PLANISPHÈRE
Le voilà sous nos yeux ce globe terraqué, comme disait Voltaire, tel que les progrès de toutes les sciences nous l'ont fait connaître! Qu'il diffère en son ensemble, comme en ses moindres détails, de ce que nos ancêtres en savaient! Combien il serait intéressant d'être informé par le menu des idées que les premiers peuples dont l'histoire ait gardé le souvenir se faisaient de la terre qu'ils habitaient. Combien il est regrettable que l'on n'ait retrouvé ni dans les hypogées de l'Egypte, ni dans les bibliothèques assyriennes, où les livres sont écrits sur des briques, quelque traité de géographie! Les livres sacrés de l'Inde nous donnent bien un vague aperçu des bizarres conceptions que ces peuples avaient de l'univers, mais combien tout cela est incomplet et fruste ! La Bible nous fournit des renseignements précieux, mais ce n'est qu'une des faces de ce problème si complexe et combien de peuples dont la civilisation fut antérieure à celle des Egyptiens n'y figurent pas ou n'y tiennent qu'une place peu en rapport avec l'importance du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire de l'humanité. Que si nous examinons la carte qu'on peut tracer avec la Genèse, nous verrons que Moïse et sescontemporains n'eurent connaissance que de l'Arabie, de la partie de l'Afrique qui borde la mer Rouge et de l'Asie antérieure. L'Arabie est le centre du monde et ce qu'il y a d'intéressant, c'est d'en étudier, avec les documents qui nous sont parvenus, les déplacements successifs. Pour Homère, la Grèce est le nombril du monde connu et il rapporte tous les événements à l'histoire de l'Hellade. En dehors du bassin de la Méditerranée et de la mer Noire, il ne connaît pas grand'chose et il croit que la terre est enveloppée de tous côtés par un fleuve sans fin, l'Océan. Dicéarque est plus avancé, il a entendu parler de la mer d'Hyrcanie (Caspienne) et des grands fleuves qui s'y jettent, l'idée qu'il se fait des côtes de l'Europe est fautive, mais elle ne l'est pas beaucoup plus que celle des cartographes du un' et du xive siècle. Babylone, Suse, la Perse, les Indiens, Taprobane, le Gange, voilà des noms qui ne sont pas pour lui absolument vides de sens. Hérodote, le grand voyageur qui vivait 450 ans avant l'ère chrétienne, a su réunir quantité de données précieuses et d'informations qui, pour la plupart, ont été vérifiées par les découvertes de l'archéologie, de l'ethnographie et de la linguistique moderne. Certains mythes qu'il rapporte naïvement ont une origine historique qu'il ne devine pas et dont plusieurs mêmes n ont pas encore été complètement élucidés. Eratosthène, qui lui est postérieur de deux cents ans environ, est un des pères de la cartographie. Si Dicéarque avait été le premier à tracer deux lignes perpendiculaires entre elles qui passaient par l'Ile de Rhodes et à placer approximativement selon les données qu'il possédait sur leur éloignement et leur position relative, les localités qu'il connaissait, Eratosthène perfectionna ce procédé tout rudimentaire, tout empyrique qu'il était. Il multiplia le nombre de ses parallèles et fit entrer dans ces carrés un bien plus grand nombre de noms de lieux. Mais Ptolémée est le premier qui ait
essayé de donner à la géographie une base scientifique et le système de projection dont il est l'inventeur est encore aujourd'hui l'un des plus généralement employés. Ptolémée connaît l'Océan germanique et place à peu près correctement les îles Britanniques; il sait que le rivage de l'Afrique se prolonge au loin dans l'Atlantique, et il a recueilli dans Marin de Tyr ces précieuses informations sur les sources du Nil dont l'exactitude ne devait être démontrée que de nos jours. Pour lui, la mer Erythrée, ce n'est pas seulement la mer Rouge, c'est aussi l'Océan indien; il en connaît ies grandes lies et, s'il se fait une idée encore fausse des grandes péninsules de l'Inde, il a cependant entendu parler de la Chersonèse d'or, de l'Inde au-delà du Gange, des Sères, des grandes montagnes de l'Asie centrale et des fleuves delà Scythie.Mais il croit qu'une terre relie l'Afrique à l'Asie et il ne se fait pas une idée bien nette des mystères des mers polaires. C'est grâce aux merveilleuses expéditions d'Alexandre que, tout d'un coup, les bornes qu'on avait assignées à la terre se sont trouvées reculées dans l'est et qu'une masse de peuples et de métropoles fameuses sont entr'-isavec lui dans l'histoire. Il a fait pour )' «rient ce qu'avaient accompli pourla partie occidentale du vieux monde les navigateurs carlhaginois. Hannon s'était avancé sur la côte d'Afrique jusqu'au golfe de Guinée et certains de ses compatriotes allaient chercher l'étain jusqu'aux Sorlingues (Cassiterides) . Pythéas avait vraisemblablement remonté jusqu'aux Oicades et c'est lui qui, le premier, avait entendu parler de cette grande île de Thulé à l'extrémité du monde, et qui avait rapporté de la Baltique, avec l'ambre, toute une série d'informations on ne peut plus précieuses qu'Aristote avait utilisées. Ces explorations, un autre peuple allait les reprendre en détail. Si les Romains, pendant le cours si long de leur empire, n'ont pas reculé les bornes du monde connu, ils ontdu moins réuni sur tous les peuples voisins de la Méditerranée un ensemble de renseignements qui nous permettent de nous faire des mœurs, du commerce, de la religion de nombre de peuples qui existent encore une idée très approchée de la vérité. Qu'un Tacite nous peigne la Germanie et ses peuples, qu'un Jules César nous fasse un tableau de la civilisation des Gaulois, on trouve là des faits observés sur le vif d'un immense intérêt. Si lagéographie de Ptolémée était la synthèse de tout ce qu'on savait de son temps sur la terre et ses peuples, celle du Grec Strabon, qui vivait une cinquantaine d'années avant Jésus-Christ, avait condensé sous une forme rapide et avec une critique relative, tout ce qu'il avait pu apprendre et sur les peuples barbares et sur ceux qui commençaient à se mêler au grand mouvement de la civilisation. Mais la chute de l'empire d'Occident est fatale aux études géographiques. Les barbares qui se sont rués à l'assaut de tant de richesses ont tout détruit et, avec Rome, est disparu le véritable foyer des études. Seuls quelques moines, à l'écart, sans communication entre eux, ont gardé le culte de la science. Les monuments que nous avons conservés de leurs connaissan-
ces, tels que la mappemonde anglo-saxonne du Xe siècle, celle de Ranulphus Hyggeden, nous indiquent en quel discrédit étaient tombées les études géographiques. Mais, à ce moment, une renaissance se produit, les croisades ont lieu et l'on reprend goût aux voyages. Marco Polo parcourt une grande partie de l'Asie; le juif Benjamin de Tudèle pénètre jusque dans l'Inde et à Ceylan; Pian du Carpin explore le Turkestan; Rubruquis s'en va chez les Tartares, Ibn Bututaf ait un tour merveilleux jusqu'en Chine. En même temps, les petites républiques italiennes, entre lesquelles Venise et Gênes brillent au premier rang, fondent partout des comptoirs et leurs navigateurs, qui ont besoin de cartes pour se diriger s'appliquent à la confection de portulans qui sont aujourd'hui pour nous d'un prix inestimable. Les Majorquins et les Génois se sont mis au service des Portugais, ils ont dirigé la plupart des expéditions que ces derniers ont envoyées à la côte orientale d'Afrique. Un mouvement scientifique considérable, dû aux Arabes qui allaient être chassés d'Espagne, s'était produit dans toute la péninsule ibérique. En peu d'années, Madère est trouvée, le cap Bojador est franchi, Tristram Vaz atteint le rio de Ouro, Cadamosto, double le cap Vert; en 1446, les Açores sont découvertes, le Congo est atteint et Diogo Cam est sur le point de ravir à Barthélémy Diaz l'honneur de découvrir la pointe australe de l'Afrique. C'est en H87 qu'eut lieu cette reconnaissance, mais ce n'est qu'en 1497, c'est-à-dire cinq ansaprèsla découverte de l'Amérique que fut doublé par Vasco de Gama le cap de Bonne-Espérance. Mais revenons un momentsur nospas,carnous avons voulu exposerd'un seul couplasuite des voyages à la côte d'Afrique. Les Portugais y avaient été précédés cependant par des marins français, des Dieppois et des Rouennais, commerçants hasardeux qui avaient hérité de leurs pères, les Northmen, l'amour des courses aventureuses et la passion du gain. Au milieu du xive siècle, n'avons-nous pas vu ce brave gentilhomme normand Jean de Béthencourt procéder à la découverte des Canaries et s'y tailler un royaume? Et si nous remontons plus haut dans l'histoire des Northmen, ces pirates incorrigibles, ne savon.) nous pas qu'ils ont fait le tour des côtes de l'Europe en portant partout le fer et le feu, pénétrant dansla Méditerranée, faisant trembler le pape dans Rome et créant avec Robert Guiscard le royaume des Deux-Siciles. Mais ce sont là, pour eux, expéditions faciles, ils ne font que suivre les côtes et les dangers qu'ils courent ne sont que d'un ordre secondaire. Combien plus étonnante est l'histoire de leur établissement en Islande et au Groenland dès le xe siècle, de leur découverte des côtes du Labrador et du Vinland Si le souvenir de ces colonies était perdu lorsque l'érudit Rafn, de Copenhague, le retrouva dans les Sagas islandaises, il était encore vivace à la fin du xv" siècle et l'on peut croire que le marin génois qui après avoir navigui tout ce qui avait été navigué jusqu'à lui s'était établi et marié à Lisbonne, Christophe Colomb , pour le nommer, en avait entendu parler. Gonstemment en rapport avec les