COLONIES FRANÇAISES
S'il est au monde une opinion erronée, t'est bien celle qui fait des Français un peuple inhabile à la colonisation, niais ce qu'il y a de plus inconcevable encore, c'est que nombre de nos compatriotes sont d'autant plus convaincus de la réalité de cette assertion qu'ils ont moins étudié l'histoire de nos tentatives coloniales. Cela se conçoit, les opinions auxquelles on tient le plus, sont le moins réfléchies. Et, cependant, il est peu de peuples qui aient plus facilement semé leur argent et leur sang aux quatre coins du m on de. Aux xvB et ivi° siècles, nous voyons les Normands s'établir à lacôte d'Afrique, y installer des comptoirs et y créer ce qu'on a depuis appelé des colonies d'exploitation. LeGrand- Sestre, le Petit-Paris, le Petit-Dieppe, Bruxelles et tant d'autres localités dont le souvenir ne s'est pas perdu, étaient fondées sur la côte de Guinée. Au Brésil, nous trouvons au commencement du xvi° siècle, le voyage de Gonneville. Plus tard, pendant les guerres de religion, nous tentons de nous établir avec Villegagnon, puis avec Kazilly, à la côte du Brésil; puis, c'est Coligny, le chef des protestants, qui envoie en Floride une colonie qui succombe sous les embûches dressées en pleine paix par les Espagnols. Ce que nous avions fait à la côte occidentale d'Afrique, les mêmes marins normands avaient essayé de le réaliser aux Indes où ils avaient envoyé Parmentier, le plus connu des navigateurs qui essayèrent de s'établir dans les îles des Epices. Mais ce ne sont là, bien souvent, que des tentatives commerciales et non pas de véritables essais de colonisation. 11 nous faut arriver au règne de Louis Xlli pour assister à un véritable mouvement d'expansion qui jette à la lin des guerres de la Ligue des milliers de nos compatriotes en Afrique, en Asie aussi bien qu'en Amérique. Cette fièvre de colonisation qui s'empare alors de la nation française est encouragée par Richelieu, par Servien, par Fouquet, et par quantité de grands personnages qui ne craignent pas de prendre des actions dans les compagnies qui se fondent sous l'égide rouge du cardinal. Mais il nous faut remonter un peu plus loin, au temps où Jacques Cartier parcourt les côtes de l'Amérique septentrionale que fréquentent depuis longtemps déjà les Basques et les Bretons attires dans ces parages par l'abondance des poissons et notamment des morues. C'est Champlain qui, le premier, pose sur cette terre sauvage les assises de notre domination, c'est lui qui fonde Québec sur le Saint-Laurent et qui découvre le lac auquel son nom fut imposé. Non seulement nous nous établissons sur les bosds du Saint-Laurent, mais nous occupons aussi cette Acadie ou Nouvelle-Ecosse, ce havre qui reçoit le nom de Port-Royal ; et les lies de Terre-Neuve, d'Anticosti, du cap Breton, etc., pendant que les plus hardis de nos coureurs des bois parcourent l'intérieur jusqu'à la baie d'Hudson, el que nous explorons la côte du Labrador jusqu'au détroit de Davis. C'est là une véritable colonie, colonie de peuplement qui, malgré des changements continuels de gouverneurs, à travers des guerres perpétuelles contre les Anglais qui ue peuvent 7oir sans jalousie le développe-
ment de nos établissements, et contre les sauvages qu'ils excitent sans cesse contre nous, en dépit des entraves de toute sorte, qu'un gouvernement capricieux et clérical oppose à notre libre expansion, le Canada était devenu une colonie vraiment digne de ce nom au moment de la lutte épique de Montcalm et de Wolf. Mais, il faut bien le reconnaître, l'esprit public n'était pas encore pénétré en France de l'importance économique des colonies et du développement qu elles peuvent et doivent donner au commerce de la métropole. Et si Voltaire, lorsqu'il apprit la cession à l'Angleterre du Canada, ne regretta pas ces quelques arpents de terre glacée, c'est qu'il méprisait, comme ses contemporains, un pays qui ne rendait pas en bon argent sonnant et trébuchant des trésors à la métropole. Et, cependant, si nous avions rencontré chez nos gouvernants quelque souci des colonies, que n'aurionsnous pas l'ait en Amérique? Jolliet avait trouvé leMississipi, Cavelier delà Salle l'avait descendu jusqu'à son embouchure et avait jeté les premières bases de notre domination dans la Louisiane, cette colonie que Napolécn 1" devait vendre aux Etats-Unis. Sous Louis XIII et Louis XIV, nous nous établissons dans les Antilles et les flibustiers, ces héroïques outlaws, plantent le pavillon français dans l'île de la Tortue et à Saint-Domingue qu'ils disputent à l'Espagne. Sur la terre ferme, nous nous établissons solidement dans la Guyane, malgré l'insalubrité du climat. En Afrique, la compagnie du Sénégal ne se contente pas de quelques comptoirs déjà fondés sur les côtes; sous l'habile administration d'André Brue, elle s'enfonce dans l'intérieur, elle soumet le Galani, le Bambouk et des territoires que nous n'avons réuecupés que tout récemment. Dès 1638, nous nous étions installés à Madagascar. Fiacourt, par des procédés que nous répudions aujourd'hui, avait soumis à nos armes ou à notre influence la plus grande partie de cette ile grande comme notre patrie et à laquelle Louis XIV avait donné le beau nom de France oiienlale. Colbert a\ait créé la compagnie des Indes avec l'espoir de faire une concurrence heureuse à cette riche compagnie hollandaise si puissante et si prospère, qui avait permis aux Provinces-Unies de résister victorieusement à Louis XIV. Avec les lies de France et de Bourbon, étapes précieuses sur la route de l'Inde, nous pouvions espérer nouer des relations commerciales avec tous ces pays de l'extrême Orient où nos missionnaires auraient dû nous frayer la voie. Nous avions failli, avec l'aide de Constance Phaulcon, nous implanter délinitivement dans le royaume de Siam ; mais les guerres européennes, en détournant notre attention des colonies, en absorbant toutes nos ressources en hommes et en argent, nous avaient empêchés de donner à toutes ces entreprises la suite qu'elles comportaient. Nous avions bien établi dans le Pègu el jusqu'au Tonkin des loges et des comptoirs, grâce a l'esprit d'initiative de certains agents de la compagnie des Indes et notamment de Dumas; mais ce n'était là qu'un empire embryonnaire à côté de celui que Dupleix rêvait de nous donner,
qu'il nous donna même et qui nous fut enlevé moins encore par les victoires des Anglais que par l'indiliérence de la métropole, la jalousie et l'aveuglement d'un inepte gouvernement. Après Bussy, nous n'avons plus rien aux Indes, une occasion unique se présente de reconstituer notre empire dans une autre partie de l'Inde en prenant parti pour l'un des compétiteurs qui se disputent la Cocbinehine, l'Annam cl le Tonkin. Un grand Français, l'évêque d'Adran, vient tout exprès en France; il persuade le ministère, on convient de lui envoyer les quelques compagnies et les quelques vaisseaux qu'il réclame, mais il n'a pas plus tôt repris la roule de l'Inde que les belles résolutions de nos hommes d'Etat sont à vau-l'eau et que, n'osant pas lui refuser catégoriquement ce qu'ils ont librement et solennellement promis, ils le traînent de retard en retard jusqu'à ce que l'occasion se soit passée. N'en avait-il pas été de même quelques années auparavant à Madagascar, que Beniowski voulait et pouvait nous donner? Par jalousie, le? gouverneurs des lies de France et de Bourbon avaient non seulement fait manquer l'affaire, mais ils s'étaient arrangés pour représenter Beniowski comme un rebelle, et l'aventurier était tombé sous les balles françaises. Qu'on vienne dire, après tant de tentatives héroïques, que le gouvernement monarchique en France, sauf à l'époque de Colbert, ne comprit jamais quels services on peut attendre d'une colonie, nous y consentons. Mais quelles preuves faut-il donc pour persuader tant de gens de parti pris que les Français, comme individus, sont colonisateurs? Le plan que lord Clive et la compagnie anglaise des Indes appliquèrent dans l'Hindoustan leur appartenait-il? N'était-ce pas justement les idées que Dupleix avait commencé d'appliquer dans ses rapports avec les rajahs et autres souverains de l'Inde? Mais tout se transforme, et le mouvement continuel de progrès qui nous a si rapidement emportés depuis le commencement du siècle, nous autres Européens, se fait à son tour sentir chez les nations que nous avons si longtemps qualifiées de barbares. Elles sont sorties de leur torpeur et dé leur inertie; c'est ce qui rend aujourd'hui si diflicile la création de nouvelles colonies. Un autre obstacle, c'est que nombre de nations qui s'étaient jusqu'ici systématiquement tenues à l'écart de l'arène, semblent aujourd'hui prises de la lièvre coloniale et que les seules terres sans maîtres, les seules contrées qui, par leurs ressources naturelles ou leur portion stratégique, sont de quelque intérêt pou. les nations européennes, sont disputées aujourd'hui avec une âpreté et une jalousie impitoyables. Aussi n'est-il pas sans intérêt, quand nous voyons les Anglais, les Aile mands, les Italiens, les Portugais, jusqu'au! Belges même, s'emparer de quelque coin de terre,, de passer en revue ce que nous possédons encore hors de France, d'en appréciel les ressources et de rechercher les meilleur? moyens d'en tirer parti. Dans l'Amériqueseptentrionale, il ne nous reste plus, à pari les sympathies de la très nombreuse partie d« la population canadienne française, que les petites lies de Saint-Pierre et Miquelou avec une
liberté fort restreinte pour nos pêcheurs de fréquenter le banc de Terre-Neuve. Au point de vue militaire, ces deux Ilots sont sans valeur et ils ne peuvent nous servir que comme ports d'abri et de ravitaillement pour nos pêcheurs. Dans les Antilles, les plus beaux Qeurons de notre couronne nous ont été enlevés, et nous ne possédons plus, à part la Martinique et la Guadeloupe, qui complent plus de 300,000 hab. et produisent le café et la canne à sucre, qu'un certain nombre d'Iles de médiocre importance, ce sont: la Désirade, les Saintes, Marie-Galante, Sainl-Barthélemy, qui nous a été récemment rétrocédée par les Suédois et partie de Saint-Martin. Dans l'Amérique du Sud, nous n'avons que la Guyane avec sa capitale Cayenne et un très vaste territoire contesté qui s'étend jusqu'aux bouches de l'Amazone, territoire qui pourrait prendre une importance économique considérable en raison de sa position topographique. En Afrique, nous sommes plus heureux. Outre l'Algérie, où nous sommes établis depuis 1830, et la Tunisie sur laquelle nous avons récemment étendu notre protectorat, nous possédons encore le Sénégal. A la vérité, l'Européen ne peut travailler dans cette région tropicale, trop fréquemment visitée par la fièvre jaune, sans compter les nombreuses maladies qui ysontendémiques, mais aussi nous n'avons jamais cherché à en faire autre chose qu'une colonie d'exploitation. Des gouverneurs habiles comme les généraux Faidherbe et Brière de l'Isle ont reculé les bornes de nos possessions ; nous avons dernièrement conclu, avec quantité de chefs indigènes, nombre de traités qui les mettent sous notre protectorat, sans compter que nous nous sommes avancés dans l'intérieur et que nous avons pris possession de territoires sur lesquels nous avons installé une ligne continue de postes depuis Kayes sur le Sénégal supérieur en passant par le Bambouk, à Meditie, à Bafoulabé, à Kita, à Mourgoula, dans le Fouladougou, dans le Manding et le Bouré, fameux par ses mines d'or, jusqu'au haut Niger, sur lequel nous avons créé un poste important à Bamakou. Là, aux prix de fatigues inouïes, nous avons transporté démontrée une canonnière, et le pavillon français flotte aujourd'hui sur le haut Niger et ne sera pas longtemps, malgré les rapides, à descendre jusqu'à Tombouctou, jadis centre commercial le plus important de la région. Nous possédions sur le bas Niger tt jusqu'au confluent du Benoué, nombre d'établissements et de factoreries que le gouvernement ne s'est pas arrangé pour conserver et qui ont été récemment cédés à l'Angleterre. Si, possesseurs incontestés du Niger i i; érieur, nous avions su nous maintenir en j.ce des Anglais à l'embouchure du fleuve, ' nous aurions eu une situation exceptionnelle dans toute l'immense région qu arrose le Kouara. Au-dessous du Sénégal, nous possédons encore sur la côte un certain nombre de postes commerciaux ; c'est à l'embouchure de la Casamance et jusque chez les Sonninkés, un territoire assez étendu, puis les factoreries de la rivière Cassini, du Rio Nunez, du Rio Pongo et de la Mellacorée. Dans le golfe de Guinée, nous tenons des comptoirs à Grand-Bassam et à Assinie; sous l'équaleur, notre colonie du Gabon, que nous avions même un instant abandonnée après la guerre 18 70, a pris, depuis quelques années, un développement que rien ne faisait prévoir. Quelques officiers de marine avaient bien exploré le delta d'un fleuve qui parais- • lit important, l'Ogoué, lorsque MM. de Com- , lègue et Marche, en remontèrent le cours