I. Compression médiate
Des anévrismes de la carotide et de la sous-clavière ont été guéris par Acrel au moyen d’une compression méthodique exercée sur la tumeur. Ceux du jarret , de la cuisse , de l’aine , de la main , du coude, ont été traités avec succès de la même manière par F. de Hilden (1), Waltin (2), Tulpius (3), Piatner (4), Dehaen, Trew (5), Plenk, Petit, Theden , Guattani et une infinité d’autres; en sorte qu’il n’est pas permis d’en révoquer en deute l’efficacité ; mais on l’a mise en usage d’une foule de manières différentes : tantôt la
(1) Ronet, Cours de méd., p. 9G.
(2) Ancien journ. de med ., t. LKV.
(3) Bibl. de Manget, ou Obs. méd., p. 305, lib. 4, rap. 17.
(4) Théden, Progrès de la chir., p. 26.
5) Ibid.
compression n’est appliquée que sur l’anévrisme , d’autres fois on la place sur l’anévrisme et le reste du membre tout à la fois ; tantôt au contraire on l’exerce au-dessous ou bien au dessus de la tumeur seulement.
a. Sur la tumeur ou le point malade. Galien est un des premiers qui aient mis la compression en usage dans le traitement des anévrismes; des emplâtres, des morceaux d’éponge maintenus par des bandes , lui réussirent parfaitement chez un sujet auquel on avait ouvert l’artère en le saignant. I)u temps de Dionis (1), on appliquait sur la blessure des plaques de papier mâché , d’agaric ou d'amadou , soutenues par une pièce de monnaie , puis par d’autres morceaux plus larges , comme pour former une pyramide dont la pointe devait correspondre à l’ouverture de l’artère; et le tout était maintenu par un bandage approprié. L’abbé Bondelot (2 raconte s’être guéri lui-même d’un anévrisme faux consécutif, en portant pendant un an un écusson fortement pressé sur la tumeur.
Depuis lors, dans la première moitié du dernier siècle surtout , on s’est beaucoup occupé du perfectionnement de ce genre décompression. Arnaud (3), Heister , Ravaton , Verduc, etc. , ont proposé divers bandages dans l'intention de le rendre plus facile et plus sûr ; chacun voulut modifier l’instrument compresseur de Scuitet ou le tourniquet de J.-L. Petit, et tous s’imaginèrent avoir trouvé le moyqn de guérir les anévrismes sans opération. Foubert fit construire un anneau en acier , de forme ovalaire , portant une plaque garnie d’un coussin du côté le plus large, traversé dans l’autre sens par une vis de rappel , ayant elle-même un second coussin à son extrémité, et qui, étant appliqué , ne devait comprimer que le point malade et la partie diamétralement opposée du membre. Cette machine , plus ingénieuse que beaucoup d’autres, meilleure que ces plaques de plomb , d’argent , de fer , garnies ou non de coussins , d’éponges , qu’on fixait sur l’anévrisme à l’aide de rubans , de courroies ou de bandes ,
(1) Huitième démonstr . , p. 693.
(2) Dionis., édit., Lafaye, p. 697.
(3) Mèm. de chir., t. ï.
n’en avait pas moins un inconvénient grave , celui de se déranger facilement, de n’établir la compression que sur une partie altérée et peu étendue de l’artère, de produire l’engorgement de la partie située au dessous , et de ne pouvoir être supportée que par un petit nombre de malades.
b. Sur toute l’étendue du membre. La compression sur toute la longueur de la partie affectée a donc dû paraître préférable à la compression locale. Gengha la pratiquait de la manière suivante: Je fais, dit-il, sur chaque doigt un bandage expulsif au moyen d’une petite bande; puis, j’enveloppe la main et l’avant-bras de la même manière jusques auprès de la blessure ; je place sur cette dernière un gros tampon de linge fin , pénétré d’un mélange de terre sigillée, de bol d’Arménie , de sang-dragon , de pierre hématite , de plâtre , de blanc d’œuf et de plantain ; j’applique par là-dessus une lame de plomb épaisse, quelques compresses et trois ou quatre tours de bande jusqu’au-dessus du coude ; ensuite je fixe avec la même bande sur le trajet de l’artère, à la face interne du bras , un cylindre de bois, enveloppé delinge comme une attelle , puis je ramène ma bande sur la blessure pour l’arrêter par quelques doloires ; après quoi je fais humecter ce bandage avec une liqueur astringente et mettre le sujet à un régime très ténu et rafraîchissant.
C’est là , sauf le cylindre de bois , ce qu’on désigne généralement aujourd’hui sous le nom de bandage de Theden (2) , qui appliquait en outre sur la tumeur des compresses imbibées d’eau vulnéraire. De cette manière on ne redoute pas autant l’infiltration du membre; la douleur est moins vive et la compression plus aisément supportée ; mais la circulation par les artères collatérales ou supplémentaires est ainsi rendue beaucoup plus difficile que par l’autre méthode , et d’autant plus qu’on est obligé de comprimer avec plus de force.
c. Au-dessous de la tumeur. Selon Boyer (2) , un chirurgien militaire , Vernet, aurait conçu le projet de guérir les anévrismes des membres en établissant un point
(1) Progrès ultérieurs de la dur., etc., p. 27.
(2) Boyer, Mal. chir.f 2e édit., t. II, p. 157.
COMPRESSION DES ARTÈRES. Al
de compression sur le trajet de l’artère au-dessous de la tumeur. Vernet essaya cette méthode sur un sujet affecté d’anévrisme inguinal ; mais les battements augmentèrent avec beaucoup de force dans le kyste, et l’auteur se crut bientôt obligé de renoncer à son invention. C’est une ressource qui a généralement été blâmée, même par ceux qui adoptent les idées de Brasdor pour la ligature, et qui pourtant ne paraît pas devoir être absolument rejetée. Si , par exemple , on avait à traiter un anévrisme au-dessus duquel il fût impossible ou au moins très dangereux de placer un appareil compressif ou une ligature ; si , d’un autre côté , aucune branche importante n’était fournie entre l’extrémité cardiaque et la partie libre delà tumeur, il n’est pas prouvé qu’en comprimant l’artère de l’autre côté , on ne parviendrait point à suspendre la circulation dans l’anévrisme , à déterminer la formation d’un coagulum solide dans sa cavité , à produire enfin l’oblitération du canal artériel et une guérison parfaite.
d. Au-dessus de la tumeur. Remarquant que le bandage de ïheden , celui de Guattani et toutes les machines à compression partielle tendent à gêner la circulation collatérale dans le membre , ou bien à déterminer la rupture de l’anévrisme, s’il ne cède pas à leur emploi, des chirurgiens ont pensé de bonne heure à comprimer l’artère malade dans le point où elle est le plus superficiellement placée entre latumeuretlecœur. M. Freer(2) a beaucoup vanté àce sujet le bandage de Sennefio. Ce praticien entourait d’abord toute l’étendue du membre d’un bandage roulé médiocrement serré , plaçait ensuite un coussinet à quelques pouces audessus de la tumeur. Une plaque était appliquée sur l’autre face de la partie , qu’il entourait d’un tourniquet de manière à pouvoir comprimer l’artère dans un seul point, à l’aide de tours de vis. Au bout de quelques heures, le membre devient œdémateux et se tuméfie, dit M. Freer; dès lors on peut enlever le tourniquet , se contenter d’un coussin et d’une bande suffisamment serrée.
Ce bandage, combinaison de ceux de Thedenetde Foubert,
(U Caza Mayor, Thèse n° 151, Paris, 1825, ou Observât, on ancvrism
me paraît pouvoir être mis en usage avec quelque chance de succès. Duboisobtint (I) , il y a déjà long-temps, la guérison d’un anévrisme de la cuisse , en se servant d’une espèce de ressort construit sur les principes du tourniquet de Petit, et qui n’agissait que sur deux points très circonscrits du membre. Albert de Bremen (2) a retiré le même avantage d’un bandage qu’il appelle compresseur inguinal , qui est composé d’une pelote destinée à s’appliquer contre les. pubis , sur le trajet de l’artère fémorale , et de deux courroies qui embrassent toute la circonférence du bassin et la racine d’une des cuisses. M. Verdier (3) est parvenu au même résultat au moyen d’un bandage qui a quelque analogie avec le bandage herniaire de Camper. Dupuytren (4) en a fait construire un autre, composé d’un demi-cercle d’acier solide, qui est surmonté d’un côté par un coussinet large , épais et concave , destiné à s’appliquer sur la face du membre opposée à l’artère; à l’autre extrémité se trouve une plaque en fer qui supporte, à l’aide de deux montants et d’une vis de rappel , une pelote arrondie, susceptible d être rapprochée ou écartée du premier coussinet , et qui doit être appliquée sur l’artère. A l’aide d’une espèce de collier de chien, M. Viricel (5) a obtenu dans les hôpitaux de Lyon des succès incontestables , en comprimant au-dessus de la tumeur. L’auteur d’une ancienne thèse i6) prétend qu’on réussirait encore mieux si la compression était établie en même temps sur plusieurs points du membre. Cette dernière précaution dont MM. Leroy (7) et Maîgaigne (8) se sont disputé l’invention , est décrite avec soin et vivement préconisée par M. G uillier de la Touche (9). Enfin M. Blizard et M. A. Cooper (10) ont employé un autre instru-
(1) Ballet, de la faculté de méd ., 6e année, p. 40.
(2) Caza Mayor, Uper. cil.
(3) Appareil compressif de l'art, iliaq., 1822.
(4) Ballet, de la facult ., t. VI, p. 242.
(5) Bull, de la faculté, 6e année, p. 132.
(G) Morel, Thés, de Strasbourg, 1812.
(7) Dépôt à l’Instit., 1830. Gaz. méd. de Paris, 1835, p. 202, 239.
(8) Thés, de concours pour la clin, chir., 1834.
(p) Thés., Strasbourg, 1835.
(10) S. Cooper, Dict., etc., trad. t'ranç., p. 120.
mont non moins ingénieux que ceux qui viennent d’être mentionnés. Une longue pièce d’acier est d’abord fixée à la face externe du genou et du grand trochanter; du milieu de cette pièce, il en part une autre qui s’avance en demi-eercle vers l’artère fémorale , et porte à son extrémité une plaque garnie d’un coussinet, susceptible d être mue par une vis et de comprimer l’artère au point de produire la cessation des battements de l’anévrisme , sans interrompre la circulation dans les vaisseaux de moindre calibre.
La compression employée de cette manière peut réussir sans doute, et devrait même être tentée dans quelques cas pour les anévrismes du cou, de l’artère sous-clavière ou de la partie supérieure de la fémorale, par exemple, si une raison quelconque empêchait de mettre la ligature en usage; mais autrement il est sur qu’elle ne suffira que rarement. Le malade dont parle M. Cooper ne put la supporter qu’un petit nombre d’heures. Chez un de ceux qu’a traités Dupuytren, il fallut successivement porter le bandage sur différents points de l’artère et cesser bientôt en entier l’emploi de ce moyen. M. Roux rapporte une observation semblable, et il a fallu, au sujet dont parle M. Verdier, toute la constance et toute la résignation dont il a fait preuve pour ne pas rejeter son appareil quelques jours après en avoir commencé l’essai. Pour en tirer d'ailleurs tout le parti possible, il convient d’associer à la compression un régime assez sévère, le repos, l’emploi des topiques réfrigérants ou astringents. Elle a réussi sans ces adjuvants, je le sais, même sur des sujets qui n’en continuaient pas moins de se livrer à de grands mouvements, aux exercices les plus fatigants. Lassus (i) parle d’un homme qui, après avoir appliqué un sachet rempli de sel , fixé par quatre longues bandes de toile , sur un anévrisme du jarret, et comprimé l’artère de la cuisse, crut qu’il aiderait à sa guérison en se livrant chaque jour à une marche forcée, à beaucoup plus de mouvements qu’il n’avait coutume de le faire , et qui en effet réussit ainsi , dans l’espace de huit mois, à se débarrasser de son mal; mais le chirurgien ne peut pas prendre de telles exceptions pour guide.
(1) Médec. opérât.,* p. (455.
Kk OPÉRATIONS COMPLEXES.
a Appréciation. Si la compression n’agissait pas en même temps sur les veines, et parfois aussi sur les nerfs, s’il était vrai quelle eût au moins pour résultat de préparer le succès de la ligature en forçant les artères collatérales à se dilater, quelle ne fût jamais dangereuse, on aurait tort sans doute de la négliger, de ne pas y avoir recours dans tous les cas ; mais la ligature est devenue si facile et si simple dans ces derniers temps qu’il n’est réellement plus guère possible d’accorder aux autres moyens une grande valeur.
Jusqu’à Scarpa on avait conseillé la compression avec ardeur, parce quelle semblait, sous l’empire des doctrines de J.-L. Petit (1), de nature à pouvoir faire disparaître l’anévrisme sans oblitérer l’artère. Lorsque le sang est arrêté, dit Foubert, la plaie sur laquelle on a fait une compression suffisante se ferme) la peau, la graisse, l’aponévrose se cicatrisent, mais l’incision de l’artère ne se réunit pas immédiatement, et laisse une ouverture ronde dans laquelle il reste un caillot. La compression, assez long-temps continuée pour procurer l’induration de ce caillot, guérit radicalement le malade; seulement si l’on permet au bras de se mouvoir avant que le caillot ait acquis assez de solidité pour cimenter l’adhérence des tissus, il s’échappe de l'ouverture, le sang s’insinue autour et l’éloigne de la place qu’il occupait. Cependant on a établi depuis que les guérisons ainsi obtenues n’étaient pas radicales) que le caillot, l’espèce de bouchon, de clou, comme l’appelait J.-L. Petit, qui remplit l’ouverture de l’artère, ne s’identifie jamais avec le tissu de ce vaisseau ; que tôt ou tard il est expulsé, et qu’alors on voit paraître de nouveau l’anévrisme. C’est ainsi que, dans l’observation de Saviard, le malade, qui parut guéri d’un anévrisme au pli du bras pendant près de quinze ans, vitsa tumeur reparaître à la suite d’un effort; il est doncinutile de chercher à obtenir la guérison de l’anévrisme à l’aide de la compression autrement que par l’oblitération de l’artère.
Ce point étant convenu, il ne reste plus qu’à voir quelle est, parmi les méthodes qui ont été imaginées, la plus propre à atteindre un pareil but. Scarpa pense qu’il faut absolument que les deux parois opposées du canal soient mises et mainte-
(l) Acad, des scienc.f années 1731 , 1732, 1735.
COMPRESSION DES ARTERES.
nues en contact pendant un certain temps, et que la compression sur la tumeur produit difficilement cet effet ; en conséquence, c’est au-dessus de la tumeur qu’il recommande d’agir, excepté toutefois dans les anévrismes traumatiques récents. L’expérience n’est point d’accord avec l’opinion de Scarpa. Guattani a guéri quatre anévrismes sur quinze qu’il traita en appliquant son bandage sur la tumeur même. Flajani a obtenu la même proportion de succès dans les mêmes circonstances, et chaque jour encore on annonce des guérisons semblables.
La varice anévrismale, si bien décrite par Guattani (1) et W. Hunter, s’accommode mieux que toute autre espèce d’anévrisme du bandage compressif, et cède souvent à son emploi. Les deux Brambilla, Monteggia , en rapportent chacun un exemple; c’est un moyen palliatif, du moins, en supposant qu il ne parvienne pas à procurer une guérison radicale. Une manche élastique, un simple bas lacé arrête les progrès du mal, et rend au membre la faculté de remplir ses fonctions habituelles sans faire courir le moindre danger au malade. Une dame ainsi traitée par Scarpa écrivait à ce chirurgien, au bout de quatorze ans, qu’elle n’éprouvait aucune incommodité dans le bras affecté, à l’exception de quelques engourdissements passagers.
Si, au lieu de conseiller à son malade de changer le métier de cordonnier pour celui de perruquier, afin de pouvoir se tenir les bras élevés, Cieghorn avait employé la compression, il en eût assurément retiré le même avantage. Au surplus, puisqu’après trente-cinq ans I état de la malade dont parle Hunter n’était pas empiré , puisque dans trois cas différents Pott ne se crut point obligé de pratiquer l’opération, et que B. Bell, ainsique Bertrandi et plusieurs autres, ont fait la même remarque, la prudence veut qu’avant d’en venir à la ligature on essaie la compression dans la varice anévrismale. Un homme qui porte un anévrisme de cette espèce à la cuisse depuis 1813, et que j’ai pu observer pendant deux mois à la Charité , n’a jamais porté de bandage, et se doute à peine de son infirmité.
Si on ne veut que contenir les parties, le bas lacé ou le
(1 ) De exteniis anevrismalibus, etc., 1772.
simple bandage roulé de Théden suffit; mais si on a l'intention d’obtenir une guérison définitive, la compression exige d’autres précautions, les mêmes, après tout, que pour les autres genres d’anévrisme, c’est-à-dire qu’outre le bandage roulé, exactement appliqué depuis l'extrémité libre jusqu’à la racine du membre où on larrête par une ou deux anses de spica autour du tronc, il convient de placer au préalable sur la tumeur, en supposant qu’il en existe, de la charpie, de l’éponge ou des compresses graduées, imbibées de liqueurs froides et répercussives, de fixer une longuette sur le trajet de l’artère, entre la blessure et le cœur, et d’ajouter par dessus, comme Sennfio, un compresseur spécial, celui de Foubert ou de Dupuytren, par exemple.
Partout où les artères anévrismatiques portent sur des os ou autres parties solides susceptibles de leur fournir un point d’appui suffisant, oùelles ne sont séparées de la surface du corps que par les téguments communs, les aponévroses ou du tissu cellulaire, la compression offre tous les avantages possibles, et doit être fréquemment tentée d’après les règles établies au chapitre que je lui ai consacré plus haut.