PLAIES D’ARMES A FEU
démie meurtrière, qu’on ne peut obtenir ni le calme, ni le repos, ni les soins assidus indispensables, si la fracture est avec esquilles , si les ligaments, les toiles synoviales ou les tendons sont froissés ou déchirés , l’amputation est plus avantageuse au blessé que la temporisation.
Voulant soutenir les principes de Bilguer, M. Dabastide (1) a rassemblé, il est vrai, un assez grand nombre d’exemples qui prouvent que de pareilles blessures au poignet, au coude , au pied , au genou , n’ont pas toujours empêché les sujets de guérir sans amputation. Quelques observations du même genre , recueillies à la maison de Saint-Cloud sur les blessés de juillet traités par Dupuytren, ont été publiées par M. Arnal (2). Faure, Percy, Lombard , Leveillé (3) , en ont mentionné de semblables;. mais combien de revers ne pourrait-on pas opposer à ces succès inespérés !
C. Le jardinier du directeur d’un des théâtres de la capitale eut une partie du métacarpe et des doigts emportée par un fusil qui lui éclata dans la main droite ; on l’apporte à l’hôpital Saint-Antoine; il me supplie de ne pas sacrifier le pouce et l’indicateur qui lui restent ; je cède à ses instances. Des symptômes graves surviennent, et la mort n’est point prévenue par l’amputation du bras, pratiquée quinze jours plus tard. L’un des blessés de juillet avait eu le talon traversé part une balle et Y articulation tibio-tar sienne ouverte en arrière et en dehors. Le dégât n’était pas considérable ; nous voulûmes conserver son membre. La mort eut lieu le dix-huitième jour. Un autre blessé, admis aussi à la Pitié, avait une large plaie avec fracture du coude et ouverture do l’article. L’amputation ne fut pas faite; le malade succomba comme les autres sous l’influence de l’infection purulente. Un jeune homme de mon service avait eu les têtes osseuses et l 'articulation du genou obliquement traversées par une balle à la prise de l’Hôtel-de-Ville ; point d’esquilles , point de dilacération des parties molles. Après un mois de soins , il n’en fallut pas moins venir à l’amputation de la cuisse , qui
(1) Thèse sur les blessures par armes à feu.
(2) Journal hebd., 18:50-1 831, t. I, p. 385; t. II, p. 497; t. III, p. 6, 33.
(3) Soc, méd. d’émul., t. Y, p. 192-234.
n’empêcha point la mort d’arriver treize jours après. Il est au moins probable que l’amputation pratiquée de primeabord eût sauvé la vie à quelques uns de ces malades.
I). Ce n’est pas seulement aux environs des articulations complexes queles plaies pararmesàfeu avec fracture et lésion des cavités synoviales sont si dangereuses ; elles ne so nt guère moins redoutables à la partie moyenne des os longs , surtout aux membres inférieurs. Ainsi , une simple balle qui fracasse à la foife le tibia et \e péroné en produisant un certain nombre d’esquilles est presque toujours un cas d’amputation. En présence d’un malade qui guérit quand on s’y refuse , il en est dix qui succombent pour peu qu’il y ait en même temps des parties molles broyées ou violemment contuses.
E. Cuisse. Au fémur , l’indication est encore bien plus formelle. Ravaton dit que si on n’ampute pas , cette fracture est à peu près constamment mortelle. Schmucker soutient qu’on ne sauve qu’un malade sur sept parmi ceux qui en sont atteints. Lombard tient le même langage. M. Ribes (1) , qui n’en a vu guérir aucun , donne l’histoire de dix sujets que les soins les mieux entendus ne purent conserver, et dit qu’à l’Hôtel des Invalides , sur un total de quatre mille individus , il n’a pu en trouver un seul qui eût été guéri de ce genre de blessures. M. Yvan lui en a montré deux en 1815 , mais qui conservaient des fistules , et qui ont fini par succomber aux suites de leur fracture. Je vois que M. Gaultier de Claubry (2), ancien chirurgien de la garde impériale , est dans la même opinion sur ce point que M. Ribes, et qu’à l’armée d’Espagne , presque tous les militaires dont la cuisse avait été frac! urée sont morts quand on ne les a pas amputés surle-champ. Sur huit, traités parM. S. Cooper après la bataille d’Oudenbosh , un seul a survécu , encore n’a-t il jamais pu tirer grand parti de son membre. Percy, Thomson, MM. Larrey , Guthrie , J. Hennen, s’expriment à peu près dans les mêmes termes , et les événements de juillet 1830 ont mis la plupart des chirurgiens attachés aux hôpitaux de Paris à même de reconnaître la justesse de ce fâcheux pronostic.
(1) Gaz. méd. de Paris , 1831, p. 101.
(2) Journal liebd, univ., t. V, p. 479. — Journ* génér. de méd., t. LVII.
PLAIES D ARMFS A FEU, #27
Si un des blessés de ce genre s’est rétabli dans le service de M. Lisfranc à la t*itié , si Dupuytren en a sauvé un second , je n’ai pas été aussi heureux ; il n’en est entré qu’un dans mes salles ; la fracture paraissait assez simple ; rien n’a cependant pu le soustraire à la mort, qui est venue mettre fin à ses souffrances le trente-huitième jour. Sommé (1) erl a guéri deux sur huit sans amputation, lors des événements d’Anvers, en octobre 1830. Lassis (2) et d’autres praticiens, soit de Paris soit de Bruxelles , ont publié quelques autres succès non moins heureux; mais on ne doit point oublier que , chez nous comme en Belgique , où les blessés ont pu être traités comme on traite journellement les malades de la pratique civile, ces succès n’en ont pas moins été très rares, et que le membre conservé est généralement resté tellement difforme que sa perte n’eût guère plus attristé les malades. Il est à remarquer au surplus qu’à la cuisse la fracture est d’autant plus dangereuse qu’on se rapproche davantage du milieu de l’os , soit parce que les esquilles, les éclats y sont plus fréquents, soit à cause du nombre , de la disposition ou de la force des muscles.
II est pénible, sans doute, de mutiler des malades qui auraient pu conserver leur membre; mais l’argument tiré de certaines guérisons inespérées , de sujets qui s’étaient refusés à l’opération, ont fini par se rétablir, a-t-il bien toute la valeur qn’on lui accorde généralement? En admettant que sur dix blessés de ce genre il en guérisse quatre , c’est assurément beaucoup. Or, en les soumettant tous à l’amputation dès le principe, n’est-il pas à présumer que les deux tiers au moins se fussent rétablis? Je laisse aux hommes consciencieux à décider si la vie de deux ou trois hommes encore dans la force de l’àge ne doit pas être préférée au membre informe qu’on pourrait peut-être conserver à quatre, au prix de mille dangers.
(1) Journ. hebd. univ 1. 1, p. 221.
(2) Gaz. mèd. de Paris , 1830, p. 322.
ARTICLE VII. — Affections diverses.
§ I.La nécrose, la carie , soit de la partie moyenne, soit des extrémités articulaires des os , trouvent aussi leur dernier remède dans l’amputation. Il faut au surplus, pour en venir là, que le mal soit étendu, ancien, accompagné de souffrances , ou de suppuration qui épuisent le sujet ; occupe une articulation ou de larges surfaces , soit entouré d’ulcères fistuleux, ou d’altérations profondes dans les parties molles; que l’os soit pris dans toute son épaisseur, si c’est dans la continuité des membres , et qu'on ne puisse compter sur aucun travail de reproduction du côté du périoste , encore importe-t-il de ne pas oublier, en pareil cas , que l’organisme est bien puissant , et que l’art possède actuellement des moyens d’enlever partiellement les os sans faire l’ablation du membre , lorsque les parties molles peuvent être conservées. (Voir Trépanation , Résection.)
§ II. Affections cancéreuses . Le spina ventosa , les ostéo-sarcomes , les dégénérescences colloïde , hydatoïde , érectile, qui comprennent les 03, exigent assez souvent l’amputation. Ces affections ont un tel caractère de malignité , qu’on est trop heureux encore de pouvoir les détruire sans retour en sacrifiant la partie qui en est le siège. A moins qu’ elles n’occupent un os très superficiel, long, peu volumineux, facile à exciser, il n’est pas permis d’hésiter un instant. Pour peu que les parties molles participent à la dégénérescence , l’amputation est de rigueur. Il en est de même du fongus hématode, dès qu il n’est pas possible de l’extirper en totalité, sans altérer la continuité de l’os ou des os de quelques parties importantes des membres. M. Hervez de Chegoin (1) a très bien établi que l’extirpation ou l’amputation, quand elle est praticable, est le seul remède efficace des tumeurs sanguines fongueuses, avec mélange de tissus hétérogènes , de matières encéphaloïdes , par exemple , dès qu’ elles ont envahi une certaine épaisseur de l’organe. Seulement, il faut se garder de les confondre avec les tumeurs érectiles simples , qu’on parvient
(1) Journal hebd. univ., t. II, p. 117.