EUROPE
On pctil se demander pourquoiles geo^raphes ont élevé l'Europe au rang de continent. Au point de vue physique, cette partie du monde n'a absolumeut rien de ce qui constitue le continent et ce n'est à proprement parler qu'une continuation , qu'une presqu'île de l'Asie. L'Europe est la fille de l'Asie des anciens mythes, et certains auteurs avaient été tellement frappés de ce caractère qu'ils avaient proposé de lui donner un nom qui démontrât ce fait et de l'appeler Eurasia. Evidemment il faut attribuer à l'importance de son rôle historique l'honneur qui lui a élé fait. 11 est extrêmement difficile de s'accorder sur les limites propres de l'Europe, et, pour lui tracer des fron tières, on a dû recourir à un assez médiocre compromis entre la géographie physique et la politique. La chaîne de l'Oural est ordinairement considérée comme la limite de l'Europe et cependant les gouvernements de Perm et d'Orenbourg, qui appartiennent à la Russie européenne débordent très carrément en Asie. C'est le fleuve Oural qui continue la frontière, et, cependant, sur les deux rives le sol est un, la race est la même. Certains auteurs ont proposé, et il nous semble qu'ils ont eu raison, de prendre pour limite cette énorme dépression qui, commençant à l'ouest de la mer Caspienne, se continue parles vallées du Tobol et de l'Obi pour se terminer à l'Océan glacial. Jadis, une vaste mer a dû occuper cette dépression et séparer complètement l'Europe de l'Asie. A une période géologique récente, la forme de l'Europe était d'ailleurs toute différente de celle que nous lui voyons aujourd'hui. Par les seuils des Dardanelles, elie était rattachée à l'Asie Mineure et de Gibraltar à l'Afrique; enfin les îles Britanniques, qui reposent sur un plateau qui n'est pas très enfoncé dans la mer, tenaient au reste du continent. Pendant 25 siècles, l'Europe a été, pour employer une métaphore connue, le foyer des lumières et le centre de la civilisation, c'est elle qui donne encore aujourd'hui l'impulsion au reste du monde, mais cette supériorité commence à lui être contestée, bien que, dans le domaine des beaux-arts notamment, elle doive rester longtemps encore le modèle à suivre. On ne peut admettre que les différentes races qui ont peuple l'Europe aient été autrement constituées que celles de l'Asie et qu'elles aient été dotées par la nature de facultés exceptionnelles; il faut donc chercher ailleurs les causes de ce développement anormal, de cette intensité, de cette rapidité de culture. Nous les trouverons, sans contestation possible, dans les conditions de milieu, dans la nature clémente du climat, dans la forme même de l'Europe. En effet, il n'est pas une seule des autres parties du globe qui possède des côtes aussi découpées, aussi déchiquetées même, une telle abondance de ports sûrs, vastes et profonds, de péninsules qui s'avancent dans la mer et invitent le commerçant à tenter la traversée; à l'intérieur, des fleuves importants et notamment le Danube, dont la vallée a été la grande route du commerce et des envahisseurs asiatiques; des montagnes en général peu élevées et coupées en tout cas par des cols assez facilement accessibles. Les découpures
des côtes en ont augmenté le pourtour dans une proportion frappante et jusqu'à lui donner 27,00(1 kil., soit 5,000 de plus que l'Afrique, bien que ce continent soit trois fois plus grand que l'Europe. A ces facilités données par la nature au léveloppement du commerce maritime, il faut ajouter la différence des climats et la diversité de la surface qui ont permis à des centres différents de civilisation de se créer, de rayonner autour d'eux, de se pénétrer mutuellement au bénéfice général de l'humanité. Le trait le plus frappant de la géographie de l'Europe, c'est le nombre de ses mers intérieures, dont les deux principales sont la Baltique au N. et la Méditerranée au S. Cette dernière, et par son étendue et par le rôle qu'elle a joué, est la plus importante. En effet, si durant toute l'antiquité elle a servi de véhicule au commerce et à la civilisation, elle est encore la voie la plus rapide pour l'échange des communications entre l'Europe et l'Asie orientale. La Méditerranée, c'est la mer par excellence, c'est noire mer pour les Romains, c'est la grande mer des auteurs sacrés; on peut dire en tout cas qu'il n'en n'est pas une au monde qui ait eu sur le développement de l'homme une influence plus considérable. Que si l'on jette les yeux sur une carte, on ne peut qu'être frappé de cette immense suite de depressions, large faille dans l'écorce terrestre, qui courtdu detroitde Gibraltar jusqu'à l'Asie centrale, constituée par les différents bassins de la Méditerranée, par la nier Noire, la Caspienne, le lac d'Aral et le lialkhasch; véritable ligne de drainage de l'Asie intérieure. De ces nappes d'eau, la Caspienne est la première qui touche l'Europe. Bien qu'elle soit alimentée par l'Oural et surtout par le Volya dont les alluvioos ont formé un deita imposant et sensiblement élevé le fond dans sa partie septentrionale, quoi qu'elle ait encore dans le S. plus de 1,000 mètres de profondeur, la Caspienne voit son niveau baisser tous les jours parce que l'évaporation lui enlève plus que ne lui apportent ses affluents. Fort peu profonde est la mer d'Azoff; elle laisse passer ses eaux par le détroit d'Ienikaleh, mais son niveau est maintenu toujours le même par l'apport des eaux du Don. Il en est de même pour la mer Noire dont les flots s'échappent par la mer de Marmara. Mais l'afflux de ses tributaires, le Danube, le Dniester et le Dnieper, est tellement considérable que le degré de salinité de cette mer a considérablement baissé et que sa faune, — particulièrement les mollusques — qui dans l'origine était absolument celle de la Méditerranée, s'est sensiblement modiliée et a dû s'adapter graduellement, insensiblement aux conditions du milieu où elle vivait. Ce sont là des changements qu'on ne peut surprendre sur le fait, on ne s'en aperçoit qu'au bout d'un long espace de temps et en comparant les types transformés avec ceux d'où ils sont dérivés. La création n'est pas arrêtée et ce sont là des faits qui viennent démontrer la justesse des théories de Darwin. En somme, la nature n'agit pas par à coups, mais bien insensiblement. Si la mer Noire est profonde, on ne lui donne pas moins de 2,000 mètres, il n'en est pas de même de la mer de Marmara qui n'eu aurait que 1,100. Quant a la
Méditerranée, celte mer intérieure dans le monde entier, elle est séparée pat des seuils en trois bassins différents; le premier va de la Syrie à la Sicile, le second est au S. de cette lie. c'est le plus petit et lo moins profond, le troisième comprend touto l'étendue qui sépare la Sicile du détroit de Gibraltar. Ce dernier, comme nous avons eu occasion de le dire, est de formation récente, et, par l'isthme qu'il a remplace, ont pénétré en Europe bien des animaux africains qu'on n'y rencontre plus, sans parler des peuples primitifs dont les migrations sont enregistrées dans les vieux mythes et les racontars de la fable. Grâce à l'immense apport d'eau douce que versent dans la Méditerranée tant de fleuves importants, on pourrait croire que celte mer est en voie de se dessaler complètement; il n'en est rien, au contraire, sa salure est plus considérable que celle de l'Atlantique. D'une part il existe un courant qui apporte constamment par le detroitde Gibraltar une masse d'eau salée; de l'autre, lévaporation est considérable sur cette immense mer continentale qui reçoit si souvent la visite des vents secs du Sahara, lesquels se chargent d'eau en passant à sa surface. Quant à la mer Bal tique sur une échelle moindre, elle joue dans le N. le rôle delà Méditerranée dans le S. et son influence sur le climat n'est pas moins considérable. Beaucoup moins longue, moins profonde, recevant, toute proportion gardée, encore plus d'eau douce, n étant soumise qu'à une évaporation excessivement faible, la mer Baltique est en voie de perdre sa salure et dans le golfe de Bothnie l'eau est presque complètement douce. N'étant soumise qu'à une marée presque insensible, n'ayant qu'une salinité médiocre, la Baltique n'offre pas de résistance à la gelée et il n'est pas rare de la voir complètement prise pendant les grands hivers. La mer du Nord a été ces années dernières, le théâtre de nombreuses explorations sous-marines qui nous ont mieux fait connaître sa profondeur, ses courants et les conditions qu'y rencontre la vie animale. Ces expéditions ont eu pour point de départ une cause bizarre, la disparition do certaines espèces de poissons qui fréquentaient jadis les côtes de la Norvège. Le gouvernement, jaloux de connaître les causes d'un fait qui portait une grave atteinte à l'une des industries les plus prospères du pays, a fait procéder par la marine de l'Etat à des reconnaissances qui, tout en révélant la cause d'un fait particulier, ont profité a la science en général. L'océan Atlantique, dans le voisinage de l'archipel des Feroë que nit à l'Islande une chaîne sous-marine, a été l'objet de recherches analogues. Personne n'a oublié les voyages d'études du Lightning el du Poreupine qui ont mis en lumière les noms du Dr Carpenter et du professeur Whyvile Thompson. Ces explorations, dont les résultats avaient été si curieux, ont déterminé le gouvernement anglais à procéder àuue étudo analogue dans toutes les mers du globe et â armer dans ce but le Challenger dont l'étatmajor scientifique a réuni une telle masse de matériaux et de documents sur la flore et la faune abyssales, sur le relief de la mer et sa lithologie que cette partie de la science en a été absolumeut renouvelée. Une des particule
lan'tés les pins curieuses de ces eipéditions a élé la découverte du poinl de contact de deux courants, l'un chaud, branche détachée du Gulfstream, l'autre froid, qui descendait du pôle; là, côte à côte, vivent deux flores et deux faunes absolument distinctes, dissemblables et séparées comme par une cloison de verre. L'influence du courant du golfe, quoique sa chaleur soit bien atténuée, se fait encore sentir dans la mer polaire, immense et mystérieux océan, effroi des anciens qui n'est pas encore connu dans toutes ses parties. Si, dès la fin du xvi" siècle, la Nouvelle-Zemble, cette prolongation de la chaîne de l'Oural, nous est révélée dans les principaux traits de sa configuration par Wilhelm Barentz, ce n'est que de nos jours qu'on a étudié ou découvert les nombreux archipels voisins de l'Europe, que la mer polaire enserre et cache le plus souvent derrière de terribles banquises ; le Spitzberg, la terre deGiles, deWichc, l'tle de l'Ours et cet archipel considérable, la Terre de François-Joseph, que découvrirent, en 187i, Payer et Weyprecht. Si l'étude des mers qui baignent l'Europe est féconde, celle de son orographie n'apporte pas de renseignements d'une moindre importance sur son climat et sur l'histoire ou le développement des races qui l'ont habitée. Le .elief du sol répond parfaitement par sa diversité à la découpure, au dentellement des rivages. A part la grande chaîne séparatrice de l'Oural, on ne trouve aucune chaîne de montagnes dans l'E. de l'Europe; toutes les grandes chaînes sont confinées dans le N.-Ù. ainsi que le S. et leur orientation générale est de l'E. à 10., circonstance on ne peut plus favorable pour le climat et la vie végétale ou animale. Les Alpes, les plus hautes munlagnes de l'Europe, sont situées juste au milieu de l'espace compris entre l'équateur et le pôle; elles commencent avec les Alpes Maritimes, les plus basses de toutes et qui je relient aux Apennins, cette arête de l'Italie , puis elles se développent en demi cercle, servant de frontière à la France, traversant la Suisse, le Tyrol et l'Autriche, où leurs derniers éperon s s'étalent en éventai!. Elles envoientde ci de là, des ramiiicationsimporlantes et constituent le plus souvent des chaînes parallèles de manière a embrasser, là où elles sontle plus larges une aire de 80 lieues. C'est lans la vallée du Rhône, que se dressent les plus hauts sommets et le mont Blanc qui atteint 5,480 m. Quant aux brèches, elles sont généralement situées au-dessus de 1,400 m. Les Pyrénées qui séparent la Franco de l'Espagne sont également élevées sans atteindre la hauteur des Alpes. Toute cette chaîne est restée, maigre le grand nombre de ristes qui la visitaient, complètement inconnue au point de vue géographique; et c'est Mil. Wallon et Schrader qui en ont donné les premières cartes reposant sur des observations sérieuses. Au reste, on en peut dire à peu près autant de toutes les montagnes de l'Europe, la constitution de clubs à l'imitation du club alpin, a fait considérablement pour la connaissance et l'amour de la montagne. Ajoutons que les montagnes jouent un rôle important dans .a constitution d'un climat; elles servent de paravents. C'est aux Karpathes et aux monts de la Bohême que la Hongrie et la Bohême doivent leurs vignobles, aux Alpes que l'Italie doit son climat, aux monts Dolrinesque l'hiver e:t moins rude à Christiania, qu'à Berlin ou qu'à Varsovie. Des Pyrénées se détache tout un système de chaînes que nous étudierons en détail lorsque nous parlerons de l'Espagne. En Autriche, on rencontre les Karpathes et les monts de la Bohème. En Turquie et en Grèce, les Balkans dont les ramifications sont infinies. Au point de vue hydrographique, l'étude de l'Europe n'est pas moins instructive. Pour obéir ri une