AUTRICHE-HONGRIE
Tallée. N'ést-ee pas le Danube qui emporte sur ses flots bleus les bois des Alpes, les minéraux de la Styrie, les Tins et les blés de la Hongrie! Certes, ce serait là pour l'Autriche une admirable artère, si la mer n'était pas si loin, s'il ne fallait pas franchir le défilé des Portes de Fer, s'il ne faHait pas suivre les innombrables détours et les méandres d'un fleuve qui s'attarde et ne semble gagner qu'à regret la mer Noire. Aussi, depuis longtemps l'Autriche a-t-elle seuti que cette voie ne lui suffisait plus. Si elle peut économiquement diriger une partie de ses produits vers l'Est, la route aujourd'hui la plus directe vers les pays d'extrême-orient qui viennent de s'ouvrir au commerce et à la civilisation, c'est celle de l'isthme de Suez et de la mer Rouge. De là, le soin qu'elle a mis à s'établir sérieusement et solidement sur les côtes orientales de l'Adriatique, de là, les sommes considérables qu'elle a consacrées à l'agrandissement de son port de Trieste, aujourd'hui doté de tous les perfectionnements désirables, de là, son souci constant de réunir à Pola tous les éléments d'un port de guerre et d'un arsenal maritime de premier ordre. Pour le petit développement de ses côtes, l'Autriche possède une marine formidable, elle n'a pas moins de onze cuirassés, alors que la France, dont les colonies sont éparpillées dans le monde entier, dont les ports militaires sont cinqfois plus nombreux, n'en possède qu'une soixantaine. Au reste, la marine autrichienne a fait ses preuves au combat de Lissa où elle a défait la flotte italienne et sur un autre terrain, celui des études scientifiques, lors de l'expédition autour du monde de la Novara que commandait le capitaine Wullerstorff-Urbair, mort récemment viceamiral. Ayant une superficie d'un cinquième plus considérable que la France, l'Autriche n'a pourtant pas beaucoup plus d'habitants (un million seulement); c'est qu'une grande partie de son territoire est occupée par des chaînes de montagnes considérables qui ne se prêtent que bien difficilement à l'exploitation, le Tyrol, le Trentin, la Garinthie, l'Illyrie, la Dalmatie et l'Herzégovine, certaines parties de la Bohême, de la Moravie, tout ce qui touche aux monts Karpathes et aux monts Tatra sur lesquels le D' Gustave Lebou nous a fourni de si curieux détails, la Transylvanie, que les Allemands appellent Siebenburgen ou les sept montagnes, toutes ces provinces, au moins dans certains districts, se refusent à nourrir une population agglomérée. Mais aussi, il faut bien l'avouer, ces chaînes de montagnes recèlent dans leurs flancs ou sur leurs pentes des richesses considérables qui n'ont pas encore reçu toute l'exploitation dont elles sont susceptibles. C'est ainsi qu'on n'extrait encore des mines de houille que 12 millions de tonnes à l'année et 1,500,000 tonnes de minerai de fer, chiffres bien inférieurs à la production de la France. Les forêts de la Hongrie embrassent 19 millions d'hectares, c'est-à-dire 10 millions de plus qu'eu France et ces bois sont facilement flottés grâce aux innombrables affluents du Danube. Mais, jusqu'à présent, ce qui a véritablement fait défaut àl'Autriche- Hongrie, ce sont les voies de transport. Si, comme nous le disions plus haut, elle est d'un cinquième plus grande que la France, son réseau de chemins de fer n'embrasse cependant qae ^0,000 kil., c'est-à-dire près de 10,000 de moins qu'en France. Et cependant, combien de villes importantes au point de vue de l'art, du commerce et de l'industrie ! Vienne, qui ne compte pas moins de
1,200,000 hab., oflre avec Paris des dissemblances qui sont toutes à son honneur. Comme Paris, elle a de belles promenades, des monuments pompeux et grandioses, s'ils ne sont pas toujours parfaits sous le point de vue artistique ; mais, ce qui fait son originalité, c'est que les maisons n'y sont pas astreintes, comme chez nous, à cette uniformité désespérante et monotone. A côté d'un hôtel Louis XV, vous voyez une maison gothique avec des flèches, des dentelures, des ressauts qui se moquent de l'alignement, tout est mouvementé, dentelé et l'on est frappé de ce caractère de vie et d'originalité qui contraste puissamment avec la platitude de nos façades. Buda-Pest, ces deux villes que réunit le Danube; l'ancienne capitale de la Hongrie, avec ses 370,000 hab. ; Prague, la capitale de la Bohême avec ses antiques et sévères monuments; Lemberg, dont le commerce est fort important; Cracovie, la ville polonaise; Czernowitz, Clausenbourget Hermanstadt en Transylvanie; Presbourg, Leopoldstadt, Comorn ville fortifiée sur le Danube; Tokaï fameuse par ses vins, Gros-Wardein, Temeswar; Peterwardein dans la Hongrie, ou ce qu'on appelait les confins militaires; Troppau, Brûnn, Znaïn, Austerlitz dans la Moravie, Pilsen, Carlsbad, Sadova villes de Bohême, fameuses à des titres divers; Schœnbrunn, Wagram, Neustadt, dans la basse Autriche; Salzbourg, Inspruck, Bregenz, Brixen dans le Tyrol ; Klagenfurth dans la Carinthie ; Laybach en Carniole; Agram et Karlstadt en Croatie; Serajevo ou Bosna- Seraï en Bosnie; Mostar, en Herzégovine; Raguse et Cattaro en Dalmatie, telles sont les principales villes de l'Autriche-Hongrie. Bien rude est la tâche des ministres qui président aux destinées de la monarchie austro-hongroise avec l'antagonisme perpétuel des races et des nationalités. Tenir la balance égale entre les Al lemands et les Slaves, ne pas élever ceux-ci aux dépens des Magyars et cependant ne pas blesser les Italiens, c'est une tâche peu enviable; d'autant plus qu'à proprement parler, l'unité n'existe pas plus au point de vue gouvernemental que sous le rapport topographique ou ethnique. Chaque état a conservé son existence propre et l'on peut qualifier à juste titre la monarchie austrohongroise de fédérative. A la vérité, il y a, pour toute la monarchie, des finances générales, une armée nationale, une politique étrangère unique, mais l'empereur a été forcé de sanctionner, en 1 867 , la séparation de l'Au triche et de la Hongrie qui ont chacune leur administration intérieure propre. La cou ronne de saint Etienne ou de Hongrie, est jointe sur la tête du souverain à celle d'empereur d'Autriche etl'énumération des titres qu'il porte indique bien les tendances diverses et particularistes des différentes popu lations de l'empire. Si les Roumains, comme la Croatie et l'Èsclavonie, ont leur adminis tration propre, les Polonais et les Tchèques voudraient arriver à un semblable résultat et l'on n'a pas encore oublié plus d'un incident récent qui marque bien ces tendances. Il est parfaitement certain que ces luttes continuelles et plus ou moinsavouées ont singulièrement entravé les progrès de la monarchie; il semble cependant que nous assistions, depuis plusieurs années, à une sorte d'apaisement. Tout au moins, la crise est moins aiguë et si les passions sont tout aussi vivaces, elles ne se traduisent plus en récriminations aussi acerbes, en jalousies aussi militantes. Un pareil résultat est dû incontestablement à l'habileté, à l'énergie et à la mode
ration des ministres qui président aux affaires de l'Autriche-Hongrie et particulièrement de M. Koloman Tisza, qui s'est fait une place à part parmi les hommes d'Etat européens. Depuis qu'elle est franchement entrée, et sans arrière-pensée, parce qu'elle voyait bien l'inutilité des regrets, en communauté de vues avec l'empire d'Allemagne, l'Autriche- Hongrie n'a eu qu'à se féliciter de sa politique. Son axe est déplacé et il tend à se reporter de plus en plus vers l'Orient. Evidemment elle fait le jeu de l'Allemagne en s'opposant aux progrès de la Russie dans la péninsule des Balkans. Si celle-ci s'est considérablement agrandie, si elle s'est rapprochée de Constantinople, ce but que depuis tant d'années elle s'efforce d'atteindre, l'Autriche-Hongrie lui fait aujourd'hui contrepoids et, bien que l'alliance entre les trois empereurs paraisse établie sur des bases inébranlables, il n'en est pas moins certain que l'Autriche est encouragée et poussée en dessous main par l'Allemagne pour faire pièce à son entreprenant adversaire. Grâce à cette politique pleine de sous-entendus, la Russie s'est vue forcée de ratifier certaines stipulations qui étaient loin de tourner à son avantage. C'est ainsi que la prépondérance de l'Autriche-Hongrie sur la Serbie et la Roumanie, ces Etats riverains du Danube inférieur, a été affirmée et qu'au grand bénéfice du commerce général leurs chemins de fer ont été réunis à ceux de la monarchie austrohongroise. Un autre résultat, qu'a obtenu l'Autriche, c'est l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine, stipulations du traité de Berlin qui lui permettent de se rapprocher de Salonique, l'objectif de tous ses désirs. Dans la crise qui s'est ouverte à la fin de l'année dernière entre la Serbie et la Bulgarie, n'avons-nous pas vu cette dernière puissance arrêtée tout à coup au milieu de ses victoires par un ultimatum de l'Autriche-Hongrie, et le souverain abandonné par la Russie êtreobligé de s'incliner et perdre presque tout le fruit des efforts de son habile politique ? C'est que la Serbie est la cliente de l'Autriche et que cette dernière ne pouvait, ne devait permettre que le roi Milan fût acculé par un adversaire complètementsoumis à l'influence du czar. C'est que l'Europe entière a le plus grand intérêt à empêcher que la conflagration ne devienne générale, car alors elle ne serait plus maîtresse des événements et ne pourrait imposer aux adversaires sa toute puissante volonté. Telles sont les conditions périlleuses au milieu desquelles s'agite la souple diplomatie de l'Autriche-Hongrie. Continuellement en lutte non seulement contre la jalousie des provinces qui composent son empire, elle doit encore faire face aux justes susceptibilités de l'Europe et mesurer sa marche en avant sur les événements. En somme, les progrès économiques de l'Autriche-Hongrie ont été considérables depuis quelques années et le rôle qu'elle est appelée à prendre dans la Méditerranée, lorsqu'elle aura pu s'étendre sur l'Adriatique, le développement forcé de sa marine marchande, la construction de nouvelles lignes de chemins de fer dont toutes les nations de l'Europe occidentale sont obligés de se servir pour gagner l'Orient, lui assureront dans quelques années une prospérité toute nouvelle. Elle n'aura donc pas tout perdu à Sadowa et si elle a été battue sur le terrain militaire, cette défaite aura été pour elle le signal d'agrandissements territoriaux et de victoiras économiques.