PLANISPHÈRE
«avants les plus distingués de l'époque, Martin Behaim et le Florentin Toscanelli, Colomb était convaincu de la sphéricité de la terre et par conséquent de la possibilité d'atteindre, par l'ouest, les terres de l'Asie et ce royaume de Cipango que Marco Polo avait été le premier à révéler à l'Europe. Ses projets n'ayant pas reçu à la cour de Portugal un accueil favorable, il parvint après de longs déboires, à faire partager sa conviction à Ferdinand et à Isabelle. C'est avec trois petites caravelles qu'il se lançait le 3 août 1492, sur les flots de l'Atlantique à la conquête d'un nouveau monde. Nous n'avons pas l'intention de raconter ici les belles découvertes de l'illustre amiral, les dégoûts dont il fut abreuvé et sa fin misérable, mais un événement de cette importance ne pouvait être passé sous silence. A Colomb succèdent Pinzon, Hojeda, Bastidas, Vespuce, Ponce de Léon, Solis.Balboa, Cortès etPizarre qui, reconnaissent la côte de l'Amérique méridionale jusqu'à l'estuaire de laPlata, découvrent la Floride, conquièrent le Mexique et le Pérou. Orellana descend le fleuve des Amazones et l'on reste émerveillé de la faiblesse des moyens avec lesquels tous ces conquistadores firent de si grandes choses. Pendant que ces événements se passent dans le nouveau monde, l'ancien continent est le théâtre d'une lutte homérique, celle du Portugal contre l'Inde tout entière qu'il soumet à ses lois, dont il franchit même les bornes pour pénétrer dans les îles de la Sonde. Vasco de Gama, Alvarez Cabrai qui découvrit le Brésil, Da Cunha qui reconnut l'Ile qui a reçu son nom, Jean de Nova, Sodres, Albuquerque, Alméida, Jean de Castro , Ataide , tels sont les grands hommes dont le Portugal a le droit de s'honorer. Mait il en est un autre qu'il peut revendiquer, c'est Magellan, bien qu'il ait exécuté son voyage, le premier voyage autour du monde, sous les auspices de l'Espagne et après avoir renoncé, par acte authentique, à ses droits et à ses devoirs de Portugais. Ce qui avait déterminé Magellan à tenter une entreprise aussi hardie, c'est qu'il n'était bruit, depuis qu'on était arrivé en Amérique, que d'un détroit qui devait permettre de passer dans cet océan Pacifique que Balboa avait découvert. Bien d'autres l'avaient cherché avant Magellan, certains par le nord de l'Europe comme Willoughby; dans l'Amérique du INord, comme Frobisher et Davis, les autres dans l'Amérique du Sud, personne n'avait pu l'atteindre et le franchir. Magellan fut plus heureux , il traversa le détroit qui porte son nom et atteignit les Philippines où il périt dans une escarmouche avec les indigènes. Dès lors, les expéditions vont se succéder sans relâche, et l'on ne sait, en vérité, de quel côté tourner les yeux tant on est sollicité par les explorations merveilleuses qui s'accomplissent à la fois dans toutes les parties du monde. L'Europe a la fièvre , une fièvre de découvertes et de colonisation. Au Vénitien Verrazzano, qui navigue pour le compte de François Iet et qui explore, après tant d'autres, les rives de l'Amérique septentrionale et plante le drapeau de la France au Canada, succèdent Jacques Cartier qui n'y accomplit pas moins de trois voyages etChamplain qui, après avoir découvert le lac qui a reçu son nom et fondé Québec, a posé les premières assises de cette colonie française si iprouvée, qui, séparée depuis plus d'un siècle de sa mère patrie, a pour elle la même affection, continue à parler sa langue et saisit avec empressement toutes les occasiens de lui témoigner son amour. Dans la Floride, sous l'inspiration de Coligny, nous voyons Ribaut et Laudonnière essayer de créer une colonie protestante, ils sont surpris et massacrés en pleine paix par les Espa-
gnols, c'est alors que le catholique de Gourgues honteux de l'inertie du roi qui ne cherche pas à venger ses sujets, accomplit son sanglant voyage de représailles. Au Brésil, c'est encore un de nos compatriotes, Villegagnon, qui fonde auprès de Rio de Janeiro un établissemenlqui périclite peu après son départ. Ala même époque, commence, avec Wilhelm Barentz, la série de ces expéditions au pôle nord qui devaient coûter tant de millions, causer la perte de tant de navires et de hardis marins. Mais le goût des voyages de découvertes a dégénéré ; ce qu'on veut, c'est l'or. Lemeilleur, le plus facile moyen de se le procurer c'est la course, c'estle pillage, c'estla flibuste. Drake, Cavendish, deNoort,WalterRaleigh,Dampier, sont les plus illustres représentants de cette école de voyageurs, qui a cependant apporté son tribut d'informations à la géographie. D'un autrecôté,nousavonslesentreprises coloniales basées surl'évangélisation et la conversion des naturels. Nous voyons ainsi les Portugais étendreleur domination au Congo grâce aux missionnaires italiens, et pénétrer jusqu'en Abyssinie sans pouvoir y créer d'établissement durable. Quant à la France elle envoie ses apôtres dans l'Inde, l'Indo-Chine, le Japon etlaCkine, où les jésuites ne tardent pas à jouer un rôle considérable. Puis vient le tour des commerçants. La compagnie d'Afrique envoie Brue au Sénégal, Flacourt jette les bases de notre puissance à Madagascar, les Hollandais s'établissent dans les lies aux épices. Desimpies particuliers, comme Pietro délia Valle, Tavernier, Thévenol, Lucas, Bernier, Chardin, de Bruyn, Kœmpfer, guidés par des mobiles différents, commerce, curiosité, science, sillonnent l'Asie et l'Afrique de leurs courses hardies. A la fin du xvinc siècle, la géographie mathématique a fait de grands progrès. On a mesuré un degré terrestre etCassini commence à établir une carte de France qui est encore aujourd'hui un modèle. Le xviii0 siècle est l'époque des voyages autour du monde, Roggewein, Byron, Wallis et Carteret,Bougainville. Cook, Bouvet de Lozier, Surville, Marion, Kerguelen, La Pérouse, Marchand, d'EutrecasIeaux donnent à cette période un caractère bien tranché. On est entré dans la géographie de détail, on étudie une côte, un havre, le cours d'une rivière, on ne se contente plus des grands traits d'un pays. Mais si les explorations maritimes ont pris un développement tout particulier, il est encore bien des voyageurs et des curieux qui ont préféré la voie de terre. Shaw profite de sou long séjour en Algérie pour rédiger un ouvrage qui a encore de la valeur aujourd'hui, Hornemann s'avance dans le Fezzan, Mungo Park reconnaît le Niger et arrive à Tombouctou, Sparnnann et Levaillant parcourent la colonie du Cap : Bruce, explore l'Abyssinie et croit avoir trouvé la vraie source du Nil. En Amérique Vancouver découvre l'archipel de la Reine Charlotte, Hearne et Mackenzie parcourent les territoires glacés voisins du cercle arctique. Humboldt, après La Condamine, se livre à l'étude de l'Amérique équinoxiale. Au commencement du xix* siècle, nous voyons un nouveau peuple, les Russes prendre part aux grandes explorations maritimes. Krusenstern, Koztebue se livrent à des reconnaissances scientifiques qui leur font .e plus grand honneur. On comprend parfaitement que nous ne passions pas en revue tous les voyages, toutes les explorations qui ont eu lieu dans les différentes parties du monde depuis le commencement du siècle, ce ne pourrait être qu'une liste fastidieuse. Mieux vautà notresens, marquer en qnelquesmots le caractère particulier qui distingue les voyagesde notre époque. Jadis, on ne voyageait guère que pour contenter une curiosité banale et recueillir des traits
bizarres et amusants sur les mœurs des populations qu'on visitait. Il n'en est pi us de même aujourd hui. Le touriste même, s'il veut comprendre quelque chose à ce qu'il voit, doii posséder un ensemble de connaissances qiï': faisaient absolument défaut aux ancien:
voyageurs. Il nous faut aujourd'hui, des données de géologie, de botanique, d'astronome de topographie, d'histoire, d'archéologie,, d'ethnographie et de linguistique. Si Franklin et les admirables marins qui se sont élancés à sa recherche, bravent aussi héroïquement le» épouvantables dangers qui les attendent, ce n'est pas poursatisfaire une vaine etmisérable curiosité. Ils ont un but plus noble, diminue: d'abord le blanc qu'on remarque encore su; les cartes dans les environs du pôle nord e< se livrer à nne foule d'études et d'observation? scientifiques qui peuvent modifier certaine points de la science et nous aider peut-êtrv: à formuler des lois nouvelles. Que Livingstone s'acharne à la recherche des sources à'.' Nil, ce n'est pas pour la gloire d'attacher son nom à la solution decet important problème. Peu à peu, il s'est passionné ; les découverter qu'il a accomplies au cours de ses exploration: l'ont emporté au-delà de lui-même ; il ve»* faire plus encore, il veut percer cet impe nétrable mystère et il meurt à la tâche san.avoir atteint le but qu'il se proposait. Ce qu'il importe aussi de faire ressortir, c'est le caractère universel qu'a pris la géographie. Elle touche à toutes les branches des connaissances humaines, elle s'éclaire à leur flambeau, quand, à son tour, elle ne vieoi pas expliquer certains phénomènes qui, sans elle, resteraient fermés à notre intelligence. La topographie d'un pays n'explique-t-elltpas bien souvent le caractère de ses habitants? Les montagnards ne sont-ils pas généralement plus robustes mais plus fruste:
aussi que les habitants des plaines ? Certain? caractères ethniques qu'on retrouve chez des populations fort éloignées les unes des autres ne viennent-ils pas jeter un jour nouveat sur l'histoire des migrations ? L'architecture n'est-elle pas souvent modifiée dan; ses parties les plus essentielles par la constitution géologique du pays, et, dans la Méso potamie trouvons-nous autre chose que des palais et des villes bâtis avec la boue de l'Euphrale, tandis qu'en Grèce tous les édificec sont de marbre. Dernièrement encore, aprè; avoir visité certains temples fameux dt Java, M. D. Charnay n'était-il pas frappé delà ressemblance de leurs sculptures avei" celles des monuments de Palenqué, de Chichen ltza ou de Lorillard City. A-t-on songé aux modifications économiques qu'a apportées, sur le marché européen, la découverte de l'or en Californie et en Australie? Il se suit de cette diversité de points de contact de la géographie avec les autres sciences, qu'elle est excessivement attrayante et que même les esprits les plus légers et les plus superficiels peuventseplaireàcetteétude. Que si maintenant nous avionssou? les yeux une carte qui nous représente, pour rester dans les temps strictement historiques, le monde connu à .'époque de la guerre de Troie, uous ne pourrions nous empêcher d'admirer, malgré le long espace de temps écoulé, combien il a fallu à l'homme de persévérance et de courage pour renverser les obstacles que l'ignorance et la barbarie opposaient à sa légitime curiosité. Ce monde que nous habitons, n'est-ce pas bien le moins que nous le connaissions dans toutes ses parties, puisque notre ambition va bien audelà, puisque nous cherchons à franchir l'espace et à nous rendre compte des révolutions qui troublentles astres qui, non seulement appartiennent à notre système, mais tous ceux même qui n'ont pu échapper à nos recherches