régulière ». .
Avec un yerl)e exprimant une action ou un acte extéiieur^ on pont donc dans beaucoup de cas employer l'adverbe en ment aussi bien que l'adjectif pris adverbialement. Mais alors l'adverbe fait en quelque sorte partie du verbe; il caractérise spécialement Tactlon marquée par le verbe ^ et il a par là un rapport plus direct au sujet de ce verbe : l'adjectif employé adverbialement a, au contraire^ un rapport plus direct à l'objet ou aux circonstances de l'action. Je vois clairement fiKf je me suis trompé : l'idée exprimée par Tadverbe clairement a rapport à moi , à mon esprit^ qui voit de cette manière clairement. Je vois clair dans mes affaires : Tidée exprimée par le mot clair se rapporte plutôt aux affaires; c'est comme si l'on disait : je vois le clair, b clarté dans mes affaires ; elles se montrent claires à mon esprit.
Remarquez qu*en général on peut sous-entendre un substantif devant Tadjectif employé adverbialement : Ces étoffes se vendent cher (à un prix cber); ^esev juste (d'un poids }vls\a); je lui ai parlé ferme (un langage ferme ou d'un ton ferme); frapper fort (un coup fort) j chanter haut ( d'un ton haut ) ; parler franc , parler net ( d'un ton franc, d*iin style net, c'est-à-dire clair, sans ambiguïté) ; aller vite (d'un pas vite), etc. Gela seul suffirait pour démontrer que Tadjectif employé adverbialement a plus particulièrement rapport à l'objet ou aux circonstances de l'action.
Une conséquence que nous pouvons tirer de cette dernière considélafion^ c'est que l'adjectif employé adverbialement a moins de force que l'adverbe pour modifier le sens du verbe. Nous avons déjà vu que dans les locutions je crois fort et je crois fortement, le mot fort n'exprime pas la ferme croyance, comme le fait l'adverbe fortement : de même, il courut vitement chez son ami , marque plus d'empressement que il courut vite : il courut vitement équivaut presque à il courut bien vile. Je dirai hautement que, etc. ; pour rendre la pensée avec la même énergie, l'adverbe haut ne suffirait pas : on est obligé d'y ajouter Tune des expressions superlatives tout, bien ou fort : Je dirai tout haut, bien haut, fort haut que, etc. Directement, dit l'Académie, signifie tout droit.
Adverbes et locutions adverbiales,
61. — On appelle locution ou phrase adverbiale une locution composée d'une préposition suivie de son régime et équivalente à un adverbe, comme, par exemple, avec sagesse (sagement), à la légère (légèrement) , en vain (vainement) , etc.
«Quoique l'on dise communément que la phrase adverbiale est équivalente à Vadverbe, il ne faut pourtant pas croire que les deux locutions soient absolument synonymes et que la différence de l'une à l'autre ne soit que dans les sons. L'éloignement que toutes les langue»
IHTRODUCTION. Si
ont naturellement pour une synonymîd qui n'enrichirait an idiome qne de sons inutiles à la justesse et à la clarté de l'expression , donne lien de présumer que U. phrase adverbiale ai l'adverbe doivent différer par quelque idée accessoire.» (Beauzée.)
Cela est vrai , sans aucun doute ; mais cette différence est dans la plupart des cas tellement peu sensible, que vouloir la déterminer, c'est se perdre dans les ténèbres de la plus profonde métaphysique , et ne tirer aucun profit réel de ses pénibles investigations. Ces nuances si délicates d'ailleurs, l'esprit de celui qui parle les saisit^ pour ainsi dire^ d'instinct , et la parole les rend tout naturellement : il n'est besoiu pour cela que de savoir ce que l'on veut dire; et des discussions sur cette matière^ de longnes expositions fort obscures sur tous les cas qui peuvent se présenter, fatigueraient plus qu'elles n'instruiraient. G^est ce que Beauzée et Roubaud ont parfaitement compris : tous deux se sont bornés à quelques observations assez courtes sur la locution adverbiale formée par la préposition avec; et ils n'ont comparé avec l'adverbe qu'un très*petit nombre de locutions adverbiales, celles qui sont le plus usitées, on pour lesquelles il est possible de déterminer assez clairement la différence qui les distingue de l'adverbe correspondanL Nous ferons comme eux. Voici donc les seules observations que nous avons à faire sur ce sujet : nous avertissons le lecteur qu'il ne s'agît ici que de la locution adverbiale formée au moyen de la préposition avec.
L'adverbe, avons-nous dit (60), caractérise spécialement l'action marquée par le verbe, et il a par là un rapport plus direct au sujet Nous pouvons dire de la locution adverbiale ce que nous avons dit de l'adjectif pris adverbialement, savoir qu'elle a un rapport plus direct à l'objet ou aux circonstances de l'action. « C'est un homme qui vit honorablement » : le rapport de l'adverbe au sujet est ici évident; le verbe et l'adverbe, qui en quelque sorte ne font qu'un, sont qualificatifs du sujet; ils font presque connaître le caractère de cet homme. « Votre ami s'est tiré avec honneur de ce mauvais pas » : ici l'expression dépend surtout de la circonstance ; la position était difficile, et c'est pour cela qu'il y a eu de l'honneur à s'en tirer.
« L'adverbe exprime une modification, une qualification constante, qui, en donnant au verbe un sens particulier, se confond en quelque sorte avec lui, et s'étend avec lui sur toute la durée de l'action ; uu lieu que la phrase adverbiale n'exprime qu'une circonstance particulière de l'action et n'en embrasse pas toute l'étendue. Vadverbe spécifie, caractérise la nature de l'action ; la phrase adverbiale n'en indique qu'une modification partielle, un accident particulier. La phtxtse adverbiale n'emporte qu'un rapport, une influence quelconque ; Vadverbe emporte une influence continue, un concours soutenu. »
« C'est sans doute ce qui a porté Beauzée à croire que quand il s'agii de mettre un acte en opposition avec l'habitude, Vadverbe est plut
propra à marquer l'habitude, et la phrase adverbiale à indiquer l'acte, comme dans ces plirases : « Un homme qui se conduit sagement ne peut pas se promettre que toutes ses actions seront faites avec sagesse. Un auteur qui n'écrit pas élégamment, peut toutefois de temps en temps rendre des pensées avec élégance. Résistez avec courage à cette tentation, et suivez toujours courageusement le chemin de la vertu. La finesse, la méchanceté même, peuvent quelquefois s'énoncer avec naïveté; mais il n'est donné qu'à la candeur et à la simplicité de parler toujours naïvement. » Si ce n'est pas précisément l'habitude qu^annonce \ adverbe, il est du moins fort propre à la désigner, puisqu'il marque une influence forte, et constante qui suit le verbe dans tout lo cours de l'actiou, et imprime à l'action un caractère distinctif. »
« Je terminerai par un avis très-juste de Beauzée. Ceci n'est qu'une conjecture générale, assez bien vérifiée par les exemples, et peut-être serait-il bien aisé d'en rassembler beaucoup d*autres ; mais il n'est pas impossible que dans le détail des cas particuliers, on rencontre d'autres différences entre Vadverbeei la phrase adverbiale. Ces différences peuvent très-bien dépendre de celle des prépositions qui entrent dans la phrase adverbiale», (Roubaud.) Voyez les aiiicles entièrement, en entier; légèrement, à la légère, etc.