AUTRICHE-HONGRIE
Raconter les innombrables péripéties de l'histoire de l'Autriche depuis le jour où, avec Rodolphe de Habsbourg, elle se rendit maîtresse du pouvoir impérial, ce serait une tâche qui nous entraînerait trop loin : il nous suffira de rappeler certaines périodes de son histoire, jours ;d'éclat et de joie, de douleur et d'abaissement. Et d'abord, n'est-ce pas l'apogée de la puissance, lorsque sous Charles- Quint et Philippe II, par l'étendue de ses possessions, par ses richesses, par la majesté des victoires, on tient pour ainsi dire l'Europe à ses piedsl N'est-ce pas un jour de malheur que celui où le Turc triomphant vient déployer ses bannières éclatantes et caracoler orgueilleusement jusque sous les murs de Vienne! Puis sonne l'heure de la revanche, ces hordes impitoyables sont refoulées et les limites de l'Empire s'étendent tous les jours un peu plus loin dans l'E. Le vieil ennemi, le Turc détesté, le voilà aujourd'hui à la veille d'être chassé d'Europe et tous les territoires qu'il avait arrachés au prix de tant de sang aux malheureux princes qui ne les avaient pas su défendre, ils lui sont repris aujourd'hui par les uns et par les autres, du consentement mutuel des grandes puissances européennes qui s'étendent pour dépouiller le vieil homme malade avant de lui donner le coup de la mort. Mais les luttes contre le Turc ne sont pas les seules qui aient ensanglanté les plaines de l'Autriche! C'est d'abord contre la France qu'elle lutte avec un acharnement indomptable, contre la France qui ne veut pas laisser se constituer de l'autre côté du Rhin, un empire qui est un danger pour elle; puis, au xvme siècle, c'est contre fa Prusse que combat l'Autriche, car à la tête de catte puissance est un roi ambitieux, Frédéric II, qui présage déjà les glorieuses destinées de sa patrie et qui applique tous les ressorts de son esprit inventif, toutes les forces de son intelligence infatigable à la doter d'institutions militaires capables de lui assurer la victoire. Déjà la lutte pour la suprématie en Allemagne est engagée entre la Prusse et l'Autriche; notre rôle eut été de rester simples spectateurs, déjuger des coups et de marquer les points des joueurs, nous eûmes la sottise de nous en mêler. Mais des événements d'une bien autre gravité se passent; la République, avec ses idées généreuses et parfoisvoisines du don-quichottisme ne tarde pas à liguer contre elle l'Europe tout entière, car celle-ci craint de voir ses peuples gagnés aux idées nouvelles. Tout ressentiment monarchique s'efface, toute compétition disparaît et les deux nations rivales se trouvent d'accord avec le reste de l'Europe pour crier Haro sur le baudeV. Mais si l'on n'a pas réussi sous l'Empire à la supprimer delà carte d'Europe, cette république française qui a su fomenter la révolte dans les Pays-Bas autrichiens, si, loin de la diminuer, on ne peut l'empêcher de reculer ses frontières, que sera-ce lorsqu'un homme de génie faisant taire les partis et supprimant toutes les libertés, aura su plier toutes les volontés de la France au gré de la sienne 1 C'est la période douloureuse pour la maison d'Autriche, chassée d'Italie, envahie, ravagée par la guerre, la pauvre Autriche voit sa capi-
tale entre les mains du vainqueur et ses provinces, jusqu'à lTUyrie, administrées par des généraux français. Quelle triste alliance que celle de la fille des Habsbourg avec ce soldat de fortune qui a nom Napoléon, comme elle doit être heureuse, et qu'elle doit porter des fruits amers! Puis, les sombres jours sont passés, l'étoile du Corse aux cheveux plats a pâli et l'on se réjouirait de ses défaites, si ce n'était le sang français qui ccule. Les traités de 1815 ont tout remis en place, et chacun ne pense plus qu'à soigner ses blessures, à se refaire en un mot, pour recommencer. Cinquante années d'une paix apparente s'écoulent. On paraît d'accord en Allemagne, et cependant, la Prusse a repris son travail souterrain, miné l'inûuence et le prestige de l'Autriche, tout préparé pour la tragi-comédie qu'elle médite. L'Autriche a la stupidité de contribuer à regorgement du petit et héroïque Danemark ; non seulement elle ne reçoit aucune compensât ion pour avoir prêté les mains à un si lâche attentat; mais elle ne se doute pas encore qu'elle a travaillé exclusivement pour la Prusse et que l'essai qui vient d'être fait par celle-ci de son mode de formation, de ses armes à tir rapide, de sa tactique nouvelle, tout cela va être retourné contre elle. Elle ne s'en aperçut qu'au lendemain de Sadowa, alors que, ses armées détruites, les Prussiens pouvaient entrer dans Vienne sans résistance. A dater de cette époque l'équilibre est rompu dans l'empire d'Autriche. La Lombardie et la Vénétie lui ont été arrachées en 1 859, le prix de la nouvelle victoire, c'est cette couronne de l'empire d'Allemagne qu'elle est impuissante à empêcher le roi Guillaume de se poser sur la tête en 1870. Déjà, depuis l'insurrection de la Hongrie en 1849, la Constitution a dû être modifiée, le dualisme s'est accentué et, dès lors, la balance ne penche plus que d'un seul côté. Longtemps, l'empereur d'Autriche a pu gouverner en opposant les unes aux autres, en neutralisant mutuellement les revendications, les aspirations des différentes nationalités qui peuplent son territoire. Maintenant n'espé-, rant plus s'étendre dans l'O., l'empereur, pour s'agrandir est forcé de tourner les yeux du côté de l'Orient où il rencontre son vieil ennemi le Turc que, de concert avec l'Allemagne et la Russie, il vatâcher de dépouiller en attendant que les larrons en viennent aux mains, ce qui ne devra pas tarder. Telle est aujourd'hui la situation de l'Autriche, très tendue et fort précaire, sur laquelle nous aurons un peu plus tard l'occasion de revenir. Mais ce rapide aperçu historique doit être éclairé au flambeau de la géographie et de l'ethnographie, c'est ce que nous allons faire en quelques mots. « La monarchie austro-hongroise dit M. Foncin dans l'excellent petit atlas qu'il vient de publier chez Colin, offre au point de vue ethnographique un curieux tableau. Nulle partil n'y a moinsd'unité nationale, nulle part tant de races diverses ne se sontjuxtaposées et réunies sous un même sceptre. Huit millions d'Allemands habitent sur les rives du Danubejusqu'àPresbourgdans lesvallérs alpestres de l'inn, de la Salza, de l'Ems, de la haute Drave et du haut Adige, sans con>;.ter les vértiables colonies qu'ils ont fond'' "m
en Bohême, en Hongrie, en Transylvanie et qui portent leur nombre total à près de dix millions. A l'E. des Allemands, les Hongrois ou Magyars, d'origine finnoise, au nombre do. 5,700,000, remplissent la vaste plaine du moyen Danube et de la Theiss et à l'E. des Hongrois le plateau transylvanien est habité par trois millions de Roumains. Allemands, Hongrois, Roumains sont environnés au N. et au S. par des Slaves : au N., les Slovaques de la Bohême (Tchèques), de la Moravie et des petits Karpathes, les Polonais de Cracovie et de la haute Vistule, les Ruthènes de Galicie et do Bukovine, au S., sur la Drave et la Save, les Slovènes de Carniole et de Styrie, les Croates et les Esclavons, les Dalmates de la côte illyrienne,les Bosniaques des provinces turques annexées, en tout 17 millions de Slaves isolés en deux tronçons par des Hongrois, des Allemands et des Roumains. En outre, 1,300,000 juifs sont répandus dans toute la monarchie et 630,000 Italiensdans le Treutin, l'Istrie et les anciens ports vénitiens de la Dalmatie ». Si, au point de vue ethnographique, l'unité n'existe pas, on ne la rencontre pas davantage dans la topographie. Si, au N. les monts Métalliques et les monts des Géants créent à l'Autriche, sur une certaine étendue, une frontière naturelle; il n'en est plus de même si l'on avance vers l'Orient. Au delà des Karpathes, s'étendent la Galicie et la Bukovine, débris de l'antique Pologne. A l'E. et au S., et jusqu'au Danube les Alpes de Transylvanie sont bien une délimitation véritable ; il n'en est plus de même lors qu'on a traversé le fleuve et les frontières de la Bosnie pourraient être reculées d'un côté ou d'autre sans blesser les lois de la topographie ou de l'ethnographie. A l'O., il en est exactement de même; le Trentin et l'islrie sont de vraies provinces italiennes et les revendications de» irrédentistes s'appuient sur des faits réels. Que i'Autriche soit séparée de la Bavière par une ligne fictive, nous le voulons bien, mais là non plus, rien autre chose que les nécessités de la politique ne vient arrêter d'un trait net et précis la configuration de l'empire d'Autriche. 11 s'ensuit qu'il pourrait être étendu ou resserré suivant les événements sans que son unité géographique en souffrit le moins du monde. On comprendrait peu l'amoncellement de tant de peuples divers en un espace relativement aussi resserré, si l'on ne réfléchissait que la vallée du Danube a été la grande route des invasions et l'on s'étonne même que la nationalité de tant de races ait survécu aussi
vivace, aussi tenace, aux mélanges, aux fusions inévitables qu'amène un tel concours de peuples si différents. Combien en est-il qui n'ont fait que la traverser celte vallée du Danube, qui, poussés par ceux qui les suivaient, ne s'y sont point arrêtés et se sont jetés sur l'Europe occidentale? C'est aussi, il faut bien le dire, que les premiers arrivés ont tenu à rester sur les bords du fleuve qui joue dans l'intérieur du continent le rôle d'une véritable mer intérieure par les facilités qu'il apporte au développement du commerce et de l'industrie! N'est-ce pas la véritable, la seule route de l'Orient et cela est si vrai que le chemin de fer a dû suivre s»