ALGÉRIE ET TUNISIE
C'est pour elle une perte considérable. Sur les 500 millions de son commerce extérieur, on en compte 300 avec la France seule, chiffres qui tendent tous les jours à augmenter. La population de l'Algérie n'est que de 3,300,000 individus, c'est-à-dire 10 habitants parkil. carré, alors qu'en France elle monte à 71. On la partage en 2,800,000 individus, divisés en Berbères ou Kabyles, raceintelliçente et laborieuse, particulièrement adonnée al'agriculture, en Arabes ou Bédouins, qui ont été progressivement repoussés hors du Tell, cantonnés sur les hauts plateaux, ou rejetés dans le Sahara; en Maures, dénomination souslsquelle on désigne les métis de toutes les races qui habitent les villes; en un certain nombre de Turcs qui descendent des anciens conquérants, en nègres, jadis importés comme esclaves; en 30,000 Israélites, qui ont récemment reçu la qualité et les droits de Français en Espagnols, fort nombreux dans la province d'Oran, en Italiens et en Maltais, habitués de la province de Constantine. En somme, on ne compte que 7 p. 100 de Français sur cet ensemblede population. Mais, forcément, il arrivera en Algérie ce qui se passe aux États-Unis, les éléments étrangers se fondront progressivement dans la population maîtresse et prédominante; toutefois ce phénomène mettraincontestablement un temps assez long à se produire, quoique la solution doive être hâtée par l'afflux chaque jourplus considérable de l'émigration française. En vingt ans, on a constaté que la population européenne avait augmenté de 85 p. 100, ce sont là des chiflres quipromettentet qui nous font espérer pour l'Algérie un avenir des plus prospères. — Au point de vue politique l'Algérie est divisée en trois énormes déparlements, qui ont pris les noms de ses trois principales villes : Alger au centre, Oran a l'O., Constantine à l'E. Plusieurs fois déjà, il a été question de fractionner ces immenses étendues de territoire, et de créer de nouveaux départements, mais les considérations financières et autres ont empêché, jusqu'ici, de donner suite à ce projet. Alger, le siège du gouvernement, est admirablement située sur une baie de la Méditerranée vers laquelle elle descend en amphithéâtre. La ville moderne ou européenne est divisée par de larges avenues bordées de hautes maisons, — les récents tremblements de terre semblent condamner ce mode de construction — tandis que la ville arabe, déjà bien écornée par les expropriations, a conservé son caractère étrange, ses rues sombres, ses maisons en encorbellement, ses larges terrasses, ses fenêtres étroites, et ses moucharabiehs découpés. Le sommet de lajcolline est occupé par la Kasbah, l'ancienne forteresse du dey d'Alger. Les sous- préfectures du département d'Alger sont : Milliana, Orléans- ville, Medeah et Tizi Ouzou. — Le département de Constantine a pour préfecture la ville du même nom. L'une des plus anciennes cités de la Numidie, ayant reju son nom de l'empereur Constantin, cette cité s'élève sur un plateau rocheux qui fait partie du Sahara tellien ; les sous-préfectures sont : Bône, Bougie, Guelma, Setif, Balna et Philippeville. Quant au département d'Oran, il a pour sous-préfectures : Mascara, Mostaganem, Sidi bel Abbés et Tlemcen. Ajoutons qu'outre les ports d'Arzeu, Mers el Kebir, Cherchell, Del y Djidjelli et la Calle, on doit citer un cerU.'D nombre de localités
dans l'intérieur, la plupart importantes plutôt par leur situation topographique et militaire que par leur commerce ou leur industrie. Ce sont, dans la province d'Oran, le Kreider sur le bord du chott Chergui et Mecheria, localités qui ont été récemment unies par un chemin de fer stratégique avec Salda; El Abiod Sidi Cheikh où se trouve la Kouba ou tombeau du patron de la tribu des Ouled Sidi Cheikh, et Géryville sur les premières pentes du Grand-Atlas. Dans le département d'Alger, c'est Laghouat sur le revers méridional du Sahara; Biskra dans l'oasis des Ziban ; plus bas Touggourt sur l'Igharghar; l'oasis du Mzab avec ses villes de Gourara, Gardaîa, Metlili, que nous avons occupées effectivement il y a quelque temps; plus au S. Ouargla sur l'oued Mia, dans le pays des Cnaamba, et enfin El Golea dans le désert. Parmi les grands travaux exécutés par les Français, il faut citer le drainage du grand lac marécageux d'Halluda, non loin d'Alger dont l'énorme area forme aujourd'hui une magnifique plantation de coton. Nous avons assaini mainte région en y plantant des eucalyptus, et nous avons fourni aux indigènes, au moyen de puits artésiens, une eau excessivement précieuse pour leurs irrigations. Enfin, nous avons établi d'immenses barrages dans les gorges du Meurad, élevé les digues de retenue de Saint-Denis du Sig, de l'Habra et l'on travaille depuis longues années aux barrages de l'Hamiz et de presque toutes les rivières algériennes dont toutes les eaux seront ainsi utilisées par l'agriculture. Comme nous le disions plus haut, la Tunisie, au point de vue physique, est la continuation de l'Algérie; même bande littorale étroite, même chaîne de hauteur moyenne, haut plateau plus étroit et par cela même sans chotts, suite légèrement relevée vers le N.-E. de l'Atlas saharien qui se termine au cap Bon par une presqu'île importante. Les seuls fleuves importants sont : la Medjerda, l'ancien Bagradas des Romains et l'oued Rouhia qui alimente la sebkha Sidi-el-Hami. Les cimes élevées du Djebel Zaghaouan, 1,243 m., et du Djebel Tiouah, 1,887 m.; les pentes enchevêtréesdes montagnes couvertes d'énormes forêts, les plaines bien abritées du vent du désert, les pluies abondantes, tout s'est réuni pour donner à la Tunisie une valeur supérieure même à sa voisine la province de Constantine. C'est sa fertilité qui avait fait sa fortune. Cartbage, dont on explore les ruines voisines de Tunis, était admirablement placée, au centre de la Méditerranée, à la porte qui réunit les deux bassins de cette vaste mer; elle devait faire, elle fit un commerce énorme et devint assez puissante pour porter ombrage à la République. Les Romains, qui succédèrent dans le pays aux Carthaginois, surent développer ses ressources naturelles, en faire le grenier de l'Italie, appeler une population de 20 millions d'habitants dans cette région à peine grande comme le quart de la France. Elle est aujourd'hui réduite à 2,100,000 individus. Ils y construisirent des aqueducs, des villes, des temples, des amphithéâtres, des bains dont on retrouve tous les jours des ruines imposantes. Mais, sous la domination arabe, tout cela disparut, et les Turcs qui vinrent à Tunis en 1595 n'étaient pas pour ramener l'ancienne prospérité. La situation s'était prolongée au grand dommage des populations agricoles qui se voyaient tous les ans spoliées
par les ministres et les officiers du bey. L'établissement de notre protectorat, qui a tout d'abord rencontré quelque opposition, est un bienfait pour la Tunisie. Décidés à respecter scrupuleusement les mœurs et la religion du pays, mais à garantir la sécurité publique, à supprimer les tripotages financiers, et à substituer, du haut en bas de l'échelle, une administration honnête à des employés prévaricateurs, à faire participer les habitants aux méthodes perfectionnées d'agriculture, à développer les travaux publics de toute sorte, nous sommes assurés de réussir. Déjà, des routes ont été percées, les travaux du port de Tunis sont concédés, la capitale a été réunie à l'Algérie par un chemin de fer, les côtes ont été soigneusement relevées par nos marins, nos officiers ont substitué aux cartes fantaisistes qui existaient des levés rigoureux et scientifiques, certains ports vont être améliorés, et la grande entreprise de M. Roudaire, qui semblait, par la mort de son auteur, être définitivement abandonnée, est transformée, reprise sur des bases plus acceptables. Nous avons organisé une armée, une police et des tribunaux, — ce n'a pas été sans résistance de la part de certains gouvernements qui ne voulaient pas renoncer au système des capitulations; — notre domination est aujourd'hui acceptée par tout le monde et bien plus respectée que ne l'était celle du bey avant notre arrivée. Il était temps, d'ailleurs, car la dette publique montait à 125 millions, alors que le budget annuel ne dépassait guère six millions. L'immigration française n'a pas tardé à se porter en Tunisie; si le commerce extérieur, dont la moitié consiste en céréales, atteint déjà 100 millions, il ne tardera pas à se développer; car, déjà, des plantations importantes de vignes ont été faites, les forêts sont exploitées scientifiquement sous la surveillance de nos agents, des mines sont cherchées, concédées ou exploitées. La capitale est Tunis. Située sur les bords marécageux d'un lac peu profondqui reçoit toutes lesordures de la ville, Tunis n'est guère saine; son port, La Goulette, auquel elle est reliée par un chemin de fer, s'ouvre au fond d'un golfe profond. Non loin de Tunis est le Bardo, résidence du bey. Les principaux ports sont : Bizerte sur la Méditerranée, Hammamet, Sousse, Monastir.Mehadia, Sfax et Gabès, tous ces havres sont peu sûrs ou peu profonds et réclament, pour être fréquentés par le commerce, des améliorations urgentes. A l'intérieur, il faut citer Bejà, Mateur, Kef, Zaghouan, l'immense domaine de l'Enfida exploité depuis longtemps par les Français, et Kairouan, la métropole religieuse delà Tunisie. Nous dirons quelques mots, en terminant, d'une querelle archéologique qui a passionné certains savants. M. Roudaire et bien d'autres avaient fait des immenses chotts tunisiens les restes de ce lac Triton, fameux chez les anciens géographes. Cette légende était bien établie, lorsqu'un médecin qui revenait de Tunisie, M. Rouire, entreprit de la démolir. On s'est battu à coups de citations; les in-folios ont volé dans l'espace, sans qu'on puisse dire exactement s'il faut voir dans l'oued Rouhia le fleuve Triton et dans la Sebkha Sidi-el-Hami les restes du lac du même nom, querelle peu intéressante pour la prospérité du pays, mais important problème de géographie historique.